Charles Dickens
Olivier Twist
BeQ
Charles Dickens
(1812-1870)
Olivier Twist
Traduit de l’anglais par Alfred Gérardin
Tome deuxième
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 496 : version 1.0
Du même auteur, à la Bibliothèque :
Cantique de Noël
Les conteurs à la ronde
Le grillon du foyer
L’abîme (en coll. avec Wilkie Collins)
Olivier Twist
II
(Paris, Librairie Hachette et Cie, 1893.)
Chapitre XXX
Ce que pensent d’Olivier ses nouveaux visiteurs.
Après avoir réitéré à ces dames l’assurance qu’elles
seraient agréablement surprises à la vue du criminel, le
docteur prit le bras de la jeune demoiselle, offrit la main
à Mme Maylie, et les conduisit, avec beaucoup de
cérémonie, au haut de l’escalier.
« Maintenant, dit-il à voix basse en tournant
doucement la clef dans la serrure, vous allez me dire ce
que vous en pensez. Quoique sa barbe ne soit pas
fraîchement rasée, il n’en a pas l’air plus féroce.
Attendez... laissez-moi voir si vous pouvez entrer. »
Le docteur entra le premier, jeta un coup d’œil dans
la chambre et fit signe aux dames d’avancer : puis il
ferma la porte derrière elles, et écarta doucement les
rideaux du lit. Sur ce lit, au lieu du scélérat à mine
repoussante qu’elles s’attendaient à voir, était étendu un
pauvre enfant, épuisé de fatigue et de souffrance, et
plongé dans un profond sommeil. Il avait un bras en
écharpe, replié sur la poitrine, et il appuyait sur l’autre
sa tête à demi cachée par une longue chevelure qui
flottait sur l’oreiller.
L’honnête docteur, tenant le rideau soulevé, resta
une minute environ à regarder en silence le pauvre
blessé. Tandis qu’il l’examinait, la jeune fille se glissa
doucement près de lui, s’assit à côté du lit et écarta les
cheveux qui couvraient la figure d’Olivier ; en se
penchant sur lui, elle laissa tomber des larmes sur son
front.
L’enfant tressaillit et sourit dans son sommeil,
comme si ces marques de pitié et de compassion
l’eussent fait rêver d’amour et d’affection qu’il n’avait
jamais connus ; de même que les sons d’une musique
harmonieuse, le murmure de l’eau dans le silence des
bois, le parfum d’une fleur, ou même l’emploi d’un mot
qui nous est familier, rappellent parfois à notre
imagination le vague souvenir de scènes sans réalité
dans notre vie ; souvenir qui se dissipe comme un
souffle, et qui semble se rattacher à une existence plus
heureuse et passée depuis longtemps : car l’esprit
humain est impuissant à le reproduire et à le fixer.
« Qu’est-ce à dire ? s’écria la vieille dame. Il est
impossible que ce pauvre enfant ait été complice des
voleurs.
– Le vice, dit le docteur avec un soupir en laissant
retomber le rideau, le vice fait sa demeure dans bien des
temples : qui sait s’il ne se cache pas sous cet extérieur
séduisant ?
– Mais il est si jeune ! se hâta de dire Rose.
– Ma chère demoiselle, continua le chirurgien en
secouant tristement la tête, le crime est comme la mort :
il n’est pas seulement le partage de la vieillesse et de la
décrépitude ; la jeunesse et la beauté sont trop souvent
les victimes qu’il choisit de préférence.
– Mais, monsieur, ce n’est pas possible, dit Rose ;
vous ne pouvez pas croire que cet enfant si délicat se
soit associé volontairement à des scélérats. »
Le chirurgien hocha la tête de manière à montrer
qu’il ne voyait à cela rien d’impossible ; puis il fit
observer que la conversation pourrait troubler le
sommeil du blessé, et conduisit les dames dans une
chambre voisine.
« Mais quand même il serait coupable, continua
Rose, songez combien il est jeune ; songez que peut-
être il n’a jamais connu l’amour d’une mère, le bien-
être du foyer domestique ; que les mauvais traitements,
les coups, la faim, l’ont peut-être entraîné à s’associer à
des hommes qui l’ont forcé au crime. Ma tante, ma
bonne tante, je vous en conjure, pensez à tout cela avant
de laisser mener en prison ce pauvre enfant blessé, ce
serait d’ailleurs renoncer pour lui à tout espoir de
devenir meilleur. Vous qui m’aimez tant ; qui par votre
bonté et votre affection m’avez tenu lieu de mère, et
préservée de l’abandon où j’aurais pu tomber comme ce
pauvre enfant ; je vous en prie, ayez pitié de lui quand il
en est temps encore.
– Chère enfant ! dit la vieille dame en pressant sur
son cœur la jeune fille qui fondait en larmes ; crois-tu
que je voudrais faire tomber un cheveu de sa tête ?
– Oh ! non, répondit Rose avec vivacité ; pas vous,
ma tante !
– Non, dit Mme Maylie d’une voix émue. Mes jours
sont sur leur déclin ; puisse Dieu avoir pitié de moi
comme j’ai pitié des autres ! Que puis-je faire pour le
sauver, monsieur ?
– Laissez-moi réfléchir, madame, dit le docteur ;
laissez-moi réfléchir. »
M. Losberne se mit à se promener de long en large
dans la chambre, les mains dans les poches, s’arrêtant
parfois et fronçant le sourcil. Après s’être écrié à
plusieurs reprises : « J’y suis ! » puis : « Non ! ce n’est
pas cela », et avoir recommencé autant de fois à se
promener et à froncer le sourcil, il s’arrêta
définitivement et parla en ces termes :
« Je pense que, si vous m’accordez l’autorisation
pleine et entière de malmener Giles et ce gamin de
Brittles, je viendrai à bout d’arranger l’affaire. C’est un
vieux serviteur dévoué, je le sais ; mais, vous pourrez
compenser cela de mille manières et récompenser
autrement son adresse au pistolet. Vous ne vous y
opposez pas ?
– Non, répondit Mme Maylie, s’il n’y a pas d’autre
moyen de sauver l’enfant.
– Il n’y en a pas d’autre, dit le docteur ; pas d’autre,
croyez-moi sur parole.
– Ma tante vous remet ses pleins pouvoirs, dit Rose
en souriant malgré ses larmes ; mais, je vous en prie, ne
traitez durement ces pauvres gens qu’autant que cela
sera rigoureusement nécessaire.
– Vous avez l’air de croire, répondit le docteur, que
tout le monde, excepté vous, est porté aujourd’hui à la
dureté ; je souhaite seulement que, lorsqu’un jeune
homme digne de votre choix fera appel à votre
compassion, il vous trouve dans ces dispositions tendres
et bienveillantes ; je regrette, en vérité, de n’être plus
jeune et de perdre une si belle occasion de les mettre à
l’épreuve.
– Vous êtes aussi enfant que Brittles, dit Rose en
rougissant.
– Bah ! dit le docteur en riant, ce n’est pas difficile ;
mais revenons à notre blessé : il nous reste à stipuler
une importante condition. Il s’éveillera dans une heure
environ, je le prévois ; et quoique j’aie dit en bas à cet
imbécile de constable que l’enfant ne peut ni remuer ni
parler sans danger pour sa vie, je pense que nous
pourrons causer avec lui sans inconvénient. Maintenant,
je pose une condition ; c’est que je l’examinerai en
votre présence et que si, d’après ses réponses, nous
jugeons qu’il est tout à fait perverti (ce qui n’est que
trop probable), nous l’abandonnerons à sa destinée, et je
ne me mêlerai plus de rien, quoi qu’il arrive.
– Oh ! non, ma tante, dit Rose d’un ton suppliant.
– Oh si, ma tante, dit le docteur. Est-ce convenu ?
– Il ne peut pas être endurci dans le vice, dit Rose,
c’est impossible.
– Fort bien, répliqua le docteur ; alors, raison de
plus pour accepter ma proposition. »
Finalement, le traité fut conclu, et les parties
contractantes s’assirent en attendant avec quelque
impatience le réveil d’Olivier.
La patience des dames fut mise à une épreuve plus
longue qu’elles ne pensaient, d’après les prévisions de
M. Losberne. Plusieurs heures s’écoulèrent, et Olivier
dormait toujours profondément. Il était déjà tard, quand
le bon docteur vint leur annoncer que l’enfant était
assez éveillé pour qu’on pût lui parler.
« Il est très souffrant, dit-il, et affaibli par la perte de
sang, résultat de sa blessure ; mais il paraît si préoccupé
du désir de révéler quelque chose, que je préfère
condescendre à ce désir plutôt que d’insister, comme je
l’aurais fait sans cela, pour qu’il se tienne tranquille
jusqu’à demain matin. »
L’entretien fut long : Olivier raconta toute son
histoire ; son état de souffrance et de faiblesse le força
souvent d’interrompre son récit. Il y avait quelque
chose de solennel à entendre, dans cette chambre
sombre, la faible voix de cet enfant blessé, racontant la
longue suite de malheurs et de souffrances que des
hommes cruels lui avaient fait endurer. Oh ! si nous
songions, quand nous accablons nos semblables, aux
fatales erreurs de la justice humaine, aux iniquités qui
crient vengeance au ciel, et attirent tôt ou tard le
châtiment sur nos têtes ; si nous pouvions entendre la
voix de tant de victimes, s’élevant du fond des
tombeaux ; voix plaintive que nulle puissance ne peut
forcer au silence, le monde offrirait-il chaque jour tant
d’exemples d’injustice et de violence, tant de misère et
de cruautés ?
Ce soir-là, ce fut la main d’une femme qui soigna
Olivier. La beauté et la vertu veillèrent sur son
sommeil ; il se sentit calme et heureux : il serait mort
sans se plaindre.
Dès que ce touchant entretien fut terminé et
qu’Olivier se disposa à se rendormir, le docteur
s’essaya les yeux et descendit pour s’attaquer à M.
Giles ; ne trouvant personne dans l’appartement, il
réfléchit qu’il valait peut-être mieux commencer les
hostilités en pleine cuisine, et que cela ferait plus
d’effet : en conséquence il se dirigea vers la cuisine,
véritable chambre délibérante de la gent domestique. Il
y trouva réunis les servantes, M. Brittles, M. Giles, le
chaudronnier, qui, en récompense de ses services, avait
été invité à se régaler, et le constable. Ce dernier avait
un gros bâton, une grosse tête, de gros traits, de grosses
bottes, et paraissait avoir bu une dose de bière en
rapport avec sa grosseur.
Les événements de la nuit faisaient encore le sujet
de la conversation ; M. Giles parlait avec complaisance
de la présence d’esprit dont il avait fait preuve, et M.
Brittles, un pot de bière à la main, appuyait toutes les
paroles de son chef quand le docteur entra.
« Ne vous dérangez pas, dit-il en faisant un signe de
la main.
– Merci, monsieur, dit M. Giles. Madame m’a
ordonné de donner de la bière, et comme je n’étais
nullement disposé à rester seul dans ma chambre, je
suis venu me mêler ici à la compagnie. »
Brittles et toute l’assistance témoignèrent par un
murmure approbateur du gré que l’on savait à M. Giles
de sa condescendance ; et celui-ci, promenant autour de
lui un regard protecteur, avait l’air de dire que, tant que
la société se conduirait comme il faut, il ne la quitterait
pas.
« Comment va le blessé, ce soir ? demanda Giles.
– Pas trop bien, répondit le docteur. Je crains que
vous ne vous soyez embarqué là dans une fâcheuse
affaire, monsieur Giles.
– J’espère bien, monsieur, qu’il ne mourra pas, dit
Giles tout tremblant. Si je le croyais, je ne m’en
consolerais jamais. Je ne voudrais pas, pour toute
l’argenterie du monde, être cause de la mort d’un
enfant.
– Ce n’est pas là la question, dit le docteur d’un air
mystérieux. Êtes-vous protestant, monsieur Giles ?
– Sans doute, monsieur, balbutia M. Giles, qui était
devenu très pâle.
– Et vous ? demanda le docteur en s’adressant à
Brittles d’un ton sévère.
– Mon Dieu ! monsieur, répondit Brittles en se
redressant vivement, je suis comme M. Giles.
– Eh bien ! alors, répondez-moi tous deux, reprit le
docteur d’une voix courroucée. Pouvez-vous affirmer
sous serment que l’enfant qui est là-haut est bien celui
qui a passé la nuit dernière par la petite fenêtre ?
Voyons, répondez ! je vous écoute. »
Le docteur, dont la douceur de caractère était
universellement connue, fit cette demande d’un ton si
irrité, que Giles et Brittles, étourdis par la bière et la
chaleur de la conversation, se regardèrent l’un l’autre,
ébahis et stupéfaits.
« Constable, faites attention à leur réponse, reprit le
docteur. Avant peu on verra ce qui en résultera. »
Le constable se donna l’air le plus magistral qu’il
put, et saisit le bâton, insigne de ses fonctions.
« Remarquez que c’est une simple question
d’identité, dit le docteur.
– Comme vous dites, monsieur, répondit le
constable en toussant très fort : car, dans sa
précipitation à finir de boire sa bière, il avait failli
s’étrangler.
– Voici une maison que l’on force, dit le docteur...
Troublés par cette attaque, deux hommes entrevoient un
enfant dans l’obscurité, et à travers la fumée de la
poudre. Le lendemain un enfant se présente dans cette
même maison, et parce qu’il a le bras en écharpe, ces
hommes se saisissent de lui avec violence. En agissant
ainsi, ils mettent sa vie en grand danger, et ils jurent
ensuite que c’est le voleur. Maintenant, reste à savoir si
les faits leur donnent raison, et, dans le cas contraire,
dans quelle situation ils se mettent.
– Voilà bien la loi, ou je ne m’y connais pas, dit le
constable en faisant un signe de tête respectueux.
– Je vous le demande encore, s’écria le docteur
d’une voix de tonnerre : pouvez-vous affirmer
solennellement, par serment, l’identité de l’enfant ? »
Brittles et Giles se regardaient d’un air indécis. Le
constable mit la main derrière son oreille pour mieux
saisir leur réponse. Les deux servantes et le
chaudronnier se penchèrent en avant pour écouter, et le
docteur promenait autour de lui un regard pénétrant,
quand on entendit sonner à la porte, et en même temps
le bruit d’une voiture.
« Voici la police ! s’écria Brittles, soulagé par cet
incident imprévu.
– Quelle police ? dit le docteur, troublé à son tour.
– Les agents de Bow-Street, ajouta Brittles en
prenant une chandelle. M. Giles et moi nous les avons
fait prévenir ce matin.
– Comment ! s’écria le docteur.
– Oui, monsieur, dit Brittles, j’ai envoyé un mot par
la diligence, et je m’étonnais qu’ils ne fussent pas
encore ici.
– Ah ! vous avez écrit ? Au diable les diligences ! »
dit le docteur en s’en allant.
Chapitre XXXI
La situation devient critique.
« Qui est là ? demanda Brittles en entrouvrant la
porte sans ôter la chaîne, et en mettant la main devant la
chandelle pour mieux voir.
– Ouvrez, répondit une voix ; ce sont les officiers de
police de Bow-Street qu’on a mandés ce matin. »
Rassuré par ces paroles, Brittles ouvrit la porte toute
grande, et se trouva en face d’un homme d’un port
majestueux, vêtu d’une longue redingote, lequel entra
sans mot dire, et alla s’essuyer les pieds sur le
paillasson avec autant de sans-gêne que s’il fut entré
chez lui.
« Envoyez tout de suite quelqu’un pour aider mon
collègue, n’est-ce pas, jeune homme ? dit l’agent de
police. Il garde la voiture : avez-vous une remise où on
puisse la mettre pour quelques minutes ? »
Brittles répondit affirmativement et montra du doigt
la remise. L’homme retourna sur ses pas, et aida son
camarade à remiser la voiture, tandis que Brittles les
éclairait et les contemplait avec admiration ; cela fait,
ils se dirigèrent vers la maison ; on les introduisit dans
une salle où ils se débarrassèrent de leur grande
redingote et de leur chapeau, et se montrèrent pour ce
qu’ils étaient. Celui qui avait frappé à la porte était un
homme robuste, de taille moyenne, de cinquante ans
environ ; il avait les cheveux noirs et luisants, des
favoris, la figure ronde et les yeux perçants. L’autre
était roux, trapu, d’un extérieur peu agréable, avec un
nez retroussé et un regard sinistre.
« Dites à votre maître que Blathers et Duff sont ici,
dit le premier en se passant la main dans les cheveux et
en posant sur la table une paire de menottes... Ah !
bonjour, mon bourgeois. Puis-je vous dire deux mots en
particulier ? »
Ces paroles s’adressaient à M. Losberne, qui parut
en ce moment. Il fit signe à Brittles de sortir, fit entrer
les deux dames, et ferma la porte.
« Voici la maîtresse de la maison », dit-il en se
tournant vers Mme Maylie.
M. Blathers salua ; on le pria de s’asseoir ; il prit
une chaise, posa son chapeau sur le plancher, et fit
signe à Duff d’en faire autant. Ce dernier, qui ne
paraissait pas aussi habitué à fréquenter la bonne
société, ou qui n’était pas aussi à son aise devant elle,
s’assit tout d’une pièce, et, pour se donner une
contenance, se fourra dans la bouche la pomme de sa
canne.
« Maintenant parlons du crime, dit Blathers. Quelles
en sont les circonstances ? »
M. Losberne, qui désirait gagner du temps, raconta
l’affaire tout au long et dans les plus minutieux détails,
tandis que MM. Blathers et Duff semblaient
parfaitement saisir la chose, et échangeaient parfois un
signe d’intelligence.
« Je ne puis rien affirmer avant l’inspection des
lieux, dit Blathers ; mais j’ai dans l’idée, et en cela je ne
crois pas trop m’avancer, que ce n’est pas un pègre qui
a fait le coup. Qu’en dites-vous, Duff ?
– Non, certainement, répondit Duff.
– Pour faire comprendre à ces dames le mot de
pègre, je suppose que vous entendez par là que le
voleur n’est pas de la campagne, dit M. Losberne en
souriant.
– Justement, mon bourgeois, répondit Blathers.
Vous n’avez pas d’autres détails à nous donner ?
– Aucun, dit le docteur.
– Qu’est-ce donc que ce jeune garçon dont parlent
les domestiques ? demanda Blathers.
– Sottise que cela ! dit le docteur. Un domestique
effrayé s’est mis dans la tête que cet enfant était pour
quelque chose dans la tentative d’effraction ; mais c’est
absurde.
– C’est bien facile à dire, remarqua Duff.
– Ce qu’il dit là est plein de sens, observa Blathers,
en approuvant d’un signe de tête le mot de son
camarade, et en jouant négligemment avec ses menottes
comme on ferait avec des castagnettes. Qui est cet
enfant ? quels renseignements donne-t-il sur lui-même ?
d’où vient-il ? Il n’est pas tombé du ciel, n’est-ce pas,
mon bourgeois ?
– Non, assurément, répondit le docteur, en lançant
aux dames un coup d’œil expressif ; je connais toute
son histoire, mais nous en reparlerons plus tard ; vous
tenez, je suppose, à voir d’abord l’endroit par lequel les
voleurs ont tenté de pénétrer.
– Certainement, répondit M. Blathers ; il nous faut
d’abord examiner les localités, puis interroger les
domestiques. C’est la manière de procéder habituelle. »
On apporta des lumières, et MM. Blathers et Duff,
accompagnés du constable, de Brittles, de Giles, en un
mot de toute la maison, se rendirent au petit cellier, au
bout du passage, visitèrent la fenêtre en dedans, puis
faisant le tour par la pelouse, la visitèrent en dehors : ils
prirent une chandelle pour examiner le volet, une
lanterne pour suivre les traces des pas, une fourche pour
fouiller les buissons. Cela fait, au milieu du silence
religieux de tous les assistants, ils rentrèrent, et MM.
Giles et Brittles furent requis de donner une
représentation du rôle qu’ils avaient joué dans les
événements de la veille ; ils s’en acquittèrent au moins
six fois de suite ; ils ne furent d’abord en désaccord que
sur un seul point important, et à la fin sur une douzaine
seulement. Ensuite Blathers et Duff firent sortir tout le
monde, et délibérèrent longuement ensemble avec tant
de mystère et de solennité, qu’une consultation de
grands médecins sur un cas difficile ne serait qu’un jeu
d’enfants, comparée à cette délibération.
Pendant ce colloque, le docteur se promenait de long
en large dans la pièce voisine, extrêmement agité,
tandis que Mme Maylie et Rose se regardaient avec
inquiétude.
« Sur ma parole, dit M. Losberne, en s’arrêtant tout
à coup après avoir parcouru la salle à grands pas, je ne
sais vraiment que faire.
– Il me semble, dit Rose, que l’histoire de ce pauvre
enfant, contée fidèlement à ces hommes, suffirait pour
éloigner de lui les soupçons.
– J’en doute, ma chère demoiselle, dit le docteur en
secouant la tête. Je ne crois pas que cela pût suffire pour
le rendre innocent aux yeux de ces hommes, ni même
aux yeux de fonctionnaires d’un ordre plus élevé.
« Après tout, diraient-ils, qu’est-ce que cet enfant ? Un
vagabond. » D’ailleurs, à ne juger son histoire que
d’après les considérations et les probabilités ordinaires,
elle est bien invraisemblable.
– Vous y ajoutez foi, cependant, se hâta de dire
Rose.
– Moi, je l’accepte, tout étrange qu’elle est, continua
le docteur ; et peut-être, en agissant ainsi, fais-je preuve
de sottise : mais je ne crois pas qu’elle eût la même
valeur aux yeux d’un agent de police exercé.
– Pourquoi donc ? demanda Rose.
– Pourquoi ? ma belle enfant, répondit le docteur ;
parce que cette histoire, examinée à leur point de vue, a
plus d’un côté louche ; il ne peut prouver que ce qui est
contre lui et rien de ce qui est en sa faveur. Or, ces
gens-là veulent toujours savoir les si et les pourquoi, et
n’admettent rien sans preuves. De son propre aveu,
vous voyez que, depuis quelque temps, il vit avec des
voleurs ; il a été arrêté et mené devant un commissaire
de police, sous la prévention d’avoir volé un mouchoir
dans la poche d’un monsieur ; il a été enlevé de force de
la demeure de ce monsieur, et entraîné dans un lieu
qu’il ne peut indiquer et dont il ignore complètement la
situation. Puis, il est amené à Chertsey par des hommes
qui semblent tenir à lui singulièrement, et qui, de gré ou
de force, le font passer par une fenêtre pour dévaliser
une maison ; et juste au moment où il veut donner
l’alarme, ce qui eût été la seule preuve de son
innocence, il reçoit un coup de pistolet, comme si tout
conspirait à l’empêcher, de faire une bonne action. Tout
cela ne vous frappe-t-il pas ?
– C’est assez singulier, j’en conviens, dit Rose en
riant de la vivacité du docteur ; mais enfin je ne vois
rien là qui prouve la culpabilité de ce pauvre enfant.
– Non, sans doute, répondit le docteur. Voilà bien
les femmes ! leurs beaux yeux ne voient jamais, soit en
bien, soit en mal, qu’un côté de la question, et toujours
celui qui s’est présenté le premier à leur esprit. »
Après avoir formulé cette maxime, le docteur, les
mains dans ses poches, se remit à arpenter la chambre
de long en large.
« Plus j’y réfléchis, dit-il, et plus je suis convaincu
que mettre ces hommes au courant de l’histoire de
l’enfant ne ferait qu’embrouiller tout et aggraver la
difficulté. Je suis sûr qu’ils n’y croiraient pas, et, même
en admettant que l’enfant ne fût pas condamné, la
publicité donnée aux soupçons qui pèseraient sur lui
serait un obstacle à vos intentions généreuses à son
égard, et à votre désir de le tirer de la misère.
– Mon dieu, cher docteur, comment allons-nous
faire ? dit Rose. Pourquoi faut-il qu’on ait appelé ces
gens-là ?
– C’est bien vrai ! s’écria Mme Maylie. Je voudrais
pour tout au monde les voir loin d’ici.
– Il n’y a qu’un moyen, dit enfin M. Losberne en
s’asseyant d’un air découragé ; c’est de payer d’audace.
Le but que nous nous proposons est louable, c’est là
notre excuse. L’enfant a beaucoup de fièvre et est hors
d’état de soutenir une conversation, c’est toujours cela
de gagné ; faisons de notre mieux, et, si nous ne
réussissons pas, du moins ce ne sera pas notre faute...
Entrez !
– Eh bien, mon bourgeois, dit Blathers en entrant
dans la chambre avec son collègue et en fermant
soigneusement la porte avant d’ajouter un mot, ce
n’était pas un coup monté.
– Que diable appelez-vous un coup monté ?
demanda le docteur avec impatience.
– Nous disons qu’il y a coup monté, mesdames, dit
Blathers en se tournant vers Mme Maylie et Rose,
comme s’il avait compassion de leur ignorance, tandis
qu’il méprisait celle du docteur ; nous disons qu’il y a
coup monté, quand les domestiques en sont.
– Personne ne les a soupçonnés, dit Mme Maylie.
– C’est possible, madame, répondit Blathers ; mais
ils auraient pu tout de même y être pour quelque chose.
– D’autant plus qu’on avait confiance en eux, ajouta
Duff.
– Nous pensons, continua Blathers, que le coup part
de Londres ; car il était combiné dans le grand genre.
– Oui, pas mal comme ça, remarqua Duff à voix
basse.
– Ils étaient deux, ajouta Blathers, et ils avaient avec
eux un enfant, c’est évident, rien qu’à voir la fenêtre ;
voilà tout ce qu’on peut dire pour le moment.
Maintenant nous allons, s’il vous plaît, visiter tout de
suite le garçon qui est là-haut.
– Ils prendront bien d’abord quelque chose, madame
Maylie ? dit le docteur d’un air enchanté, comme si une
inspiration soudaine lui traversait l’esprit.
– Oh ! certainement, dit Rose avec empressement ;
tout de suite si vous voulez.
– Volontiers, mademoiselle, dit Blathers en passant
sa manche sur ses lèvres ; on a soif à faire cette
besogne-là. N’importe quoi, mademoiselle ; ne vous
dérangez pas pour nous.
– Que voulez-vous prendre ? demanda le docteur en
suivant la jeune fille au buffet.
– Une goutte de liqueur, mon bourgeois, si ça vous
est égal, répondit Blathers. Il ne faisait pas chaud sur la
route, voyez-vous, madame, et je trouve qu’il n’y a rien
comme un petit verre pour vous réchauffer le
tempérament. »
C’est à Mme Maylie qu’il faisait cette confidence
pleine d’intérêt ; celle-ci l’accueillit avec grâce, et le
docteur profita du moment pour s’esquiver.
« Ah ! mesdames, dit M. Blathers en prenant son
verre à pleine main et en le portant à sa bouche, j’en ai
terriblement vu dans ma vie, de ces affaires-là.
– Blathers, vous souvenez-vous de ce vol avec
effraction, commis à Edmonton ? dit M. Duff, venant
en aide à la mémoire de son collègue.
– Tenez, c’était un vol dans le genre de celui d’hier,
reprit Blathers ; c’est Conkey Chickweed qui avait fait
le coup, n’est-ce pas ?
– Vous le mettez toujours sur son compte, répondit
Duff ; mais c’était la famille Pet, j’en suis sûr, et
Conkey y était comme moi.
– Allons donc ! repartit M. Blathers, je le sais bien,
peut-être. Vous rappelez-vous le temps où Conkey fut
volé ? Quel vacarme cela fit ! c’était pis qu’un roman.
– Qu’était-ce donc ? demanda Rose, désireuse de
mettre en belle humeur ces désagréables visiteurs.
– C’est un vol comme on n’en avait jamais vu,
mademoiselle, dit Blathers. Ledit Conkey Chickweed...
– Conkey veut dire long nez, madame, interrompit
Duff.
– Mais madame le sait bien, n’est-ce pas ? demanda
M. Blathers. Vous m’interrompez toujours, Duff. Ce
Conkey Chickweed tenait une taverne sur la route de
Battlebridge, où beaucoup de jeunes lords venaient voir
des combats de coqs, etc. Moi qui y allais souvent, je
puis vous assurer qu’il entendait joliment son affaire.
Voilà qu’une nuit on lui vola trois cent vingt-sept
guinées, dans un sac de toile ; elles lui furent dérobées
dans sa chambre à coucher, à la fin de la nuit, par un
homme de six pieds avec un emplâtre sur l’œil, qui
s’était caché sous son lit et qui, le vol commis, sauta par
la fenêtre, laquelle était au premier étage. Il se sauva au
plus vite ; mais Conkey était alerte, il s’éveilla au bruit,
sauta en bas de son lit, fit feu sur le voleur et éveilla
tout le voisinage. Voilà tout le monde debout en un
instant ; on cherche partout, et on trouve que Conkey a
blessé son voleur, car il y avait des traces de sang
jusqu’à un mur de clôture assez éloigné, et puis plus
rien. La perte du magot ruina Chickweed, et son nom
figura sur la Gazette parmi ceux des banqueroutiers. On
fit une souscription pour venir en aide à ce pauvre
homme, auquel cet événement avait fait tourner la tête,
et qui pendant trois ou quatre jours courut les rues en
s’arrachant les cheveux, et dans un désespoir tel, que
bien des gens craignaient qu’il n’en finît avec la vie. Un
jour, il arrive tout effaré au bureau de police, il a un
entretien particulier avec le magistrat, lequel, après bien
des paroles, sonne, mande Jacques Spyers (ce Spyers
était un agent actif), et lui dit d’aller aider M.
Chickweed à se saisir du voleur. « Croiriez-vous,
Spyers, dit Chickweed, que je l’ai vu hier matin passer
devant ma porte ? – Et pourquoi ne l’avez-vous pas pris
au collet ? dit Spyers. – J’étais si saisi, que je crois
qu’on aurait pu m’assommer avec un cure-dent,
répondit le pauvre homme ; mais, nous le tenons, car je
l’ai encore vu passer le soir entre dix et onze heures. »
« Sur-le-champ, Spyers se munit d’une chemise
blanche et d’un peigne, pour le cas où il serait absent
deux ou trois jours ; il part, il va se poster à une des
fenêtres de la taverne, derrière un petit rideau rouge, le
chapeau sur la tête, et prêt à s’élancer en un clin d’œil
sur le voleur. Il était là, le soir, sur le tard, à fumer sa
pipe, quand tout à coup Chickweed s’écrie : « Le voilà !
au voleur ! à l’assassin ! » Jacques Spyers se précipite
dehors et voit Chickweed courir à toutes jambes en
criant à tue-tête. Il le suit, la foule s’amasse, tout le
monde crie : « Au voleur ! » et Chickweed de courir
toujours en criant comme un possédé. Spyers le perd de
vue un instant au détour d’une rue ; il le rejoint, voit un
groupe, s’y jette en s’écriant : « Où est le voleur ? –
Morbleu ! dit Chickweed, il m’a encore échappé. »
« Une chose digne de remarque, c’est qu’on ne put
le trouver nulle part, et on s’en revint à la taverne. Le
lendemain matin, Spyers se remet à son poste, derrière
le rideau, guettant au passage l’homme de six pieds,
avec un emplâtre noir sur l’œil ; à force de regarder il
en eut la vue trouble, et au moment où il se frottait les
yeux, voilà Chickweed qui recommence à crier : « Au
voleur ! » et qui part à toutes jambes : Spyers s’élance
derrière lui, fait deux fois plus de chemin que la veille,
et du voleur point de nouvelles. Une fois ou deux
encore, pareille scène se renouvela. Dans le voisinage,
les uns disaient que c’était le diable qui avait volé
Chickweed et qui venait ensuite lui faire des tours ; les
autres que le pauvre Chickweed était devenu fou de
chagrin.
– Et Jacques Spyers, que dit-il ? demanda le docteur,
qui était rentré dès le commencement du récit.
– Pendant longtemps, reprit Blathers, Jacques
Spyers ne dit rien de tout, mais il était aux écoutes sans
faire semblant de rien, preuve qu’il entendait son
métier. Mais un beau matin, il s’approcha du comptoir
et ouvrant sa tabatière : « Chickweed, dit-il, j’ai
découvert le voleur. – Vous l’avez découvert ? répond
Chickweed, oh ! mon cher Spyers, que je sois vengé et
je mourrai content ; où est-il, le brigand ? – Tenez, dit
Spyers en lui offrant une prise, assez joué comme ça !
c’est vous même qui vous êtes volé. »
« C’était vrai, et il s’était procuré de la sorte une
grosse somme, et on n’aurait jamais découvert la ruse,
s’il avait mis moins d’empressement à sauver les
apparences.
« C’est un peu fort, hein ? dit M. Blathers en posant
son verre et en agitant les menottes.
– C’est très drôle, en effet, observa le docteur ;
maintenant, si vous voulez, montons en haut.
– À vos ordres, monsieur », répondit M. Blathers. Et
les deux officiers de police, précédés de Giles qui les
éclairait, montèrent derrière M. Losberne à la chambre
d’Olivier.
Olivier avait dormi ; mais il paraissait plus mal, et sa
fièvre avait redoublé. Aidé par le docteur, il parvint à
s’asseoir sur son lit et se mit à regarder les nouveaux
venus, sans rien comprendre à ce qui se faisait autour
de lui, et sans avoir l’air de se souvenir de ce qui s’était
passé, ni de l’endroit où il se trouvait.
« Voici, dit M. Losberne en parlant doucement,
quoique avec une certaine véhémence, voici ce jeune
garçon, qui ayant été blessé par mégarde d’un coup de
fusil en passant sur la propriété de monsieur... comment
s’appelle-t-il déjà ? là derrière... est venu ici ce matin
demander du secours, et a été sur-le-champ empoigné et
maltraité par cet ingénieux personnage qui nous éclaire,
lequel a mis par là en grand danger la vie de cet enfant,
comme je puis le certifier en vertu de ma profession. »
MM. Blathers et Duff regardèrent M. Giles, que l’on
signalait ainsi à leur attention. Dans son embarras, M.
Giles détourna les yeux vers Olivier, puis vers M.
Losberne, d’un air irrésolu et effrayé.
« Vous n’avez pas l’intention de le nier, je suppose ?
dit le docteur en recouchant doucement Olivier.
– J’ai fait tout pour... pour le mieux, monsieur,
répondit Giles ; je croyais fermement que c’était le
jeune garçon en question : autrement, je me serais bien
gardé de le maltraiter ; je ne suis pas d’humeur cruelle,
monsieur.
– Quel garçon pensiez-vous que c’était ? demanda
M. Duff.
– L’enfant d’un des voleurs, répondit Giles ; ils en
avaient un avec eux, cela n’est pas douteux.
– Et quelle est votre opinion à présent ? demanda
Blathers.
– À présent ? mon opinion ? dit Giles en regardant
l’agent de police d’un air effaré.
– Pensez-vous que ce soit l’enfant que voici,
imbécile ? reprit M. Blathers avec impatience.
– Je ne sais pas ; vrai, je ne sais pas, dit Giles tout
décontenancé ; je n’en jurerais pas.
– Mais enfin quelle est votre opinion ? demanda M.
Blathers.
– Je ne sais que penser, répondit le pauvre Giles, je
ne crois pas que ce soit l’enfant ; je suis presque certain
que ce n’est pas lui ; vous savez bien que ce ne peut pas
être lui.
– Est-ce que cet homme a bu ? demanda Blathers en
se tournant vers le docteur.
– Quel imbécile vous faites ! » dit Duff à Giles avec
un profond dédain.
Pendant ce court dialogue, M. Losberne avait tâté le
pouls du malade ; puis il quitta la chaise qu’il occupait
près du lit et observa que, si les agents de police avaient
quelque doute à ce sujet, il leur conviendrait peut-être
de passer dans la pièce voisine et d’interroger Brittles.
Ils acceptèrent la proposition, passèrent dans une
autre chambre, et firent comparaître devant eux M.
Brittles : celui-ci, par ses réponses, ne fit
qu’embrouiller l’affaire ; il entassa contradictions sur
contradictions ; il déclara qu’il ne pourrait reconnaître
l’enfant, quand même il l’aurait sous les yeux en ce
moment ; qu’il avait cru que c’était Olivier, parce que
M. Giles l’avait dit ; mais que M. Giles, cinq minutes
auparavant, avait avoué dans la cuisine qu’il avait bien
peur d’avoir été un peu trop vite en besogne.
Entre autres conjectures ingénieuses, on agita la
question de savoir si M. Giles avait réellement blessé
quelqu’un : on examina le second pistolet, et il se
trouva qu’il n’était chargé qu’à poudre et bourré de
papier gris. Cette découverte fit une grande impression
sur tout le monde, sauf sur le docteur, qui avait retiré la
balle dix minutes auparavant ; mais elle ne fit sur
personne autant d’impression que sur M. Giles, qui,
après avoir été pendant plusieurs heures tourmenté de la
crainte d’avoir blessé un de ses semblables, s’attacha
avec ardeur à l’idée que le pistolet n’était pas chargé.
Enfin, les agents de police, sans s’inquiéter beaucoup
d’Olivier, laissèrent dans la maison le constable de
Chertsey, et s’en allèrent coucher en ville, après avoir
promis de revenir le lendemain matin.
Le lendemain matin, le bruit se répandit que deux
hommes et un enfant, sur lesquels planaient des
soupçons, avaient été arrêtés à Kingston ; MM. Blathers
et Duff s’y rendirent sur-le-champ. Après examen, on
découvrit que les soupçons ne s’appuyaient que sur un
seul fait, savoir : qu’on avait trouvé ces individus
endormis au pied d’une meule de foin ; c’est là un
crime sans doute, mais qui n’entraîne que
l’emprisonnement, et que la loi anglaise, loi
miséricordieuse et tutélaire, ne considère pas comme
suffisant pour établir, à défaut d’autre preuve, qu’un ou
plusieurs dormeurs à la belle étoile aient commis un vol
avec effraction, et aient encouru en conséquence la
peine de mort. MM. Blathers et Duff, durent s’en
retourner comme ils étaient venus.
Enfin, après de nouvelles recherches et de longs
entretiens, il fut convenu que Mme Maylie et M.
Losberne répondraient d’Olivier s’il était recherché par
la justice, et un magistrat du voisinage reçut leur
caution. Blathers et Duff, après avoir été gratifiés de
quelques guinées, revinrent à Londres, sans être du
même avis relativement à leur expédition. Tout
considéré, Duff inclina à croire que la tentative
d’effraction avait été commise par la bande de Pet ;
Blathers, au contraire, en attribuait le mérite au célèbre
Conkey Chickweed.
Peu à peu, Olivier se rétablit : les soins réunis de
me
M Maylie, de Rose et de l’excellent M. Losberne, lui
rendirent la santé. Si le ciel écoute les ferventes prières
que lui adressent les cœurs pénétrés de reconnaissance
(et quelles prières méritent mieux d’être écoutées ?) les
bénédictions que l’orphelin appela sur ses protecteurs
durent descendre dans leur âme, et y répandre la paix et
le bonheur.
Chapitre XXXII
Heureuse existence que mène Olivier chez
ses nouveaux amis.
Les souffrances d’Olivier furent longues et cruelles ;
outre la douleur que lui causait son bras cassé, il avait
gagné, par suite du froid et de l’humidité, une fièvre
violente qui ne le quitta pas pendant plusieurs semaines,
et qui mina sa frêle constitution ; enfin il commença à
se rétablir lentement, et il put dire, en mêlant des larmes
à ses paroles, combien il était profondément touché de
la bonté des deux excellentes dames, et avec quelle
ardeur il souhaitait, dès qu’il aurait recouvré la santé et
les forces, pouvoir faire quelque chose pour leur
témoigner sa reconnaissance ; quelque chose qui leur fit
voir combien l’amour et la gratitude remplissaient son
cœur ; quelque chose enfin, si peu que ce fût, qui leur
prouvât que leur généreuse bonté n’avait pas été
perdue, mais que le pauvre enfant que leur charité avait
arraché à la misère, à la mort, souhaitait ardemment les
servir de tout son cœur et de toute son âme.
« Pauvre petit ! disait Rose, un jour qu’Olivier avait
essayé d’articuler des paroles de reconnaissance qui
s’échappaient de ses lèvres pâles ; vous aurez bien des
occasions de nous servir, si vous voulez ; nous allons à
la campagne, et ma tante a l’intention de vous emmener
avec nous. La tranquillité du séjour, la pureté de l’air, le
charme et la beauté du printemps, vous rendront la
santé en quelques jours, et nous vous occuperons de
cent manières quand vous serez en état de supporter la
fatigue.
– La fatigue ! dit Olivier : oh ! chère dame, si je
pouvais seulement travailler pour vous ; si je pouvais
seulement vous faire plaisir en arrosant vos fleurs, en
soignant vos oiseaux, que ne donnerais-je pas pour
cela ?
– Vous ne donnerez rien du tout, dit Mlle Maylie en
souriant : car, je viens de vous le dire, nous vous
occuperons de cent manières ; et, si vous prenez pour
nous contenter seulement la moitié de la peine que vous
dites, vous me rendrez très heureuse.
– Heureuse, madame ! dit Olivier ; que vous êtes
bonne de me parler ainsi !
– Vous me rendrez plus heureuse que je ne puis dire,
répondit la jeune fille. Penser que ma bonne tante a pu
arracher quelqu’un à l’affreuse misère dont vous nous
avez parlé, c’est déjà pour moi un grand bonheur ; mais
savoir que l’objet de sa bonté et de sa compassion est
sincèrement reconnaissant et dévoué, cela me rendrait
plus heureuse encore que vous ne pouvez l’imaginer.
Me comprenez-vous ? demanda-t-elle en remarquant la
mine pensive d’Olivier.
– Oh ! oui, madame, répondit vivement Olivier ;
mais je songeais que je suis ingrat en ce moment.
– Envers qui ? demanda la jeune dame.
– Envers le bon monsieur et l’excellente dame qui
ont pris si grand soin de moi, répondit Olivier : s’ils
savaient combien je suis heureux, cela leur ferait plaisir,
j’en suis sûr.
– Je n’en doute pas, reprit la bienfaitrice d’Olivier,
et M. Losberne a déjà eu la bonté de nous promettre
que, dès que vous irez assez bien pour supporter le
trajet, il vous mènera les voir.
– Quel bonheur ! dit Olivier, dont la figure brillait
de joie ; que je serais heureux de revoir leurs bonnes
figures ! »
Au bout de peu de temps, Olivier fut assez bien
rétabli pour supporter la fatigue de ce déplacement, et
un matin, M. Losberne et lui montèrent dans une petite
voiture qui appartenait à Mme Maylie. Arrivé à
Chertsey-Bridge, Olivier devint très pâle et poussa un
cri.
« Que peut avoir ce garçon ? dit le docteur du ton
brusque qui lui était habituel ; voyez-vous quelque
chose ? entendez-vous quelque chose, sentez-vous
quelque chose, hein ?
– Monsieur, dit Olivier en passant la main par la
portière, cette maison !
– Oui ; eh bien ! qu’y a-t-il ? Arrêtez, cocher.
Qu’est-ce que cette maison, mon garçon ?
– Les voleurs... la maison où ils m’ont mené, dit tout
bas Olivier.
– C’est donc le diable, dit le docteur ; ohé ! qu’on
m’ouvre la portière. » Mais, avant que le cocher eût eu
le temps de descendre de son siège, le docteur s’était
précipité hors de la voiture, et s’élançant vers la masure
abandonnée, il se mit à frapper à grands coups de pied
dans la porte comme un furieux.
« Ohé ! dit un affreux petit bossu en ouvrant la porte
si soudainement que, le docteur, encore emporté par son
élan impétueux, faillit tomber dans l’allée ; qu’est-ce-
qu’il y a ?
– Ce qu’il y a ! s’écria l’autre en le prenant au collet
sans réfléchir un instant ; il y a bien des choses, et
d’abord c’est un vol qu’il y a.
– Prenez garde qu’il n’y ait encore autre chose, un
meurtre par exemple, répondit froidement le bossu, si
vous ne me lâchez pas, entendez-vous ?
– Je vous entends, dit le docteur en secouant
vivement son prisonnier ; où est... peste soit du brigand,
comment s’appelle-t-il ?... Sikes... c’est cela ; où est
Sikes, votre chef ? »
Le bossu prit un air stupéfait d’étonnement et
d’indignation ; il se dégagea adroitement de l’étreinte
du docteur, proféra une série d’affreux jurements, et se
retira dans la maison. Avant qu’il eût eu le temps de
fermer la porte, le docteur était entré derrière lui et avait
pénétré dans une chambre, sans dire un seul mot ; il
regarda avec inquiétude autour de lui ; pas un meuble,
pas un indice, pas un être animé ou inanimé, rien enfin
qui se rapportât à la description faite par Olivier.
« Maintenant, dit le bossu, qui ne l’avait pas un
instant perdu de vue, quelle est votre intention en
pénétrant ainsi de force dans ma maison ? est-ce que
vous voulez me voler ou m’assassiner ? qu’est-ce que
vous voulez ?
– Avez-vous jamais vu quelqu’un venir voler en
voiture à deux chevaux, affreux vampire que vous
êtes ? dit l’irritable docteur.
– Que voulez-vous alors ? demanda le bossu d’une
voix aigre. Tenez ! vous ferez bien de sortir
promptement, et de ne pas m’échauffer la bile. Le
diable soit de vous !
– Je sortirai quand cela me conviendra, dit M.
Losberne en regardant dans l’autre chambre, qui ne
ressemblait pas plus que la première à la description
qu’Olivier en avait faite. Je vous retrouverai quelque
jour, mon ami.
– Quand vous voudrez, dit le bossu d’un ton
goguenard ; si jamais vous avez besoin de moi, je suis
ici. Je ne suis pas resté ici tout seul comme un loup
pendant vingt-cinq ans, pour que ce soit vous qui me
fassiez peur. Vous me le payerez ; vous me le
payerez. »
Et là-dessus l’affreux petit démon se mit à pousser
des cris sauvages et à trépigner de rage sur le plancher.
« Je joue là un personnage assez ridicule, se dit à
lui-même le docteur. Il faut que l’enfant se soit
trompé... Tenez, mettez ceci dans votre poche, et
renfermez-vous de nouveau chez vous. » En même
temps il donna une pièce d’argent au bossu et regagna
la voiture.
L’homme le suivit jusqu’à la portière, en proférant
mille imprécations ; mais au moment où M. Losberne
se tournait vers le cocher pour lui parler, le bossu jeta
un coup d’œil dans la voiture, et lança à Olivier un
regard si féroce, si furieux, que pendant des mois
entiers, éveillé ou endormi, celui-ci ne put l’oublier. Il
continua ses jurements et ses imprécations jusqu’à ce
que le cocher fût remonté sur son siège ; et quand nos
voyageurs furent en route, ils purent encore le voir à
quelque distance derrière eux, frappant la terre du pied
et s’arrachant les cheveux dans un transport de folie
furieuse, réelle ou simulée.
« Je suis un âne, dit le docteur après un long silence.
Saviez-vous cela, Olivier ?
– Non, monsieur.
– Alors ne l’oubliez pas une autre fois... Un âne,
répéta le docteur après un nouveau silence de quelques
minutes. Quand même cette maison eût été ce que je
pensais, et que ces bandits s’y fussent trouvés, que
pouvais-je faire à moi tout seul ? Et si j’avais eu du
secours, je ne vois pas qu’il pût en résulter pour moi
autre chose que de la confusion, pour avoir si mal mené
l’affaire ; mais c’est égal, ç’aurait été une bonne leçon !
ça m’aurait appris à me jeter toujours dans quelque
difficulté, en suivant mon premier mouvement, et cela
aurait dû me donner à réfléchir. »
Le fait est que l’excellent docteur n’avait jamais
manqué de suivre en tout son premier mouvement, et ce
qui prouve en faveur de la bonté de son premier
mouvement, c’est que, loin de s’être attiré par là des
difficultés et des désagréments, M. Losberne y avait
gagné le respect et l’estime de tous ceux qui le
connaissaient. À dire vrai, il fut de mauvaise humeur
pendant une minute ou deux en se voyant déçu dans son
espoir d’avoir une preuve évidente de la véracité du
récit d’Olivier, et cela dès la première et unique fois où
il avait l’occasion d’en obtenir une ; mais bientôt il
reprit son assiette ordinaire, et trouvant que les réponses
d’Olivier à ses questions étaient toujours aussi nettes et
aussi précises, et faites d’un air aussi sincère que
jamais, il résolut de s’y fier complètement dorénavant.
Comme Olivier connaissait le nom de la rue où
demeurait M. Brownlow, ils purent diriger le cocher
dans ce sens ; quand la voiture eut tourné le coin de la
rue, le cœur de l’enfant battit avec une violence qui le
suffoquait.
« Maintenant, mon garçon, quelle maison est-ce ?
demanda M. Losberne.
– Celle-là ! celle-là ! répondit Olivier en passant
vivement la main hors de la portière, la maison
blanche ! oh ! dépêchez-vous ! je vous en prie ; il me
semble que je vais mourir, tant je tremble.
– Allons, allons ! dit le bon docteur en lui frappant
sur l’épaule : vous allez les revoir dans un instant, et ils
seront ravis de vous retrouver sain et sauf.
– Oh ! je l’espère bien ! dit Olivier ; ils ont été si
bons, si parfaits pour moi, monsieur ! »
La voiture continua à rouler ; elle s’arrêta : mais
non, ce n’était pas là la maison ; c’est à l’autre porte : la
voiture s’arrêta de nouveau ; Olivier regarda aux
fenêtres, et des larmes de joie coulaient de ses yeux.
Hélas ! la maison blanche était vide, et il y avait un
écriteau à la fenêtre : À louer.
« Frappez à la porte voisine, dit M. Losberne en
mettant le bras d’Olivier sous le sien : savez-vous ce
qu’est devenu M. Brownlow, qui demeurait à côté ? »
La servante l’ignorait ; mais elle alla s’en informer.
Elle revint et dit que M. Brownlow avait tout vendu et
était parti, il y avait six semaines, pour les Indes
Orientales ; Olivier se tordit les mains et faillit tomber à
la renverse.
« La gouvernante est-elle partie aussi ? demanda M.
Losberne après un instant de silence.
– Oui, monsieur, répondit la servante : le vieux
monsieur, la gouvernante et un autre monsieur, un ami
de M. Brownlow, sont tous partis ensemble.
– Alors retournez à la maison, dit M. Losberne au
cocher, et ne vous amusez pas à faire rafraîchir vos
chevaux avant que nous soyons sortis de ce maudit
Londres.
– Et le libraire, monsieur ! dit Olivier. Je connais le
chemin ; voyez-le, monsieur, je vous en prie ; allez le
voir !
– Mon pauvre garçon, dit le docteur, voilà assez de
désappointements pour un jour : assez pour vous et
pour moi. Si nous allons chez le libraire, nous
apprendrons sans doute qu’il est mort, ou qu’il a eu le
feu dans sa maison, ou qu’il a pris la fuite. Non ; droit à
la maison. »
Et conformément au premier mouvement du
docteur, on retourna à la maison.
Cette amère déception causa à Olivier un vif
chagrin, même au milieu de son bonheur ; car bien des
fois pendant sa maladie il s’était plu à penser à tout ce
que M. Brownlow et Mme Bedwin lui diraient, et au
plaisir qu’il aurait à leur raconter combien il avait passé
de longs jours et de longues nuits à se rappeler ce qu’ils
avaient fait pour lui et à déplorer la cruelle séparation
qu’il avait subie. L’espoir d’arriver un jour à
s’expliquer avec eux, et à leur conter comment il avait
été enlevé, l’avait fortifié et soutenu dans ses récentes
épreuves ; et maintenant la pensée qu’ils étaient partis
si loin, et qu’ils avaient emporté de lui l’opinion qu’il
n’était qu’un imposteur et un filou, sans qu’il dût avoir
peut-être jamais l’occasion de les détromper, cette
pensée était pour lui poignante et insupportable.
Cependant cette circonstance n’altéra en rien les
bons sentiments de ses bienfaitrices à son égard. Au
bout d’une autre quinzaine, quand le temps fut devenu
beau et chaud, que les arbres commencèrent à déployer
leurs jeunes feuilles, et les fleurs l’éclat de leurs
nuances, elles se préparèrent à quitter pour quelques
mois leur résidence de Chertsey : après avoir envoyé
chez un banquier l’argenterie qui avait si vivement
excité la cupidité du juif, et laissé Giles et un autre
domestique à la garde de la maison, elles partirent pour
la campagne, et emmenèrent Olivier avec elles.
Qui pourrait décrire le plaisir, le bonheur, la paix de
l’âme et la douce tranquillité que l’enfant convalescent
éprouva au sein de cet air embaumé, au milieu des
collines verdoyantes et des bois touffus de cette
résidence champêtre ? Qui peut dire combien ces scènes
paisibles et tranquilles se gravent profondément dans
l’âme de ceux qui sont accoutumés à mener une vie
misérable et recluse au milieu du bruit des villes, et
combien la fraîcheur de ce spectacle pénètre leurs
cœurs abattus ? Des hommes qui avaient habité pendant
toute une vie de labeur des rues étroites et populeuses,
et qui n’avaient jamais souhaité d’en sortir ; des
hommes pour lesquels l’habitude était devenue une
seconde nature, et qui en étaient presque venus à aimer
chaque brique, chaque pierre qui formait l’étroite limite
de leurs promenades journalières ; des hommes sur
lesquels la mort étendait déjà sa main, se sont enfin
trouvés émus, rien qu’en entrevoyant le radieux
spectacle de la nature : entraînés loin du théâtre de leurs
anciens plaisirs et de leurs anciennes souffrances, ils
ont paru passer tout à coup à une nouvelle existence, et
se traînant chaque jour jusqu’à quelque site riant et
couvert de verdure, ils ont senti s’éveiller en eux tant de
souvenirs, en contemplant seulement le ciel, les
coteaux, la plaine et le cristal des eaux, qu’un avant-
goût de ciel a charmé leur déclin, et qu’ils sont
descendus dans la tombe aussi paisiblement que le
soleil, dont ils contemplaient le coucher de leur fenêtre
solitaire, quelques heures auparavant, disparaissait à
l’horizon devant leurs yeux affaiblis.
Les souvenirs que les paisibles scènes champêtres
éveillent dans l’esprit ne sont pas de ce monde, et n’ont
rien de commun avec les pensées ou les espérances
terrestres. Leur douce influence peut nous porter à
tresser de fraîches guirlandes pour orner la tombe de
ceux que nous avons aimés ; elle peut purifier nos
sentiments et éteindre en nous toute inimitié et toute
haine ; mais surtout elle ravive, dans l’âme même la
moins méditative, la vague souvenance qu’on a déjà
éprouvé de telles sensations bien loin dans le passé, et
en même temps elle nous donne l’idée solennelle d’un
lointain avenir, d’où l’orgueil et les passions du monde
sont à jamais exilés.
Le lieu de leur résidence était ravissant, et Olivier,
qui avait vécu jusqu’alors parmi des êtres dégradés, au
milieu du bruit et des querelles, crut entrer là dans une
nouvelle existence. La rose et le chèvrefeuille
grimpaient le long des murs du cottage, le lierre
s’enroulait autour du tronc des arbres, et les fleurs
embaumaient l’air de parfums délicieux ; tout auprès
était un petit cimetière, non pas garni de grandes
tombes de pierre, mais de petits tertres couverts de
mousse et de gazon, sous lesquels dormaient en paix les
vieillards du village. Olivier allait souvent s’y
promener, et, en songeant à la misérable sépulture où
reposait sa mère, il s’asseyait parfois et sanglotait sans
être vu ; mais quand il levait les yeux vers le vaste ciel
au-dessus de sa tête, il ne songeait plus qu’elle gisait
sous terre, et pleurait sur elle tristement, mais sans
amertume.
Ce fut un temps heureux ; ses jours étaient paisibles
et sereins, et les nuits n’amenaient avec elles ni crainte
ni souci ; il n’avait plus à languir dans une triste prison,
ni à s’associer avec des misérables ; nulle autre pensée
que des pensées riantes. Chaque matin il se rendait chez
un vieux monsieur aux cheveux blanchis, qui habitait
près de la petite église et qui le perfectionnait dans
l’écriture et la lecture, lui parlant avec tant de bonté et
prenant tant de soin de lui, qu’Olivier n’avait pas de
cesse qu’il ne l’eût satisfait. Puis il se promenait avec
Mme Maylie et Rose, et les écoutait causer de livres, ou
s’asseyait près d’elles, dans quelque endroit bien
ombragé où la jeune fille faisait la lecture ; il restait
volontiers à l’entendre, jusqu’à ce que la nuit ne permît
plus de distinguer les lettres.
Il préparait ensuite sa leçon du lendemain, et il
travaillait avec ardeur jusqu’à la nuit tombante dans une
petite chambre qui donnait sur le jardin ; alors les
dames faisaient une nouvelle promenade et il les
accompagnait, prêtant l’oreille avec plaisir à tout ce
qu’elles disaient, heureux si elles désiraient une fleur
qu’il pût grimper leur cueillir, ou si elles avaient oublié
quelque chose qu’il pût courir leur chercher ; quand il
faisait tout à fait nuit, et qu’on était rentré, la jeune
demoiselle se mettait au piano, jouait quelque air
sentimental, ou chantait d’une voix douée et pure
quelque vieille chanson que sa tante aimait à entendre.
Dans ces moments-là on n’allumait pas les bougies ;
Olivier, assis près d’une fenêtre, écoutait cette
harmonieuse musique, et des larmes de bonheur
coulaient sur ses joues.
Et les dimanches ! jamais il n’en avait eu de pareils.
Quels heureux jours ! D’ailleurs il n’avait plus que des
jours heureux. On allait le matin à la petite église, tout
entourée d’arbres dont les branches venaient caresser
les fenêtres de l’édifice ; les oiseaux chantaient alentour
et l’air embaumé répandait partout ses parfums. Les
pauvres gens du village étaient si propres et
s’agenouillaient si pieusement pour prier, qu’il semblait
que ce fût un plaisir et non un devoir ennuyeux qui les
réunit en ce lieu ; et, quoique le chant fut assez rustique,
il semblait plus harmonieux, au moins aux oreilles
d’Olivier, que tous ceux qu’il avait jusqu’alors entendus
à l’église. On se promenait ensuite comme d’habitude ;
on visitait les paysans dans leurs petites maisons,
brillantes de propreté. Le soir, Olivier lisait un ou deux
chapitres de la Bible, qu’il avait étudiés toute la
semaine, et, en accomplissant ce devoir, il était plus fier
et plus heureux que s’il eût été le ministre lui-même. Le
matin, il était sur pied à six heures ; il allait courir les
champs et longer les haies pour cueillir des bouquets de
fleurs sauvages, dont il revenait chargé à la maison, et
qu’il disposait et arrangeait de son mieux pour orner la
table au déjeuner ; il rapportait aussi du séneçon pour
les oiseaux de miss Maylie, et il en décorait leur cage
avec un goût exquis ; quand il avait bien soigné les
oiseaux, il avait d’ordinaire quelque commission
charitable à faire dans le village, ou, s’il n’y en avait
pas, il pouvait toujours s’occuper au jardin et soigner
les fleurs, toutes choses qu’il avait apprises de
l’instituteur du village, qui était un parfait jardinier ; il
s’appliquait de tout cœur à cette besogne, jusqu’à ce
que miss Rose descendit au jardin ; elle lui adressait
mille compliments pour tout ce qu’il avait fait, et il se
trouvait amplement récompensé par son gracieux
sourire.
Trois mois s’écoulèrent ainsi ; trois mois qui, dans
la vie des hommes les plus heureux et les plus favorisés
du ciel, eussent été trois mois d’un bonheur sans
mélange, mais qui pour Olivier, après une enfance si
agitée et si orageuse, étaient la félicité suprême : avec la
plus pure, la plus aimable générosité d’une part, et la
reconnaissance la plus sincère, la plus vive, la plus
dévouée de l’autre, il n’est pas étonnant qu’au bout de
ce court espace de temps Olivier fût dans l’intimité
complète de la vieille dame et de sa nièce, et que
l’affection sans bornes que leur avait vouée son cœur
jeune et sensible fût pour elles un sujet d’orgueil et un
motif de l’aimer : c’était sa récompense.
Chapitre XXXIII
Où le bonheur d’Olivier et de ses amis éprouve une
atteinte soudaine.
Le printemps passa vite, et l’été commença. Si,
jusque-là, la campagne avait été belle, elle était
maintenant dans tout son éclat et étalait toutes ses
richesses. Les grands arbres, qui avaient longtemps
paru nus et dépouillés, avaient retrouvé toute leur
vigueur, et déployaient leurs verts rameaux, offrant
sous leur ombre d’agréables retraites, d’où la vue
s’étendait sur le paysage doré par le soleil ; la terre
avait revêtu son manteau de verdure, et exhalait au loin
les plus doux parfums. On était au plus beau moment de
l’année rajeunie ; tout respirait la joie.
On continuait à mener une existence paisible au
petit cottage, et la même sérénité d’humeur régnait
parmi ses habitants. Depuis longtemps Olivier avait
retrouvé la force et la santé ; mais, qu’il fût malade ou
bien portant, il n’y avait nulle différence dans son
affection dévouée pour ceux qui l’entouraient. (Il y a
beaucoup de gens qui ne pourraient pas en dire autant.)
Il était toujours aussi doux, aussi attaché, aussi
affectueux que lorsque les souffrances avaient miné ses
forces, et aussi attentif à tout ce qui pouvait faire plaisir
à ses bienfaitrices.
Par une belle soirée, ils avaient fait une promenade
plus longue que d’ordinaire ; la journée avait été d’une
chaleur exceptionnelle, la lune brillait dans son plein, et
une brise légère s’était levée, plus fraîche que
d’habitude. Rose avait été pleine d’entrain, et ils avaient
prolongé leur promenade, en causant joyeusement,
beaucoup au-delà des limites habituelles. Mme Maylie
était fatiguée ; ils revinrent lentement à la maison. La
jeune demoiselle ôta son chapeau, et se mit au piano
comme à l’ordinaire ; après avoir promené d’un air
distrait ses doigts sur le clavier pendant quelques
instants, elle entama un air lent et solennel. Tout en le
jouant, on l’entendait soupirer comme si elle pleurait.
« Ma chère Rose ! » dit la vieille dame.
Rose ne répondit rien, mais se mit à jouer un peu
plus vite, comme si la voix de sa tante l’eût arrachée à
quelque pensée pénible.
« Rose, mon amour ! dit Mme Maylie en se levant
précipitamment et en se penchant vers la jeune fille.
Qu’est-ce que tu as ? ton visage est baigné de larmes,
ma chère enfant. Qu’est-ce qui te fait souffrir ?
– Rien, ma tante, rien, répondit la jeune fille ; je ne
sais ce que j’ai, je ne pourrais le dire, mais je me sens
mal à l’aise ce soir, et...
– Serais-tu malade, mon amour ? interrompit Mme
Maylie.
– Oh ! non, je ne suis pas malade ! répondit Rose en
tressaillant, comme si un frisson mortel la saisissait tout
à coup. Je vais aller mieux tout à l’heure. Fermez la
fenêtre, je vous prie. »
Olivier s’empressa d’accéder à son désir ; et la jeune
fille, faisant effort pour retrouver sa gaieté, se mit à
jouer un air plus gai : mais ses doigts s’arrêtèrent sans
force sur le piano ; elle mit sa figure dans ses mains, se
jeta sur un canapé, et laissa un libre cours aux larmes
qu’elle ne pouvait plus retenir.
« Mon enfant ! dit la vieille dame en la serrant dans
ses bras ; je ne t’ai jamais vue ainsi.
– J’aurais voulu ne pas vous causer d’inquiétude, dit
Rose ; mais j’ai eu beau faire, je n’ai pu en venir à bout.
Je crains d’être malade, ma tante. »
Elle l’était en effet. Dès qu’on eut apporté de la
lumière, on vit que, dans le peu de temps qui s’était
écoulé depuis leur retour à la maison, l’éclat de son
teint avait disparu, et qu’elle était pâle comme un
marbre. Sa physionomie n’avait rien perdu de sa beauté
mais elle était cependant altérée, et ses yeux si doux
avaient pris une expression de vague inquiétude qu’ils
n’avaient jamais eue. Un instant après, elle devint
pourpre, et ses beaux yeux bleus étaient égarés ; puis
cette rougeur disparut, comme l’ombre projetée par un
nuage qui passe, et elle redevint d’une pâleur mortelle.
Olivier, qui observait la vieille dame avec
inquiétude, remarqua qu’elle était alarmée de ces
symptômes, et il le fut aussi ; mais voyant qu’elle
affectait de les considérer comme légers, il essaya de
faire de même ; ils y réussirent si bien, que, lorsque
Rose se fut laissé persuader par sa tante de se mettre au
lit, elle avait repris confiance et semblait même aller
beaucoup mieux, car elle les assura qu’elle était
certaine de se réveiller le lendemain matin en parfaite
santé.
« J’espère, madame, dit Olivier, quand Mme Maylie
revint, qu’il n’y a rien là de sérieux ? Mlle Maylie ne
semble pas bien ce soir, mais... »
La vieille dame l’engagea à ne rien dire, et,
s’asseyant au fond de la chambre, garda quelque temps
le silence ; enfin, elle lui dit d’une voix tremblante :
« Je ne l’espère pas, Olivier. J’ai été si heureuse
avec elle pendant plusieurs années ! trop heureuse peut-
être, et il se peut que le moment soit venu où je dois
éprouver quelque malheur ; mais j’espère que ce ne sera
pas celui-là.
– Quel malheur, madame ? demanda Olivier.
– Le coup terrible, dit la vieille dame d’une voix à
peine articulée, de perdre la chère enfant qui est depuis
si longtemps toute ma consolation et tout mon bonheur.
– Oh ! que Dieu nous en préserve ! s’écria vivement
Olivier.
– Ainsi soit-il, mon enfant, dit la vieille dame en
joignant les mains.
– Sans doute il n’y a pas à craindre un malheur si
terrible ! dit Olivier. Il y a deux heures, elle était bien
portante.
– Elle est très mal maintenant, répondit Mme
Maylie ; et elle n’est pas encore au pis, j’en suis sûre.
Oh ! Rose, ma chère Rose ! que deviendrais-je sans
elle ? »
La pauvre dame se laissa aller à ces pensées
désespérantes, et fut en proie à une si violente douleur,
qu’Olivier, maîtrisant sa propre émotion, se hasarda à
lui faire des remontrances et à la supplier ardemment,
pour l’amour de la chère malade elle-même, de se
montrer plus calme.
« Et considérez, madame, dit Olivier, dont les
larmes jaillissaient en dépit de tous ses efforts pour les
retenir ; considérez combien, elle est jeune et bonne,
quel plaisir, quelles consolations elle répand autour
d’elle. Je suis sûr... je suis certain... tout à fait certain...
pour vous, qui êtes si bonne aussi... pour elle... pour
tous ceux dont elle fait le bonheur, qu’elle ne mourra
pas. Dieu ne permettra pas qu’elle meure si jeune.
– Chut ! dit Mme Maylie en posant la main sur la tête
d’Olivier ; vous raisonnez comme un enfant, mon
pauvre garçon ; et, quoique ce que vous dites soit
naturel dans votre bouche, vous avez tort. Mais vous
me rappelez mes devoirs ; je les avais oubliés un
instant, Olivier, et j’espère que cela me sera pardonné :
car je suis vieille et j’ai vu assez de maladies et de
morts pour savoir quelle douleur éprouvent ceux qui
survivent ; j’en ai vu assez pour savoir que ce ne sont
pas toujours les plus jeunes et les meilleurs qui sont
conservés à l’amour de ceux qui les chérissent. Mais
cela même doit être pour nous une consolation plutôt
qu’un chagrin : car le ciel est juste, et de telles pertes
nous montrent, à n’en pouvoir douter, qu’il y a un
monde bien plus beau que celui-ci, et que la route qui
nous y mène est courte. Que la volonté de Dieu soit
faite ! Mais je l’aime, et Dieu seul sait avec quelle
tendresse ! »
Olivier fut surpris de voir que Mme Maylie, en
prononçant ces mots, triompha tout d’un coup de sa
douleur, cessa de pleurer et reprit son attitude calme et
ferme. Il fut encore plus étonné de voir qu’elle
persévéra dans cette fermeté, et qu’au milieu des soucis
et des soins qui suivirent, Mme Maylie fut toujours prête
à tout et maîtresse d’elle-même, remplissant tous les
devoirs de sa position avec empressement, et même, à
en juger par son extérieur, avec une espèce de gaieté.
Mais il était jeune et il ignorait de quoi sont capables
les âmes fortes dans de telles circonstances ; comment
d’ailleurs aurait-il pu savoir, quand ceux qui possèdent
cette force d’âme l’ignorent souvent eux-mêmes ?
La nuit qui suivit ne fit qu’accroître les inquiétudes,
et, le lendemain matin, les pressentiments de Mme
Maylie ne furent que trop justifiés. Rose était dans la
première période d’une fièvre lente et dangereuse.
« Il faut de l’activité, Olivier ; nous ne devons pas
nous laisser aller à une douleur stérile, dit Mme Maylie
en mettant un doigt sur ses lèvres et en regardant
fixement l’enfant. J’ai besoin de faire parvenir en toute
hâte cette lettre à M. Losberne ; il faut la porter au
village, qui n’est pas à plus de quatre mille d’ici, en
prenant la traverse, et de là, l’envoyer, par un exprès à
cheval droit à Chertsey. Vous trouverez à l’auberge des
gens qui se chargeront d’en fournir un, et je sais que je
puis compter sur vous pour vous assurer du départ du
messager. »
Olivier ne répondit rien, mais montra par son
empressement qu’il voudrait déjà être parti.
« Voici une autre lettre, dit Mme Maylie en
réfléchissant un instant ; mais je ne suis pas décidée si
je dois l’envoyer maintenant ou attendre, pour
l’envoyer, que nous soyons fixés sur l’état de Rose : je
ne la ferais partir que si je craignais une catastrophe.
– C’est aussi pour Chertsey, madame ? demanda
Olivier, impatient d’exécuter la commission et tendant
une main tremblante pour prendre la lettre.
– Non », répondit la vieille dame, en la lui donnant
machinalement.
Olivier lut l’adresse, et vit qu’elle était adressée à
Henri Maylie, esquire, au château d’un lord ; mais il ne
put découvrir chez qui.
« La porterai-je, madame ? demanda Olivier, en
regardant Mme Maylie d’un air d’impatience.
– Non, dit-elle en la lui reprenant ; je préfère
attendre à demain matin. »
Elle donna sa bourse à Olivier, et il partit à toutes
jambes.
Il courut à travers champs, ou le long des petits
sentiers qui les séparaient, tantôt cachés par les blés
murs qui les bordaient de chaque côté, et tantôt
débouchant dans la plaine, où faucheurs et
moissonneurs étaient à l’œuvre ; il ne s’arrêta point,
sinon pour reprendre haleine de temps à autre pendant
quelques secondes, jusqu’à ce qu’il eût atteint, tout en
sueur et couvert de poussière, la place du marché du
village.
Là, il fit une halte et chercha des yeux l’auberge. Il
vit une maison de banque peinte en blanc, une brasserie
peinte en rouge, une maison de ville peinte en jaune, et
à un des coins de la place une grande maison à volets
verts, ayant pour enseigne : Au grand Saint-Georges,
vers laquelle il se dirigea rapidement dès qu’il l’eut
aperçue.
Olivier s’adressa à un postillon qui flânait devant la
porte, lequel, après avoir entendu ce dont il s’agissait, le
renvoya au palefrenier, lequel, après avoir entendu le
même récit, le renvoya à l’aubergiste, qui était un grand
gaillard portant une cravate bleue, un chapeau blanc,
une culotte de gros drap et des bottes à revers, et qui
s’appuyait contre la pompe près de la porte de l’écurie,
avec un cure-dents d’argent dans les dents.
Celui-ci se rendit sans se presser à son comptoir
pour écrire le reçu, ce qui prit pas mal de temps ; et,
quand le reçu fut prêt et acquitté, il fallut seller le
cheval, donner au messager le temps de s’équiper, ce
qui prit encore dix bonnes minutes. Pendant ce temps
Olivier était si dévoré d’impatience et d’inquiétude,
qu’il aurait voulu sauter sur le cheval et partir à toute
bride jusqu’au relais suivant. Enfin tout fut prêt, et le
petit billet ayant été remis au messager, avec force
recommandations de le porter en toute hâte, celui-ci
donna de l’éperon à son cheval, partit au galop, et fut en
quelques minutes bien loin du village.
C’était quelque chose que d’être assuré qu’on était
allé chercher du secours, et qu’il n’y avait pas eu de
temps perdu : Olivier, le cœur plus léger, sortait de la
cour de l’auberge et allait franchir la porte, quand il
heurta par hasard un homme de haute taille, enveloppé
dans un manteau, qui entrait juste au même instant dans
l’auberge.
« Ah ! dit l’homme en fixant ses regards sur Olivier
et en reculant brusquement, que diable est ceci ?
– Je vous demande pardon, monsieur, dit Olivier ;
j’étais pressé de retourner à la maison, et je ne vous ai
pas vu venir.
– Damnation ! dit l’homme à voix basse en
considérant l’enfant avec de grands yeux sinistres. Qui
l’eût crû ? on le réduirait en cendres, qu’il sortirait
encore du tombeau pour se trouver sur mon chemin !
– J’en suis bien fâché, monsieur, balbutia Olivier,
intimidé par le regard farouche de l’étranger ; j’espère
que je ne vous ai point fait de mal ?
– Malédiction ! murmura l’homme en proie à une
horrible fureur et grinçant des dents ; si j’avais eu
seulement le courage de dire un mot, j’en aurais été
débarrassé en une nuit. Mort et damnation sur toi, petit
misérable ! que fais-tu ici ? »
En prononçant ces paroles incohérentes, l’homme se
tordait les poings et grinçait des dents ; il s’avança vers
Olivier comme pour lui assener un coup violent, mais il
tomba lourdement à terre, en proie à des convulsions et
écumant de rage. Olivier contempla un instant les
affreuses contorsions de ce fou (car il le supposait tel),
et s’élança dans la maison pour demander du secours.
Quand il l’eut vu transporter dans l’auberge, il reprit le
chemin de la maison, courant de toute sa force pour
rattraper le temps perdu, et songeant avec un mélange
d’étonnement et de crainte, à l’étrange physionomie de
l’individu qu’il venait de quitter.
Cet incident n’occupa pourtant pas longtemps son
esprit. Quand il arriva au cottage, il y trouva de quoi
absorber entièrement ses pensées, et chasser loin de son
souvenir toute préoccupation personnelle.
L’état de Rose Maylie s’était promptement aggravé,
et avant minuit elle eut le délire ; un médecin de
l’endroit ne la quittait pas. À la première inspection de
la malade, il avait pris Mme Maylie à part, pour lui
déclarer que la maladie était d’une nature très grave. Il
faudrait presque un miracle, avait-il ajouté, pour qu’elle
guérît.
Que de fois, pendant cette nuit, Olivier se leva de
son lit pour se glisser sur la pointe des pieds jusqu’à
l’escalier, et prêter l’oreille au moindre bruit qui partait
de la chambre de la malade ! Que de fois il trembla de
tous ses membres, et sentit une sueur froide couler sur
son front, quand un soudain bruit de pas venait lui faire
craindre qu’il ne fût arrivé un malheur trop affreux pour
qu’il eût le courage d’y réfléchir ! La ferveur de toutes
les prières qu’il avait jamais faites n’était rien en
comparaison des vœux suppliants qu’il adressait au ciel
pour obtenir la vie et la santé de l’aimable jeune fille
prête à s’abîmer dans la mort.
L’attente, la cruelle et terrible attente où nous
sommes, quand, immobiles près d’un lit, nous voyons
la vie d’une personne que nous aimons tendrement,
compromise et prête à s’éteindre ; les désolantes
pensées qui assiègent alors notre esprit, qui font battre
violemment notre cœur, et arrêtent notre respiration,
tant elles évoquent devant nous de terribles images ; le
désir fiévreux de faire quelque chose pour soulager des
souffrances, pour écarter un danger contre lequel tous
nos efforts sont impuissants ; l’abattement, la
prostration que produit en nous le triste sentiment de
cette impuissance : il n’y a pas de pareilles tortures ! Et
quelles réflexions ou quels efforts peuvent les alléger
dans ces moments de fièvre et de désespoir ?
Le jour parut, et tout dans le petit cottage était triste
et silencieux : on se parlait à voix basse ; des visages
inquiets se montraient à la porte de temps à autre, et
femmes et enfants s’éloignaient tout en pleurs. Pendant
cette mortelle journée et encore après la chute du jour,
Olivier arpenta lentement le jardin en long et en large,
levant les yeux à chaque instant vers la chambre de la
malade, et frissonnant à la pensée de voir disparaître la
lumière qui éclairait la fenêtre, si la mort s’abattait sur
cette maison. À une heure avancée de la nuit, arriva M.
Losberne. « C’est cruel, dit le bon docteur ; si jeune, si
tendrement aimée... mais il y a bien peu d’espoir. »
Le lendemain matin, le soleil se leva radieux, aussi
radieux que s’il n’éclairait ni malheurs ni souffrances ;
et, tandis qu’autour d’elle la verdure et les fleurs
brillaient de tout leur éclat, que tout respirait la vie, la
santé, la joie, le bonheur, la belle jeune fille dépérissait
rapidement. Olivier se traîna jusqu’au vieux cimetière,
et, s’asseyant sur un des tertres verdoyants, il pleura sur
elle en silence.
La nature était si belle et si paisible ; le paysage doré
par le soleil avait tant d’éclat et de charme ; il y avait
dans le chant des oiseaux une harmonie si joyeuse, tant
de liberté dans le vol rapide du ramier ; partout enfin
tant de vie et de gaieté, que, lorsque l’enfant leva ses
yeux rouges de larmes et regarda autour de lui, il lui
vint instinctivement la pensée que ce n’était pas là un
temps pour mourir ; que Rose ne mourrait certainement
pas, quand tout dans la nature était si gai et si riant ; que
le tombeau convenait à l’hiver et à ses frimas, non à
l’été et à ses parfums. Il était presque tenté de croire
que le linceul n’enveloppait que les gens vieux et
infirmes, et ne cachait jamais sous ses plis funèbres la
beauté jeune et gracieuse.
Un tintement de la cloche de l’église l’interrompit
tristement dans ses naïves réflexions ; puis, un autre
tintement : c’était le glas des funérailles. Une troupe
d’humbles villageois franchit la porte du cimetière ; ils
portaient des rubans blancs, car la morte était une jeune
fille ; ils se découvrirent près d’une fosse, et parmi ceux
qui pleuraient il y avait une mère... une mère qui ne
l’était plus ! Et pourtant le soleil brillait radieux, et les
oiseaux continuaient de chanter.
Olivier revint à la maison en songeant à toutes les
bontés que la jeune malade avait eues pour lui, et en
faisant des vœux pour avoir encore l’occasion de lui
montrer, à maintes reprises, combien il avait pour elle
d’attachement et de reconnaissance. Il n’avait rien à se
reprocher en fait de négligence ou d’oubli à son égard,
car il s’était dévoué à son service ; et pourtant mille
petites circonstances lui revenaient à l’esprit, dans
lesquelles il se figurait qu’il aurait pu montrer plus de
zèle et d’empressement, et il regrettait de ne l’avoir pas
fait. Nous devrions toujours veiller sur notre conduite à
l’égard de ceux qui nous entourent : car chaque mort
rappelle à ceux qui survivent qu’ils ont omis tant de
choses et fait si peu, qu’ils ont commis tant d’oublis,
tant de négligences, que ce souvenir est un des plus
amers qui puissent nous poursuivre. Il n’y a pas de
remords plus poignant que celui qui est inutile ; et, si
nous voulons éviter ses atteintes, souvenons-nous de
faire le bien quand il en est temps encore.
Quand il rentra à la maison, Mme Maylie était assise
dans le petit salon. Olivier frémit en la voyant là, car
elle n’avait pas quitté un instant le chevet de sa nièce, et
il tremblait en se demandant quel changement avait pu
l’en éloigner. Il apprit que Rose était plongée dans un
profond sommeil dont elle ne se réveillerait que pour se
rétablir et vivre, ou pour leur dire un dernier adieu et
mourir.
Il s’assit, l’oreille aux aguets, et n’osant pas ouvrir
la bouche, pendant plusieurs heures ; on servit le dîner,
auquel ni Mme Maylie ni lui ne touchèrent ; d’un œil
distrait et qui montrait que leur pensée était ailleurs, ils
suivaient le soleil qui s’abaissait peu à peu à l’horizon,
et qui finit par projeter sur le ciel et sur la terre ces
teintes éclatantes qui annoncent son coucher ; leur
oreille attentive au moindre bruit reconnut le pas d’une
personne qui s’approchait, et ils s’élancèrent tous deux
instinctivement vers la porte, quand M. Losberne entra.
« Quelles nouvelles ? dit la vieille dame. Parlez
vite ! Je ne puis vivre dans ces transes. Tout plutôt que
l’incertitude ! oh ! parlez, au nom du ciel !
– Calmez-vous, dit le docteur en la soutenant dans
ses bras ; soyez calme, chère madame, je vous en prie.
– Laissez-moi y aller, au nom du ciel ! dit Mme
Maylie d’une voix mourante ; ma chère enfant ! elle est
morte ! elle est perdue !
– Non ! dit vivement le docteur ; Dieu est bon et
miséricordieux, et elle vivra pour faire encore votre
bonheur. »
Mme Maylie tomba à genoux et essaya de joindre les
mains ; mais l’énergie qui l’avait soutenue si longtemps
remonta au ciel avec sa première action de grâces, et
elle tomba évanouie dans les bras amis tendus pour la
recevoir.
Chapitre XXXIV
Détails préliminaires sur un jeune personnage qui va
paraître sur la scène. – Aventure d’Olivier.
C’était trop de bonheur en un instant. Olivier resta
stupéfait, saisi, à cette nouvelle inattendue ; il ne
pouvait ni parler ni pleurer ; il était à peine en état de
comprendre ce qui venait de se passer ; il se promena
longtemps à l’air pur du soir. Enfin il put fondre en
larmes, se rendre compte de l’heureux changement qui
s’était produit, et sentir qu’il était délivré désormais de
l’insupportable angoisse dont le poids écrasait son
cœur.
Il était presque nuit close quand il reprit le chemin
de la maison, chargé de fleurs qu’il avait cueillies avec
un soin particulier pour parer la chambre de la malade.
Comme il arpentait la route d’un pas léger, il entendit
derrière lui le bruit d’une voiture qui s’approchait
rapidement : il se retourna et vit une chaise de poste
lancée à toute vitesse ; comme les chevaux étaient au
galop et que le chemin était étroit, il se rangea contre
une porte pour les laisser passer.
Quel que vite que la chaise de poste passât devant
lui, Olivier entrevit un individu en bonnet de coton dont
la figure ne lui sembla pas inconnue, mais qu’il n’eut
pas le temps de reconnaître. Un instant après, le bonnet
de coton se pencha à la portière, et une voix de stentor
cria au postillon de s’arrêter, ce qu’il fit dès qu’il put
retenir ses chevaux, et la même voix appela Olivier par
son nom.
« Ici ! cria la voix : maître Olivier, quelles
nouvelles ? miss Rose... maître Olivier.
– Est-ce vous, Giles ? » s’écria Olivier en courant
rejoindre la chaise de poste.
Giles exhiba de nouveau son bonnet de coton, et il
allait répondre quand il fut brusquement tiré en arrière
par un jeune homme qui occupait l’autre coin de la
chaise et qui demanda vivement quelles étaient les
nouvelles.
« En un mot, dit-il, mieux ou plus mal !
– Mieux... beaucoup mieux, s’empressa de répondre
Olivier.
– Le ciel soit loué ! s’écria le jeune homme. Vous en
êtes sûr ?
– Tout à fait, monsieur, répondit Olivier. Le mieux
s’est déclaré il y a quelques heures à peine, et M.
Losberne dit que tout danger est passé. »
Le jeune homme n’ajouta pas un mot, ouvrit la
portière, sauta hors de la voiture et, saisissant Olivier
par le bras, l’attira près de lui.
« C’est tout à fait certain ? Il n’y a pas d’erreur
possible de ta part, mon garçon, n’est-ce pas ?
demanda-t-il d’une voix tremblante. Ne me trompe pas
en me donnant une espérance qui ne se réaliserait pas.
– Je ne le ferais pas pour tout au monde, monsieur,
répondit Olivier ; vous pouvez m’en croire : M.
Losberne a dit en propres termes qu’elle vivrait encore
bien des années pour notre bonheur à tous ; je l’ai
entendu de mes oreilles. »
Des larmes roulaient dans les yeux d’Olivier en
rappelant la scène qui avait causé tant de bonheur ; le
jeune homme détourna la tête et garda quelques instants
le silence.
Plus d’une fois, Olivier crut l’entendre sangloter ;
mais il craignit de l’importuner par de nouvelles paroles
(car il devinait bien ce qu’il éprouvait), et il garda le
silence en feignant de s’occuper de son bouquet.
Pendant ce temps, M. Giles, toujours avec son
bonnet de coton, s’était mis sur le marchepied de la
voiture, les coudes sur les genoux, et s’essuyait les yeux
avec un mouchoir de coton bleu à pois blancs.
L’émotion de ce digne serviteur n’était pas feinte, à en
juger d’après la rougeur de ses yeux quand il regarda le
jeune homme, qui s’était tourné vers lui pour lui parler.
« Je crois, Giles, qu’il vaut mieux que vous restiez
dans la chaise de poste jusque chez ma mère, dit-il ;
moi, je préfère marcher un peu et me remettre avant de
la voir. Vous direz que j’arrive.
– Je vous demande pardon, monsieur Henry, dit
Giles en s’époussetant avec son mouchoir ; mais, si
vous vouliez charger le postillon de la commission, je
vous en serais très obligé. Il ne serait pas convenable
que les servantes me vissent en cet état : je n’aurais plus
à l’avenir aucune autorité sur elles.
– Bien, dit Henry Maylie en souriant. Faites comme
vous voudrez. Laissez-le aller devant, si vous aimez
mieux venir à pied avec nous. Seulement, quittez ce
bonnet de coton, ou on nous prendrait pour une
mascarade. »
M. Giles se souvint de son étrange tenue, ôta son
bonnet de coton, le mit dans sa poche et se coiffa d’un
chapeau qu’il prit dans la voiture. Cela fait, le postillon
partit en avant, et Giles, M. Maylie et Olivier, suivirent
à pied, sans se presser.
Tout en marchant, Olivier jetait de temps à autre un
regard curieux sur le nouveau venu. Il semblait avoir
environ vingt-cinq ans et était de moyenne taille ; sa
physionomie était belle et ouverte, et sa tenue
singulièrement aisée et prévenante. Malgré la différence
qui sépare la jeunesse de l’âge mûr, il ressemblait d’une
manière si frappante à la vieille dame, qu’Olivier
n’aurait pas eu de peine à deviner leur parenté, quand
même le jeune homme n’aurait pas déjà parlé d’elle
comme de sa mère.
Mme Maylie était impatiente de voir son fils quand il
arriva au cottage, et l’entrevue n’eut pas lieu sans
grande émotion de part et d’autre.
« Oh ! ma mère ! dit tout bas le jeune homme.
Pourquoi ne m’avoir pas écrit plus tôt ?
– J’ai écrit, répondit Mme Maylie ; mais, réflexion
faite, j’ai pris le parti de ne pas faire partir la lettre
avant de connaître l’opinion de M. Losberne.
– Mais, dit le jeune homme, pourquoi s’exposer à
une telle alternative ? Si Rose était... Je ne puis achever
la phrase. Si cette maladie s’était terminée autrement,
auriez-vous jamais pu vous pardonner ce retard, et moi,
aurais-je jamais eu un instant de bonheur ?
– Si un tel malheur était arrivé, Henry, dit Mme
Maylie, je crois que votre bonheur aurait été détruit
peut-être, et que votre arrivée ici un jour plus tôt ou un
jour plus tard aurait été de bien peu d’importance.
– Pourquoi ce peut-être, ma mère ? reprit le jeune
homme ; pourquoi ne pas dire franchement que cela est
vrai ? car c’est la vérité, vous le savez, ma mère ; vous
ne pouvez pas l’ignorer.
– Je sais qu’elle mérite bien l’amour le plus vif et le
plus pur que puisse offrir le cœur d’un homme, dit Mme
Maylie ; je sais que sa nature affectueuse et dévouée
réclame en retour une affection peu ordinaire, une
affection profonde et durable : si je n’avais cette
conviction, si je ne savais de plus que l’inconstance de
quelqu’un qu’elle aimerait lui briserait le cœur, je ne
trouverais pas ma tâche si difficile à accomplir, et il n’y
aurait plus tant de lutte dans mon âme pour suivre, dans
ma conduite, ce qui me semble la ligne rigoureuse du
devoir.
– Vous me jugez mal, ma mère, dit Henry. Me
croyez-vous assez enfant pour ne pas me connaître moi-
même, et pour me tromper sur les mouvements de mon
cœur ?
– Je crois, mon cher enfant, répondit Mme Maylie en
lui mettant la main sur l’épaule, que la jeunesse éprouve
des mouvements généreux qui ne durent pas, et qu’il
n’est pas rare de voir des jeunes gens dont l’ardeur ne
résiste pas à la possession de ce qu’ils avaient le plus
désiré. Et surtout je crois, ajouta-t-elle en regardant son
fils, que si un jeune homme enthousiaste, ardent et
ambitieux, épouse une femme dont le nom porte une
tache, non par la faute de cette femme, mais enfin une
tache que le vulgaire grossier peut reprocher au père
comme à ses enfants, et qu’il lui reprochera d’autant
plus qu’il aura plus de succès dans le monde, pour s’en
venger par des ricanements injurieux, je crois qu’il peut
arriver que cet homme, quelque bon et généreux qu’il
soit naturellement, se repente un jour des liens qu’il
aura formés dans sa jeunesse, et que sa femme ait le
chagrin, le supplice de s’apercevoir qu’il s’en repent.
– Ma mère, dit le jeune homme avec impatience, cet
homme-là ne serait qu’un égoïste brutal, indigne du
nom d’homme, indigne surtout de la femme dont vous
parlez.
– Vous pensez comme cela maintenant, Henry,
répondit sa mère.
– Et je penserai toujours de même. Les tortures que
j’ai éprouvées pendant ces deux derniers jours
m’arrachent l’aveu sincère d’une passion qui, vous le
savez bien, n’est pas née d’hier et n’a pas été conçue
légèrement ; Rose, cette douce et charmante fille,
possède mon cœur aussi complètement que jamais
femme ait possédé le cœur d’un homme. Je n’ai pas une
pensée, pas un projet, pas une espérance dont elle ne
soit le but ; si vous vous opposez à mes vœux, autant
prendre mon bonheur à deux mains pour le déchirer en
morceaux et le jeter au vent... Ayez meilleure opinion
de moi, ma mère, et ne regardez pas avec indifférence
la félicité de votre fils, dont vous semblez tenir si peu
de compte.
– Henry, dit Mme Maylie, c’est parce que je sais ce
que valent les cœurs ardents et dévoués, que je voudrais
leur épargner toute blessure ; mais nous avons assez et
peut-être trop causé de tout cela pour l’instant.
– Que Rose elle-même décide de tout, interrompit
Henry ; vous ne pousserez pas l’amour de votre opinion
jusqu’à me susciter des obstacles près d’elle ?
– Non, dit Mme Maylie ; mais je désire que vous
réfléchissiez.
– C’est tout réfléchi, répondit-il vivement. Voilà
bien des années, ma mère, que je n’ai pas fait autre
chose, depuis que je suis capable de réfléchir
sérieusement. Mes sentiments sont inébranlables et le
seront toujours ; pourquoi en différer l’aveu par des
retards dont je souffre et qui ne peuvent servir de rien ?
Non ! avant mon départ il faudra que Rose m’entende.
– Elle vous entendra, dit Mme Maylie.
– Il y a, dans le ton dont vous me dites cela, ma
mère, quelque chose qui semblerait faire croire qu’elle
m’écoutera froidement, dit le jeune homme d’un air
inquiet.
– Non pas froidement, reprit la vieille dame ; loin de
là.
– Comment ! s’écria le jeune homme ; aurait-elle
une autre inclination ?
– Non certes, dit la mère ; car vous avez déjà, ou je
me trompe fort, une trop grande part dans son affection.
Voici ce que je voulais dire, reprit la vieille dame en
arrêtant son fils qui allait parler : avant de vous attacher
tout entier à cette idée, avant de vous laisser aller à un
espoir sans réserve, réfléchissez quelques instants, mon
cher enfant, à l’honneur de Rose, et jugez quelle
influence la connaissance de sa naissance mystérieuse
peut exercer sur sa décision, nous étant dévouée,
comme elle l’est, de toute l’ardeur de son noble cœur, et
avec cet esprit d’abnégation complet qui a toujours été,
dans les circonstances petites ou grandes, le fond même
de son caractère.
– Que voulez-vous dire par là ?
– Je vous laisse le soin de le deviner, répondit Mme
Maylie. Il faut que j’aille retrouver Rose. Que Dieu
vous protège !
– Je vous reverrai ce soir, dit vivement le jeune
homme.
– Par instants, dit la dame ; quand je pourrai quitter
Rose.
– Vous lui direz que je suis ici ? dit Henry.
– Sans doute, répondit Mme Maylie.
– Et vous lui direz toutes mes angoisses, tout ce que
j’ai souffert, et combien je désire ardemment de la
voir... Vous ne me refuserez pas cela, ma mère ?
– Non, dit la vieille dame ; elle le saura. » Et, serrant
affectueusement la main de son fils, elle sortit
promptement.
M. Losberne et Olivier étaient restés à l’autre bout
de la chambre pendant cette rapide conversation. Le
docteur tendit la main à Henry Maylie et ils
échangèrent de cordiales salutations ; puis, pour
répondre aux questions multipliées de son jeune ami,
M. Losberne entra dans des détails précis sur la
situation de la malade, et confirma les bonnes nouvelles
déjà données par Olivier, ce que M. Giles, tout en
feignant de s’occuper des bagages, écoutait de toutes
ses oreilles.
« Avez-vous encore eu quelque beau coup de fusil,
Giles ? demanda le docteur quand il eut fini.
– Non, monsieur, répondit Giles en rougissant
jusqu’au blanc des yeux ; rien d’extraordinaire.
– Vous n’avez pas mis la main sur quelques voleurs
ni constaté l’identité de quelques brigands ? dit
malicieusement le docteur.
– Non, monsieur, répondit très gravement M. Giles.
– Tant pis, dit le docteur ; car vous vous en acquittez
à merveille. Comment va Brittles ?
– Le petit va très bien, monsieur, dit M. Giles en
reprenant son ton habituel de protection pour son
subordonné, et il vous fait ses respectueux
compliments.
– Bon, dit le docteur ; votre présence me fait
souvenir, monsieur Giles, que, la veille du jour où j’ai
été appelé ici si brusquement, je me suis acquitté, sur la
demande de votre bonne maîtresse, d’une petite
commission qui ne vous fera pas de peine. Venez que je
vous dise deux mots. »
M. Giles suivit le docteur au bout de la chambre
d’un air important, mais un peu étonné, et eut l’honneur
d’un court entretien à voix basse avec lui ; après quoi, il
fit saluts sur saluts, et se retira d’un pas encore plus
majestueux que d’ordinaire. Le sujet de cet entretien ne
fut pas divulgué au salon, mais à la cuisine on en fut
instruit sur l’heure ; M. Giles y alla tout droit, se fit
servir de l’ale et annonça, d’un air superbe et
majestueux, que sa maîtresse avait daigné, en
considération de sa vaillante conduite lors de la
tentative d’effraction, déposer à la caisse d’épargne la
somme de vingt-cinq livres sterling à son profit. Les
deux servantes levèrent les yeux et les mains au ciel, en
disant que M. Giles n’allait pas manquer maintenant de
faire le fier ; à quoi M. Giles répondit en tirant son
jabot : « Mais non, mais non, bien au contraire ; si vous
remarquiez que je fusse le moins du monde hautain
avec mes inférieurs, je vous serai obligé de m’en
prévenir ! » Il fit encore beaucoup d’observations non
moins honorables pour ses sentiments d’humilité, et qui
furent reçues également avec autant d’enthousiasme et
d’applaudissement, car elles étaient après tout aussi
originales et aussi intéressantes que toutes les
observations communément relatées dans la vie des
grands hommes.
Chez Mme Maylie, le reste de la soirée se passa
joyeusement, car le docteur était en verve, et, quoique
Henry fût d’abord soucieux et fatigué, il ne put résister
à la bonne humeur du digne M. Losberne, qui se livra à
mille saillies empruntées en partie aux souvenirs de sa
longue pratique ; il avait des mots si drôles qu’Olivier,
qui ne s’était jamais vu à pareille fête, ne pouvait
s’empêcher d’en rire de tout son cœur, à la grande
satisfaction du docteur qui riait lui-même aux éclats, et
la contagion de rire gagna même Henry Maylie. Ils
passèrent donc la soirée aussi gaiement qu’il était
possible dans la circonstance, et il était tard quand ils se
séparèrent, joyeux et sans inquiétude, pour se livrer au
repos dont ils avaient grand besoin, après les angoisses
récentes et la cruelle incertitude auxquelles ils venaient
d’être en proie.
Le lendemain matin, Olivier se leva le cœur léger et
vaqua à ses occupations habituelles avec une
satisfaction et un plaisir qu’il ne connaissait plus depuis
plusieurs jours. Les oiseaux chantaient encore, perchés
sur leur nid, et les plus jolies fleurs des champs qu’on
pût voir, cueillies par ses mains empressées,
composaient un nouveau bouquet dont l’éclat et le
parfum devaient charmer Rose. La tristesse qui avait
semblé s’attacher à chaque objet depuis plusieurs jours,
tant que l’enfant avait été lui-même triste et inquiet,
s’était dissipée comme par enchantement. Il lui semblait
maintenant que la rosée brillait avec plus d’éclat sur les
feuilles, que le vent les agitait avec une harmonie plus
douce, que le ciel lui-même était plus bleu et plus pur :
telle est l’influence qu’exercent les pensées qui nous
occupent sur l’aspect du monde extérieur ; les hommes
qui, en contemplant la nature et leurs semblables,
s’écrient que tout n’est que ténèbres et tristesse, n’ont
pas tout à fait tort ; mais ce sombre coloris dont ils
revêtent les objets n’est que le reflet de leurs yeux et de
leurs cœurs également faussés par la jaunisse qui altère
leurs couleurs naturelles : les véritables nuances sont
délicates et veulent être vues d’un œil plus sain et plus
net.
Il faut remarquer, et Olivier n’y manqua pas, que ses
promenades matinales ne furent plus solitaires. Henry
Maylie, du premier jour où il vit Olivier rentrer avec
son gros bouquet, se prit d’une telle passion pour les
fleurs et les disposa avec tant de goût, qu’il laissa loin
derrière lui son jeune compagnon. Mais si, à cet égard,
Olivier ne méritait que le second rang, c’était lui à son
tour qui savait le mieux où les trouver, et chaque matin
ils couraient les champs tous deux et rapportaient les
plus belles fleurs. La fenêtre de la chambre de la jeune
malade était maintenant ouverte, car elle aimait à sentir
l’air pur de l’été, dont les bouffées rafraîchissantes
ranimaient ses forces, et, sur le rebord de la fenêtre, il y
avait toujours, dans un petit vase plein d’eau, un
bouquet particulier dont les fleurs étaient
soigneusement renouvelées chaque matin. Olivier ne
put s’empêcher d’observer qu’on ne jetait jamais les
fleurs fanées, après qu’elles étaient exactement
remplacées par des fleurs plus fraîches, et que, chaque
fois que le docteur entrait dans le jardin, il dirigeait
invariablement ses yeux sur le vase de fleurs et secouait
la tête d’un air expressif avant de commencer sa
promenade du matin. Au milieu de ces observations, le
temps allait son train et Rose revenait rapidement à la
santé.
Olivier ne trouvait pas le temps long, bien que la
jeune demoiselle ne quittât pas encore la chambre et
qu’il n’y eût plus de promenades du soir, sauf quelques
courtes excursions de temps à autre avec M. Maylie ; il
profitait avec un redoublement de zèle des leçons du
bon vieillard qui l’instruisait, et il travaillait si bien
qu’il était lui-même surpris de la promptitude de ses
progrès. Ce fut au milieu de ces occupations qu’il fut
terrifié par un incident imprévu.
La petite chambre où il avait l’habitude de se tenir
pour étudier donnait sur le parterre, derrière la maison.
C’était bien une chambre de cottage, avec une fenêtre à
volets, autour de laquelle grimpaient des touffes de
jasmin et de chèvrefeuille d’où s’exhalaient les plus
suaves parfums ; elle donnait sur un jardin qui
communiquait lui-même par un échalier avec un petit
clos.
Au-delà on apercevait une belle prairie, puis un
bois ; il n’y avait pas d’autre habitation de ce côté, et la
vue s’étendait au loin.
Par une belle soirée, au moment où les premières
ombres du crépuscule descendaient sur la terre, Olivier
était assis à cette fenêtre, et plongé dans l’étude ; il était
resté quelque temps penché sur son livre, et, comme la
journée avait été très chaude, on ne sera pas étonné
d’apprendre que peu à peu il s’était assoupi.
Il y a un certain sommeil qui s’empare quelquefois
de nous à la dérobée, et durant lequel, bien que notre
corps soit inerte, notre âme ne perd pas le sentiment des
objets qui nous environnent, et conserve la faculté de
voyager où il lui plaît. Si l’on doit donner le nom de
sommeil à cette pesanteur accablante, à cette prostration
des forces, à cette incapacité où nous sommes de
commander à nos pensées ou à nos mouvements, c’est
bien un sommeil aussi, sans doute ; cependant nous
avons conscience alors de ce qui se passe autour de
nous, et, même quand nous rêvons, des paroles
réellement prononcées, des bruits réels qui se font
entendre autour de nous, viennent se mêler à nos
visions avec un à-propos étonnant, et le réel et
l’imagination se confondent si bien ensemble qu’il nous
est presque impossible ensuite de faire la part de l’un et
de l’autre. Ce n’est même pas là le phénomène le plus
frappant de cette torpeur momentanée. Il n’est pas
douteux que, bien que les sens de la vue et du toucher
soient alors paralysés, nos rêves et les scènes bizarres
qui s’offrent à notre imagination subissent l’influence,
l’influence matérielle de la présence silencieuse de
quelque objet extérieur qui n’était pas à nos côtés au
moment où nous avons fermé les yeux, et que nous
étions loin de croire dans notre voisinage avant de nous
endormir.
Olivier savait parfaitement qu’il était dans sa petite
chambre, que ses livres étaient posés devant lui sur la
table, et que le vent du soir soufflait doucement au
milieu des plantes grimpantes autour de sa fenêtre ; et
pourtant il était assoupi. Tout à coup la scène change, il
croit respirer une atmosphère lourde et viciée ; il se sent
avec terreur enfermé de nouveau dans la maison du
juif ; il voit l’affreux vieillard accroupi à sa place
habituelle, le montrant du doigt, et causant à voix basse
avec un autre individu, assis à ses côtés, et qui tourne le
dos à l’enfant.
Il croit entendre le juif dire ces mots : « Chut ! mon
ami ; c’est bien lui, il n’y a pas de doute, allons-nous-
en.
– Lui ! répondait l’autre ; est-ce que je pourrais m’y
méprendre ? Mille diables auraient beau prendre sa
figure, s’il était au milieu d’eux, il y a quelque chose
qui me le ferait reconnaître à l’instant ; il serait enterré
à cinquante pieds sous terre, sans aucun signe sur sa
tombe, que je saurais bien dire que c’est lui qui est
enterré là. N’ayez pas peur. »
Les paroles de cet homme respiraient une si affreuse
haine, que la crainte réveilla Olivier, qui se leva en
sursaut.
Dieu ! comme tout son sang reflua vers son cœur, et
lui ôta la voix et la force de faire un mouvement !... Là,
là, à la fenêtre, tout près de lui, si près qu’il aurait
presque pu le toucher, était le juif explorant la chambre
de son œil de serpent, et fascinant l’enfant ; et à côté de
lui, pâle de rage ou de crainte, ou des deux à la fois,
était l’individu aux traits menaçants qui l’avait accosté
dans la cour de l’auberge.
Il ne les vit qu’un instant, rapide comme la pensée,
comme l’éclair, et ils disparurent. Mais ils l’avaient
reconnu. Et lui aussi il ne les avait que trop reconnus ;
leur physionomie était aussi profondément gravée dans
sa mémoire, que si elle eût été sculptée dans le marbre,
et mise sous ses yeux depuis sa naissance. Il resta un
instant pétrifié ; puis, sautant dans le jardin, il se mit à
crier : « Au secours ! » de toutes ses forces.
Chapitre XXXV
Résultat désagréable de l’aventure d’Olivier, et
entretien intéressant de Henry Maylie avec Rose.
Quand les gens de la maison, attirés par les cris
d’Olivier, furent accourus à l’endroit d’où ils partaient,
ils le trouvèrent pâle et bouleversé, indiquant du doigt
les prairies derrière la maison, et pouvant à peine
articuler ces mots : « Le juif ! le juif ! »
M. Giles ne put se rendre compte de ce que ce cri
signifiait ; mais Henri Maylie, qui avait l’entendement
un peu plus prompt et qui avait appris de sa mère
l’histoire d’Olivier, comprit tout de suite ce que cela
voulait dire.
« Quelle direction a-t-il prise ? demanda-t-il en
s’armant d’un lourd bâton qu’il trouva dans un coin.
– Celle-là, répondit Olivier, en montrant du doigt le
chemin que ces hommes avaient pris. Je viens de les
perdre de vue à l’instant.
– Alors, ils sont dans le fossé ! dit Henry ; suivez-
moi, et tenez-vous aussi près de moi que possible. »
Tout en parlant, il escalada la haie, et prit sa course
avec tant de rapidité que les autres eurent beaucoup de
peine à le suivre.
Giles le suivait de son mieux et Olivier aussi. Au
bout d’une ou deux minutes, M. Losberne, qui rentrait
après avoir fait un tour au dehors, escalada la haie
derrière eux, et déployant plus d’agilité qu’on n’eût pu
en soupçonner chez lui, se mit à courir dans la même
direction, avec une vitesse assez remarquable, en criant
à tue-tête pour demander ce qu’il y avait.
Ils prirent donc tous leur course, sans s’arrêter une
seule fois pour reprendre haleine, jusqu’à ce que Henry,
arrivé à un angle du champ indiqué par Olivier, se mit à
fouiller soigneusement le fossé et la haie voisine ; ce
qui laissa le temps aux autres de le rejoindre et permit à
Olivier de faire part à M. Losberne des circonstances
qui avaient occasionné cette poursuite acharnée.
Les recherches furent vaines : ils ne trouvèrent
même pas de récentes empreintes de pas. Ils étaient
parvenus au sommet d’une petite colline d’où l’on
dominait la plaine en tous sens, à trois ou quatre milles
à la ronde ; on apercevait le village sur la gauche dans
un ravin ; mais pour l’atteindre, en suivant la direction
indiquée par Olivier, les fugitifs auraient eu à faire un
trajet en plaine, qu’ils ne pouvaient avoir effectué en si
peu de temps. Un bois épais bordait la prairie de l’autre
côté, mais ils ne pouvaient pas s’y être mis à couvert
pour la même raison.
« Il faut que vous l’ayez rêvé, Olivier ! dit Henry
Maylie en le prenant à part.
– Oh ! certes non, monsieur, répondit Olivier en
frissonnant au souvenir de la mine du vieux misérable ;
je l’ai trop bien vu pour en douter, je les ai vus tous
deux comme je vous vois là.
– Qui était l’autre ? demandèrent à la fois Henry et
M. Losberne.
– Le même homme qui m’a abordé si brusquement à
l’auberge, dit Olivier ; nous avions les yeux fixés l’un
sur l’autre, et je jurerais bien que c’était lui.
– Et ils ont pris ce chemin ? demanda Henry ; en
êtes-vous certain ?
– Comme je le suis qu’ils étaient à la fenêtre,
répondit Olivier, en montrant du doigt la haie qui
séparait le jardin de la prairie ; le grand l’a franchie
juste en cet endroit, et le juif a fait quelques pas à droite
en courant et s’est glissé par cette ouverture. »
Les deux messieurs examinaient l’expression de
franchise qui se peignait sur la figure d’Olivier tandis
qu’il parlait ainsi ; ils échangèrent un regard, et parurent
satisfaits de la précision des détails qu’il leur donnait ;
il n’y avait pourtant nulle part la moindre trace des
fugitifs. L’herbe était haute, elle n’était foulée nulle
part, sauf aux endroits par où avait eu lieu la poursuite ;
le bord des fossés était argileux et détrempé, et nulle
part on n’apercevait d’empreintes de pas ni le plus léger
indice qui pût révéler qu’un pied humain eût foulé ce
sol depuis plusieurs heures.
« Voilà qui est étrange ! dit Henry.
– Étrange en vérité, répéta le docteur ; Blathers et
Duff en personne y perdraient leur latin. »
Malgré le résultat infructueux de leurs recherches,
ils les continuèrent jusqu’à ce que la nuit rendît tout
nouvel effort inutile, et, même alors, ils n’y renoncèrent
qu’à regret. Giles avait été dépêché dans les divers
cabarets du village, muni de tous les détails que put
donner Olivier sur l’extérieur et la mise des deux
étrangers ; le juif surtout était assez facile à reconnaître,
en supposant qu’on le trouvât à boire ou à flâner
quelque part ; mais Giles revint sans fournir aucun
renseignement qui pût dissiper ou éclaircir ce mystère.
Le lendemain, nouvelles recherches, nouvelles
informations, mais sans plus de succès. Le
surlendemain, Olivier et M. Maylie se rendirent au
marché de la ville voisine, dans l’espoir de voir ou
d’apprendre quelque chose relativement aux deux
individus ; cette démarche fut également infructueuse.
Au bout de quelques jours on commença à oublier
l’affaire, comme il arrive le plus souvent quand la
curiosité, n’étant alimentée par aucun incident nouveau,
vient à s’éteindre d’elle-même.
Pendant ce temps Rose se rétablissait rapidement ;
elle avait quitté la chambre ; elle pouvait sortir, et, en
partageant de nouveau la vie de la famille, elle avait
ramené la joie dans tous les cœurs.
Mais, bien que cet heureux changement eût une
influence visible sur le petit cercle qui l’entourait, bien
que les conversations joyeuses et les rires se fissent de
nouveau entendre dans le cottage, il y avait parfois une
contrainte singulière chez quelques-uns de ses hôtes,
chez Rose même, et qui ne put échapper à Olivier. Mme
Maylie et son fils restaient souvent enfermés pendant
des heures entières, et plus d’une fois on put
s’apercevoir que Rose avait pleuré. Quand M. Losberne
eut fixé le jour de son départ pour Chertsey, ces
symptômes augmentèrent, et il devint évident qu’il se
passait quelque chose qui troublait la tranquillité de la
jeune demoiselle et de quelque autre encore.
Enfin, un matin que Rose était seule dans la salle à
manger, Henry Maylie entra, et lui demanda, avec
quelque hésitation, la permission de l’entretenir
quelques instants.
« Rose, il suffira de deux ou trois mots, dit le jeune
homme en approchant sa chaise de la sienne : ce que
j’ai à vous dire, vous le savez déjà ; les plus chères
espérances de mon cœur ne vous sont pas inconnues,
quoique vous ne me les ayez pas encore entendu
exprimer. »
Rose était devenue très pâle en le voyant entrer,
mais ce pouvait être l’effet de sa récente maladie. Elle
se contenta de le saluer ; puis, se penchant vers des
fleurs qui se trouvaient à sa portée, elle attendit en
silence qu’il continuât :
« Je crois... dit Henri, que... je devrais déjà être
parti.
– Oui, répondit Rose ; pardonnez-moi de vous parler
ainsi, mais je voudrais que vous fussiez parti.
– J’ai été amené ici par la plus douloureuse, la plus
affreuse de toutes les craintes, dit le jeune homme, la
crainte de perdre l’être unique sur lequel j’ai concentré
tous mes désirs, toutes mes espérances ; vous étiez
mourante, en suspens entre le ciel et la terre. Et nous
savons que, lorsque la maladie s’attaque à des
personnes jeunes, belles et bonnes, leur âme sans tache
se tourne d’elle-même vers le brillant séjour de l’éternel
repos ; nous ne savons que trop que ce qu’il y a de plus
beau et de meilleur ici-bas est souvent moissonné dans
sa fleur. »
Des larmes roulaient dans les yeux de la charmante
jeune fille en entendant ces paroles, et, quand l’une
d’elles tomba sur la fleur sur laquelle elle était penchée,
et brilla dans son calice qu’elle embellissait encore, il
sembla qu’il y avait une parenté entre ces larmes, rosée
d’un cœur jeune et pur, et les plus charmantes créations
de la nature.
« Un ange, continua le jeune homme d’un ton
passionné, une créature aussi belle et aussi céleste
qu’un des anges du ciel, ballottée entre la vie et la
mort ; oh ! qui pouvait espérer, quand ce monde
lointain, sa vraie patrie, s’ouvrait déjà à ses yeux,
qu’elle reviendrait partager les douleurs et les maux de
celui-ci ? Savoir, Rose, que vous alliez passer et
disparaître, comme une ombre vaine, sans aucun espoir
de vous conserver à ceux qui souffrent ici-bas ; sentir
que vous apparteniez à cette sphère éclatante vers
laquelle tant d’êtres privilégiés ont pris dès l’enfance ou
dès la jeunesse leur vol matinal, et pourtant prier le ciel,
au milieu de ces pensées consolantes, de vous rendre à
ceux qui vous aiment : ce sont là des tortures trop
cruelles pour les forces humaines ; voilà ce que j’ai
enduré nuit et jour, et avec la crainte inexprimable et le
regret égoïste que vous ne vinssiez à mourir sans savoir
au moins avec quelle adoration je vous aimais ; il y
avait là de quoi perdre la raison. Vous avez échappé à la
mort, de jour en jour et presque d’heure en heure les
forces vous sont revenues, et, ranimant le peu de vie qui
vous restait encore, vous ont rendu la santé. Je vous ai
vue passer de la mort à la vie ; ne me dites pas que vous
voudriez que je n’eusse pas été là, car cette épreuve m’a
rendu meilleur.
– Ce n’est pas cela que je voulais dire, répondit
Rose en pleurant ; je voudrais seulement que
maintenant vous fussiez parti, pour continuer à
poursuivre un but grand et noble... un but digne de
vous.
– Il n’y a pas de but plus digne de moi et plus digne
de la nature la plus élevée qui existe, que de lutter pour
mériter un cœur comme le vôtre, dit le jeune homme en
lui prenant la main. Rose, ma chère Rose, il y a des
années, bien des années que je vous aime, et que
j’espère arriver à la réputation pour revenir tout fier
près de vous et vous dire que je ne l’ai cherchée que
pour la partager avec vous ; je me demandais dans mes
rêves comment je vous rappellerais à cet heureux
moment, les mille gages d’attachement que je vous ai
donnés dès l’enfance, et réclamerais ensuite votre main,
comme pour exécuter nos conventions muettes dès
longtemps arrêtées entre nous. Ce moment n’est pas
arrivé ; mais, sans avoir encore conquis de réputation,
sans avoir réalisé les rêves ambitieux de ma jeunesse, je
viens vous offrir le cœur qui vous appartient depuis si
longtemps et mettre mon sort entre vos mains.
– Votre conduite a toujours été noble et généreuse,
dit Rose, en maîtrisant l’émotion qui l’agitait, et comme
vous êtes convaincu que je ne suis ni insensible ni
ingrate, écoutez ma réponse.
– Il faut que je tâche de vous mériter, voilà votre
réponse, n’est-ce-pas, ma chère Rose ?
– Il faut que vous tâchiez, répondit Rose, de
m’oublier, non pas comme votre amie depuis longtemps
chèrement attachée à vous, Henry, cela me ferait trop
cruellement souffrir ; mais comme objet de votre
amour. Voyez le monde, songez combien il renferme de
cœurs que vous seriez aussi glorieux de conquérir.
Changez seulement la nature de votre attachement, et je
serai la plus sincère, la plus dévouée, la plus fidèle de
vos amies. »
Il y eut un instant de silence pendant lequel Rose,
qui avait mis une main sur sa figure, donna libre cours à
ses larmes ; Henry lui tenait toujours l’autre main.
« Et vos raisons, Rose, dit-il enfin à voix basse, vos
raisons pour prendre un tel parti ? Puis-je vous les
demander ?
– Vous avez le droit de les connaître, répondit Rose,
vous ne pouvez rien dire qui ébranle ma résolution.
C’est un devoir dont il faut que je m’acquitte, je le dois
aux autres et à moi-même.
– À vous-même ?
– Oui, Henry ; je me dois à moi-même, moi sans
fortune et sans amis, avec une tache sur mon nom, de
ne pas donner au monde lieu de croire que j’ai
bassement profité de votre premier entraînement, pour
entraver par mon mariage les hautes espérances de
votre destinée. Je dois à vous et à vos parents de vous
empêcher, dans l’élan de votre générosité, de vous créer
cet obstacle à vos succès dans le monde.
– Si vos inclinations sont d’accord avec ce que vous
appelez votre devoir... commença Henry.
– Elles ne le sont pas, répondit Rose en rougissant.
– Alors vous partagez mon amour ? dit Henry.
Dites-le moi seulement, Rose ; un seul mot pour
adoucir l’amertume de ce cruel désappointement.
– Si j’avais pu le faire sans nuire à celui que
j’aimais, répondit Rose, j’aurais...
– Reçu cette déclaration d’une manière toute
différente, dit vivement Henry ; ne me le cachez pas au
moins, Rose.
– Peut-être, dit Rose. Voyons ! ajouta-t-elle en
dégageant sa main, pourquoi prolonger ce pénible
entretien ? bien pénible pour moi surtout, malgré le
bonheur durable dont il me laissera le souvenir : car ce
sera pour moi un bonheur que de savoir la place
honorable que j’ai tenue dans votre cœur, et chacun de
vos triomphes dans la vie ne fera qu’accroître ma
fermeté et mon courage. Adieu, Henry ! car nous ne
nous rencontrerons plus comme nous nous sommes
rencontrés aujourd’hui ; soyons longtemps et
heureusement unis par d’autres liens que ceux que cette
conversation suppose, et puissent les prières ferventes
d’un cœur droit et aimant faire descendre sur vous
toutes les bénédictions, les faveurs du ciel !
– Encore un mot, Rose, dit Henry. Dites-moi vous-
même vos raisons ; laissez-moi les entendre de votre
propre bouche.
– L’avenir qui vous est ouvert est brillant, répondit
Rose avec fermeté ; vous pouvez prétendre à tous les
honneurs auxquels on peut atteindre dans la vie
publique, avec de grands talents et de puissants
protecteurs ; mais ces protecteurs sont fiers, et je ne
fréquenterai jamais ceux qui tiendraient en mépris la
mère qui m’a donné la vie, pas plus que je ne veux
attirer de disgrâces ou d’avanies au fils de celle qui m’a
si bien tenu lieu de mère. En un mot, dit la jeune fille en
détournant la tête, car elle sentait son courage
l’abandonner, il y a sur mon nom une de ces taches que
le monde fait rejaillir sur des têtes innocentes ; je ne
veux la faire partager à personne ; nul autre que moi
n’en aura le reproche.
– Un mot encore, Rose, ma chère Rose ! un seul
mot, dit Henry en se jetant à ses pieds ; si je n’avais pas
été dans une position que le monde appelle heureuse, si
une existence paisible et obscure m’eût été réservée, si
j’avais été pauvre, faible, sans amis, m’auriez-vous
éloigné de vous ? Est-ce la perspective des richesses et
des honneurs qui m’attendent peut-être, qui fait naître
en vous ces scrupules sur votre naissance ?
– Ne me forcez pas de répondre à cela, répliqua
Rose ; là n’est pas la question ; ce serait mal à vous
d’insister.
– Si votre réponse est telle que j’ose presque
l’espérer, répondit Henry, elle fera luire sur ma vie un
rayon de bonheur. Est-ce donc si peu de chose que de
faire tant de bien, avec quelques mots seulement, à
quelqu’un qui vous aime par-dessus tout ? Ô Rose ! au
nom de mon ardente et durable affection, par tout ce
que j’ai souffert pour vous, par tout ce que vous me
condamnez à souffrir, je vous en conjure, répondez
seulement à cette question.
– Eh bien ! si votre destinée eût été différente, dit
Rose ; si vous aviez été même un peu, mais non pas
tant, au-dessus de moi ; si j’avais pu me flatter d’être
pour vous un soutien, un appui dans une position
paisible et retirée, mais non au milieu des pompes et
des splendeurs du monde, je ne me serais pas
condamnée à cette épreuve. J’ai tout lieu d’être
heureuse, très heureuse, maintenant ; mais alors, Henry,
j’avoue que j’aurais été plus heureuse encore. »
Les souvenirs, les espérances d’autrefois qu’elle
avait si longtemps caressées, se pressaient dans l’esprit
de Rose en faisant cet aveu ; elle fondit en larmes,
comme il arrive toujours quand on voit s’évanouir une
vieille espérance, et les larmes la soulagèrent.
« Je ne puis triompher de cette faiblesse, et elle ne
fait que m’affermir dans ma résolution, dit Rose en lui
tendant la main. Maintenant, il faut décidément nous
quitter.
– Je vous demande une promesse, dit Henri. Une
fois, une seule fois encore, dans un an ou peut-être
beaucoup plus tôt, laissez-moi traiter encore avec vous
ce sujet ; ce sera pour la dernière fois.
– Vous n’insisterez pas pour me faire changer de
résolution, répondit Rose avec un mélancolique
sourire ; ce serait peine perdue.
– Non, dit Henry ; vous me la répéterez si vous
voulez, vous me la répéterez d’une manière définitive.
Je mettrai à vos pieds ma position et ma fortune, et, si
vous persévérez dans votre résolution présente, je ne
chercherai ni par paroles, ni par actions, à vous faire
changer.
– Soit, répondit Rose ; ce ne sera qu’une
douloureuse épreuve de plus, et d’ici là je tâcherai de
me préparer à la supporter mieux. »
Elle lui tendit encore la main ; mais le jeune homme
la serra dans ses bras, déposa un baiser sur son beau
front, et sortit vivement.
Chapitre XXXVI
Qui sera très court, et pourra paraître de peu
d’importance ici, mais qu’il faut lire néanmoins, parce
qu’il complète le précédent, et sert à l’intelligence d’un
chapitre qu’on trouvera en son lieu.
« Ainsi, vous êtes décidé à être mon compagnon de
voyage ce matin ? dit le docteur quand Henry Maylie
entra dans la salle à manger ; d’ailleurs, vous n’avez
jamais la même idée une heure de suite.
– Vous ne me direz pas cela un de ces jours, dit
Henry, qui rougit sans raison apparente.
– J’espère que j’aurai de bons motifs pour ne plus
vous en faire le reproche, répondit M. Losberne, mais
j’avoue que je ne m’y attends guère. Pas plus tard
qu’hier matin, vous aviez formé le projet de rester ici, et
d’accompagner, en bon fils, votre mère aux bains de
mer. À midi, vous m’annoncez que vous allez me faire
l’honneur de m’accompagner jusqu’à Chertsey, en vous
rendant à Londres, et le soir vous me pressez
mystérieusement de partir avant que les dames soient
levées ; il en est résulté que le petit Olivier est là, cloué
à son déjeuner, au lieu de courir les prairies à la
recherche de toutes les merveilles botaniques
auxquelles il fait une cour assidue. Cela n’est pas bien,
n’est-ce pas, Olivier ?
– J’aurais été bien fâché, monsieur, de ne pas être ici
au moment de votre départ et de celui de M. Maylie,
répondit Olivier.
– Voilà un gentil garçon, dit le docteur. Vous
viendrez me voir à votre retour, nous parlerons
sérieusement, Henry. Est-ce que vous avez eu quelque
communication avec les gros bonnets qui vous ait
déterminé tout à coup à partir ?
– Les gros bonnets, répliqua Henri, et sans doute
vous n’oubliez pas dans cette dénomination mon oncle,
le plus important de tous, n’ont eu aucune
communication avec moi depuis que je suis venu ici, et
nous sommes à une époque de l’année où il n’est pas
vraisemblable que rien au monde ait pu leur faire
désirer mon retour immédiat auprès d’eux.
– Pourquoi donc ? dit le docteur ; vous êtes un drôle
de corps, mais cela n’empêche pas qu’ils doivent
désirer de vous faire entrer au Parlement aux élections
d’avant Noël, et cette mobilité d’humeur, ces brusques
revirements qui vous distinguent, ne sont pas une
mauvaise préparation à la vie politique. Il y a du bon là-
dedans, et il est toujours utile d’être bien préparé, que le
prix de la course soit une place, une coupe ou une
grosse somme. »
Henri Maylie aurait pu ajouter à ce court dialogue
une ou deux remarques qui n’auraient pas peu changé la
manière de voir du docteur ; mais il se contenta de dire :
« Nous verrons », et n’insista pas. La chaise de poste
fut bientôt amenée devant la porte ; Giles vint s’occuper
des bagages, et le bon docteur sortit précipitamment
pour aller veiller aux préparatifs du départ.
« Olivier, dit Henry Maylie à voix basse, j’ai un mot
à vous dire. »
Olivier s’approcha de l’embrasure de la fenêtre où
M. Maylie lui faisait signe de venir, et fut très surpris
de la tristesse mêlée d’agitation qui régnait dans tout
son air.
« Vous êtes maintenant en état de bien écrire, dit
Henry en lui mettant la main sur le bras.
– Je l’espère, monsieur, répondit Olivier.
– Je ne reviendrai pas ici de quelque temps peut-
être. Je désire que vous m’écriviez, une fois tous les
quinze jours, le lundi, à la direction des postes, à
Londres. Le ferez-vous ? dit M. Maylie.
– Oh ! certainement, monsieur, je le ferai et j’en
serai fier, s’écria Olivier, charmé de la commission.
– Je désire avoir des nouvelles de ma mère et de
miss Maylie, dit le jeune homme, et vous pouvez
remplir vos pages de détails sur les promenades que
vous faites, sur vos conversations, et me dire si elle... si
ces dames semblent heureuses et en bonne santé. Vous
me comprenez ?
– Parfaitement, monsieur, répondit Olivier.
– Je préfère que vous ne leur en parliez pas, dit
Henry en appuyant sur ses paroles, parce que ma mère
voudrait peut-être prendre la peine de m’écrire plus
souvent, ce qui est pour elle une fatigue ; que ce soit
donc un secret entre vous et moi, et souvenez-vous de
ne me laissez rien ignorer. Je compte sur vous. »
Olivier, tout fier de l’importance de son rôle, promit
d’être discret et explicite dans ses communications, et
M. Maylie lui dit adieu en l’assurant chaudement de son
intérêt et de sa protection.
Le docteur était dans la chaise de poste ; Giles, qui
devait rester à la campagne, avait la main à la portière
pour la tenir ouverte ; les servantes regardaient du
jardin. Henry lança un rapide regard vers la fenêtre qui
l’intéressait, et sauta dans la voiture.
« En route ! dit-il ; vite, au triple galop ; brûlez le
pavé : il me faut ça.
– Holà ! » dit le docteur en baissant précipitamment
la glace de devant et en criant au postillon : « Moi, je ne
tiens pas tout à fait tant à brûler le pavé ; entendez-
vous ? Il ne me faut pas ça. »
La voiture partit bruyamment et disparut bientôt sur
la route dans un nuage de poussière ; tantôt on la
perdait complètement de vue, et tantôt on l’apercevait
encore, selon les accidents de terrain ou les obstacles
rencontrés sur la route. Ce ne fut que lorsque le nuage
de poussière fut complètement hors de vue, que ceux
qui la suivaient des yeux se dispersèrent.
Mais il y avait quelqu’un qui regardait encore et
restait les yeux fixés sur le point où la voiture avait
disparu. Derrière le rideau blanc qui l’avait dérobée à la
vue d’Henry quand il avait levé les yeux vers la fenêtre,
Rose était assise immobile.
« Il semble heureux, dit-elle enfin ; j’ai craint
quelque temps qu’il n’en fût autrement. Je m’étais
trompée. Je suis contente, très contente. »
La joie fait couler les larmes aussi bien que la
douleur, mais celles qui baignaient la figure de Rose,
tandis qu’elle était assise pensive à sa fenêtre, les yeux
toujours fixés dans la même direction, semblaient des
larmes de douleur plutôt que de joie.
Chapitre XXXVII
Où le lecteur, s’il se reporte au chapitre XXIII,
trouvera une contrepartie qui n’est pas rare dans
l’histoire des ménages.
M. Bumble était assis dans le cabinet du dépôt de
mendicité, les yeux fixés sur le foyer vide, qui ne
rendait, vu la saison, d’autre clarté que celle qui était
produite par quelques pâles rayons de soleil, réfléchis à
la surface froide et luisante de la cheminée d’acier poli.
Une cage à mouches en papier pendait au plafond, vers
lequel M. Bumble lançait de temps à autre un regard
préoccupé ; en voyant les insectes voltiger avec
insouciance autour du brillant réseau, il poussa un
profond soupir et son visage s’assombrit. Il était en
train de réfléchir, et peut-être la vue des mouches prises
au piège lui rappelait-elle quelque pénible circonstance
de sa vie.
L’air sombre de M. Bumble n’était pas la seule
chose qui eût contribué à faire naître une douce tristesse
dans le cœur du spectateur. Il y avait encore d’autres
indices tirés de l’extérieur même du personnage, qui
annonçaient qu’un grand changement s’était opéré dans
sa position. Qu’étaient devenus l’habit galonné et le
fameux tricorne ? Il portait encore, il est vrai, une
culotte courte et des bas de coton noir, mais ce n’était
plus ça ; son habit avait de grandes basques, c’est vrai,
et ressemblait à cet égard à l’ancien habit : mais, sauf
cela, quelle différence ! L’imposant tricorne était
remplacé par un modeste chapeau rond ; M. Bumble
n’était plus bedeau.
Il y a des positions sociales qui, indépendamment
des avantages plus solides qu’elles offrent, tirent encore
une valeur particulière du costume qui leur est affecté.
Un maréchal a son uniforme, un évêque son tablier de
soie, un conseiller sa robe de taffetas, un bedeau son
tricorne. Ôtez à l’évêque son tablier, ou au bedeau son
tricorne et son habit galonné, qu’est-ce qu’ils
deviennent ? Des hommes, rien que des hommes. La
dignité, et même parfois la sainteté, sont des questions
de costume, bien plus que certaines gens ne se
l’imaginent.
M. Bumble avait épousé Mme Corney et était
directeur du dépôt de mendicité ; un autre bedeau était
entré en fonction et avait hérité du tricorne, de l’habit
galonné et de la canne, tous trois ensemble.
« Dire qu’il y aura demain deux mois de cela ! dit
M. Bumble avec un soupir. Il me semble qu’il y a un
siècle. »
Ces paroles de M. Bumble auraient pu signifier qu’il
avait parcouru, dans le court espace de huit semaines,
toute une existence de félicité ; mais ce soupir... ce
soupir voulait dire bien des choses.
« Je me suis vendu, dit M. Bumble en suivant le
cours de ses réflexions, pour six cuillers à thé, une
pince à sucre, un pot au lait, quelques meubles
d’occasion, et vingt livres sterling en monnaie
sonnante. C’est, en vérité, bien bon marché,
affreusement bon marché !
– Bon marché ! s’écria une voix aigre à l’oreille de
M. Bumble ; c’est encore plus que vous ne valez, et je
vous ai payé assez cher, Dieu le sait ! »
M. Bumble tourna la tête et rencontra le visage de
son intéressante moitié, laquelle, n’ayant entendu que
les derniers mots de M. Bumble, avait à tout hasard
risqué la repartie, qui ne manquait pas d’à-propos.
« Madame Bumble ? dit M. Bumble d’un ton à la
fois sentimental et sévère.
– Eh bien ? dit la dame.
– Ayez la bonté de me regarder, dit M. Bumble en la
toisant de la tête aux pieds. Si elle soutient un regard
comme celui-là, se disait M. Bumble, elle peut soutenir
n’importe quoi ; c’est un regard que je n’ai jamais vu
manquer son effet sur les pauvres, et s’il le manque sur
elle, c’en est fait de mon autorité. »
Peut-être un regard ordinaire suffit-il pour intimider
les pauvres qui, vu la légèreté de leur nourriture, ne sont
jamais bien vaillants ; peut-être aussi l’ex-madame
Corney était-elle particulièrement à l’épreuve des
regards d’aigle. Je n’ai pas d’avis là-dessus ; mais ce
qui est certain, c’est que la matrone ne fut nullement
démontée par le sourcil froncé de M. Bumble ; qu’au
contraire elle le vit de l’air le plus dédaigneux, et partit
même d’un éclat de rire qui avait l’air franc et naturel.
À ce rire inattendu, M. Bumble n’en crut d’abord
pas ses oreilles, puis il en resta stupéfait. Il retomba
dans sa rêverie, et il n’en sortit que lorsqu’il en fut tiré
de nouveau par la voix de sa moitié.
« Est-ce que vous allez rester là à ronfler toute la
journée ? demanda Mme Bumble.
– Je resterai là, madame, aussi longtemps que je le
jugerai convenable, répliqua M. Bumble ; je ne ronflais
pas, mais je ronflerai, je bâillerai, j’éternuerai, je rirai,
je parlerai comme il me plaira, parce que telle est ma
prérogative.
– Votre prérogative ! dit Mme Bumble avec un
dédain inexprimable.
– J’ai dit le mot, madame. La prérogative de
l’homme est de commander.
– Quelle est, au nom du ciel, la prérogative de la
femme ? s’écria la veuve Corney.
– C’est d’obéir, madame, dit M. Bumble de sa voix
de tonnerre. Feu votre malheureux époux aurait dû vous
l’apprendre ; il serait peut-être encore de ce monde ; je
le voudrais bien, pour ma part, le pauvre homme ! »
Mme Bumble, jugeant rapidement que l’instant
décisif était venu, et qu’un coup frappé en ce moment
pour assurer la domination à l’un ou à l’autre serait
nécessairement concluant et définitif, n’eut pas plutôt
entendu cette allusion à feu son premier mari, qu’elle se
laissa tomber sur une chaise, en s’écriant que M.
Bumble était un brutal, un sans cœur, et versa un torrent
de larmes.
Mais les larmes n’étaient pas choses à aller au cœur
de M. Bumble ; ce cœur était imperméable. Comme les
chapeaux de castor à l’épreuve de l’eau, que la pluie ne
fait qu’embellir, il était à l’épreuve des larmes, et elles
ne faisaient qu’accroître sa vigueur et son énergie ; il
n’y voyait qu’un signe de faiblesse, et la reconnaissance
de sa propre supériorité, ce qui faisait un sensible
plaisir.
Il regarda sa chère moitié d’un air très satisfait, et la
pria, d’une façon engageante, de pleurer tout son soûl,
cet exercice étant considéré par la faculté comme
infiniment salutaire.
« Cela vous ouvre les poumons, vous lave la figure,
vous exerce les yeux, vous adoucit même le caractère,
dit M. Bumble ; ainsi, pleurez à votre aise.
En se livrant à cette plaisanterie, M. Bumble
décrochait son chapeau, le plantait de côté sur la tête
d’un air tapageur, comme un homme fier d’avoir assuré
sa domination d’une manière convenable, mettait ses
mains dans ses poches et se dandinait vers la porte d’un
air fanfaron.
L’ex-madame Corney avait eu recours aux larmes,
parce qu’elles sont d’un usage plus commode que les
voies de fait ; mais elle était tout à fait résolue à
recourir à ce dernier mode de procéder, et M. Bumble
ne tarda pas à en faire l’expérience.
Le premier indice qu’il en eut fut un bruit sourd,
suivi aussitôt de la chute de son chapeau, qui vola à
l’autre bout de la chambre ; l’habile matrone, lui ayant
ainsi découvert la tête, le prit d’une main à la gorge, et
de l’autre fit pleuvoir sur lui une grêle de coups portés
avec une vigueur et une adresse remarquables ; cela
fait, elle varia un peu ses distractions en lui égratignant
la figure et en lui arrachant les cheveux ; enfin, après
l’avoir châtié autant qu’elle crut que le méritait
l’offense, elle le poussa sur une chaise qui se trouvait là
fort à propos, et le mit au défi d’oser encore parler de sa
prérogative.
« Debout ! dit-elle bientôt d’un ton d’autorité ; filez
vite, si vous ne voulez pas que je me porte à des
extrémités. »
M. Bumble se leva d’un air piteux, en se demandant
ce que sa femme entendait par se porter à des
extrémités ; il ramassa son chapeau et se dirigea vers la
porte.
« Vous en allez-vous ? demanda Mme Bumble.
– Certainement, ma chère, certainement, répondit
M. Bumble en hâtant le pas vers la porte. Je n’avais pas
l’intention de... je m’en vais, ma chère... vous êtes si
violente que vraiment je... »
En ce moment, Mme Bumble avança vivement de
quelques pas pour remettre à sa place le tapis qui avait
été dérangé dans la lutte ; aussitôt M. Bumble s’élança
hors de la chambre sans finir sa phrase, et laissa l’ex-
veuve Corney maîtresse du champ de bataille.
M. Bumble était bien étonné et bien battu. Il avait
une tendance naturelle à faire le matamore, prenait
grand plaisir à exercer mille petites cruautés, et, par
conséquent, est-il nécessaire de le dire ? il était lâche.
Cette observation n’est point faite pour jeter un blâme
sur son caractère : bien des personnages officiels, que
l’on entoure de respect et d’admiration, sont sujet à des
faiblesses de ce genre. Si nous faisons cette remarque,
c’est donc plutôt en sa faveur qu’autrement, et dans le
but de mieux faire comprendre au lecteur combien il
avait d’aptitude pour ses fonctions.
Mais il n’était pas au bout de ses humiliations :
après avoir fait un tour dans le dépôt de mendicité et
avoir songé, pour la première fois de sa vie, que les lois
des pauvres étaient trop rigoureuses, et que les hommes
qui abandonnent leurs femmes et les laissent à la charge
de la paroisse ne devraient être, en bonne justice,
exposés à aucune pénalité, mais plutôt récompensés
comme des êtres méritoires, qui n’avaient que trop
longtemps souffert, M. Bumble se dirigea vers une salle
où quelques pauvresses étaient d’ordinaire occupées à
laver le linge du dépôt, et d’où partait le bruit d’une
conversation animée.
« Hum ! fit M. Bumble en reprenant son air
imposant, ces femmes du moins continueront à
respecter la prérogative, holà ! holà ! qu’est-ce que ce
vacarme, coquines ? »
À ces mots, M. Bumble ouvrit la porte et entra d’un
air menaçant et courroucé, qui se changea bientôt en un
maintien humble et rampant, quand il reconnut, à sa
grande surprise, madame son épouse au milieu du
groupe.
« Ma chère, dit-il, je ne savais pas que vous étiez là.
– Vous ne saviez pas que j’étais là ? répéta Mme
Bumble. Que venez-vous faire ici ?
– Je trouvais qu’on causait un peu trop pour
travailler convenablement, ma chère, répondit M.
Bumble en jetant un regard distrait sur quelques vieilles
femmes occupées à la lessive, et qui se
communiquaient leur étonnement en voyant l’air
humble du directeur du dépôt.
– Vous trouviez qu’on causait trop ? dit Mme
Bumble. Est-ce que cela vous regarde ?
– Mais, ma chère... dit M. Bumble d’un ton soumis.
– Est-ce que cela vous regarde ? demanda de
nouveau Mme Bumble.
– C’est vrai, ma chère ; vous êtes ici la maîtresse, dit
M. Bumble ; mais je pensais que vous n’étiez peut-être
pas là.
– Tenez, M. Bumble, répondit la dame, nous
n’avons que faire de vous ; vous aimez beaucoup trop à
mettre votre nez dans ce qui ne vous regarde pas ; tout
le monde ici se moque de vous dès que vous avez le dos
tourné, et vous vous faites traiter d’imbécile à toute
heure du jour. Allons, sortez ! »
M. Bumble, voyant avec un chagrin cuisant les
pauvresses ricaner à qui mieux mieux, hésita un instant.
Mme Bumble, dont l’impatience n’admettait aucun
délai, saisit une tasse pleine d’eau de savon, et, lui
montrant la porte, lui enjoignit de sortir à l’instant, sous
peine de recevoir le liquide sur sa majestueuse
personne.
Que pouvait faire M. Bumble ? Il jeta autour de lui
un regard abattu et sortit ; comme il franchissait la
porte, les rires contenus des pauvresses éclatèrent
bruyamment : il ne lui manquait plus que cela ! il était
déshonoré à leurs yeux ; il avait perdu son rang aux
yeux même des pauvres ; il était tombé du sommet des
sublimes fonctions de bedeau jusqu’au fond de l’abîme
humiliant du rôle de poule mouillée.
« Tout cela en deux mois ! se dit M. Bumble plein
de pensées lugubres ; deux mois !... Il n’y a que deux
mois, j’étais non seulement mon maître, mais celui de
quiconque touchait de près ou de loin au dépôt
paroissial ; et maintenant... ! »
C’était trop. M. Bumble donna un soufflet à l’enfant
qui lui ouvrit la porte (car, tout en rêvant, il était arrivé
à la porte d’entrée), et s’achemina vers la rue d’un air
distrait.
Il suivit une rue, puis une autre, jusqu’à ce que
l’exercice eût calmé la première explosion de son
chagrin ; l’émotion l’avait altéré. Il passa devant
nombre de cabarets, et s’arrêta enfin devant un dont la
salle, comme il s’en assura par un rapide coup d’œil
jeté à l’intérieur, était déserte, ou du moins n’était
occupée que par un consommateur solitaire. La pluie
commençait à tomber à verse ; il se décida à entrer,
demanda, en passant devant le comptoir, qu’on lui
servit à boire, et pénétra dans la salle qu’il avait vue de
la rue.
L’individu qui s’y trouvait était brun, de haute taille
et enveloppé dans un grand manteau ; il avait l’air d’un
étranger, et, à en juger d’après son air fatigué et la
poussière qui couvrait ses vêtements, il venait de faire
un assez long trajet. Il regarda entrer M. Bumble, mais
daigna à peine répondre à son salut par un léger signe
de tête.
En supposant que l’étranger se fût montré encore
plus sans gêne, M. Bumble avait de la dignité pour
deux ; il avala son grog en silence et se mit à lire le
journal d’un air sérieux et imposant.
Il arriva pourtant... comme il arrive souvent quand
on trouve un compagnon dans de telles circonstances,
que M. Bumble se sentait poussé, de moment en
moment, à jeter un coup d’œil à la dérobée sur
l’étranger ; mais chaque fois qu’il le faisait, il
détournait les yeux avec une certaine confusion en
trouvant ceux de l’étranger braqués sur lui. Ce qui
ajoutait encore à la gauche timidité de M. Bumble,
c’était l’expression remarquable du regard de cet
individu ; il avait l’œil vif et perçant, mais soupçonneux
et défiant, et on ne pouvait le regarder sans une certaine
répulsion.
Après que leurs yeux se furent rencontrés plusieurs
fois de cette manière, l’étranger, d’une voix brève et
dure, rompit le silence :
« Cherchiez-vous après moi, dit-il, quand vous êtes
venu regarder par la fenêtre ?
– Pas que je sache ; à moins que vous ne soyez
M... »
Ici, M. Bumble s’arrêta court, car il était curieux de
connaître le nom de son interlocuteur, et il crut, dans
son impatience, que celui-ci allait achever la phrase.
« Je vois que non, dit l’étranger avec un peu
d’ironie ; autrement, vous auriez su mon nom ; vous ne
le savez pas, et je vous engage à ne pas chercher à le
savoir.
– Je ne vous voulais pas de mal, jeune homme,
observa M. Bumble de son ton majestueux.
– Et vous ne m’en avez fait aucun », dit l’étranger.
Un autre silence succéda à ce court dialogue, et ce
fut encore l’étranger qui reprit la parole.
« Je crois vous avoir déjà vu, dit-il ; vous aviez alors
un autre costume, et je n’ai fait que vous croiser dans la
rue, mais je pourrais vous reconnaître ; vous étiez
bedeau, n’est-ce-pas ?
– Oui, dit M. Bumble un peu surpris ; bedeau
paroissial.
– C’est cela, reprit l’autre en secouant la tête ; c’est
dans ces fonctions que je vous ai vu. Que faites-vous à
présent ?
– Je suis directeur du dépôt de mendicité, répondit
M. Bumble avec lenteur et en appuyant sur ses paroles,
pour réprimer le ton de familiarité que semblait vouloir
prendre l’inconnu. Directeur du dépôt de mendicité,
jeune homme.
– Vous êtes aussi soigneux de vos intérêts que vous
l’avez toujours été, je n’en doute pas ? reprit l’étranger
en regardant M. Bumble dans le blanc des yeux. Ne
vous gênez pas pour répondre librement, mon brave
homme. Je vous connais assez bien, comme vous
voyez.
– Je suppose, répondit M. Bumble en mettant sa
main au-dessus de ses yeux et en considérant l’étranger
de la tête aux pieds avec une inquiétude visible, je
suppose qu’un homme marié n’est pas plus fâché qu’un
célibataire de gagner honnêtement un penny quand il le
peut. Les fonctionnaires paroissiaux ne sont pas
tellement bien payés qu’ils soient en état de refuser un
petit gain supplémentaire quand ils peuvent le faire
d’une manière civile et convenable. »
L’étranger sourit et fit un nouveau signe de tête
comme pour dire : « Vous voyez bien que je ne me
trompais pas. » Il sonna.
« Remplissez ce verre, dit-il au garçon en lui tendant
le verre vide de M. Bumble. Quelque chose de fort et de
chaud, c’est votre goût, je suppose ?
– Pas trop fort, répondit M. Bumble avec une petite
toux délicate.
– Vous comprenez ce que cela veut dire, garçon ? »
dit sèchement l’étranger.
Le garçon sourit, disparut et revint bientôt avec un
verre plein et fumant ; à la première gorgée, la force de
la liqueur fit venir les larmes aux yeux de M. Bumble.
« Maintenant, écoutez-moi, dit l’étranger après avoir
fermé la porte et la fenêtre. Je suis venu ici aujourd’hui
dans l’espoir de vous découvrir, et, par une de ces
chances que le diable envoie parfois à ceux qu’il aime,
vous êtes venu dans cette salle juste au moment où je
pensais à vous. J’ai besoin d’obtenir de vous un
renseignement, et je ne vous demande pas de me le
fournir pour rien, quelque peu important qu’il soit.
Prenez cela pour commencer.
En même temps, il passa deux souverains à son
compagnon, de l’autre côté de la table, en ayant soin
que le son de l’or ne fut pas entendu du dehors ; et,
quand M. Bumble les eut scrupuleusement examinés
pour s’assurer qu’ils étaient de bon aloi, et les eût mis
d’un air très satisfait dans la poche de son gilet, il
continua :
« Rappelez vos souvenirs... Voyons... il y a eu douze
ans l’hiver dernier...
– C’est un long espace de temps, dit M. Bumble.
Bon !... J’y suis.
– Le lieu de la scène est le dépôt de mendicité.
– Bon !
– C’était la nuit.
– Oui.
– Quant au lieu de la scène, c’était l’affreux trou où
de misérables filles venaient donner la vie et la santé
qui leur étaient souvent refusées à elles-mêmes...
donner naissance enfin à des enfants criards, destinés à
être à la charge de la paroisse, et, le plus souvent,
cacher leur honte dans le tombeau !
– Vous voulez parler, je suppose, de la salle
d’accouchement ? dit M. Bumble, qui ne suivait pas
bien la description animée de l’étranger.
– Oui, dit celui-ci. Un garçon y naquit.
– Bien des garçons, observa M. Bumble en hochant
la tête, comme trouvant le renseignement bien vague.
– Au diable tous ces petits drôles ! dit l’étranger
avec impatience. Je parle d’un enfant délicat et pâle, qui
a été apprenti près d’ici, chez un fabricant de cercueils
(je voudrais qu’il y eût fait son propre cercueil et qu’il
s’y fût blotti à tout jamais), et qui s’est enfui ensuite à
Londres, à ce qu’on suppose.
– Eh ! vous parlez d’Olivier... du petit Twist ? dit M.
Bumble. Je m’en souviens ; il n’y avait pas un petit
gredin plus entêté...
– Ce n’est pas de lui que je veux que vous me
parliez. J’en ai assez entendu parler, dit l’étranger en
coupant la parole à M. Bumble au beau milieu de sa
tirade sur les vices du pauvre Olivier. C’est d’une
femme, de la vieille sorcière qui a soigné la mère.
Qu’est-elle devenue ?
– Ce qu’elle est devenue ? dit M. Bumble que le
grog avait rendu facétieux. Ce serait difficile à dire,
ami. Les sages-femmes n’ont rien à faire là où elle est
allée. Je suppose qu’elle est hors de service.
– Que voulez-vous dire ? demanda l’étranger d’un
air sombre.
– Qu’elle est morte l’hiver dernier », répliqua M.
Bumble.
L’individu le regarda fixement quand il eut reçu de
lui ce renseignement, et, bien que ses yeux ne
changeassent pas de direction, son regard semblait peu
à peu s’égarer et il parut absorbé dans ses réflexions.
Pendant quelques instants, il aurait été difficile de dire
s’il était soulagé ou désappointé à cette nouvelle ; mais
enfin il respira plus librement et, détournant les yeux, il
finit par dire que cela n’avait pas au fond grande
importance, et il se leva comme pour sortir.
M. Bumble était assez malin et vit tout de suite que
l’occasion s’offrait de tirer un parti lucratif d’un secret
que possédait sa chère moitié ; il se rappela la soirée où
était morte la vieille Sally ; il avait de bonnes raisons
pour se souvenir de ce jour, puisque c’était à cette
occasion qu’il avait offert sa main à Mme Corney ; et,
bien que la dame ne lui eût jamais confié ce dont elle
avait été l’unique témoin, il en savait assez pour
comprendre que cela avait trait à quelque circonstance
qui s’était passée dans le service de la vieille femme,
comme garde-malade du dépôt, auprès de la jeune mère
d’Olivier Twist. Il réunit promptement ses souvenirs et
informa l’étranger, d’un air de mystère, qu’il y avait
une femme qui était restée enfermée avec la vieille
mégère quelques instants avant sa mort, et qu’il avait
lieu de croire qu’elle pourrait jeter quelque lumière sur
l’objet de ses recherches.
« Comment pourrai-je la trouver ? dit l’étranger pris
à l’improviste, et montrant clairement que ses craintes,
quelles qu’elles fussent, s’étaient tout à coup réveillées
à ces paroles.
– Seulement par mon entremise, reprit M. Bumble.
– Quand ? dit vivement l’étranger.
– Demain, répondit M. Bumble.
– À neuf heures du soir, dit l’inconnu, en tirant de sa
poche un chiffon de papier sur lequel il écrivit l’adresse
d’une maison obscure, située au bord de l’eau, en
caractères qui trahissaient son agitation. À neuf heures
du soir, amenez-la moi ; je n’ai pas besoin de vous
recommander le secret, car il y va de votre intérêt. »
À ces mots, il se dirigea vers la porte après avoir
payé les grogs ; il prit congé de M. Bumble, lui disant
en quelques mots qu’ils ne suivaient pas le même
chemin, et s’éloigna sans cérémonie, après avoir insisté
de nouveau sur l’heure du rendez-vous pour le
lendemain soir.
En jetant les yeux sur l’adresse, le fonctionnaire
paroissial remarqua qu’elle n’indiquait aucun nom...
L’étranger n’était pas loin ; il courut après lui pour le
lui demander.
« Qu’est-ce ? dit l’individu en se retournant
vivement quand Bumble lui toucha le bras. Vous me
suivez !
– Un mot seulement, dit celui-ci en montrant le
chiffon de papier ; quel nom demanderai-je ?
– Monks ! » répondit l’étranger, et il se dépêcha de
s’éloigner à grands pas.
Chapitre XXXVIII
Récit de l’entrevue nocturne de M. et Mme
Bumble avec Monks.
Par une lourde et étouffante soirée d’été, quand les
nuages, qui avaient été menaçants toute la journée,
laissaient déjà tomber de grosses gouttes de pluie et
semblaient présager un violent orage, M. et Mme
Bumble quittaient la grande rue de la ville et se
dirigeaient vers un petit massif de maisons en ruine,
situées à un mille et demi environ et bâties sur un sol
marécageux et malsain, au bord de la rivière.
Ils étaient l’un et l’autre affublés de vieux vêtements
usés, peut-être dans le double but de se garantir de la
pluie et d’éviter d’attirer l’attention ; le mari portait une
lanterne qui n’était pas encore allumée, il est vrai, et
marchait le premier, pour procurer sans doute à sa
femme, vu la boue qui couvrait le chemin, l’avantage
de poser le pied dans les larges empreintes de ses pas.
Ils marchaient dans un profond silence ; de temps à
autre, M. Bumble ralentissait sa marche et tournait la
tête comme pour s’assurer que sa moitié le suivait ;
puis, en voyant qu’elle était sur ses talons, il reprenait
son pas allongé et s’avançait rapidement vers le but de
leur expédition.
Ce quartier était loin d’avoir une réputation
douteuse ; sa réputation était faite, au contraire, depuis
longtemps. On savait à merveille qu’il n’était habité
que par des bandits dangereux, qui, tout en faisant
semblant de vivre de leur travail, avaient pour
principale ressource le vol et le crime ; c’était un
assemblage de méchantes baraques, bâties
grossièrement les unes en brique, les autres avec de
vieux bois de bateau rongé des vers, et placées pour la
plupart à quelques pieds du bord de la rivière. Ses
bateaux avariés étaient amarrés à un petit mur qui
séparait la rivière du marais ; çà et là, une rame ou un
bout de câble semblaient annoncer au premier abord
que les habitants de ces misérables huttes se livraient à
quelque occupation sur la rivière ; mais, en voyant que
ces divers objets, ainsi exposés aux regards, étaient usés
et hors de service, le passant n’avait pas de peine à
supposer qu’ils n’étaient là que pour sauver les
apparences, et non pour être employés à un service
actif.
Au cœur de cet amas de huttes, et tout au bord de la
rivière, au-dessus de laquelle surplombaient les étages
supérieurs, s’élevait un vaste bâtiment, autrefois occupé
par une manufacture, où probablement les habitants des
demeures environnantes trouvaient jadis du travail ;
mais depuis longtemps ce bâtiment était en ruine. Les
rats, les vers, l’humidité en avaient rongé et dégradé les
fondations, et une notable partie de l’édifice s’était déjà
écroulée dans l’eau, tandis que l’autre, chancelante et
penchée sur la rivière, semblait n’attendre qu’une
occasion favorable pour s’écrouler de même et aller
rejoindre sa camarade au fond de l’eau.
Ce fut devant ce bâtiment en ruine que le digne
couple s’arrêta, au moment où le tonnerre commençait
à gronder dans le lointain, et la pluie à tomber avec
force.
« Ce doit être quelque part par ici, dit Bumble en
consultant un chiffon de papier qu’il tenait à la main.
– Holà ! » fit une voix en l’air.
Bumble leva la tête dans la direction du bruit, et
aperçut au second étage le buste d’un individu à une
lucarne.
« Attendez un moment, dit la voix ; je suis à vous à
l’instant. »
La tête disparut et la lucarne se referma.
« Est-ce là l’homme en question ? » demanda Mme
Bumble.
M. Bumble fit un signe de tête affirmatif.
« Alors, dit la matrone, attention à ce que je vous ai
dit, ayez soin de parler le moins que vous pourrez, sans
quoi vous vous trahirez tout de suite. »
M. Bumble, qui avait considéré la masure d’un air
épouvanté, allait peut-être exprimer quelque doute sur
la sécurité qu’il pouvait y avoir à s’aventurer plus loin
dans cette affaire, quand Monks parut, ouvrit une petite
porte près de l’endroit où ils étaient, et leur fit signe
d’entrer.
« Ah çà, dit-il avec impatience en frappant du pied...
Allez-vous me faire rester là ? »
La femme, qui avait d’abord hésité, entra hardiment
sans se faire prier davantage, et M. Bumble, soit de
honte, soit de peur de rester seul en arrière, la suivit,
mais de l’air d’un homme fort mal à l’aise, et sans rien
conserver de cette dignité majestueuse qu’il portait
partout avec lui.
« Pourquoi diable restiez-vous ainsi à piétiner là
dans la boue ? dit Monk en tournant la tête et en
s’adressant à Bumble, après avoir fermé la porte à clef
derrière eux.
– Nous... nous prenions le frais, balbutia Bumble en
regardant d’un air d’effroi.
– Vous preniez le frais ! repartit Monks. Allez !
allez ! toute la pluie qui est jamais tombée, ou qui
tombera jamais, serait impuissante à rafraîchir la
flamme d’enfer qu’un homme seul peut porter avec
soi : prendre le frais ! ce n’est pas ça qui vous
rafraîchira, n’ayez pas peur. »
Après cette agréable apostrophe, Monks se tourna
vers la matrone, et fixa sur elle un regard si menaçant
que celle-ci, qui n’était pas facile à intimider, finit par
ne pouvoir la soutenir et baissa les yeux.
« C’est là la femme en question, n’est-ce pas ?
demanda Monks.
– Oui, c’est la femme dont je vous ai parlé, répondit
M. Bumble, attentif aux recommandations de son
épouse.
– Vous croyez peut-être que les femmes ne peuvent
jamais garder un secret, dit la matrone, interrompant
son mari et renvoyant à Monks son regard scrutateur.
– Je sais qu’il en est un qu’elles garderont toujours
jusqu’à ce qu’on le découvre, dit Monks avec dédain.
– Et quel est-il ? demanda la matrone sur le même
ton.
– Celui de la perte de leur réputation, répondit
Monks ; par la même raison, si une femme possède un
secret qui puisse la faire pendre ou déporter, n’ayez pas
peur qu’elle en parle à qui que ce soit : me comprenez-
vous, madame ?
– Non, répondit la matrone en rougissant
légèrement.
– Oh ! sans doute, dit Monks avec ironie ; comment
pourriez-vous comprendre ? »
Il regarda ses deux visiteurs d’un air moitié
menaçant, moitié sardonique, leur fit de nouveau signe
de le suivre, et traversa d’un pas rapide une salle longue
et basse ; il allait gravir un escalier fort roide ou plutôt
une échelle qui menait à l’étage supérieur, quand la
lueur éblouissante d’un éclair brilla tout à coup, et fut
suivie d’un violent coup de tonnerre qui ébranla toute la
masure sur sa base.
« Entendez-vous ? dit-il en reculant ; entendez-vous
ces roulements et ces éclats qui semblent répétés par
l’écho de mille cavernes, où les démons se cachent de
peur ? Au diable ce bruit de tonnerre ! je l’ai en
horreur. »
Il garda quelques instants le silence ; puis écartant
tout à coup ses mains dont il s’était caché la figure, il se
montra, à la grande stupéfaction de M. Bumble, pâle
comme la mort, et les traits tout bouleversés.
« Ces accès-là me prennent de temps à autre, dit
Monks remarquant l’air alarmé de Bumble, et
quelquefois c’est le tonnerre qui en est cause ; ne faites
pas attention à moi, c’est fini pour cette fois. »
Tout en parlant, il monta le premier à l’échelle,
s’empressa de fermer le volet de la fenêtre de la
chambre où il venait d’entrer, et abaissa une lanterne
suspendue à une poulie, dont la corde passait dans une
des lourdes poutres du plafond, et qui jetait une lumière
douteuse sur une vieille table et trois chaises placées
au-dessous.
« Maintenant, dit Monks quand ils se furent assis
tous trois, plus tôt nous en viendrons à notre affaire et
mieux cela vaudra ; la femme sait de quoi il s’agit,
n’est-ce pas ? »
La question était adressée à Bumble ; mais sa
femme prévint sa réponse en déclarant qu’elle était
parfaitement au courant de l’affaire.
« Il m’a dit que vous étiez avec cette vieille sorcière
la nuit qu’elle est morte, et qu’elle vous a dit quelque
chose...
– Sur la mère de l’enfant que vous avez nommé ?
répondit la matrone en l’interrompant ; c’est vrai.
– Voici ma première question : de quelle nature était
cette communication ? dit Monks.
– Ce n’est que la seconde, répliqua la femme d’un
ton décidé ; il s’agit d’abord de savoir combien vaut
cette communication.
– Qui diable pourrait dire ce qu’elle vaut, sans
savoir de quel genre elle est ? demanda Monks.
– Nul mieux que vous, j’en suis convaincue,
répondit Mme Bumble, qui ne manquait pas de vivacité,
comme son conjoint eût pu l’attester avec les preuves à
l’appui.
– Hum ! fit Monks d’un air significatif et curieux ! il
y a peut-être là de l’argent à gagner, hein ?
– Peut-être, répondit-il avec réserve.
– Quelque chose qu’on lui a pris, dit vivement
Monks, quelque chose qu’elle portait... quelque chose...
– Assez, interrompit Mme Bumble ; cela suffît pour
que je sois sûre que vous êtes bien l’homme à qui je
devais m’adresser. »
M. Bumble, avec qui sa digne moitié n’était jamais
entrée dans aucun détail sur ce secret, écoutait ce
dialogue, le cou tendu, en ouvrant de grands yeux, qu’il
fixait tour à tour sur sa femme et sur Monks, sans
chercher à dissimuler son étonnement qui s’accrut
encore, s’il est possible, quand ce dernier demanda
quelle somme elle exigeait pour révéler ce secret.
« Combien vaut-il pour vous ? demanda la femme,
toujours maîtresse d’elle-même.
– Peut-être rien, peut-être vingt livres sterling,
répondit Monks ; parlez si vous voulez que je le sache.
– Ajoutez cinq livres sterling de plus ; donnez-moi
vingt-cinq guinées, dit la femme, et je vous dirai tout ce
que je sais... mais pas auparavant.
– Vingt-cinq livres sterling ! s’écria Monks en se
reculant.
– Je vous ai parlé clair et net, répondit Mme Bumble ;
ce n’est pas une si grosse somme.
– Pas une si grosse somme ! dit Monks avec
impatience ; pour un méchant secret qui ne me servira
peut-être de rien quand je le saurai, et qui est resté
enseveli dans l’oubli pendant plus de douze ans.
– Ce sont choses qui sont de garde, et, comme le
bon vin, elles doublent souvent de valeur avec le temps,
répandit la matrone, du même ton indifférent et résolu
qu’elle avait déjà pris.
– Et si je paye pour rien ? demanda Monks avec
hésitation.
– Vous pourrez aisément reprendre votre argent, dit
la matrone ; je ne suis qu’une femme, seule ici, et sans
protection.
– Vous n’êtes ni seule, ma chère, ni sans protection,
observa M. Bumble d’une voix que la peur rendait
tremblante. Je suis là, moi, ma chère. Et d’ailleurs,
ajouta M. Bumble, dont les dents claquaient en parlant,
M. Monks est un homme trop comme il faut pour se
porter à aucune violence sur des personnes paroissiales.
M. Monks sait que je ne suis plus un jeune homme, ma
chère, et que je suis un peu monté en graine, pour ainsi
dire ; mais il sait... je ne doute pas que M. Monks ne le
sache... que je suis un fonctionnaire très résolu, et d’une
force peu commune, quand une fois je suis monté. Il
faut seulement que je me monte, voilà tout. »
M. Bumble, en parlant ainsi, fit le geste de brandir
sa lanterne d’un air déterminé, et montra bien, à
l’expression bouleversée de son visage, qu’il s’en
fallait, et de beaucoup, qu’il fût monté de manière à
faire une démonstration belliqueuse, à moins que ce ne
fût contre les pauvres ou autres gens sans défense.
« Vous n’êtes qu’un sot, dit Mme Bumble, et vous
feriez mieux de tenir votre langue.
– Il aurait mieux fait de se la couper avant de venir,
s’il ne sait pas parler plus bas, dit Monks. Comme cela,
c’est votre mari ?
– Lui, mon mari ! balbutia la matrone en éludant la
question.
– Je m’en doutais quand vous êtes entrée, répondit
Monks en remarquant le regard de travers que la dame
lançait à son époux. Tant mieux ; j’hésite moins à
traiter avec deux personnes, quand je sais qu’elles n’ont
qu’une seule volonté ; et pour vous montrer que je ne
plaisante pas... tenez. »
Il fouilla dans sa poche, en tira un sac de toile
grossière, étala vingt-cinq souverains sur la table, et les
poussa du côté de la femme.
« Maintenant, dit-il, serrez-les ; et, quand ce maudit
coup de tonnerre, que je sens prêt à éclater sur la
maison, sera passé, contez-moi votre histoire. »
Le tonnerre se fit entendre, en effet, de beaucoup
plus près, et presque sur leurs têtes ; quand ses
roulements eurent cessé, Monks releva le front, et se
pencha en avant pour écouter ce que la femme allait
dire. Leurs trois figures se touchaient presque, les deux
hommes se courbant sur la table pour mieux entendre,
et la femme se penchant aussi pour pouvoir parler plus
bas. La lueur blafarde de la lanterne suspendue au
plafond les éclairait en plein, et faisait ressortir la pâleur
et l’inquiétude de leur physionomie. Tout autour d’eux
était plongé dans l’obscurité ; on les eût pris pour trois
fantômes.
« Quand cette femme, que nous appelions la vieille
Sally, mourut, dit la matrone, j’étais seule avec elle.
– N’y avait-il personne avec vous ? demanda Monks
d’une voix sourde ; il n’y avait pas quelque vieille
malade ou quelque idiote dans un autre lit ? personne
enfin qui pût entendre ou comprendre quelque chose ?
– Pas une âme, répondit la femme ; nous étions
seules ; il n’y avait que moi toute seule près d’elle au
moment où la mort est venue la prendre.
– Bon, dit Monks en la regardant attentivement,
continuez.
– Elle me parla, reprit la matrone, d’une jeune
femme qui était accouchée d’un fils, quelques années
auparavant, non seulement dans la même chambre,
mais dans le même lit où elle allait elle-même mourir.
– Ah ! dit Monks, dont les lèvres tremblèrent ;
damnation ! comme tout se découvre à la fin !
– L’enfant était celui dont vous lui avez dit le nom
hier soir, ajouta la matrone en désignant négligemment
son mari ; cette garde avait volé la mère.
– De son vivant ? demanda Monks.
– Après sa mort, répondit la femme avec une sorte
de frisson ; elle prit sur son cadavre ce que la mère
l’avait suppliée, à son dernier soupir, de garder pour
son enfant.
– Elle l’a vendu ! s’écria Monks d’un air désespéré ;
l’a-t-elle vendu ? où ? quand ? à qui ? combien y a-t-il
de temps ?
– Au moment où elle me disait à grand-peine qu’elle
avait commis ce vol, dit la matrone, elle retomba sur
son lit et expira.
– Sans rien ajouter ? dit Monks d’une voix étouffée
par la fureur ; c’est un mensonge, je n’en serai pas
dupe ; elle a dit autre chose ; je vous tuerai tous deux
s’il le faut, mais je le saurai.
– Elle n’a pas prononcé un mot de plus, dit la
femme, qui ne semblait pas s’émouvoir de la violence
de l’étranger, tandis que M. Bumble était loin de se
montrer rassuré ; mais sa main s’accrocha vivement à
ma robe et, quand je vis qu’elle était morte et que je me
débarrassai de cette main, je m’aperçus qu’elle tenait
serré un chiffon de papier.
– Qui contenait... ? interrompit Monks.
– Il ne contenait rien du tout, répondit la femme ;
c’était une reconnaissance du mont-de-piété !
– De quoi ? demanda Monks.
– Je vous le dirai plus tard, dit la femme. Je suppose
qu’elle avait gardé quelque temps ce bijou, dans
l’espoir d’en tirer meilleur parti, puis qu’elle l’avait
engagé, et qu’elle avait renouvelé la reconnaissance
d’année en année pour empêcher la déchéance et le
retirer s’il en était besoin. Mais l’occasion ne se
présenta pas comme je vous le dis, elle mourut tenant à
la main ce morceau de papier sale et usé ; le
renouvellement devait avoir lieu deux jours après ; je
pensai que ce bijou aurait peut-être un jour une certaine
importance et je le dégageai.
– Où est-il maintenant ? demanda aussitôt Monks.
– Le voici », répondit la femme. Et, comme si elle
était heureuse de s’en débarrasser, elle jeta vivement
sur la table un petit sac de peau, à peine assez grand
pour contenir une montre ; Monks s’en saisit, et l’ouvrit
d’une main tremblante. Il contenait un petit médaillon
d’or avec deux mèches de cheveux, et un anneau de
mariage.
« Il y a le mot « Agnès » gravé en dedans, dit la
femme ; le nom de famille manque ; puis il y a une
date, qui se rapporte à un an environ avant la naissance
de l’enfant.
– Est-ce tout ? dit Monks après avoir attentivement
examiné le contenu du petit sac.
– Tout », répondit la femme.
M. Bumble respira, heureux de voir que l’histoire
touchait à sa fin, et qu’il n’était pas question de rendre
les vingt-cinq livres sterling.
« Voilà tout ce que je sais de cette histoire, dit sa
femme en s’adressant à Monks après un court silence,
et je ne veux rien en savoir de plus, c’est plus sûr. Mais
puis-je vous faire deux questions ?
– Faites, dit Monks un peu surpris ; reste à savoir si
j’y répondrai ou non, c’est une autre question.
– Cela fait par conséquent trois questions, hasarda
M. Bumble essayant de faire le plaisant.
– Est-ce là ce que vous vous attendiez à obtenir de
moi ? demanda la matrone.
– Oui, répondit Monks, et l’autre question ?
– Que comptez-vous en faire ? Pourriez-vous vous
en servir contre moi ?
– Jamais, répondit Monks, ni contre moi non plus,
tenez. Regardez, mais ne faites pas un pas, ou c’en
serait fait de vous. »
À ces mots, il roula la table dans un coin de la
chambre, et poussant un anneau de fer fixé au plancher,
il ouvrit une large trappe juste aux pieds de M. Bumble,
qui recula de quelques pas avec précipitation.
« Regardez au fond, dit Monks, en faisant descendre
la lanterne dans le gouffre ; n’ayez pas peur ; j’aurais
pu vous y précipiter à mon aise, quand vous étiez assis
dessus, si cela m’eût convenu. »
La matrone, ainsi encouragée, s’approcha du bord,
et M. Bumble lui-même, poussé par la curiosité, se
hasarda à en faire autant. Le courant rapide, grossi par
la pluie, bouillonnait au fond du gouffre, et tout autre
bruit s’effaçait à côté du fracas de l’eau se brisant
contre les fondations verdâtres et couvertes de limon. Il
y avait eu là jadis un moulin, et le courant écumant
autour des débris de la vieille roue semblait s’élancer
avec une nouvelle force, débarrassé maintenant des
obstacles qui avaient vainement essayé de ralentir sa
course impétueuse.
« Si l’on jetait là au fond le corps d’un homme, où
serait-il demain matin ? dit Monks en promenant la
lanterne en tout sens au fond du sombre puits.
– À deux milles d’ici, et haché en morceaux »,
répondit Bumble, reculant d’effroi à cette pensée.
Monks tira de son sein le petit paquet qu’il y avait
caché précipitamment, l’attacha solidement à un
morceau de plomb qui avait appartenu à une poulie et
qui traînait sur le plancher, et le jeta dans le gouffre : il
y tomba tout droit, fit entendre un léger bruit dans l’eau,
et fut entraîné.
Tous trois se regardèrent et semblèrent respirer plus
librement.
« Tenez ! dit Monks en fermant la trappe, si jamais
la mer rend les morts qui sont dans son sein, comme les
livres le disent, elle gardera du moins l’or et l’argent, et,
par conséquent, cette bagatelle avec. Nous n’avons rien
de plus à nous dire, et nous pouvons rompre cet
agréable entretien.
– De tout mon cœur, observa M. Bumble avec
beaucoup d’empressement.
– Vous n’irez pas jaser, n’est-ce pas ? dit Monks
d’un air menaçant. Quant à votre femme, je suis sûr
d’elle.
– Comptez sur moi, jeune homme, répondit M.
Bumble avec une extrême politesse, en se dirigeant,
avec force révérences, du côté de l’échelle ; dans
l’intérêt de tout le monde, jeune homme ; dans le mien
aussi, vous sentez, monsieur Monks.
– Je suis heureux pour vous de vous entendre parler
ainsi, observa Monks. Allumez votre lanterne et détalez
au plus vite. »
Heureusement que la conversation finit là, sans quoi
M. Bumble, qui s’était baissé en saluant jusqu’à six
pouces de l’échelle, serait infailliblement tombé la tête
la première à l’étage inférieur. Il alluma sa lanterne à
celle de Monks, et, sans chercher à prolonger le moins
du monde la conversation, il descendit en silence, suivi
de sa femme : Monks se mit en route le dernier, après
s’être arrêté sur les degrés pour s’assurer qu’il
n’entendait pas d’autre bruit que celui de la pluie qui
tombait à torrents, et de l’eau qui se brisait contre les
pierres des fondations.
Ils traversèrent le rez-de-chaussée lentement et avec
précaution, car Monks tressaillait rien qu’à voir son
ombre, et M. Bumble, tenant sa lanterne à un pied du
sol, marchait non seulement avec une prudence
remarquable, mais encore d’un pas singulièrement léger
pour un homme de sa corpulence. Il croyait voir partout
quelque trappe secrète. Monks ouvrit doucement la
porte par laquelle ils étaient entrés, échangea avec eux
un léger signe de tête, et le digne couple se mit en route
au milieu de la boue et des ténèbres.
Ils ne furent pas plutôt sortis que Monks, qui
semblait avoir une invincible répugnance pour la
solitude, appela un jeune garçon qui était resté caché
quelque part en bas, le fit passer devant lui, la lanterne à
la main, et regagna la chambre qu’il venait de quitter.
Chapitre XXXIX
Où le lecteur retrouvera quelques honnêtes
personnages avec lesquels il a déjà fait
connaissance, et verra le digne complot
concerté entre Monks et le juif.
Deux heures environ avant l’entrevue racontée dans
le chapitre précédent, M. Williams Sikes, qui venait de
faire un somme, s’éveillait et demandait quelle heure il
était.
La chambre de M. Sikes n’était plus une de celles
qu’il avait occupées avant l’expédition de Chertsey,
bien qu’elle fut dans le même quartier, et à peu de
distance de son ancien logement. C’était une petite
chambre mal meublée, où le jour ne pénétrait que par
une lucarne pratiquée dans la toiture, et qui donnait sur
une ruelle étroite et sale. Tout annonçait que depuis peu
ce digne homme avait eu des revers. Peu ou point de
meubles, absence totale de confort, disparition du linge
et d’autres menus objets ; tout annonçait une situation
extrêmement misérable, et la mine amaigrie et
décharnée de M. Sikes lui-même aurait pleinement
confirmé ces symptômes au besoin.
Le brigand était étendu sur le lit, enveloppé de sa
grande redingote blanche en guise de robe de chambre ;
sa pâleur cadavéreuse, son bonnet de nuit souillé, sa
barbe de huit jours, ne contribuaient pas à l’embellir. Le
chien s’était planté près du lit, tantôt regardant son
maître d’un air pensif, tantôt dressant les oreilles et
poussant un grondement sourd au moindre bruit dans la
rue ou dans la maison. Près de la lucarne était assise
une femme activement occupée à raccommoder un
vieux gilet qui faisait partie du costume ordinaire du
brigand ; elle était si pâle et si exténuée par les veillées
et les privations, qu’il était difficile de la reconnaître
pour cette même Nancy qui a déjà figuré dans cette
histoire, autrement qu’à la voix, quand elle répondit à la
question de M. Sikes.
« Sept heures viennent de sonner, dit-elle. Comment
te trouves-tu ce soir, Guillaume ?
– Faible comme un enfant, répondit M. Sikes en
jurant ; viens ici ; donne-moi la main, que je sorte de ce
maudit lit, n’importe comment. »
La maladie n’avait pas adouci le caractère de M.
Sikes : car, lorsque la jeune fille l’eut aidé à se lever et
à gagner une chaise, il marmotta quelques imprécations
sur sa maladresse, et la frappa.
« Tu pleurniches ? dit-il ; allons, ne reste pas là à
larmoyer ; si tu n’as rien de mieux à faire, finis-en vite ;
entends-tu ?
– Je t’entends, répondit la jeune fille en détournant
la tête et en s’efforçant de rire ; quelle fantaisie t’es-tu
donc mis en tête ?
– Oh ! tu changes de gamme, dit Sikes en voyant
une larme s’arrêter tremblante dans l’œil de Nancy, et
tu fais bien.
– Est-ce que tu veux dire par là que tu as envie de
me maltraiter ce soir, Guillaume ? dit-elle en lui posant
la main sur l’épaule.
– Pourquoi pas ? dit M. Bikes.
– Il y a tant de nuits, dit-elle d’un ton de tendresse
féminine qui donnait même à la voix une certaine
douceur ; il y a tant de nuits que je te veille, que je te
soigne comme un enfant, et voici la première fois que je
te vois revenir à toi ; tu ne m’aurais pas traitée comme
tu viens de le faire, si tu y avais songé, n’est-ce pas ?
Allons, allons, avoue que tu ne l’aurais pas fait.
– Eh bien, non, répondit M. Sikes, je ne l’aurais pas
fait. Bon ! le diable m’emporte ! Voilà cette fille qui
pleurniche encore !
– Ce n’est rien, dit-elle en se jetant sur une chaise ;
n’aie pas l’air d’y faire attention, et ce sera bientôt
passé.
– Qu’est-ce qui sera bientôt passé ? demanda M.
Sikes de son ton bourru ; quelle sottise te passe encore
par la tête ? Allons, debout, donne-toi du mouvement,
et ne m’impatiente plus avec tes bêtises de femme. »
En toute autre circonstance, cette apostrophe et le
ton dont elle était prononcée auraient atteint leur but ;
mais la jeune fille, qui était réellement exténuée et à
bout de forces, renversa sa tête sur le dos de la chaise et
s’évanouit avant que M. Sikes eût eu le temps de
proférer les jurements dont il avait coutume, en pareille
occasion, d’appuyer ses menaces. Ne sachant pas que
faire en une telle occurrence, il eut d’abord recours à
quelques blasphèmes, et, voyant ce mode de traitement
absolument sans influence, il appela au secours.
« Que se passe-t-il donc, mon ami ? dit le juif en
ouvrant la porte.
– Occupez-vous un peu de cette fille ! dit Sikes avec
impatience, au lieu de rester là à bavarder et à faire des
mines. »
Fagin poussa un cri de surprise et s’empressa de
secourir Nancy, tandis que John Dawkins (autrement dit
le fin Matois), qui était entré derrière son respectable
ami, déposait à terre un paquet dont il était chargé, et,
saisissant une bouteille des mains de maître Charles
Bates qui était sur ses talons, la débouchait en un clin
d’œil avec ses dents, pour verser une partie du contenu
dans la bouche de la pauvre fille évanouie, après avoir
toutefois, crainte d’erreur, goûté lui-même la liqueur.
« Donne-lui de l’air avec le soufflet, Charlot, dit M.
Dawkins ; et vous, Fagin, frappez-lui dans les mains,
tandis que Guillaume va desserrer ses jupons. »
Ces divers secours, administrés avec une grande
énergie, particulièrement l’exercice du soufflet, que
maître Bates, chargé de l’exécution, semblait considérer
comme une farce très amusante, ne tardèrent pas à
produire l’effet qu’on en attendait. La jeune fille revint
à elle peu à peu, se traîna vers une chaise placée près du
lit, et se cacha la figure sur l’oreiller, laissant M. Sikes
interpeller les nouveaux venus, surpris qu’il était de
leur arrivée inattendue.
« Eh bien ! quel mauvais vent vous a poussé ici ?
demanda-t-il à Fagin.
– Ce n’est pas un mauvais vent, mon cher, répondit
le juif : car les mauvais vents n’amènent rien de bon, et
moi, je vous ai apporté quelque chose qui vous réjouira
la vue. Matois, mon ami, ouvrez le paquet et donnez à
Guillaume ces bagatelles pour lesquelles nous avons
dépensé tout notre argent ce matin. »
Le Matois obéit aussitôt ; il ouvrit le paquet qui était
assez gros, et enveloppé d’une vieille nappe ; puis il
passa un à un les objets qu’il contenait à Charles Bates,
qui les posait sur la table, en vantant à mesure leur
rareté et leur excellence.
« En voilà un pâté de lapin, Guillaume ! s’écria-t-il
en découvrant un énorme pâté ; des bêtes si délicates
avec des membres si tendres, que les os mêmes fondent
dans la bouche et qu’il n’y a que faire de les ôter ; une
demi-livre de thé vert, si bon et si fort que, rien que de
le jeter dans l’eau bouillante, il y a de quoi faire sauter
le couvercle de la théière ; une livre et demie de
cassonade qui n’a pas coûté de peine aux moricauds des
îles pour le faire si bon que ça, non, c’est le chat ; deux
petits pains de ménage si appétissants ; un fromage de
Glocester premier choix, et, pour couronner le tout,
quelque chose de si succulent, que vous n’avez jamais
rien goûté de pareil. »
En même temps, à la fin de son panégyrique, Bates
tirait d’une de ses larges poches une grande bouteille de
vin soigneusement bouchée, tandis que M. Dawkins
remplissait un verre de la liqueur qu’il avait apportée, et
que le convalescent Sikes le vidait d’un trait sans la
moindre hésitation.
« Ah ! dit le juif en se frottant les mains avec
satisfaction ; ça va bien aller à présent, Guillaume, ça
va bien aller.
– Ça va bien aller ! s’écria M. Sikes ; j’aurais eu le
temps d’aller, en attendant, vingt fois dans l’autre
monde, avant que vous fissiez rien pour me venir en
aide. Qu’est-ce que cela signifie, vieux fourbe que vous
êtes, de laisser un homme dans cet état pendant trois
semaines et plus ?
– L’entendez-vous ? dit le juif à ses élèves en
haussant les épaules ; et nous qui lui apportons toutes
ces belles choses !
– Ce n’est pas de cela que je me plains, reprit M.
Sikes un peu radouci en jetant les yeux sur la table ;
mais quelle excuse pouvez-vous invoquer pour m’avoir
laissé ainsi malade et manquant de tout, et n’avoir pas
fait plus attention à moi qu’à ce chien que voilà ?
Éloigne-le, Charlot.
– Je n’ai jamais vu un chien aussi malin que celui-là,
dit maître Bates en exécutant l’ordre de Sikes ; il vous
flaire les vivres comme une vieille femme au marché. Il
aurait fait fortune sur la scène, ce chien-là, et ressuscité
le mélodrame par-dessus le marché.
– Pas tant de bruit, dit Sikes, comme le chien se
retirait sous le lit en grondant avec colère : eh bien !
vieux misérable, qu’avez-vous à dire pour vous
excuser ?
– J’ai été absent de Londres pendant plus d’une
semaine, mon cher, répondit le juif.
– Et pendant l’autre quinzaine ? demanda Sikes ;
pourquoi pendant quinze grands jours m’avez-vous
abandonné sur mon grabat, comme un rat malade dans
son trou ?
– Je n’ai pas pu faire autrement, Guillaume, répondit
le juif ; je ne veux pas entrer dans de plus longs détails
devant témoins ; mais je n’ai pas pu faire autrement, sur
mon honneur.
– Sur votre quoi ? gronda Sikes d’un air de profond
dégoût ; tenez, jeunes gens, coupez-moi une tranche de
pâté, pour m’ôter ce goût-là de la bouche ; je sens que
ça m’étoufferait.
– Ne vous faites pas de bile, mon cher, dit le juif
d’un ton de soumission, je ne vous ai jamais oublié,
Guillaume ; pas un instant, entendez-vous ?
– Oh ! sans doute, vous avez pensé à moi, répondit
Sikes avec un sourire amer ; pendant que j’étais là sur
mon lit avec le frisson et la fièvre, vous n’avez pas
cessé de combiner des plans ; et Guillaume devait faire
ceci, et cela, et encore autre chose, dès qu’il serait sur
pied, et tout cela pour rien ; sans cette fille, je serais
trépassé.
– Eh bien ! Guillaume, dit le juif en saisissant
vivement cette phrase au passage ; sans cette fille, dites-
vous ? Mais qui vous a fourni les moyens de l’avoir
ainsi sous la main ? n’est-ce pas moi ?
– Pour ce qui est de cela, c’est bien la vérité ! dit
Nancy en se rapprochant vivement. Allons ! en voilà
assez ! finissons là ! »
L’intervention de Nancy fit prendre un autre tour à
la conversation. Les jeunes gens, sur un léger signe du
juif, se mirent à la faire boire, mais elle n’usa que
modérément des liquides. Fagin, se laissant aller à une
gaieté peu ordinaire, remit M. Sikes de meilleure
humeur, en affectant de regarder ses menaces comme
d’amusantes plaisanteries, et en riant de tout son cœur
d’une ou deux grosses bouffonneries que celui-ci, après
être retourné souvent à la bouteille, voulut bien faire par
complaisance.
« Tout ceci est bel et bon, dit M. Sikes ; mais il faut
que vous me donniez de l’argent ce soir.
– Je n’ai pas un sou sur moi, répondit le juif.
– Alors vous avez le magot chez vous, répliqua
Sikes, et il me faut ma part.
– Le magot ! dit le juif en levant les mains ; il n’y a
pas tant que vous...
– Je ne sais pas combien vous avez, dit M. Sikes, et
peut-être que vous ne le savez pas vous-même, car il
vous faudrait pas mal de temps pour tout compter ; mais
il me faut de l’argent ce soir, et une somme ronde.
– Bon, bon, dit le juif en soupirant ; je vais envoyer
tout de suite le Matois.
– Pas du tout, répondit M. Sikes ; le Matois est
beaucoup trop matois : il oublierait de venir, il se
perdrait en route, il tomberait dans quelque trappe tout
exprès pour ne pas avoir seulement besoin d’inventer
une excuse, si vous le chargiez de la commission. C’est
Nancy qui va aller chercher l’argent dans votre tanière,
pour plus de sûreté, et je ferai un somme en attendant. »
Après bien des discussions et des pourparlers, le juif
réduisit la somme demandée de cinq livres sterling à
trois livres quatre schellings six pence, en jurant ses
grands dieux qu’il ne lui resterait plus que dix-huit
pence. M. Sikes fit la remarque que, s’il était
impossible d’obtenir davantage, il fallait bien se
contenter du chiffre accordé, et Nancy se prépara à
accompagner le juif jusque chez lui, tandis que le
Matois et maître Bates serraient les vivres dans
l’armoire. Le juif prit congé de son ami dévoué, et
revint au logis avec Nancy et les jeunes gens, tandis que
M. Sikes s’étendait sur son lit et se disposait à faire un
somme en attendant le retour de la jeune femme.
En arrivant à la demeure du juif, on trouva Tobie
Crackit et M. Chitling en train de faire leur quinzième
partie de cartes, que M. Chitling perdit, comme on peut
le penser, avec sa quinzième et dernière pièce de six
pence, au grand amusement de ses jeunes amis. M.
Crackit, probablement un peu honteux d’être surpris à
s’humaniser avec un individu si au-dessous de lui pour
la position et les facultés intellectuelles, bâilla,
demanda des nouvelles de M. Sikes, et mit son chapeau
pour s’en aller.
« Il n’est venu personne, Tobie ? demanda le juif.
– Pas une âme, répondit M. Crackit en relevant son
collet ; il y avait de quoi s’ennuyer à périr. Vous
devriez me faire un beau cadeau, Fagin, pour me
récompenser de garder la maison si longtemps. Je suis
gros comme un juré, et j’aurais été dormir sur les deux
oreilles, si je n’avais pas eu la bonté de rester pour
distraire ce jeune novice. Je crève d’ennui, ma parole
d’honneur. »
En même temps, M. Tobie Crackit, après toutes ces
jérémiades, ramassa les enjeux, mit son gain dans la
poche de son gilet d’un air dédaigneux, comme si cette
menue monnaie était indigne d’un homme de son rang,
et sortit avec une démarche si élégante et si distinguée,
que M. Chitling, après avoir contemplé avec admiration
ses jambes et ses bottes, jusqu’à ce qu’il les eût perdues
de vue, déclara à la compagnie qu’il trouvait que ce
n’était pas cher de faire sa connaissance à raison de
quinze pièces de six pence l’entrevue, et qu’il ne se
souciait pas plus de ce qu’il avait perdu que d’une
chiquenaude.
« Quel drôle de corps vous faites, Tom ! dit maître
Bates, que cette déclaration amusait beaucoup.
– Pas du tout, répondit M. Chitling ; n’est-ce pas,
Fagin ?
– Vous êtes un charmant garçon, mon cher, dit le
juif en lui frappant doucement sur l’épaule et en
clignant de l’œil à ses autres élèves.
– Et M. Crackit est une fameuse lame, n’est-ce pas,
Fagin ? demanda Tom.
– Sans doute, mon cher, répondit le juif.
– Et c’est une belle affaire que d’avoir fait sa
connaissance, n’est-ce pas, Fagin ? poursuivit Tom.
– C’est évident, répondit le juif ; laissez-les dire. Ne
voyez-vous pas qu’ils sont jaloux de ce qu’il ne se
familiarise pas avec eux comme avec vous ?
– Ah ! dit Tom d’un air triomphant, voilà ce que
c’est. Il m’a nettoyé, par exemple ; mais je puis aller
réparer mes pertes quand je voudrai, n’est-ce pas,
Fagin ?
– Sans doute, dit le juif, et le plus tôt sera le mieux,
Tom. Je vous conseille d’y aller tout de suite et
vivement. Matois, Charlot, vous devriez déjà être en
campagne ; il est près de dix heures, et vous n’avez
encore rien fait. »
Les jeunes garçons obéirent aussitôt, firent un signe
de tête à Nancy, mirent leurs chapeaux et sortirent, non
sans dépenser en route beaucoup d’esprit aux dépens de
M. Chitling. Il n’y avait pourtant rien d’extraordinaire
dans sa conduite. Combien de jeunes messieurs du bon
ton payent plus cher que M. Chitling pour se faire voir
en bonne société, et combien d’élégants, qui forment
cette bonne société, établissent leur réputation tout à
fait sur le même pied que le fringant Tobie Crackit !
« Maintenant, Nancy, dit le juif dès qu’ils furent
sortis, je vais vous compter la somme. Voici la clef
d’un petit coffre où je serre le peu que me rapportent les
jeunes gens ; je ne mets jamais mon argent sous clef,
car je n’en ai pas, ma chère ; ah ! ah ! je voudrais bien
en avoir à mettre sous clef. C’est un pauvre métier,
Nancy, et bien ingrat ; mais j’aime à voir cette jeunesse
autour de moi, et je passe par-dessus tout ça... Chut !
dit-il en cachant vivement la clef dans son sein ; qu’est-
ce ? Écoutez ! »
La jeune fille, qui était assise devant la table, les
bras croisés, ne parut nullement s’occuper de l’arrivée
d’un nouveau venu, ni s’inquiéter de savoir qui ce
pouvait être, jusqu’à ce que le son d’une voix d’homme
frappât ses oreilles. À l’instant elle ôta son chapeau et
son châle avec la rapidité de l’éclair, et les jeta sur la
table. Quand le juif se retourna, elle se plaignit de la
chaleur, d’un air de nonchalance qui contrastait
singulièrement avec l’extrême promptitude du geste
qu’elle venait de faire, et qui avait échappé à Fagin.
« Bah ! dit tout bas le juif, comme s’il était contrarié
d’être dérangé, c’est l’homme que j’attendais plus tôt...
Il descend l’escalier ; pas un mot de l’argent tant qu’il
sera là, Nancy. Il ne restera pas longtemps : pas plus de
dix minutes, ma chère. »
Le juif mit son doigt décharné sur ses lèvres et s’en
alla vers la porte, la chandelle à la main, tandis qu’on
entendait les pas d’un homme sur l’escalier ; le visiteur
entra rapidement dans la chambre, et se trouva près de
la jeune fille avant d’avoir remarqué sa présence.
C’était Monks.
« C’est une de mes élèves, dit le juif en voyant que
Monks reculait à la vue d’une figure étrangère. Ne
bougez pas, Nancy. »
Celle-ci se rapprocha de la table, regarda Monks
d’un air insouciant et détourna les yeux ; mais quand il
se tourna vers le juif, elle lui lança un autre regard si
perçant, si résolu, que, si un témoin eût pu voir ce
changement de physionomie, il eût eu de la peine à
croire que les deux regards vinssent de la même
personne.
« Vous avez des nouvelles ? demanda le juif.
– Importantes, répondit Monks.
– Et... et bonnes ? demanda le juif en hésitant,
comme s’il craignait de contrarier son interlocuteur par
trop de vivacité.
– Pas mauvaises, répondit Monks en souriant ; j’ai
bien manœuvré, cette fois... Je voudrais vous dire deux
mots. »
La jeune fille se tenait contre la table et n’avait pas
du tout l’air de vouloir quitter la chambre, quoiqu’elle
vit bien que Monks la montrait du doigt au juif. Celui-
ci, craignant peut-être qu’elle ne vînt à réclamer son
argent, s’il cherchait à se débarrasser d’elle, fit signe à
Monks de monter l’escalier et sortit avec lui. Nancy put
entendre l’homme dire en montant les degrés :
« N’allons pas au moins dans cet infernal trou où
vous m’avez déjà mené. »
Le juif se mit à rire, répondit quelques mots que la
jeune fille ne put entendre, et, au craquement des
marches dans l’escalier, elle comprit qu’il conduisait
son compagnon au second étage.
Avant que le bruit de leurs pas eût cessé de se faire
entendre, la jeune fille avait ôté ses souliers, ramené sa
robe sur sa tête et, s’y cachant les bras, se tenait derrière
la porte, écoutant avec une curiosité qui ne lui
permettait pas même de respirer. Au moment où le bruit
cessa, elle se glissa hors de la chambre, gravit l’escalier
sans bruit, avec une incroyable légèreté, et disparut
dans l’obscurité.
La chambre resta déserte pendant un quart d’heure
environ ; la jeune fille redescendit du même pas aérien,
et presque au même instant, on entendit descendre aussi
les deux hommes ; Monks regagna aussitôt la rue, et le
juif remonta pour chercher l’argent. Quand il rentra,
Nancy mettait son châle et son chapeau et se préparait à
sortir.
« Dieu ! Nancy, s’écria le juif en reculant d’un pas
après avoir posé la chandelle sur la table, que vous êtes
pâle !
– Pâle ? répéta-t-elle en mettant ses mains au-dessus
de ses yeux comme pour regarder fixement le juif.
– Affreusement pâle, dit Fagin. Qu’est-ce que vous
avez donc fait là, toute seule ?
– Rien, que je sache, répondit-elle négligemment ;
c’est peut-être d’être restée immobile à cette place
pendant si longtemps. Allons, voyons ! que je m’en
aille : ça n’est pas dommage. »
Le juif lui compta la somme, en poussant un soupir
à chaque pièce d’argent qu’il lui mettait dans la main, et
ils se séparèrent après avoir échangé le bonsoir.
Quand Nancy fut dans la rue, elle s’assit sur le pas
d’une porte et parut pendant quelques instants
complètement égarée et incapable de poursuivre sa
route. Tout à coup elle se leva, et, s’élançant dans une
direction tout opposée à celle du logement de Sikes, elle
hâta le pas et finit par courir à toutes jambes ; épuisée
de fatigue, elle s’arrêta pour reprendre haleine ; puis,
comme si elle rentrait tout à coup en elle-même et
déplorait l’impuissance où elle était de faire quelque
chose qui la préoccupait, elle se tordit les mains et
fondit en larmes.
Les larmes la soulagèrent peut-être, ou bien elle se
résigna en sentant combien sa situation était
désespérée ; elle revint sur ses pas, se mit à courir
presque aussi vite dans la direction opposée, soit pour
rattraper le temps perdu, soit pour faire trêve aux
pensées qui l’obsédaient, et atteignit bientôt la demeure
où le brigand l’attendait.
Si son extérieur trahissait quelque agitation, M.
Sikes n’en fit pas la remarque en la voyant ; il lui
demanda seulement si elle avait rapporté l’argent, et,
sur sa réponse affirmative, il poussa un certain
grognement de satisfaction, laissa tomber sa tête sur
l’oreiller et continua son somme, que l’arrivée de
Nancy avait interrompu.
Heureusement pour elle, Sikes, une fois en
possession de l’argent, employa toute la journée du
lendemain à boire et à manger, ce qui contribua
singulièrement à lui adoucir le caractère ; aussi n’eut-il
ni le temps ni l’envie de faire la moindre remarque sur
le trouble et la distraction de sa compagne. Nancy,
pourtant, avait l’air inquiet et agité d’une personne qui
va risquer un de ces coups hardis et périlleux auxquels
on ne se résout qu’après une lutte violente. Le juif, avec
son œil de lynx, aurait facilement reconnu ces
symptômes et s’en serait alarmé ; mais Sikes n’était pas
un finaud comme lui, et il ne montra d’autres soupçons
que ceux qui tenaient à sa rude et grossière méfiance
avec tout le monde. Il était d’ailleurs, contre son
ordinaire, de bonne humeur ce jour-là, comme nous
l’avons dit ; il ne vit donc rien de singulier dans ses
manières et s’occupa si peu de Nancy, que le trouble de
celle-ci eût pu être mille fois plus visible sans éveiller
son attention.
À mesure que le jour baissait, l’agitation de Nancy
augmentait ; quand la nuit fut venue, elle s’assit,
attendant que le brigand aviné se fût endormi ; ses joues
étaient si pâles, son œil si ardent, que Sikes lui-même
s’en étonna.
Sikes, affaibli par la fièvre, était étendu dans son lit
et buvait son grog pour se calmer ; c’était la troisième
ou quatrième fois qu’il tendait son verre à Nancy,
quand il fut frappé du changement qui s’était opéré en
elle.
« Le diable m’emporte, dit-il en se soulevant sur son
bras pour regarder en face la jeune fille, on dirait un
revenant. Qu’as-tu ?
– Ce que j’ai ? répondit-elle. Rien. Pourquoi me
regardes-tu comme ça ?
– Qu’est-ce que c’est que ces bêtises-là ? fit Sikes
en la secouant rudement par le bras. Hein ? qu’est-ce
que ça veut dire ? À quoi penses-tu ? Allons ! Allons !
– À bien des choses, Guillaume, répondit la jeune
fille toute frissonnante et se cachant le visage dans ses
mains. Mais bah ! qu’est-ce que ça fait ? »
Ces mots furent prononcés d’un ton de gaieté feinte
qui produisit sur Sikes une impression plus profonde
que ne l’avaient fait les traits décomposés de la jeune
fille.
« Écoute un peu, dit Sikes ; si tu n’as pas la fièvre, il
se passe quelque chose de drôle dans l’air ; oui, quelque
chose de mauvais. Tu n’irais pas par hasard... ? Ah bien
oui ! n’y a pas de danger que tu fasses ça.
– Que je fasse quoi ?
– Non, non, dit Sikes en la regardant fixement et en
se parlant à lui-même. N’y a pas de fille qui ait le cœur
plus solide, ou il y a déjà trois mois que je lui aurais
coupé le sifflet. C’est la fièvre qui la tient ! voilà la
chose. »
Cette idée qu’elle avait la fièvre le rassura, et il
avala d’un seul trait son verre ; puis, avec force jurons,
il demanda sa médecine. La jeune fille s’élança avec
promptitude et versa, en se détournant, la potion dans
une tasse dont elle lui fit vider elle-même le contenu.
« Maintenant, dit le voleur, viens t’asseoir là, à côté
de moi, et fais-moi une autre mine que ça, ou je
t’arrangerai de façon que tu auras de la peine à te
reconnaître dans la glace. »
Nancy obéit. Sikes lui serra la main dans la sienne et
retomba sur son oreiller, les yeux fixés sur elle. Il les
ferma, les rouvrit, les referma et les rouvrit de nouveau.
Le brigand se retournait mal à l’aise ; il sommeillait
deux ou trois minutes et s’éveillait avec un regard de
terreur ; puis il resta les yeux fixes, et, encore sur son
séant, il tomba tout à coup dans un lourd et profond
sommeil. Sa main lâcha celle de Nancy, son bras
retomba languissamment ; il avait l’air d’un homme
tombé dans une profonde catalepsie.
« Le laudanum a enfin produit son effet, murmura la
jeune fille en quittant le chevet du lit. Peut-être est-il
déjà trop tard. »
Elle mit en toute hâte son chapeau et son châle, non
sans jeter de temps en temps un regard de crainte autour
d’elle. En dépit de la liqueur soporifique, elle semblait
s’attendre à tous moments à sentir sur son épaule la
lourde main de Sikes. Enfin, elle se baissa doucement
sur le lit, embrassa le voleur et, ouvrant sans bruit la
porte de la chambre qu’elle referma avec la même
précaution, elle sortit de la maison en courant.
Un veilleur de nuit criait neuf heures et demie au
bout d’un sombre passage qu’elle avait à traverser pour
gagner la grand-rue.
« La demie est-elle sonnée depuis longtemps ?
demanda la jeune fille.
– L’heure va sonner dans un quart d’heure, dit
l’homme en levant sa lanterne sur le visage de Nancy.
– Et il me faut au moins une heure pour y arriver »,
murmura Nancy en disparaissant avec la rapidité de
l’éclair.
On fermait déjà les boutiques dans les petites rues
qu’elle suivait pour se rendre de Spitalfields dans le
West-End. L’horloge, en sonnant dix heures, accrut son
impatience. Elle glissait sur le trottoir, coudoyant les
passants de droite et de gauche, se heurtant contre la
tête des chevaux, et traversait, sans s’inquiéter, des rues
encombrées où une foule de gens attendaient avec
impatience le moment de traverser comme elle.
« C’est une folle ! » disait-on en se retournant pour
la regarder courir sur la chaussée.
Quand elle fut arrivée dans le beau quartier de la
ville, les rues étaient en comparaison plus désertes, et sa
course rapide sembla exciter plus de curiosité parmi les
flâneurs au milieu desquels elle passait. Quelques-uns
hâtaient le pas pour voir où elle se rendait si vite ;
d’autres, qui avaient pris l’avance sur elle, se
retournaient pour la regarder, étonnés de la voir
marcher toujours aussi vite ; mais ils s’éloignaient l’un
après l’autre. Quand elle eut atteint le lieu de sa
destination, elle se trouvait tout à fait seule.
Elle s’arrêta devant un hôtel situé dans une de ces
rues paisibles et bien habitées qui avoisinent Hyde-
Park. Au moment où la brillante clarté du gaz qui
éclairait la porte lui fit reconnaître la maison, onze
heures sonnaient. Elle avait ralenti son pas un peu
auparavant, d’un air irrésolu et ne sachant trop si elle
devait avancer ; mais l’heure la décida et elle s’arrêta
dans le vestibule. La loge du concierge était vide ; elle
regarda autour d’elle avec incertitude et se dirigea du
côté de l’escalier.
« Eh bien ! jeune fille, dit une femme de chambre à
la mise coquette, ouvrant une porte derrière elle et la
regardant, qui demandez-vous ?
– Une dame qui reste dans la maison.
– Une dame ! répliqua l’autre d’un air dédaigneux.
Quelle dame, s’il vous plaît ?
– Mlle Maylie », dit Nancy.
La domestique qui, pendant ce temps, l’avait toisée
des pieds à la tête, ne répondit que par un regard de
vertueux dédain ; elle appela un laquais pour lui
répondre. Nancy fit à celui-ci la même question.
« Qui dois-je annoncer ? demanda le laquais.
– Mon nom est inutile.
– Ni le motif qui vous amène ?
– Non plus. Il faut que je voie cette dame.
– Allons, dit le domestique en la poussant vers la
porte, finissons-en ; décampez, s’il vous plaît.
– En ce cas, il faudra que vous me portiez dehors,
dit la jeune fille avec colère, et ce sera une besogne
dont deux d’entre vous ne viendraient pas à bout, je
vous en réponds. N’y a-t-il personne ici, dit-elle en
regardant autour d’elle, qui veuille consentir à faire
cette commission pour une pauvre malheureuse comme
moi ? »
Cet appel produisit de l’effet sur un bon gros
cuisinier qui, au milieu de quelques autres domestiques,
regardait ce qui se passait ; il s’avança pour
s’interposer.
« Faites sa commission, Joseph, voyons, dit-il.
– À quoi bon ? répliqua l’autre. Ne croyez-vous pas
que mademoiselle va recevoir une créature comme ça,
hein ? »
Cette allusion à la moralité douteuse de Nancy fit
pousser à quatre servantes, témoins de la scène, des
exclamations de pudeur révoltée.
« Une créature comme ça, disaient-elles, mais c’est
la honte de notre sexe ; ça n’est bon qu’à être jeté sans
pitié au chenil.
– Faites de moi ce que vous voudrez, dit la jeune
fille en se retournant vers les domestiques, mais rendez-
moi d’abord le service que je vous demande. Pour
l’amour de Dieu, faites-le ! »
Le sensible cuisinier joignit ses instances à celles de
Nancy, et le laquais qui avait paru le premier consentit
à faire la commission.
« Que dirai-je ? fit-il, un pied sur la première
marche de l’escalier.
– Vous direz qu’une jeune fille demande
instamment à parler à Mlle Maylie en particulier, dit
Nancy ; que si mademoiselle consent à entendre
seulement un seul mot de ce qu’on a à lui dire, elle
pourra après écouter le reste ou faire jeter la jeune fille
à la porte comme une menteuse.
– Diable ! dit le laquais, comme vous y allez !
– Montez toujours, dit la jeune fille avec fermeté,
que je sache la réponse. »
Le domestique monta rapidement l’escalier, et
Nancy attendit, toute pâle et respirant à peine. Elle
écouta, les lèvres tremblantes et d’un air de profond
mépris, les propos outrageants des chastes servantes qui
ne se gênaient pas dans leurs discours, surtout quand le
domestique revint annoncer qu’elle pouvait monter.
« Ce n’est pas la peine d’être une honnête femme en
ce monde, dit la première servante.
– Il paraît que le cuivre vaut mieux que l’or qui a
passé au feu », dit la seconde.
La troisième se contenta de dire : « Ce que c’est que
les grandes dames ! » Et la quatrième fit entendre un
« fi donc ! » répété à l’unisson par le chœur des chastes
Dianes, qui gardèrent ensuite le silence.
Sans s’occuper de tout cela, Nancy, le cœur plein de
choses plus sérieuses, suivit toute tremblante le
domestique, qui l’introduisit dans une petite
antichambre éclairée par une lampe suspendue au
plafond ; et là, s’étant retiré, il la laissa seule.
Chapitre XL
Étrange entrevue, qui fait suite au chapitre précédent.
La jeune fille avait traîné son existence dans les
rues, dans les bouges et les repaires les plus dégoûtants
de Londres ; mais il lui restait encore cependant
quelque chose des sentiments de la femme. Quand elle
entendit un pas léger s’approcher de la porte opposée à
celle par laquelle elle était entrée, quand elle pensa au
contraste frappant dont la petite chambre allait être
témoin, elle se sentit accablée sous le poids de sa propre
honte et recula ; elle semblait ne pouvoir supporter la
présence de la personne qu’elle avait désiré voir.
Mais l’orgueil entra en lutte avec ces bons
sentiments ! l’orgueil, vice inhérent aux êtres les plus
bas et les plus dégradés aussi bien qu’aux natures les
plus nobles et les plus élevées. L’infâme compagne des
brigands et des scélérats, le rebut de leurs cloaques
impurs, la complice de tous ces habitués des prisons et
des bagnes, cette femme qui vivait à l’ombre du gibet,
cette créature avilie avait encore trop de fierté pour
laisser percer un sentiment d’émotion qu’elle regardait
comme une faiblesse. Et pourtant, ce sentiment était le
seul lien qui la rattachât encore à son sexe, dont sa vie
de débauche avait effacé le caractère dès sa plus tendre
enfance.
Elle releva assez les yeux pour s’apercevoir que la
figure qui était devant elle était celle d’une gracieuse et
belle jeune fille ; puis elle les baissa aussitôt, et
secouant la tête en affectant la plus grande insouciance,
elle dit :
« Il est bien difficile de pénétrer jusqu’à vous,
mademoiselle. Si je m’étais fâchée, si j’étais partie
comme beaucoup d’autres l’auraient fait, vous en auriez
eu du regret un jour et pour cause.
– Je suis désolée qu’on vous ait mal reçue, répliqua
Rose. N’y pensez plus. Mais dites-moi ce qui vous
amène ; c’est bien à moi que vous vouliez parler ? »
Le ton bienveillant qui accompagna cette réponse, la
voix douce et les manières affables de la jeune fille, qui
ne trahissaient ni fierté ni mécontentement, frappèrent
Nancy de surprise, et elle fondit en larmes.
« Oh ! mademoiselle, mademoiselle, dit-elle en se
cachant avec désespoir la figure dans les mains, s’il y
en avait plus comme vous, il y en aurait moins comme
moi. Oh ! oui, bien sûr !
– Asseyez-vous, dit Rose avec empressement, vous
me faites de la peine. Si vous êtes pauvre et
malheureuse, ce sera pour moi un véritable bonheur que
de venir à votre aide de tout mon pouvoir, croyez-le
bien, et asseyez-vous, je vous en prie.
– Non, laissez-moi debout, mademoiselle, dit-elle en
pleurant encore, et ne me parlez pas avec tant de bonté
avant de me connaître... Il se fait tard... Cette porte...
est-elle fermée ?
– Oui, dit Rose, qui recula de quelques pas, comme
pour être plus à portée de demander du secours à
l’occasion. Pourquoi cette question ?
– Parce que, dit la jeune fille, je vais mettre ma vie
et celle de bien d’autres entre vos mains. C’est moi qui
ai reconduit de force le petit Olivier chez le vieux
Fagin, le juif, le soir que l’enfant a quitté Pentonville.
– Vous ? dit Rose Maylie.
– Moi-même. Je suis la misérable créature dont vous
avez entendu parler. C’est moi qui vis au milieu des
brigands ; jamais, aussi loin que vont mes souvenirs, je
n’ai eu d’autre existence ! Jamais je n’ai entendu de
plus douces paroles que celles qu’ils m’ont adressées !
Que Dieu ait pitié de moi ! Ne cherchez pas à cacher
l’horreur que je vous inspire, mademoiselle. Je suis plus
jeune que je ne le parais, mais ce n’est pas la première
fois que je fais peur ! Les pauvresses mêmes reculent
quand je passe près d’elles dans la rue.
– Quelles affreuses choses me dites-vous là ! dit
Rose, en s’éloignant involontairement de cette étrange
femme.
– Ô chère demoiselle ! s’écria la jeune fille,
remerciez le ciel à genoux de ce qu’il vous a donné des
amis pour surveiller et soigner votre enfance !
Remerciez-le bien de ne vous avoir pas exposée au
froid, à la faim, à une vie de désordre et de débauche, et
à quelque chose de pire encore, comme cela m’est
arrivé à moi, depuis le berceau. Oui, depuis le berceau,
je peux bien le dire. Le ruisseau d’une allée, voilà mon
berceau, et probablement ce sera aussi mon lit de mort.
– Vous m’affligez dit Rose d’une voix émue et
saccadée ; mon cœur se serre, rien qu’à vous entendre.
– Soyez bénie pour votre bonté ; si vous saviez ce
que je suis parfois, vous me plaindriez bien davantage.
Mais je me suis échappée d’entre les mains de ceux qui
ne manqueraient pas de me tuer, s’ils me savaient ici ;
je me suis échappée pour vous révéler ce que je leur ai
entendu dire. Connaissez-vous un homme appelé
Monks ?
– Non, dit Rose.
– Il vous connaît, lui ; il savait que vous étiez ici, car
c’est en lui entendant donner votre adresse que j’ai pu
arriver jusqu’à vous.
– Jamais je n’ai entendu prononcer ce nom-là.
– C’est qu’alors il a changé de nom chez nous, reprit
la jeune fille ; je m’en étais déjà plus que doutée. Il y a
quelque temps (peu de jours après qu’on eut introduit
Olivier dans votre maison cette fameuse nuit du vol),
j’ai entendu une conversation entre cet homme, dont je
me méfiais déjà, et Fagin ; un soir qu’ils étaient
ensemble, j’ai découvert que Monks... donc, comme
nous l’appelons, mais que vous...
– Oui, oui, dit Rose, je sais... après...
– Que Monks l’avait vu par hasard le jour où nous
l’avons perdu pour la première fois, et qu’il l’avait
aussitôt reconnu pour l’enfant qu’il cherchait. Pourquoi
le cherchait-il, c’est ce que je ne me suis pas expliqué.
Il a conclu avec Fagin un marché, par suite duquel
celui-ci avait droit à une certaine somme dans le cas où
il rattraperait Olivier ; et la somme devait être plus
forte, s’il en faisait un voleur. Monks en demandant
cela avait un dessein à lui.
– Et quelle était son intention ? demanda Rose.
– C’est ce que j’espérais savoir, dit la jeune fille,
lorsqu’il aperçut mon ombre sur la muraille, et, à ma
place, je vous jure qu’il n’y en aurait pas eu beaucoup
qui auraient pu se sauver comme je l’ai fait. Enfin, j’ai
pu m’échapper ; mais je ne l’ai plus revu qu’hier soir.
– Et qu’arriva-t-il alors ?
– Eh bien, voilà, mademoiselle. Hier soir donc, il est
revenu, comme l’autre jour ; ils sont encore montés tous
les deux dans la chambre d’en haut. Par exemple, je me
suis bien arrangée de manière à n’être pas trahie par
mon ombre, et j’ai écouté à la porte. Voici les premiers
mots que j’ai entendu dire à vue : « Ainsi les seuls
témoignages qui prouvent l’identité de l’enfant sont au
fond de la rivière, et la vieille sorcière qui les a reçus
des mains de la mère est, Dieu merci, en train de pourrir
dans son cercueil. » Et là-dessus, ils se sont mis à rire et
à dire qu’ils avaient fait un fameux coup. Monks en
parlant de l’enfant avait un air furieux ; il disait que,
bien qu’il fût parvenu sans risque à se rendre maître de
l’argent du petit diable, il aurait été encore plus
tranquille, s’il l’avait eu autrement. « Ô la bonne
plaisanterie, dit-il, si nous pouvions donner un démenti
aux espérances orgueilleuses qui ont dicté le testament
du père, en promenant le petit drôle dans toutes les
prisons de Londres, en le faisant pendre même pour
quelque crime capital ! ça ne vous serait pourtant pas
difficile, Fagin, et vous en retirerez un bon profit
encore. »
– Qu’est-ce que tout cela ? dit Rose.
– La vérité, mademoiselle, quoiqu’elle sorte de ma
bouche, répliqua la jeune fille. Puis, il ajouta, en
proférant des jurons qui auraient bien surpris vos
oreilles, mais auxquels les miennes ne sont que trop
accoutumées, que, s’il pouvait assouvir sa haine par la
mort de l’enfant sans risquer sa peau, il n’hésiterait
pas ; mais que, puisque la chose était impossible, il le
surveillerait de près, et que s’il avait le malheur de
vouloir tirer avantage de sa naissance et de son histoire,
il saurait bien lui mettre des bâtons dans les roues.
« Bref, Fagin, dit-il, tout juif que vous êtes, vous n’avez
pas encore de votre vie tendu de piège comme celui
dans lequel je vais prendre mon jeune frère Olivier. »
– Son frère ! s’écria Rose.
– Voilà ses propres paroles, dit Nancy, qui
promenait autour d’elle des regards inquiets, depuis le
commencement de la conversation, car elle croyait
toujours voir Sikes à côté d’elle. Ce n’est pas tout,
quand il s’est mis à parler de vous et de l’autre dame, il
a ajouté qu’on dirait que le ciel ou plutôt le diable
conspirait contre lui, puisque Olivier était tombé entre
vos mains ; ensuite il est parti d’un éclat de rire en
disant qu’à quelque chose malheur est bon : car, pour
savoir qui est ce petit épagneul à deux pattes qu’elle a
avec elle, elle donnerait (c’est de vous qu’il parlait) je
ne sais combien de mille livres sterling si elle les avait.
– Vous ne croyez pas qu’il ait parlé sérieusement,
n’est-ce pas ? dit Rose en pâlissant.
– Jamais on n’a parlé plus sérieusement qu’il ne le
fit, répliqua la jeune fille en secouant la tête. Il parle
très sérieusement quand il déteste. J’en connais qui font
pis que lui, et cependant je préférerais les entendre
douze fois plutôt que lui une. Il commence à se faire
tard, et je veux revenir à la maison avant qu’on se doute
de mon escapade. Il faut que je m’en aille au plus vite.
– Mais que puis-je faire ? dit Rose. Sans vous,
comment profiter de l’avis que vous venez de me
donner ? Vous en aller ! mais vous voulez donc
retourner au milieu de ces bandits que vous m’avez
dépeints sous des couleurs si terribles ? Attendez. À
côté, dans la chambre voisine, il y a un monsieur que je
puis faire venir à l’instant même : répétez-lui ce que
vous venez de me dire, et, avant une demi-heure, on
vous conduira dans un endroit où vous serez en sûreté.
– Non, dit la jeune fille, je veux partir. Il faut que je
m’en retourne, parce que... Mais comment dire de
semblables choses à une demoiselle vertueuse comme
vous ? Parce que, au nombre de ces hommes dont je
vous ai parlé, il y en a un... le plus terrible de tous, que
je ne puis quitter ; je ne l’abandonnerais jamais, dût-on
me promettre de m’arracher à l’existence que je mène
maintenant.
– Votre intervention en faveur de ce cher enfant, dit
Rose ; votre démarche dans cette maison où vous vous
êtes risquée pour me dire ce que vous avez entendu ;
votre attitude qui me fait croire à la sincérité de vos
paroles ; votre repentir ; enfin le sentiment que vous
avez de votre honte, tout me porte à espérer qu’il y a
encore de la ressource chez vous. Oh ! je vous en
supplie, dit avec force la jeune fille en joignant les
mains, tandis que ses larmes arrosaient son visage, ne
soyez pas sourde aux supplications d’une personne de
votre sexe, la première, oui... la première, je pense, qui
ait jusqu’ici fait résonner à vos oreilles des paroles de
sympathie et de commisération. Écoutez ma voix, et
laissez-moi vous sauver pour un meilleur avenir.
– Mademoiselle, s’écria Nancy en tombant à
genoux, vous êtes un ange de douceur ; c’est la
première fois que j’entends d’aussi bonnes paroles.
Hélas ! que ne les ai-je entendues il y a quelques
années ! elles m’auraient détournée du vice et du
malheur ; mais maintenant il est trop tard, il est trop
tard !
– Il n’est jamais trop tard, dit Rose, pour le repentir
et l’expiation.
– Oh ! si, s’écria la jeune fille en proie aux tortures
de sa conscience, il est trop tard ! Je ne puis le quitter
maintenant ! Je ne veux point causer sa mort !
– Comment pourriez-vous la causer ? demanda
Rose.
– Rien ne pourrait le sauver, dit Nancy, si je disais à
d’autres ce que je vous ai raconté ; si je les faisais
prendre, sa mort serait certaine ! C’est le plus
déterminé... et il a commis de telles atrocités !
– Est-il possible, s’écria Rose, que pour un tel
homme vous renonciez à l’espérance d’une vie
meilleure et à la certitude d’une délivrance immédiate ?
C’est de la folie !
– Je ne sais ce que c’est, répondit la jeune fille ;
mais ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il en est ainsi, et je ne
suis pas la seule comme cela, il y en a des centaines
aussi misérables, aussi dégradées que moi. Il faut que je
m’en retourne. Je ne sais si Dieu veut me punir du mal
que j’ai fait... mais quelque chose m’attire vers cet
homme, malgré les souffrances et les mauvais
traitements qu’il me fait endurer ; et, quand même je
devrais mourir de sa main, j’irais encore le rejoindre.
– Que faire ? dit Rose. Je ne dois pourtant pas vous
laisser partir ainsi.
– Si, mademoiselle ; vous le devez et vous me
laisserez partir, répondit la jeune fille en se relevant.
Vous ne me retiendrez pas, car je me suis fiée à votre
bonté sans exiger de serment, comme j’aurais pu le
faire.
– Quel usage voulez-vous que je fasse alors de vos
révélations ? dit Rose. Il faut pénétrer ce mystère ;
autrement, comment le secret que vous m’avez confié
pourrait-il être utile à Olivier, que vous voulez servir ?
– Vous devez avoir quelqu’un à mettre dans la
confidence, un ami qui pourra vous conseiller ?
– Mais où pourrai-je vous revoir au besoin ?
demanda Rose. Je ne veux pas savoir où demeurent ces
affreuses gens... mais dites-moi quand et où je pourrai
vous revoir.
– Eh bien, fit la jeune fille, voulez-vous me
promettre de garder fidèlement mon secret et de venir
seule ou accompagnée de votre confident à la condition
qu’on ne me surveillera pas, qu’on ne me suivra pas ?
– Je vous le jure, répondit Rose.
– Tous les dimanches soir, dit la jeune fille sans
hésiter, de onze heures à minuit, je me promènerai sur
le pont de Londres, si je vis encore !
– Attendez encore un instant, interrompit Rose en
voyant la jeune fille se hâter de gagner la porte. Songez
encore une fois à votre position et à l’occasion qui se
présente à vous d’en sortir. Vous avez droit à toutes
mes sympathies, non seulement parce que vous êtes
venue de vous-même me faire cette confidence, mais
encore parce que vous êtes une femme presque
irrévocablement perdue. Voulez-vous rejoindre cette
bande de voleurs, et surtout cet homme, quand un mot,
un seul mot peut vous sauver ? Quel est donc le charme
irrésistible qui vous attire dans cette société-là pour
vous attacher à une vie d’opprobre et de misère ? Quoi !
je ne trouverai pas dans votre cœur la moindre fibre
sensible ! Je ne trouverai rien qui puisse vous arracher à
cette terrible fascination !
– Quand de jeunes demoiselles aussi belles, aussi
bonnes que vous, donnent leur cœur, reprit avec fermeté
Nancy, l’amour peut les entraîner loin. Oui, il peut vous
entraîner vous-même, qui avez une demeure, des amis,
des admirateurs, tout ce qui peut séduire. Quand des
femmes comme moi, qui n’ont d’autre asile assuré
qu’un cercueil, d’autre ami dans la maladie ou la mort
que les servantes d’un hospice ; quand ces femmes-là
ont livré leur cœur impur à un homme ; que cet homme
leur tient lieu de parents, de demeure, d’amis ; que cet
amour a jeté une lueur sur leur misérable existence, qui
peut espérer les guérir ? Plaignez-nous, mademoiselle...
plaignez-nous d’être encore femmes par ce sentiment ;
plaignez-nous, car un arrêt terrible a changé en
tourments et en souffrances ce qui devait faire notre
consolation et notre orgueil.
– Voyons, dit Rose après un moment de silence,
vous accepterez toujours bien quelque peu d’argent qui
puisse vous permettre de vivre honnêtement... au moins
jusqu’à ce que nous nous revoyions ?
– Non, pas un penny, répliqua la jeune fille en lui
disant adieu de la main.
– Ne repoussez pas ce que je veux faire pour vous
secourir, dit Rose avec un geste bienveillant. Je
voudrais vous être utile.
– La meilleure manière de m’être utile, dit Nancy en
se tordant les mains, serait de m’arracher la vie d’un
seul coup. J’ai, ce soir, senti plus cruellement que
jamais toute mon infamie, et ce serait déjà quelque
chose que de ne pas mourir dans le même enfer où j’ai
passé ma vie. Que le ciel vous bénisse, bonne
demoiselle, et vous envoie autant de bonheur que je me
suis attiré de honte ! »
En disant ces mots, la malheureuse sanglotait. Elle
sortit, laissant Rose accablée par cette étrange
entrevue ; elle se croyait le jouet d’un rêve ; elle
retomba sur une chaise et chercha à rassembler ses
pensées confuses.
Chapitre XLI
Qui montre que les surprises sont comme les malheurs ;
elles ne viennent jamais seules.
Rose, il faut l’avouer, était dans une situation
singulièrement difficile. En même temps qu’elle
éprouvait le plus vif désir de percer le voile qui
enveloppait l’histoire d’Olivier, elle ne pouvait
s’empêcher de tenir religieusement cachée la
confidence que cette misérable femme avec laquelle
elle venait de s’entretenir, avait remise à sa foi de jeune
fille candide et innocente. Les paroles de cette femme,
ses manières, avaient d’ailleurs touché le cœur de Rose
Maylie ; le désir qu’elle avait de ramener au repentir et
à l’espérance cette malheureuse créature, se confondait
dans son cœur avec l’amour qu’elle avait voué au jeune
Olivier, et ce désir n’était ni moins ardent ni moins
sincère.
On avait résolu de ne rester que trois jours à
Londres avant de se mettre en route pour aller passer
quelques semaines dans un port de mer éloigné. On
était encore au premier jour : minuit allait sonner.
Quelle détermination prendre dans un délai de vingt-
quatre heures ? D’un autre côté, comment ajourner le
voyage sans éveiller le soupçon ?
M. Losberne était avec Rose et sa tante, et devait
rester encore les deux jours suivants ; mais Rose
connaissait trop bien le caractère emporté de cet
excellent ami ; elle ne pouvait se dissimuler avec quelle
colère il apprendrait les détails de l’enlèvement
d’Olivier ; et puis, comment lui confier ce secret, sans
avoir personne pour la seconder dans ses prières en
faveur de la pauvre femme ? c’étaient autant de raisons
pour prendre aussi les précautions les plus minutieuses
avant de rien confier à Mme Maylie, qui n’aurait pas
manqué d’en conférer aussitôt avec le bon docteur.
Quant à consulter un homme de loi, lors même qu’elle
aurait su la marche à suivre, c’était un moyen auquel il
ne fallait pas songer, pour les mêmes raisons. Un
moment, l’idée lui vint de s’en ouvrir à Henry ; mais
cette pensée réveilla le souvenir de leur dernière
entrevue ; elle ne crut pas de sa dignité de le rappeler,
puisque (et à cette pensée ses yeux se mouillèrent de
larmes) il pouvait avoir appris à l’oublier et à vivre plus
heureux sans elle.
Agitée par toutes ces réflexions et rejetant chaque
expédient à mesure qu’il s’offrait à son esprit, Rose
passa la nuit sans dormir, en proie à mille inquiétudes.
Le lendemain, après avoir bien réfléchi, et ne sachant
plus que faire, elle se détermina à consulter Henry.
« S’il lui est pénible de revenir ici, pensait-elle, ce
sera encore bien plus pénible pour moi de l’y voir. Mais
reviendra-t-il ? peut-être que non. Qui sait s’il ne se
contentera pas d’écrire ? ou bien, en supposant qu’il
vienne lui-même, s’il n’évitera pas de me rencontrer,
comme il l’a fait quand il est parti ? Je ne l’aurais
jamais cru, mais cela a peut-être mieux valu pour tous
les deux. »
En ce moment, Rose laissa tomber sa plume et se
détourna, comme si elle eût craint de laisser voir ses
larmes à la feuille même qui allait se faire le messager
fidèle de son secret.
Déjà plusieurs fois elle avait pris et déposé sa
plume, fait et refait dans sa tête la première ligne de sa
lettre sans en écrire un seul mot, quand Olivier, qui
s’était promené dans les rues, escorté de M. Giles, entra
en courant dans la chambre et tout essoufflé. Son
agitation semblait présager un nouveau sujet d’alarme.
« Mon Dieu ! qu’y a-t-il ? pourquoi cet air
bouleversé ? demanda Rose en s’avançant à sa
rencontre.
– Je ne sais ; mais il me semble que j’étouffe,
répliqua Olivier. Bon Dieu ! quand je pense que je vais
enfin le revoir et que vous aurez la preuve certaine que
tout ce que je vous ai dit était la vérité !
– Je n’ai jamais cru que vous m’ayez dit autre chose
que la vérité, dit Rose, cherchant à le calmer. Mais
encore qu’y a-t-il ? de qui voulez-vous parler ?
– Ah ! le monsieur ! vous savez... dit Olivier,
articulant à peine les mots ; vous savez bien le monsieur
qui a été si bon pour moi, M. Brownlow, dont nous
avons si souvent parlé...
– Où l’avez-vous vu ?
– Il descendait de voiture, reprit Olivier en
répandant des larmes de bonheur, et il entrait dans une
maison. Je n’ai pas pu lui parler... je n’ai pas pu lui
parler, parce qu’il ne me voyait pas, et que je tremblais
si fort, si fort que je ne me sentais pas la force d’aller
jusqu’à lui. Mais Giles a demandé pour moi si c’était
bien là qu’il restait ; on a répondu que oui. Tenez, dit
Olivier en ouvrant un chiffon de papier, voici son
adresse... J’y cours tout de suite. Ô mon Dieu ! mon
Dieu ! quand je vais être devant lui, et que j’entendrai
encore sa voix, qu’est-ce que je vais devenir ? »
Rose, tout abasourdie de ces paroles et de ces
exclamations de joie incohérentes, lut sur l’adresse,
Craven-Street dans le Strand, et se promit aussitôt de
mettre cette découverte à profit.
« Allons, vite, dit-elle, qu’on aille chercher un
fiacre, et préparez-vous à m’accompagner ; je suis à
vous dans une minute. Je vais seulement avertir ma
tante que nous sortons pour une heure, et soyez prêt le
plus vite possible. »
Olivier ne se le fit pas dire deux fois, et en moins de
cinq minutes, Rose et lui étaient sur le chemin de
Craven-Street. Quand ils furent arrivés, Rose laissa
Olivier dans la voiture, sous prétexte de préparer le
vieillard à le recevoir ; puis envoyant sa carte par le
domestique, elle demanda à voir M. Brownlow pour
affaires urgentes. Le domestique revint bientôt lui dire
de monter. Rose le suivit à l’étage supérieur, où elle fut
présentée à un monsieur âgé, d’un abord agréable, et
portant un habit vert-bouteille. À une petite distance,
était assis un autre vieillard portant guêtres et culotte de
nankin. Il n’avait pas l’abord très agréable, celui-là ; ses
deux mains étaient appuyées sur une grosse canne, et
son menton sur ses deux mains.
« Ah ! mon Dieu ! je vous demande pardon,
mademoiselle, dit le monsieur en habit vert-bouteille,
qui se leva promptement en la saluant avec la plus
grande politesse... je croyais avoir affaire à quelque
importun qui... je vous en prie, excusez-moi. Asseyez-
vous donc, s’il vous plaît.
– M. Brownlow, je présume, monsieur, dit Rose en
promenant son regard du pantalon de nankin à l’habit
vert-bouteille.
– C’est en effet mon nom ; monsieur est mon ami.
M. Grimwig. Grimwig, voulez-vous avoir la bonté de
nous laisser quelques minutes ?
– Je crois, interrompit miss Maylie, que, dans l’état
actuel des choses, monsieur peut sans inconvénient
assister à notre entrevue. Si je suis bien informée, il
connaît l’affaire dont je désire vous entretenir. »
M. Brownlow inclina la tête. Quant à M. Grimwig,
il se leva roide comme sa canne, fit un salut, et retomba
non moins roide sur sa chaise.
« Je vais certainement vous surprendre, dit Rose,
naturellement embarrassée ; mais vous avez déjà
montré beaucoup de bienveillance et de bonté pour un
jeune enfant que j’affectionne, et je suis certaine
d’exciter votre intérêt en vous donnant de ses nouvelles.
– Ah bah ! dit M. Brownlow.
– Je veux parler d’Olivier Twist, répliqua Rose.
Vous avez su comment... »
À peine Rose eut-elle laissé échapper de ses lèvres
le nom d’Olivier Twist, que M. Grimwig, qui avait fait
semblant de se plonger dans la lecture d’un in-folio,
placé sur la table, le referma avec grand bruit et
retomba sur le dos de sa chaise, ne laissant voir sur son
visage d’autre expression que celle de la plus grande
stupéfaction. Pendant longtemps, il demeura l’œil fixe ;
puis, comme s’il eût rougi de trahir une si grande
émotion, il fit un effort pour ainsi dire convulsif pour se
renfoncer dans sa première attitude ; alors il regarda
fixement devant lui, et fit entendre un long et sourd
sifflement qui, au lieu de se répandre dans l’espace, alla
mourir dans les profondeurs les plus secrètes de son
estomac.
M. Brownlow ne fut pas moins surpris, mais son
étonnement ne se trahit pas d’une manière aussi
excentrique. Il rapprocha sa chaise de miss Maylie et lui
dit :
« Je vous en prie, ma chère demoiselle, laissez de
côté cette bonté, cette bienveillance dont vous parlez, et
que toute autre personne ignore. Si vous avez à donner
des preuves qui puissent modifier l’opinion défavorable
que j’ai eue du pauvre enfant, au nom du ciel ! donnez-
les-moi bien vite.
– C’est un mauvais drôle, j’en mangerais ma tête
que c’est un mauvais drôle, grommela entre ses dents
M. Grimwig, impassible comme un ventriloque.
– C’est une âme noble et généreuse, dit Rose en
rougissant, et Celui qui a jugé à propos de lui envoyer
des épreuves au-dessus de son âge a mis dans son cœur
des sentiments qui feraient honneur à bien des gens qui
ont six fois son âge.
– Je n’ai que soixante et un ans, s’il vous plaît, dit
M. Grimwig, toujours impassible. Et comme, à moins
que le diable ne s’en mêle, votre Olivier n’a pas moins
de douze ans, je ne vois pas à qui peut s’appliquer votre
observation.
– Ne faites pas attention à mon ami, miss Maylie, dit
M. Brownlow ; il ne pense pas ce qu’il dit.
– Si vraiment, grogna M. Grimwig.
– Non, il ne le pense pas, dit M. Brownlow en se
levant avec impatience.
– J’en mangerais ma tête qu’il le pense, grommela
encore M. Grimwig.
– Il mériterait bien, alors, qu’on la lui cassât, sa tête,
dit M. Brownlow.
– Ah ! pour le coup, il serait bien curieux de voir
ça », répondit M. Grimwig en frappant le plancher de sa
canne.
Arrivés à ce point, les deux vieux amis prirent
chacun de leur côté une prise de tabac ; après quoi ils se
donnèrent une poignée de main, suivant leur coutume
invariable.
« Maintenant, miss Maylie, dit M. Brownlow,
revenons au sujet qui intéresse si fort votre bon cœur.
Veuillez me raconter ce que vous savez du pauvre
enfant. Permettez-moi, toutefois, de vous dire
auparavant que j’avais épuisé tous les moyens de le
découvrir, et que, depuis mon absence de ce pays, l’idée
qu’il m’en avait imposé et qu’il avait été poussé par ses
complices à me voler, s’est considérablement
modifiée. »
Rose, qui avait eu le temps de rassembler ses
pensées, raconta simplement et en quelques mots tout
ce qui était arrivé à Olivier, depuis qu’il avait quitté la
maison de M. Brownlow. Elle se réserva toutefois en
particulier à ce gentleman les révélations de Nancy, et
elle termina en l’assurant que le seul chagrin de
l’enfant, depuis plusieurs mois, avait été de ne pouvoir
rencontrer son ancien bienfaiteur et ami.
« Dieu soit loué ! dit le vieux gentleman ; c’est un
grand bonheur pour moi, vraiment un grand bonheur.
Mais vous ne m’avez pas encore dit où il est
maintenant, miss Maylie. Pardonnez-moi ce reproche ;
mais pourquoi ne l’avoir pas amené ?
– Il attend à la porte, dans une voiture, répondit
Rose.
– À ma porte ! » s’écria le vieux gentleman. Et le
voilà s’élançant hors de la chambre, dégringolant
l’escalier ; en un instant, il était sur le marchepied, et
bientôt dans la voiture.
Quand la porte de la chambre se fut refermée
derrière lui, M. Grimwig releva la tête et, se renversant
sur le dos de sa chaise, fit avec l’un des pieds trois tours
sur lui-même, aidé de la table et de sa canne. Après
avoir exécuté cette évolution, il se leva, fit clopin-
clopant une douzaine de fois le tour de la chambre et,
s’arrêtant tout d’un coup devant Rose, il l’embrassa
sans plus de façon.
« Chut ! dit-il en voyant la demoiselle se lever toute
alarmée de cet étrange procédé, n’ayez donc pas peur,
petite. Je suis assez vieux pour être votre grand-père.
Vous êtes une gentille demoiselle. Je vous aime. Mais
les voici. »
En effet, juste au moment où, par une habile
conversion de gauche à droite, il se replantait sur sa
chaise, M. Brownlow revint accompagné d’Olivier,
auquel M. Grimwig fit un gracieux accueil. Quand Rose
Maylie n’aurait pas eu d’autre récompense de ses soins
et de sa sollicitude pour le jeune Olivier que le bonheur
qu’elle éprouva en ce moment, elle se serait crue bien
payée de ses peines.
« Mais, au fait, il y a encore quelqu’un qui ne doit
pas être oublié, fit M. Brownlow qui tira la sonnette.
Envoyez dire à Mme Bedwin de venir, s’il vous plaît. »
La vieille femme de charge se rendit en toute hâte à
cet appel, et, ayant fait une révérence, à la porte, elle
attendit des ordres.
« Eh bien ! vous devenez donc tous les jours de plus
en plus aveugle, Bedwin ? dit M. Brownlow d’un ton
brusque.
– Oui, monsieur, répondit la vieille. À mon âge, la
vue ne s’améliore pas.
– Ce n’est pas nouveau, ce que vous nous dites là,
répliqua M. Brownlow. Et bien ! mettez vos lunettes ; je
veux voir si vous devinerez pourquoi je vous ai fait
venir. »
La vieille se mit à fouiller quelque temps dans sa
poche pour trouver ses lunettes ; mais Olivier, dans son
impatience, ne put attendre la fin de cette nouvelle
épreuve, et, obéissant à sa première impulsion, il
s’élança dans ses bras.
« Dieu me pardonne ! s’écria la vieille en
l’embrassant, c’est mon bon petit enfant !
– Ma bonne et vieille amie ! s’écria Olivier.
– Je savais bien qu’il reviendrait, dit la vieille en le
tenant dans ses bras. Comme il a bonne mine ! Ne
dirait-on pas, à le voir si bien vêtu, que c’est un petit
monsieur ? Où donc êtes-vous allé pendant tout ce
temps-là ? C’est toujours la même douceur de
physionomie, mais moins pâle ! la même bonté dans les
yeux, mais moins tristes ! Je ne les ai jamais oubliés,
ses yeux, ni sa bonne figure, ni son aimable sourire :
tous les jours je me le figurais, ce cher petit, à côté de
mes autres enfants qui sont morts ! J’étais encore jeune
alors ! »
Pendant ce temps-là, tantôt elle s’éloignait d’Olivier
pour mesurer de combien il avait grandi, tantôt elle le
serrait contre son sein, lui passant avec amour les mains
dans les cheveux, riant et pleurant tour à tour, penchée
sur son épaule.
M. Brownlow, laissant Mme Bedwin et Olivier
causer à loisir, passa dans une autre pièce, et là il apprit
de Rose tous les détails relatifs à son entrevue avec
Nancy, détails qui lui causèrent une grande surprise en
même temps qu’une grande inquiétude. Rose expliqua
pourquoi, au premier abord, elle n’avait pas voulu
confier le secret à M. Losberne ; M. Brownlow jugea
qu’elle avait agi avec prudence, et résolut sur-le-champ
d’avoir un entretien sérieux avec le digne docteur à ce
sujet. Voulant mettre ce dessein à exécution le plus tôt
possible, il décida qu’il se rendrait à l’hôtel pendant la
matinée et que Mme Maylie serait informée avec
précaution de tout ce qui se serait passé. Ces
préliminaires arrangés, Rose et Olivier retournèrent à la
maison.
Rose ne s’était nullement exagéré la colère probable
du bon docteur ; car l’histoire de Nancy venait à peine
de lui être exposée, qu’il proféra des menaces terribles
et des imprécations. Il jura qu’elle ne risquait rien et
qu’il l’abandonnerait aux recherches combinées de
MM. Blathers et Duff ; puis il mit son chapeau pour
aller chercher immédiatement l’assistance de ces dignes
personnages. Il est probable que, dans sa première
explosion, il aurait mis son projet à exécution, sans
réfléchir un seul instant aux conséquences, s’il n’avait
pas été retenu, d’abord par le poignet de M. Brownlow,
aussi fort et aussi irascible que lui, et, en second lieu,
par une série d’arguments et de raisonnements destinés
à lui faire abandonner une pareille folie.
« Alors, que diable voulez-vous que nous fassions ?
dit l’impétueux docteur quand ils eurent rejoint les deux
dames. À moins que nous n’employions notre temps à
voter des remerciements à cette bande de voleurs et de
voleuses et à les prier de vouloir bien accepter chacun
cent livres sterling ou tout ce que vous voudrez, comme
une petite marque de notre estime et une très faible
preuve de notre reconnaissance pour leur bienveillance
à l’égard d’Olivier !
– Non, non, je ne dis pas cela, répliqua M.
Brownlow en riant ; mais il nous faut agir avec douceur
et prudence.
– Avec douceur et prudence ! s’écria le docteur.
Moi, je vous enverrais tous ces gens-là à...
– Envoyez-les où vous voudrez, interrompit M.
Brownlow ; il n’en est pas moins vrai qu’il faut se
demander si, en les envoyant où vous dites, nous
atteindrons notre but.
– Quel but ? demanda le docteur.
– Connaîtrons-nous les parents d’Olivier ? Pourra-t-
il recouvrer l’héritage dont il a été frustré, en admettant
que cette histoire soit authentique ?
– Ah ! c’est juste ! dit M. Losberne en se
rafraîchissant le front avec son mouchoir de poche. Je
n’y pensais déjà plus.
– Vous voyez ! continua M. Brownlow. Mettons
cette pauvre fille complètement de côté, si vous voulez,
et supposons qu’il nous soit possible, sans la
compromettre, de traduire tous ces scélérats en justice ;
eh bien ! après, à quoi cela nous servira-t-il ?
– À en faire pendre toujours quelques-uns, selon
toute probabilité, dit le docteur, et à faire déporter les
autres.
– Très bien ! répliqua M. Brownlow en souriant ;
mais avec le temps ils y réussiront bien sans nous, et, en
attendant, si nous les prévenons, il me semble que nous
ferons là les don Quichotte, en opposition directe avec
nos intérêts, ou, ce qui revient au même, avec ceux
d’Olivier.
– Comment cela ? demanda le docteur.
– Il est certain que nous aurons toutes les peines du
monde à approfondir ce mystère tant que nous n’aurons
pas démasqué ce Monks. Or, nous n’y pouvons parvenir
que par stratagème, et en l’attrapant un beau jour,
lorsqu’il ne sera pas au milieu de ces gens-là. Car,
supposons qu’on l’arrête, nous n’avons pas de preuves
contre lui ; il n’a même pas participé (du moins à notre
connaissance et d’après l’examen des faits) au moindre
brigandage commis par cette bande. S’il n’est pas
acquitté, il est probable qu’il sera puni tout au plus de
l’emprisonnement comme vagabond, et que, plus tard,
il persistera dans son silence ; de manière qu’il vaudrait
autant pour nous qu’il fût sourd, muet, aveugle, et
même idiot.
– Eh bien ! dit vivement le docteur, j’en reviens
alors à vous demander si vous croyez raisonnablement
qu’on soit lié par la promesse faite à la jeune fille. Cette
promesse, je l’avoue, a été faite dans les meilleures et
les plus loyales intentions ; mais en réalité...
– Je vous en prie, ma chère demoiselle, dit M.
Brownlow en voyant que Rose s’apprêtait à répondre,
ne discutons point là-dessus ; votre promesse sera
tenue. Je ne crois pas que cela puisse en rien déranger
nos combinaisons. Mais, avant de régler nos démarches,
il sera nécessaire de voir la jeune fille, pour savoir
d’elle si elle veut nous faire connaître ce Monks, à la
condition, bien entendu, que nous traiterons directement
avec lui sans l’entremise de la police. Dans le cas où
elle ne voudrait pas ou ne pourrait pas nous donner ces
renseignements, nous lui demanderons de nous dire
quels endroits il fréquente, quel est son signalement, de
façon que nous puissions le reconnaître ; or, nous ne
pourrons la voir avant dimanche soir, et c’est
aujourd’hui mardi. Je suis d’avis que, jusque-là, nous
restions complètement tranquilles, et que nous gardions
le silence là-dessus, même devant Olivier. »
Quoique ce délai de cinq grands jours fît faire la
grimace à M. Losberne, il fut forcé d’admettre qu’il n’y
avait pas de meilleur parti à prendre, et, comme Rose et
Mme Maylie étaient complètement de l’avis de M.
Brownlow, la proposition de ce dernier fut adoptée à
l’unanimité.
« Je voudrais bien, dit M. Brownlow, prendre
conseil de mon ami Grimwig. C’est un homme bizarre,
mais singulièrement retors, qui pourrait nous être très
utile. Je dois dire qu’il a étudié le droit et que, s’il a
quitté le barreau, c’est seulement parce qu’il s’est
dégoûté de n’avoir eu en vingt ans qu’un client et un
procès. Si c’est un titre ou non à votre recommandation,
je vous en laisse juge.
– Je n’ai pas d’objection à faire, dit le docteur,
pourvu que vous me permettiez de consulter aussi mon
ami.
– Eh bien, répliqua M. Brownlow, il faut aller aux
voix. Quel est-il cet ami ?
– Le fils de madame et le vieil ami de
mademoiselle », dit le docteur en montrant Mme Maylie
et en jetant à la nièce un regard expressif.
Rose devint pourpre, mais elle ne fit entendre
aucune objection ; peut-être avait-elle le sentiment de
son impuissante minorité. Henry Maylie et M. Grimwig
furent déclarés membres du comité.
« Bien entendu, dit Mme Maylie, que nous ne
bougerons pas de Londres tant qu’il restera quelque
espérance de réussir dans nos recherches. Je
n’épargnerai ni la peine ni l’argent pour atteindre le but
que nous nous proposons, et, dussions-nous rester ici un
an, je ne le regretterai pas, tant que vous m’assurerez
que tout espoir n’est pas perdu.
– Bien ! reprit M. Brownlow. Maintenant que je vois
sur tous les visages qui m’entourent l’envie de me
demander d’abord pourquoi il m’a été impossible
d’éclaircir le mystère, et ensuite pourquoi j’ai quitté si
subitement le royaume, je demande à poser comme
condition qu’on ne m’adressera aucune question
jusqu’au moment où je jugerai convenable de
m’expliquer en racontant ma propre histoire. Croyez-
moi, j’ai de bonnes raisons pour agir ainsi, autrement je
pourrais éveiller des espérances impossibles à réaliser,
ou augmenter les difficultés et les désappointements
déjà si nombreux. Allons ! on vient d’annoncer que le
souper est servi, et Olivier, qui est tout seul dans la
chambre voisine, va s’imaginer que nous nous sommes
ennuyés de sa société et que nous tramons quelque noir
complot pour l’abandonner encore. »
En disant ces mots, le vieillard offrit son bras à Mme
Maylie et la conduisit dans la salle à manger. M.
Losberne les suivit avec Rose, et la séance fut levée.
Chapitre XLII
Une vieille connaissance d’Olivier donne des preuves
surprenantes de génie et devient un personnage public
dans la capitale.
Le soir même où, obéissant à la voix de son cœur,
Nancy, après avoir endormi Sikes, se rendait chez Rose
Maylie, deux personnes s’avançaient vers Londres par
la grande route du Nord. La suite de notre histoire exige
que nous leur accordions quelque attention.
C’étaient un homme et une femme, ou plutôt le mâle
et la femelle ; car le premier était un de ces êtres longs,
efflanqués, maigres et osseux, auxquels il est difficile
de donner un âge. Quand ils sont enfants, on les
prendrait pour des hommes faits qui n’ont pas pu
prendre leur croissance, et, quand ils sont hommes, on
dirait des enfants un peu grands pour leur âge. La
femme était jeune, mais solide et robuste, à en juger par
l’énorme paquet attaché sur son dos. Son compagnon
n’en avait pas si lourd à porter ; son bagage consistait
en un petit paquet enveloppé dans un mauvais mouchoir
et suspendu sur son épaule au bout d’un bâton. Grâce à
ce léger fardeau, et aussi à la longueur démesurée de
ses jambes, il prenait facilement sur sa compagne une
avance de plusieurs pas, et, se retournant de temps à
autre avec un mouvement d’impatience, il semblait lui
reprocher sa lenteur et l’inviter à hâter sa marche.
Ils suivaient ainsi la route poudreuse, sans s’occuper
des objets qui se présentaient à leur vue, et ne se
dérangeaient que pour faire place aux chaises de poste
venant de la ville. Quand ils eurent pris Highgate, le
voyageur s’arrêta et cria d’un ton brusque à sa
compagne :
« Eh bien ! allons donc ! ça ne va pas ? Quelle
fainéante tu fais, Charlotte !
– C’est que j’ai une fière charge, aussi ! dit la
femme en avançant épuisée de fatigue.
– Une fière charge ! qu’est-ce que tu nous chantes ?
tu n’es donc bonne à rien ? répondit le voyageur en
changeant d’épaule son petit paquet. Quoi ! te voilà
encore arrêtée... Dites-moi un peu s’il n’y a pas de quoi
perdre patience.
– Est-ce encore loin ? demanda la femme en
s’appuyant contre un banc, la figure ruisselante de
sueur.
– Encore loin ? tiens ! voilà où tu en es, dit le grand
efflanqué en lui montrant du doigt une masse étendue
devant lui, vois-tu là, cette illumination ? Eh bien, c’est
l’éclairage de Londres !
– Il y a encore deux bons milles au moins, dit la
femme d’un air accablé.
– Qu’il y en ait deux ou vingt, qu’est-ce que ça fait ?
dit Noé Claypole (car c’était lui). Allons ! avance, ou je
t’avertis que tu recevras un bon coup de pied. »
Comme la colère rendait encore plus rouge le nez de
Noé, et que, tout en parlant, il avait traversé la rue, prêt
à exécuter sa menace, la femme se leva sans rien dire et
le suivit péniblement.
« Où penses-tu passer la nuit, Noé ? demanda-t-elle
après avoir fait une centaine de pas.
– Est-ce que je sais ? répliqua l’autre, que la marche
avait rendu irascible.
– Près d’ici, j’espère, dit Charlotte.
– Non, saperlote ! non, ça n’est pas près d’ici,
répondit Claypole. Ne te mets pas ça dans la tête.
– Pourquoi ça ?
– Parce que si je dis que je ne le veux pas, ça doit
suffire ; et je n’entends pas qu’on vienne m’ennuyer de
pourquoi et de parce que, dit M. Claypole en se
redressant.
– N’y a pas besoin de se fâcher ! dit sa compagne.
– C’est ça qui serait du propre, vraiment, d’aller
s’arrêter à la première auberge en dehors de la ville ! ça
fait que M. Sowerberry, s’il nous poursuit, n’aurait qu’à
mettre son vieux nez à la porte pour nous voir fourrer
dans une charrette et ramener chez lui avec des
menottes, dit Noé Claypole d’un ton goguenard. Non
pas, non pas !... je vais m’enfoncer dans les rues les
plus sombres, et je ne m’arrêterai qu’après avoir mis la
main sur le trou le plus caché que je puisse rencontrer.
Quelle chance pour toi, ma chère, que j’aie de la tête !
Si nous n’avions pas pris d’abord une autre route pour
rejoindre ensuite celle-ci à travers champs, il y a déjà
huit jours que tu serais coffrée ; je ne te dis que ça,
imbécile.
– Je sais bien que je ne suis pas aussi fine que toi,
répliqua Charlotte ; mais c’est pas une raison pour me
mettre tout sur le dos, et me dire que c’est moi qu’on
aurait coffrée. Si on m’avait coffrée, on t’aurait coffré
aussi, toi, c’est sûr.
– C’est toi qui as pris l’argent de la cassette, tu le
sais bien ? fit M. Claypole.
– Je l’ai pris pour toi, Noé, répondit Charlotte.
– Est-ce que je l’ai gardé ? demanda Claypole.
– Non, tu t’es fié à moi, et tu me l’as donné à porter,
comme un bon garçon que tu es », dit la femme en lui
caressant le menton et passant son bras sous le sien.
Claypole, en effet, avait laissé l’argent à Charlotte ;
mais comme il n’avait pas l’habitude de se fier
follement et à l’aveuglette en qui que ce fût, il faut
ajouter, pour lui rendre justice, qu’en confiant cet
argent à Charlotte, il avait eu un but : il voulait, en cas
d’arrestation, qu’on trouvât sur elle le larcin, afin de
pouvoir prouver son innocence et de se ménager une
porte de derrière. Il se garda bien, comme on le pense,
d’expliquer ses intentions à ce sujet, et ils continuèrent
ensemble leur chemin en très bons termes.
Conformément à son système de prudence, Claypole
alla tout d’une traite jusqu’à Islington, à l’auberge de
l’Ange. Il jugea avec raison, en voyant cet
encombrement de passants et de voitures, qu’il
commençait à être dans le vrai Londres. Ne s’arrêtant
que juste le temps qu’il fallait pour voir quelles étaient
les rues les plus populeuses, et par conséquent celles
qu’il devait le plus éviter, il traversa Saint-John’s Road
et s’enfonça bientôt entre Gray’s Inn Lane et Smithfield
dans les rues tortueuses et sales, qui font de ce quartier
le plus hideux repaire qui ait jusqu’ici défié les progrès
de la civilisation dans la ville de Londres.
Noé Claypole enfila ces ruelles, traînant Charlotte
derrière lui : tantôt il s’arrêtait, les pieds dans le
ruisseau, pour embrasser d’un seul coup d’œil la
physionomie de quelque mauvais bouchon ; tantôt il se
glissait le long de la muraille, comme si la maison lui
paraissait encore trop fréquentée pour lui. Enfin, il
s’arrêta devant une taverne de plus chétive apparence et
beaucoup plus dégoûtante que toutes celles qu’il avait
vues jusqu’alors. Il traversa la rue pour bien l’examiner
du côté opposé, et annonça gracieusement à sa
compagne son intention d’y passer la nuit.
« Allons ! donne-moi le paquet, dit Noé défaisant
les bretelles, et le repassant des épaules de Charlotte sur
les siennes, et surtout ne parle pas que je ne te le dise.
Voyons, quel est le nom de cette maison-là ? Aux t-r-
oi-s, aux trois quoi ?
– Aux Trois Boiteux, dit Charlotte.
– Aux Trois Boiteux, répéta Noé ; très jolie
enseigne, ma foi ! Allons, maintenant, suis mes talons
de près, et entrons. »
Après avoir donné ces ordres, il poussa de son
épaule la porte criarde, et entra suivi de Charlotte.
Il n’y avait au comptoir qu’un petit juif, qui, appuyé
sur ses deux coudes, était en train de lire un sale
journal. Il regarda Noé fixement ; celui-ci en fit autant.
Si Noé avait porté son vêtement de garçon de
charité, les grands yeux que lui faisait le juif auraient eu
un motif ; mais non : il avait laissé de côté l’habit et la
plaque ; il portait une blouse : il n’y avait donc pas de
raison apparente pour éveiller ainsi l’attention dans une
taverne.
« Est-ce ici les Trois Boiteux ? demanda Noé.
– Oui, c’est l’enseigne de la maison, répliqua le juif.
– Nous avons rencontré sur le chemin en venant de
la campagne quelqu’un qui nous a recommandé cet
endroit-ci », dit Noé, et il fit signe de l’œil à Charlotte,
peut-être autant pour lui faire remarquer la ruse adroite
dont il était inventeur, que pour l’avertir d’écouter tout
ça sans montrer de surprise. « Nous désirons passer la
nuit ici.
– Je ne suis pas bien sûr que ça se buisse, dit
Barney, qui était garçon dans cette maison. Je vais le
debander.
– Eh bien ! en attendant, dites-nous toujours où est
la salle, et servez-nous un morceau de viande froide
avec un verre de bière, hein ! »
Barney les introduisit dans une petite salle sur le
derrière, et leur servit la viande demandée ; puis, étant
venu leur dire qu’on pouvait les loger cette nuit, il
laissa déjeuner l’aimable couple en tête-à-tête.
Cette salle se trouvait derrière le comptoir et
quelques pas plus bas. Un petit rideau cachait un judas
vitré pratiqué dans le mur, à cinq pieds environ du
plancher ; de manière que les gens de la maison
pouvaient, en tirant un peu le rideau, regarder ce qu’on
faisait dans la salle, sans courir le risque d’être vus, car
la lucarne se trouvait dans un angle obscur et tout près
d’une grosse poutre, derrière laquelle l’observateur se
cachait facilement. Non seulement on pouvait voir,
mais encore on pouvait, en appliquant l’oreille à la
cloison, entendre fort distinctement le sujet des
conversations. Le maître de la maison tenait son œil
braqué au carreau depuis cinq minutes, et Barney venait
de rendre réponse aux voyageurs, quand Fagin, en
tournée d’affaires, entra dans la boutique pour
demander des nouvelles de quelques-uns de ses jeunes
élèves.
« Chut, dit Barney, il y a deux édrangers dans la
betide chambre à côté.
– Des étrangers ? répéta le vieillard à voix basse.
– Et fameusement gogasses, allez ! ajouta Barney.
Ils arribent de la gambagne, mais ils sont dans votre
genre, ou je me drombe bien ! »
Fagin parut recevoir ces détails avec grand intérêt. Il
monta sur un tabouret, appliqua avec précaution son œil
à la lucarne, et de ce poste caché, il put voir M.
Claypole, se servant un morceau de bœuf froid et un
verre de bière ; il mangeait et buvait à son aise, ne
donnant à Charlotte, qui les recevait sans se plaindre,
que des doses infinitésimales, suivant le système
homéopathique.
« Ah ! ah ! dit tout bas le juif en regardant Barney,
l’air de ce gaillard-là me revient. Il pourrait nous être
utile ; il s’entend déjà joliment à vous mener la fille.
Motus ! sois muet comme une carpe, mon vieux, que
j’entende ce qu’ils disent. »
Le juif appliqua de nouveau son œil à la lucarne et
collant son oreille à la cloison, écouta attentivement :
ses traits exprimaient une curiosité maligne ; on l’eût
pris pour un vieux sorcier.
« Aussi, désormais je veux faire le monsieur, dit
Claypole en allongeant ses jambes et en continuant une
phrase dont Fagin n’avait pas entendu le
commencement. Non, au diable les cercueils,
Charlotte ! je veux faire le monsieur, et, si tu veux, toi,
tu feras la dame.
– Ça me plairait assez, Noé, répliqua Charlotte ;
mais on ne trouve pas des cassettes à vider tous les
jours ni des maîtres à planter là.
– Laissons les cassettes, dit Claypole ; il y a bien
d’autres choses à vider que des cassettes !
– Et quoi donc ? demanda sa compagne.
– Parbleu ! dit Claypole que la bière échauffait, et
les poches donc ! et les ridicules ! et les maisons ! et les
malles-poste ! et les banques !
– Mais c’est trop d’ouvrage pour toi seul, mon petit,
dit Charlotte.
– Ah ! je verrai à faire connaissance avec les
amateurs, répliqua Noé. Ils sauront bien nous employer
de façon ou d’autre. À toi seule, tu vaux cinquante
femmes. Je n’ai jamais vu une créature plus maligne et
plus rusée que toi quand je te laisse faire.
– Oh ! que c’est gentil de t’entendre parler comme
ça ! s’écria Charlotte en déposant un baiser sur la laide
figure de son compagnon.
– Allons ! ça suffit ! Sois pas trop tendre, de peur de
me fâcher, dit Noé en se dégageant de son étreinte avec
dignité. Je voudrais être le chef de quelque bande, la
mener un peu tambour battant et vous surveiller ça sans
qu’ils s’en doutent. Ça me conviendrait assez, s’il y
avait quelque chose à gagner. Si nous pouvions
seulement faire la connaissance de quelques messieurs
de ce genre ça vaudrait bien ce billet de vingt livres que
tu as chipé, d’autant que nous ne savons pas trop
comment nous en défaire. »
Après cette déclaration de son opinion, Claypole
regarda dans le pot à bière d’un air malin, secoua le
contenu, fit un petit signe d’amitié à Charlotte et avala
une gorgée du liquide qui parut le rafraîchir beaucoup.
Il songeait à en avaler une autre, quand la porte s’ouvrit
subitement : un étranger entra.
Cet étranger était Fagin. Sa mine était souriante, et,
en entrant, il fit le plus gracieux salut. S’étant assis à
une table voisine des deux voyageurs, il demanda à
Barney de lui servir à boire.
« Une belle soirée, monsieur ! mais un peu froide
pour la saison, dit Fagin en se frottant les mains. Vous
arrivez de la campagne, à ce que je vois, monsieur ?
– À quoi le voyez-vous ? dit Noé.
– Nous n’avons pas à Londres tant de poussière que
cela, répliqua le juif en montrant du doigt les souliers
de Noé, puis ceux de sa compagne et ensuite les deux
paquets.
– Vous êtes diablement malin ! dit Noé. Ah ! ah !
entends-tu ça, Charlotte ?
– Il faut bien l’être ici, mon cher ! dit le juif en
baissant la voix. C’est comme je vous le dis, dà ! »
Le juif, en faisant cette remarque, se donna avec
l’index de la main droite une petite tape sur le nez ; Noé
essaya d’imiter le même geste ; mais, vu l’insuffisance
de son nez, il ne réussit pas complètement. Toutefois,
Fagin vit dans cette tentative l’intention d’exprimer
qu’il était tout à fait de son avis, et fit circuler très
poliment la liqueur que Barney venait de lui servir.
« C’est un peu soigné, ça, dit Claypole en faisant
claquer ses lèvres.
– Mais c’est cher ! fit le juif. Celui qui veut en boire
tous les jours doit vider, sans se fatiguer, des cassettes,
des poches, des ridicules, des maisons, des malles-poste
et même des banques. »
À ces mots, évidemment extraits de ses propres
remarques, Claypole, les traits bouleversés et couverts
d’une pâleur mortelle, regarda avec effroi le juif et
Charlotte.
« Ne craignez rien, l’ami, dit Fagin en rapprochant
sa chaise de la sienne. Ah ! ah ! c’est de la chance que
ce soit moi seul qui vous aie entendu. Oui, c’est
vraiment de la chance !
– Ce n’est pas moi qui l’ai pris, balbutia Noé ; et
cette fois il n’allongeait plus ses jambes comme un
gentleman indépendant, mais il les rentrait sous sa
chaise le plus possible. C’est elle qui a pris le billet. Tu
l’as encore, hein, Charlotte ?... Tu sais bien que tu l’as.
– Peu importe qui a pris l’argent ou qui l’a gardé,
l’ami ! répliqua Fagin lançant toutefois un œil de lynx
sur la jeune fille et sur les deux paquets. Je travaille là-
dedans aussi et je ne vous en aime que mieux.
– Vous travaillez dans quoi ? demanda Claypole qui
reprenait un peu d’assurance.
– Je travaille dans ce genre d’affaires, et les gens de
la maison aussi, dit Fagin. Vous avez mis le doigt sur ce
qu’il vous fallait, et vous êtes ici aussi en sûreté que
possible. Il n’y a pas d’endroit plus sûr à Londres que
les Trois Boiteux... surtout quand je prends mes
mesures pour ça... Vous me revenez, vous et la jeune
personne ; aussi, vous n’avez rien à craindre, c’est
entendu ; soyez sans inquiétude. »
Si l’esprit de Claypole fut plus à l’aise après ces
paroles, son corps ne le fut certainement pas. Le pauvre
garçon se tournait, se retournait, prenait les positions les
plus étranges et regardait tout le temps son nouvel ami
d’un air de défiance et de crainte.
« J’ajouterai de plus, dit le juif après avoir rassuré
Charlotte en lui faisant de petits signes d’amitié et
d’encouragement, que j’ai un ami qui pourra, je le
pense, satisfaire votre désir et vous lancer dans le bon
chemin. Vous choisirez naturellement le genre qui vous
ira le mieux pour commencer, et mon ami vous mettra
au courant des autres.
– On dirait que vous parlez sérieusement ? fit Noé.
– Pourquoi plaisanterais-je ? dit le juif en haussant
les épaules. Allons ! venez un moment dehors, que je
vous parle en particulier.
– Ce n’est pas la peine de nous déranger, dit Noé en
allongeant tout doucement ses jambes. Pendant que
nous causerons, elle portera les paquets là-haut.
Charlotte, occupe-toi de ces paquets. »
Cet ordre, donné avec la plus grande dignité, fut
exécuté sans le moindre murmure, et Charlotte emporta,
comme elle put, les paquets pendant que Noé tenait la
porte ouverte et la regardait s’éloigner.
« Je l’ai pas mal formée comme ça ; qu’en dites-
vous, monsieur ? demanda-t-il en reprenant sa place du
ton d’un homme qui a apprivoisé quelque bête sauvage.
– C’est parfait ! dit Fagin en lui donnant un petit
coup sur l’épaule. Vous êtes un génie, mon cher.
– Sans ça, je ne serais pas ici, dit Noé. Mais voyons,
si nous perdons notre temps, elle va revenir.
– Eh bien ! dit le juif, qu’en pensez-vous ? Si mon
ami vous plaît, pourriez-vous mieux faire que de vous
associer à lui ?
– Sa partie est-elle bonne ?... Voilà le point
important, dit Noé en clignant de l’œil.
– C’est tout à fait le haut de l’échelle... Il a des
associés nombreux et occupe des employés
extrêmement distingués dans le genre.
– Des employés citadins ? demanda Claypole.
– Pas un seul campagnard. Et je ne pense pas que,
même sur ma recommandation, il consentit à vous
prendre s’il ne manquait de collaborateurs pour
l’instant, répondit le juif.
– Faudra-t-il débourser ? dit Noé en frappant sur son
gousset.
– Cela ne se peut guère autrement, répliqua Fagin
d’un ton bref.
– C’est que vingt livres sterling... c’est une
somme !...
– Pas quand c’est un billet dont vous ne pourriez
vous défaire, reprit Fagin. Le numéro et la date sont
pris, je suppose... Le payement aura été arrêté à la
banque. Ah ! il n’en donnera pas grand-chose. Il faudra
qu’il le passe à l’étranger, car il n’en tirerait pas pour la
peine sur la place.
– Quand pourrais-je le voir ? demanda Noé d’un ton
irrésolu.
– Demain matin, dit le juif.
– Où ?
– Ici.
– Hum ! fit Noé. Quels sont les gages !
– Vie de gentleman... la table et le logement, le
tabac et l’eau-de-vie sans frais ;... moitié de vos gains et
moitié de ceux de la jeune fille », répondit Fagin.
Il est douteux que Noé Claypole, dont la rapacité
n’était pas petite, eût accédé à ces offres, quelque
avantageuses qu’elles fussent, s’il avait été tout à fait
libre ; mais il réfléchit que, s’il refusait, son nouvel ami
pourrait fort bien le dénoncer à la justice sur-le-champ
(des choses plus surprenantes s’étaient déjà vues) ;
aussi ses traits se détendirent-ils peu à peu et il dit au
juif que l’affaire lui convenait.
« Mais, voyez-vous, ajouta-t-il, comme Charlotte
abattra de la besogne, j’aimerais assez à en avoir
personnellement une un peu facile.
– Un petit travail de fantaisie ? dit Fagin.
– Oui, quelque chose comme ça, répliqua Noé.
Qu’est-ce que vous croyez qui pourrait me convenir
pour le moment ? Voyons ! quelque chose qui ne soit
pas trop fatigant ni trop dangereux : voilà ce qu’il me
faudrait.
– Je vous ai entendu dire que vous espionneriez bien
les autres, hein ? dit le juif. Mon ami a besoin d’un
homme habile dans cette partie-là.
– Oui, j’ai parlé de cela, et ça me serait égal de
temps en temps, répondit Claypole avec hésitation.
Mais ça ne rapporterait rien, ça.
– C’est vrai, dit le juif en réfléchissant ou en
feignant de réfléchir, ça ne rapporte rien.
– Que pourrais-je faire alors ? dit Noé le regardant
avec inquiétude. Des petits coups en dessous où la
besogne serait assurée et où on serait à peu près aussi
tranquille que chez soi.
– Que dites-vous des vieilles dames ? demanda le
juif. Il y a à gagner avec elles, on leur arrache leurs sacs
et leurs petits paquets, on tourne le coin de la rue, et on
file.
– Oui, mais ça crie joliment, et ça vous égratigne,
j’en ai peur, répliqua Noé, en secouant la tête. Il me
semble que ça ne me conviendrait pas encore. Est-ce
qu’il n’y aurait pas autre chose à faire ?
– Attendez, dit le juif, en posant sa main sur le
genou de Noé. Il y a encore les crapauds.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Claypole.
– Les crapauds, mon ami, dit le juif, c’est les petits
enfants qui vont faire les commissions de leur mère qui
leur donne pour ça un schelling, ou un sixpence, et
l’affaire c’est de leur enlever l’argent. Ils le tiennent
toujours à la main ; on les fait tomber dans le ruisseau
et on s’en va tranquillement, comme s’il ne s’agissait
que d’un enfant qui s’est fait mal en tombant.
– Ha ! ha ! cria Claypole, en levant ses jambes en
l’air pour témoigner sa jubilation. Dieu de Dieu ! voilà
justement mon affaire.
– Certainement, voilà votre affaire ! tenez, un
endroit où on peut faire son beurre, c’est à Camden-
town, à Battle-Bridge et dans ces environs-là ; les
enfants sont toujours en commission par là ; et vous
pourrez en flanquer dans le ruisseau tant que vous
voudrez, ah ! ah ! ah ! »
Et là-dessus Fagin donna un bon coup de poing à
Claypole et ils se mirent à rire tous les deux de bon
cœur.
« Eh ! bien, ça va, dit Noé un peu calmé, quand
Charlotte fut rentrée. À quelle heure demain ?
– À dix heures, cela vous convient-il ? et comme
Claypole faisait un signe de tête affirmatif, le juif
ajouta : qui annoncerai-je à mon ami ?
– M. Bolter, répliqua Noé, qui s’était attendu à cette
question ; M. Maurice Bolter ; voici Mme Bolter.
– Madame Bolter, votre humble serviteur, dit Fagin,
en lui faisant un salut grotesque. J’espère avoir
l’honneur de vous connaître mieux avant peu.
– Entends-tu ce que dit monsieur, Charlotte ? dit
Claypole, d’une voix vibrante.
– Oui, mon cher Noé, reprit Mme Bolter, en lui
tendant la main.
– Elle m’appelle Noé, voyez-vous, c’est un mot
d’amitié, dit M. Maurice Bolter, ci-devant Claypole, en
se tournant vers le juif. Vous comprenez la chose ?
– Oh ! oui, je comprends... parfaitement, répondit
Fagin, et cette fois il disait vrai, bonsoir, bonsoir. »
Lorsqu’ils eurent échangé une foule de bonsoirs et
de compliments, M. Fagin s’en alla. Noé Claypole,
réclamant l’attention de sa femme, lui expliqua les
arrangements qu’il avait pris, d’un air de hauteur et de
supériorité qui convenait non seulement au sexe fort,
mais encore au gentleman fier du rôle important que lui
attribuait sa nouvelle dignité, en lui donnant pour
fonctions spéciales de flanquer les crapauds par terre
dans la ville de Londres et la banlieue.
Chapitre XLIII
Où l’on voit le fin Matois dans une mauvaise passe.
« Ainsi, c’était vous qui étiez votre ami, n’est-ce
pas ? dit Claypole, autrement Bolter, quand en vertu du
traité passé entre eux, il se fut rendu le lendemain à la
maison du juif. Par Dieu ! je m’en étais bien douté hier
soir !
– Tout homme est son propre ami, mon cher, dit
Fagin, de son regard le plus insinuant. On n’en a jamais
de meilleur que soi-même !
– Excepté quelquefois pourtant, répliqua Maurice
Bolter, prenant des airs d’homme du monde, il y a des
gens qui n’ont pas de plus grands ennemis qu’eux-
mêmes, vous savez.
– Ne croyez pas ça, dit le juif. Quand un homme est
son ennemi, c’est parce qu’il est beaucoup trop son ami.
Ce n’est pas parce qu’il s’occupe plus des autres que de
lui-même. Plus souvent ! ça ne se voit pas dans ce
monde !
– Si ça est, ça ne devrait pas être, toujours, dit
Bolter.
– Cela tombe sous le sens, reprit le juif. Quelques
sorciers prétendent que trois est le nombre cabalistique,
d’autres opinent pour le nombre sept. Ce n’est ni l’un,
ni l’autre, mon cher, c’est le nombre un.
– Ah ! ah ! cria Bolter, vive le numéro un !
– Dans une petite république comme la nôtre, mon
cher, dit le juif qui jugeait nécessaire de lui donner les
explications au préalable, nous avons un numéro un qui
s’applique à tout le monde, c’est-à-dire que vous ne
pouvez vous regarder comme numéro un, sans me
regarder de même et sans en faire autant pour le reste
de notre jeunesse.
– Ah diable ! fit Bolter.
– Vous comprenez, continua le juif sans prendre
garde à l’interruption, que nous sommes tellement liés,
tellement unis par nos intérêts, qu’il n’en peut être
autrement. Par exemple vous, numéro un, c’est votre
intérêt de prendre garde à vous.
– Sans doute, fit Bolter, sur ce point vous avez
raison.
– Eh ! bien, vous ne pouvez prendre garde à vous,
numéro un, sans prendre aussi garde à moi, numéro un.
– Numéro deux, vous voulez dire, reprit Bolter qui
était un égoïste fini.
– Non pas, répliqua le juif, je suis autant pour vous,
que vous êtes pour vous-même.
– Vraiment, dit Bolter, vous êtes un brave homme et
je vous aime beaucoup, je ne dis pas non ; mais nous ne
sommes pas si liés que ça ensemble.
– Donnez-vous seulement la peine de réfléchir, dit le
juif, en haussant les épaules et en étendant les mains.
Vous avez fait une petite chose fort gentille et qui vous
a acquis mon estime ; mais cette petite chose-là pourrait
très bien vous faire mettre autour du cou certaine
cravate facile à serrer et fort difficile à dénouer... la
corde en un mot. »
Bolter porta involontairement la main à sa cravate,
comme s’il la sentait trop serrée et il fit entendre du
geste plutôt que de la parole qu’il comprenait
parfaitement.
« Le gibet, mon cher, le gibet, continua Fagin, est un
affreux poteau, au bout duquel se trouve un petit piton
qui a mis fin à la carrière de plus d’un brave camarade
qui travaillait sur le pavé du roi. Or, vous tenir dans la
bonne route à une distance respectueuse de cet objet-là,
c’est votre numéro un.
– Sans doute, fit Bolter ; mais pourquoi parler de
tout cela ?
– Seulement pour vous faire bien comprendre ce que
je veux vous dire, dit le juif en fronçant le sourcil. Si
vous vivez sans danger, c’est à moi que vous le devrez,
comme moi, pour mener à bien nos petites affaires,
c’est sur vous que je compterai. Le premier point est
votre numéro un ; le second est le mien. Plus vous
estimerez votre numéro un, plus vous soignerez le
mien ; voilà justement ce que je vous disais en
commençant : c’est le numéro un qui nous a sauvé tous,
et sans lui nous périssons ensemble.
– C’est vrai, tout de même, dit Bolter d’un air
pensif. Quel vieux renard vous faites ! »
M. Fagin vit, avec plaisir, que cet hommage rendu à
ses moyens, n’était pas un compliment banal, mais
l’expression de l’effet magique que son esprit
artificieux avait produit sur le nouveau conscrit. Il sentit
qu’il était de la plus haute importance de l’entretenir
dans cet état de respectueuse admiration.
Pour atteindre ce but désirable, il lui fit mousser la
grandeur et l’étendue de ses opérations commerciales,
mêlant la vérité au mensonge suivant son intérêt ; il
arrangea tout cela avec tant d’art, que le respect de M.
Bolter s’accrut à vue d’œil, respect il faut le dire,
tempéré par une crainte salutaire qui ne pouvait
manquer de servir les projets de son patron.
« C’est cette confiance mutuelle que nous avons
l’un dans l’autre, voyez-vous, qui me console des
grosses pertes que je fais. Mon bras droit, par exemple,
m’a été enlevé hier matin.
– Il n’est pas mort, peut-être ! s’écria M. Bolter.
– Oh ! non, non, répliqua Fagin, ça ne va pas
jusque-là, Dieu merci !
– Je supposais que... que...
– On l’avait réclamé. En effet, c’est ce qui est arrivé,
on l’a réclamé.
– Est-ce qu’on en était pressé ? demanda M. Bolter.
– Oh ! pressé, n’est pas le mot, mais il était accusé
d’avoir mis la main dans une poche, et on a trouvé sur
lui une tabatière d’argent, et figurez-vous, mon cher,
que c’était sa tabatière, sa propre tabatière, car il prise
beaucoup, c’est sa passion. On l’a assigné pour
aujourd’hui, car on croit connaître le possesseur de
cette tabatière. Ah ! celui-là, voyez-vous il valait
cinquante tabatières en or, et j’en donnerais bien ce
prix-là pour le ravoir. Je voudrais que vous l’eussiez
connu !
– Ah ! mais, j’espère bien le connaître aussi ! n’est-
ce pas ?
– J’en doute fort, répliqua le juif, en poussant un
soupir. Si on n’a pas de nouvelles preuves, ce ne sera
qu’une prévention simple, et il nous reviendra dans six
semaines ou à peu près ; sinon, ils l’enverront au pré.
Ils connaissent son talent, voyez-vous ; ils en feront un
pensionnaire à vie ni plus ni moins.
– Qu’est-ce que vous voulez dire ? au pré,
pensionnaire, qu’est-ce que c’est que tout cela ? À quoi
ça vous sert-il de dire des choses que je ne peux pas
comprendre ? »
Fagin allait lui traduire ces expressions mystérieuses
en langue vulgaire, et lui apprendre que cet assemblage
de mots voulait dire : déportation à perpétuité. Mais
tout à coup la conversation fut interrompue par l’entrée
de Bates qui avait les mains dont les poches de son
pantalon et une figure déconfite, qui aurait presque
donné envie de rire.
« C’est fini, Fagin, dit Charlot, après une
présentation réciproque avec Bolter.
– Que veux-tu dire ? demanda le juif, dont les lèvres
tremblaient.
– On a trouvé le monsieur de la tabatière : deux ou
trois témoins de plus sont venus déposer pour lui et le
Matois a été enregistré pour la traversée. Vous n’avez
plus qu’à me commander des habits de deuil et un crêpe
à mon chapeau pour aller le voir avant qu’il
s’embarque. Dire que Jack Dawkins, le fin Jack, le
malin des malins, là... n’y a pas à dire... pour une
mauvaise tabatière de deux sous et demi... Je n’aurais
jamais cru qu’on lui fit faire ce voyage à moins d’une
montre avec sa chaîne et ses breloques, et encore ! oh !
pourquoi n’a-t-il pas volé la fortune d’un vieux grippe-
sou, il serait parti comme un monsieur, et non pas
comme un filou vulgaire, sans honneur et sans gloire. »
Après cette oraison funèbre si douloureuse et si
pathétique sur le sort de son ami infortuné, Bates alla
s’asseoir sur une chaise, de l’air le plus triste et le plus
abattu du monde.
« Qu’est-ce que tu veux dire, toi, par sans honneur
et sans gloire, s’écria Fagin en lançant un regard de
colère à son élève. Est-ce qu’il n’était pas toujours le
preux chez nous ? Est-ce qu’il y en a parmi nous qui lui
aille seulement à la hauteur de la cheville ? hein ?
– Oh ! non ! ça, pas un ! répondit Bates, dont le ton
de voix témoignait de son regret, bien sûr qu’il n’y en a
pas un !
– Eh bien ! alors, qu’est-ce que tu veux dire ?
répondit le juif en colère ; qu’est-ce que tu viens nous
pleurnicher ?
– C’est à cause qu’il n’est pas sur le journal, dit
Bates en s’échauffant, en dépit de son vénérable ami, et
à cause que ça ne sera pas connu, et que personne ne
saura seulement la moitié de ce qu’il vaut. Comment
figurera-t-il sur le calendrier de Newgate ? Peut-être
qu’il n’y sera pas du tout, seulement ! Oh ! mon Dieu !
mon Dieu ! en voilà un coup de battoir !
– Ha ! ha ! s’écria le juif, étendant la main et se
tournant du côté de M. Bolter avec un éclat de rire qui
ébranla tout son être ; hein ! voyez-vous comme ils sont
fiers de leur profession ? Hein ! que c’est beau, ça ! »
M. Bolter, d’un signe de tête, sembla partager son
enthousiasme, et le juif, après avoir contemplé pendant
quelques instants le chagrin de Charlot Bates avec une
satisfaction visible, s’approcha de lui, et, lui tapant sur
l’épaule :
« Ne te fais pas de bile comme ça, Charlot, dit-il
d’un ton consolateur ; ça se saura, va, bien sûr que ça se
saura ! Tout le monde saura que c’était un fameux
drille ! Il le fera bien voir lui-même, et ne déshonorera
pas ses vieux maîtres ! et puis, à cet âge-là ! quel
honneur ! Charlot ! si jeune encore, aller déjà au pré !
– Ça, c’est vrai ; c’est un honneur, dit Charlot un
peu consolé.
– Il ne manquera de rien, continua le juif ; il sera là
dans son bocal, comme un petit monsieur ; il aura sa
bière tous les jours, et son argent dans sa poche pour
jouer à pile ou face, s’il ne peut pas le dépenser.
– Vraiment, il ne manquera de rien ? s’écria Bates.
– Oh ! cela va sans dire ! je veux qu’il ait tout ce
qu’il lui faut ! répliqua le juif, et d’abord nous lui
aurons un avocat, Charlot ; un qui aura de la blague, et
il pourra aussi, s’il veut faire lui-même son speech, que
nous verrons avec son nom dans tous les journaux. Le
fin Matois : « Éclats de rire dans l’auditoire » ; et puis
« les jurés ont de la peine à se tenir les côtes. » Eh ! eh !
Charlot !
– Ah ! ah ! ça sera drôle tout de même ! Comme il
va vous les mystifier tous ! Hein ?
– S’il les mystifiera ! je le crois un peu, mon neveu !
– Ah çà ! ça ne manquera pas. Ils peuvent compter
là-dessus, répéta Charlot en se frottant les mains.
– Il me semble que je le vois déjà, s’écria le juif en
fixant ses yeux sur son élève.
– Et moi, donc ! Ha ! ha ! ha ! Moi aussi, je le vois
d’ici, dit Charlot Bates. C’est pourtant, ma parole
d’honneur, vrai, que je vois tout ça comme si j’y étais.
Ah ! la bonne farce ! Toutes ses vieilles perruques qui
essayent d’avoir un air grave, et Jack Dawkins qui leur
parle, ma foi, tout à son aise et sans se gêner, comme si
c’était le fils du président qui fit un speech après dîner.
Ha ! ha ! ha ! »
Le fait est que le juif avait si bien échauffé
l’imagination excentrique de son jeune ami, que celui-
ci, après avoir plaint d’abord le fin Matois comme une
victime du sort, le regardait maintenant comme l’acteur
principal de la pièce la plus amusante et la plus
comique, impatient de voir arriver le moment où son
vieux camarade pourrait déployer toutes ses capacités.
« Il faudrait tâcher d’avoir de ses nouvelles
aujourd’hui, de façon ou d’autre, dit Fagin. Comment
faire ?
– Si j’y allais ? demanda Bates.
– Non pas ; pour tout au monde, il ne faut pas que tu
y ailles ! Est-ce que tu es fou, voyons ! tu irais, grosse
bête que tu es, te fourrer juste à l’endroit où... Non,
Charlot, non. C’est bien assez d’en perdre un à la fois.
– Vous n’avez sans doute pas l’idée d’y aller, vous ?
dit Charlot en lui lançant un coup d’œil malin.
– Ça ne ferait pas du tout l’affaire ! répondit Fagin
en secouant la tête.
– Eh bien ! alors, pourquoi n’envoyez-vous pas ce
conscrit ? demanda Bates en mettant la main sur
l’épaule de Noé. Personne ne le connaît, lui.
– Au fait, s’il le veut bien..., dit le juif.
– S’il le veut bien ? interrompit Charlot. Pourquoi
ne le voudrait-il pas ?
– Je ne sais pas, dit Fagin en se tournant vers
Bolter ; je ne sais réellement pas...
– Ah ! c’est-à-dire que vous le savez bien, répliqua
Noé en reculant vers la porte et remuant la tête d’un air
inquiet. Non, non, pas de ça ! ce n’est pas de mon
département, ça ; vous le savez bien !
– Quel département qu’il a donc pris, Fagin ?
demanda Bates en toisant le corps efflanqué de Noé des
pieds à la tête d’un air de profond dédain. Il est chargé,
sans doute, de filer, quand les choses tournent mal, et
de gober sa bonne part des régalades, quand ça va bien.
C’est-y ça sa partie ?
– Ça ne vous regarde pas, répliqua Bolter. Ne prenez
pas de ces libertés-là avec vos supérieurs, moutard, ou
il pourrait vous en cuire ! »
Maître Bates partit d’un tel éclat de rire à cette
terrible menace, que Fagin fut obligé d’attendre quelque
temps avant de pouvoir s’interposer et représenter à
Bolter qu’il n’y avait pas le moindre danger à visiter le
bureau de police, d’autant plus que sa petite affaire
n’était pas connue, et qu’on n’avait pas encore son
signalement. Du diable si on irait s’imaginer qu’il fût
allé là chercher un asile ! En prenant un déguisement
convenable, il serait aussi en sûreté dans le bureau de
police que partout ailleurs, puisque, de tous les endroits
de la ville, celui-ci serait le dernier où on pût supposer
qu’il allât de son plein gré.
Ces représentations, et surtout la crainte que lui
inspirait le juif, persuadèrent Bolter, qui consentit à la
fin d’assez mauvaise grâce à se charger de cette
expédition. D’après les conseils de Fagin, il changea
son costume pour celui d’un charretier, c’est-à-dire
qu’il prit une blouse, une culotte de velours et des
guêtres de peau, car le juif avait boutique montée. On
lui donna aussi un chapeau de feutre bien garni de
bulletins des barrières de péage, et on lui mit le fouet en
main. Ainsi équipé, il devait entrer dans le bureau de
police comme un paysan venant du marché de Covent-
Garden, qui voulait satisfaire sa curiosité. Comme il
était gauche, embarrassé et maigre, Fagin n’avait pas
peur qu’il ne jouât pas son rôle dans la perfection.
Ces arrangements terminés, on lui donna tous les
renseignements qui pouvaient lui faire reconnaître le
Matois ; puis maître Bates le conduisit à travers des
passages sombres et tortueux, tout près de Bowstreet. Il
lui dépeignit le lieu où se trouvait le bureau de police et
n’épargna pas les explications ; il lui dit d’aller tout
droit dans le passage, que, dans la cour, il entrerait par
la porte qui se trouvait à droite au haut des marches, et,
qu’arrivé là, il ôterait son chapeau. Après quoi, Charlot
lui recommanda de s’en aller seul et de faire vite, lui
promettant de l’attendre en cet endroit.
Noé Claypole ou Maurice Bolter, comme il plaira au
lecteur, suivit en tous points les instructions qu’il avait
reçues. Grâce à Bates, qui connaissait à fond la localité,
elles étaient si exactes, qu’il se trouva dans la salle
d’audience sans avoir fait une seule question, ni
rencontré le moindre obstacle. Il se sentit bientôt
bousculé au milieu d’une foule de personnes composée
principalement de femmes ; tout ce monde-là était
entassé dans une chambre sale et dégoûtante, au fond de
laquelle s’élevait une estrade, entourée d’une grille ; là
se trouvait sur la gauche et contre le mur le banc des
prévenus ; au milieu une tribune pour les témoins, et à
droite, le bureau des magistrats. Ceux-ci étaient séparés
du public par une cloison qui les dérobait aux regards ;
laissant au vulgaire le soin de deviner, s’il est possible,
la majesté cachée de la cour sur son lit de justice.
Sur le banc des accusés, il n’y avait, pour le
moment, que deux femmes : elles faisaient des signes
de tête à leurs amis, qui y répondaient d’un air aimable.
Le greffier lisait une déposition à deux officiers de
police et à un homme assez simplement mis qui avait
les deux coudes sur la table. Le geôlier était debout près
de la balustrade, se tapant le nez nonchalamment avec
une grosse clef qu’il avait à la main, et ne s’arrêtant
dans cet exercice que pour rétablir le silence parmi les
spectateurs, qui parlaient trop haut, ou pour dire
sévèrement à une femme : « Emportez donc votre
enfant », lorsque la gravité des juges pouvait être
compromise par les cris d’un marmot chétif que sa
mère tenait à moitié suffoqué dans son châle. La pièce
sentait le renfermé à faire mal au cœur ; les murailles
étaient sales et le plafond tout noir. Il y avait sur le
manteau de la cheminée un vieux buste enfumé, et au-
dessus du banc des prévenus, une pendule couverte de
poussière : c’était la seule chose qui parût marcher
comme il faut ; car la dépravation ou la pauvreté, ou
peut-être les deux ensemble avaient pétrifié les êtres
animés renfermés dans cette enceinte, leur donnant la
même teinte de momie et le même ton d’écume
graisseuse qu’aux objets inanimés ensevelis sous cette
couche d’ordure antique.
Noé chercha de tous côtés le Matois ; mais,
quoiqu’il y eût là plusieurs femmes qui auraient très
bien pu passer pour la mère ou la femme de ce
charmant jeune homme, ou des hommes qui auraient pu
passer pour son père à s’y tromper, il n’y avait personne
qui répondit au signalement de M. Dawkins. Il attendit
quelques instants dans un grand embarras et dans une
grande incertitude jusqu’au moment où les femmes qui
venaient d’être condamnées quittèrent la salle en faisant
leurs grands airs. Elles furent aussitôt remplacées par
un autre prévenu, qu’il reconnut du premier coup pour
être l’objet de sa visite.
C’était, en effet, Dawkins qui venait de faire
tranquillement son entrée dans la salle, ses manches
d’habit retroussées comme à l’ordinaire, sa main
gauche dans son gousset et son chapeau à la main
droite. Il marchait devant le geôlier avec une tournure
impayable. Lorsqu’il eut pris place au banc des
prévenus, il demanda à haute et intelligible voix
pourquoi on s’était permis de le placer dans cette
situation humiliante.
« Voulez-vous vous taire ? dit le geôlier.
– Je suis citoyen anglais, n’est-ce pas ? répondit le
Matois. Où sont mes privilèges ?
– N’ayez pas peur, vous les aurez bientôt, vos
privilèges, et bien assaisonnés encore.
– Nous verrons un peu ce que le ministre de
l’intérieur répondra à Cadet Bonbec si ça ne me les rend
pas, mes privilèges. Eh bien ! voyons, de quoi qu’y
s’agit ? Je vous serais bien obligé, messieurs les juges,
de dépêcher cette petite affaire et de ne pas me tenir
comme ça le bec dans l’eau, à lire votre journal. J’ai un
rendez-vous avec un monsieur dans la Cité, et comme
je suis homme de parole et très exact quand il s’agit
d’affaire, il s’en ira, c’est sûr, si je ne suis pas arrivé à
l’heure ; et puis je ne vous demanderai pas des
dommages et intérêts pour le tort que vous m’aurez
fait ; non, c’est le chat ! »
En ce moment, le Matois demanda le nom des deux
vieux grigous assis sur le banc, là-bas. Ces paroles
firent rire l’auditoire d’aussi bon cœur qu’aurait pu le
faire maître Bates, s’il avait entendu la question.
« Silence donc, là ! cria le geôlier.
– De quoi s’agit-il ? demanda l’un des juges.
– D’un vol, monsieur le président.
– Ce garçon a-t-il déjà comparu devant le tribunal ?
– Il aurait dû comparaître bien des fois, reprit le
geôlier. On l’a vu dans bien d’autres endroits, si on ne
l’a pas vu ici. Pour moi, je le connais bien, allez,
monsieur le président.
– Ah ! vous me connaissez, vous ? s’écria le Matois
prenant note de la parole du geôlier. C’est bon ! C’est
de la calomnie, rien que ça. »
Et l’auditoire de rire et le geôlier de crier toujours :
« Silence donc, là ! »
« Eh bien ! maintenant, où sont les témoins ?
demanda le greffier.
– Ah ! c’est juste ! où sont-ils donc les témoins, que
je les voie ? »
Sa curiosité fut bientôt satisfaite : en ce moment
s’avança un policeman qui avait vu le prisonnier mettre
sa main dans la poche d’un individu au milieu de la
foule et en retirer un mouchoir ; l’ayant trouvé trop
vieux, il l’avait remis dans la poche du légitime
possesseur, après s’en être servi pour son usage. En
conséquence de ce fait, il avait arrêté le Matois aussitôt
qu’il s’était trouvé près de lui. En le fouillant, on le
trouva nanti d’une tabatière en argent portant sur le
couvercle le nom de son propriétaire ; celui-ci,
découvert grâce à l’Almanach des vingt-cinq mille
adresses, jura à l’audience que la tabatière lui
appartenait et qu’il l’avait perdue la veille, dans la
foule. Il avait remarqué un jeune homme qui cherchait à
s’échapper, et ce jeune homme était le prisonnier qu’il
avait devant lui.
« Prévenu, avez-vous quelques questions à adresser
au témoin ? demanda le président.
– Plus souvent que je m’abaisserai à engager une
conversation avec lui ! répondit le fin Matois.
– Avez-vous quelque chose à dire pour votre
défense ?
– Le président vous demande si vous avez quelque
chose à dire pour votre défense, dit le geôlier en
poussant du coude le Matois, qui gardait le silence.
– Ah ! pardon ! dit le Matois semblant se réveiller ;
c’est-il à moi que vous parlez, mon garçon ?
– Je n’ai jamais vu un vagabond pareil, monsieur le
président, dit le geôlier en ricanant. N’avez-vous rien à
dire, encore une fois, blanc-bec ?
– Non, je n’ai rien à dire ici, car nous ne sommes
pas dans la boutique à la justice ; sans compter que mon
avocat est en train de déjeuner avec le vice-président de
la Chambre des communes ; mais autre part, c’est
différent ! j’aurai quelque chose à dire, et lui aussi, et
nous aurons là nos amis, qui sont nombreux et très
respectables. Nous leur ferons voir, à ces bavards-là,
qu’ils auraient mieux fait de ne pas venir au monde.
Pourquoi leurs domestiques ne les ont-ils pas pendus à
leurs porte-manteaux, au lieu de les laisser venir ici
pour m’ennuyer. Je...
– Reconduisez cet homme en prison, dit le greffier ;
le tribunal le déclare en état d’arrestation.
– Allons, marchons ! dit le geôlier.
– C’est bon ! c’est bon ! on y va, reprit le fin Matois
en brossant son chapeau avec la paume de sa main. Ah !
dit-il en s’adressant aux magistrats, ça ne vous servira
de rien de faire les effrayés comme ça... Je ne vous ferai
pas grâce d’un fétu. Pas de ça ! Ah ! mes petits bijoux,
je vous le ferai payer cher ; je ne voudrais pas être à
votre place pour quelque chose ; vous auriez beau
tomber à mes genoux pour me demander de m’en aller
en liberté que je refuserais. Allons ! vous, emmenez-
moi en prison, et dépêchez-vous ! »
En disant ces mots, le fin Matois se laissa
appréhender au collet, répétant avec menaces, jusqu’à
ce qu’il fût entré dans la cour, qu’il en ferait une affaire
parlementaire ; il accompagna ces paroles d’une
grimace à l’adresse du geôlier, en riant aux éclats et en
se rengorgeant.
Lorsqu’il eut vu mettre le prisonnier en cellule, Noé
revint au galop à l’endroit où il avait quitté maître
Bates. Après avoir attendu quelque temps au lieu du
rendez-vous, il l’aperçut au fond d’une petite cachette
où il s’était retiré, pour s’assurer de là que personne de
suspect ne suivait son nouvel ami.
Ils se hâtèrent de revenir tous les deux pour
rapporter à Fagin l’émouvante nouvelle que le Matois
faisait honneur à son éducation et qu’il était en train de
fonder glorieusement sa réputation.
Chapitre XLIV
Le moment vient pour Nancy de tenir la promesse
qu’elle a faite à Rose Maylie. – Elle y manque.
Quelque habituée qu’elle fût à la ruse et à la
dissimulation, Nancy ne put cacher entièrement l’effet
que produisait sur son esprit la pensée de la démarche
qu’elle avait faite. Elle se souvenait que le perfide juif
et le brutal Sikes lui avaient confié des projets qu’ils
avaient cachés à tout autre, persuadés qu’elle méritait
toute leur confiance et qu’elle était à l’abri de tout
soupçon ; sans doute ces projets étaient méprisables,
ceux qui les formaient étaient des êtres infâmes, et
Nancy n’avait dans le cœur que de la haine contre le
juif, qui l’avait entraînée peu à peu dans un abîme sans
issue de crimes et de misères ; et pourtant, il y avait des
instants où elle se sentait ébranlée dans sa résolution
par la crainte que ses révélations ne fissent tomber le
juif comme il le méritait dans le précipice qu’il avait si
longtemps évité, et qu’elle ne fût la cause de sa perte.
Cependant ce n’était là que l’indécision d’un esprit
incapable, il est vrai, de se détacher entièrement
d’anciens compagnons, d’anciens associés, mais
capable pourtant de se fixer attentivement sur un objet,
et résolu à ne s’en laisser distraire par aucune
considération. Ses craintes pour Sikes auraient été pour
elle un motif bien plus puissant de reculer quand il en
était temps encore ; mais elle avait stipulé que son
secret serait religieusement gardé ; elle n’avait pas dit
un mot qui pût permettre de faire découvrir le brigand ;
elle avait refusé, pour l’amour de lui, d’accepter un
refuge où elle eût été à l’abri du vice et de la misère ;
que pouvait-elle faire de plus ? son parti était pris.
Bien que ses combats intérieurs aboutissent toujours
à cette conclusion, ils troublaient son esprit de plus en
plus, et même ils se trahissaient au dehors. En quelques
jours elle devint pâle et maigre ; parfois elle semblait
étrangère à ce qui se passait autour d’elle, et ne prenait
aucune part aux conversations où elle eût été
auparavant la plus bruyante. Il lui arrivait de rire sans
motif, de s’agiter sans cause apparente ; puis, quelques
instants après, elle restait assise, silencieuse et abattue,
la tête dans ses mains, et l’effort qu’elle faisait pour
sortir de cet état d’abattement, indiquait mieux encore
que tous les autres signes, combien elle était mal à
l’aise et combien ses pensées étaient loin des sujets
discutés par ceux qui l’entouraient.
On était arrivé au dimanche soir, et l’horloge de
l’église voisine sonnait l’heure. Sikes et le juif étaient
en train de causer, mais ils s’arrêtèrent pour écouter. La
jeune fille, accroupie sur une chaise basse, leva la tête
et écouta aussi attentivement ; onze heures sonnaient.
« Il sera minuit dans une heure, dit Sikes en levant
le rideau pour regarder dans la rue ; il fait noir comme
dans un four ; voilà une nuit qui serait bonne pour les
affaires.
– Ah ! répondit le juif ; quel dommage, Guillaume
mon ami, que nous n’ayons rien à exécuter pour le
moment !
– Vous avez raison une fois dans votre vie, dit
brusquement Sikes, c’est dommage, car je suis en
bonnes dispositions. »
Le juif soupira et hocha la tête d’un air découragé.
« Il faudra réparer le temps perdu, dit Sikes, dès que
nous aurons mis en train quelque bonne opération.
– Voilà ce qui s’appelle parler, mon cher, répondit le
juif, en se hasardant à lui poser la main sur l’épaule ;
cela me fait du bien de vous entendre parler ainsi.
– Cela vous fait du bien ! s’écria Sikes ; tant mieux,
en vérité.
– Ha ! ha ! ha ! fit le juif en riant, comme s’il était
encouragé par cette concession de Sikes ; je vous
reconnais ce soir, Guillaume, vous voilà tout à fait dans
votre assiette.
– Je ne suis pas dans mon assiette quand je sens
votre vieille griffe sur mon épaule ; ainsi, à bas les
pattes, dit Sikes, en repoussant la main du juif.
– Cela vous agace les nerfs, Guillaume, il vous
semble qu’on vous pince, n’est-ce pas ? dit le juif,
résolu à ne se fâcher de rien.
– Cela me fait l’effet comme si j’étais pincé par le
diable, répliqua Sikes. Il n’y a jamais eu d’homme avec
une mine comme la vôtre, sauf peut-être votre père, et
encore je suppose que sa barbe rousse est grillée depuis
longtemps ; à moins que vous ne veniez tout droit du
diable, sans aucune génération intermédiaire, ce qui ne
m’étonnerait pas le moins du monde. »
Fagin ne répondit rien à ce compliment ; mais il tira
Sikes par la manche, et lui montra du doigt Nancy qui
avait profité de la conversation pour mettre son
chapeau, et qui se dirigeait vers la porte.
« Hola ! Nancy, dit Sikes, où diable vas-tu si tard ?
– Pas loin d’ici.
– Qu’est-ce que c’est que cette réponse là ? dit
Sikes, où vas-tu ?
– Pas loin d’ici, vous dis-je.
– Et je demande où ? reprit Sikes avec sa grosse
voix ; m’entends-tu ?
– Je ne sais où, répondit la jeune fille.
– Eh ! bien, moi, je le sais, dit Sikes, plus irrité de
l’obstination de Nancy que de son projet de sortir. Tu
ne vas nulle part, assieds-toi.
– Je ne suis pas bien, je vous l’ai déjà dit, répondit la
jeune fille. J’ai besoin de prendre l’air.
– Mets la tête à la fenêtre et prends l’air à ton aise,
dit Sikes.
– Ce n’est pas assez, reprit Nancy ; il faut que j’aille
respirer dans la rue.
– Alors tu t’en passeras », répondit Sikes ; et en
même temps il se leva, ferma la porte à double tour,
retira la clef de la serrure, et, enlevant le chapeau de
Nancy, il le lança au haut d’une vieille armoire.
« Voilà, dit le brigand ; maintenant, tiens-toi tranquille
à ta place, hein ?
– Ce n’est pas un chapeau qui m’empêchera de
sortir, dit la jeune fille en devenant très pâle. Qu’as-tu,
Guillaume ? sais-tu ce que tu fais ?
– Si je sais ce que... Oh ! cria Sikes en se tournant
vers Fagin, elle n’a pas la tête à elle, voyez-vous ;
autrement elle n’oserait pas me parler ainsi.
– Vous me ferez prendre un parti extrême, murmura
la jeune fille en posant ses deux mains sur sa poitrine
comme pour l’empêcher de se soulever violemment ;
laissez-moi sortir... tout de suite... à l’instant même...
– Non ! hurla Sikes.
– Dites-lui de me laisser sortir, Fagin : il fera bien,
dans son intérêt ; m’entendez-vous ? s’écria Nancy en
frappant du pied sur le plancher.
– T’entendre ! répéta Sikes en se tournant sur sa
chaise pour la regarder en face ; si je t’entends encore
une minute, je te fais étrangler par le chien ; qu’est-ce
qui te prend donc, pendarde !
– Laissez-moi sortir », dit la jeune fille avec la plus
vive insistance ; puis s’asseyant sur le plancher, elle
reprit : « Guillaume, laisse-moi sortir ; tu ne sais pas ce
que tu fais, tu ne le sais pas, en vérité ; seulement une
heure, voyons !
– Que je sois haché en mille pièces, si cette fille n’a
pas la tête sautée, dit Sikes en la prenant brusquement
par le bras. Allons, debout.
– Non, jusqu’à ce que tu me laisses sortir.
– Jamais... jamais...
– Laisse-moi sortir ! criait la jeune fille. » Sikes
attendit un moment favorable pour lui saisir tout à coup
les mains, et l’entraîna luttant et se débattant dans une
petite pièce voisine, où il s’assit sur un banc, et la fit
asseoir de force sur une chaise ; elle continua à se
débattre et à implorer le brigand, jusqu’à ce qu’elle eût
entendu sonner minuit ; alors, épuisée et à bout de
forces, elle cessa d’insister plus longtemps.
Après l’avoir engagée, avec force jurements, à ne
plus faire aucun effort pour sortir ce soir-là, Sikes la
laissa se remettre à loisir et vint retrouver le juif.
« Morbleu ! dit le brigand en essuyant la sueur qui
ruisselait sur sa figure ; voilà une étrange fille !
– Vous ne vous trompez pas, Guillaume, répondit le
juif d’un air soucieux ; vous ne vous trompez pas.
– Pourquoi diable s’est-elle fourré dans la tête de
sortir ce soir ? demanda Sikes ; qu’en pensez-vous ?
Voyons, vous devez la connaître mieux que moi :
qu’est-ce que cela signifie ?
– Entêtement, je suppose, entêtement de femme,
mon cher, répondit le juif en haussant les épaules.
– C’est cela, je suppose, gronda Sikes. Je croyais
l’avoir domptée, mais elle est aussi mauvaise que
jamais.
– Elle est pire, dit le juif avec son air soucieux. Je ne
l’ai jamais vue dans un tel état, pour si peu de chose.
– Ni moi non plus, dit Sikes ; je crois que c’est cette
maudite fièvre qu’elle aura gagnée aussi, et qui ne veut
pas sortir. Ça se pourrait bien, n’est-ce pas ?
– C’est assez probable, répondit le juif.
– Si cela lui reprend, dit Sikes, je lui ferai une petite
saignée, sans déranger le médecin. »
Le juif fit un signe de tête qui voulait dire qu’il
approuvait ce mode de traitement.
« Quand j’étais là, étendu sur le dos, elle était nuit et
jour à mon chevet ; et vous, vieux loup que vous êtes,
vous ne vous êtes pas montré une fois, dit Sikes. Nous
avons été bien pauvres pendant tout ce temps-là, et je
pense que c’est là ce qui lui a mis la tête à l’envers ; elle
est restée si longtemps enfermée, qu’il n’est pas
étonnant qu’elle veuille prendre l’air, hein ?
– Sans doute, mon cher, répondit le juif à voix
basse. Chut ! »
Comme il disait ces mots, la jeune fille reparut et
alla s’asseoir à la même place qu’auparavant ; ses yeux
étaient rouges et gonflés. Elle se mit à se balancer, à
secouer la tête, et, un instant après, elle partit d’un éclat
de rire.
« Allons, la voilà qui passe d’un extrême à
l’autre ! » s’écria Sikes en regardant son compagnon
d’un air extrêmement surpris.
Le juif lui fit signe de ne pas insister davantage, et
au bout de quelques minutes, la jeune fille reprit sa
contenance habituelle : après avoir dit tout bas à Sikes
qu’il n’y avait pas pour elle de rechute à craindre, Fagin
lui souhaita le bonsoir et prit son chapeau ; il s’arrêta
sur le seuil de la porte, et regardant autour de lui, il
demanda si personne ne voulait l’éclairer jusqu’au bas
de l’escalier.
« Éclaire-le, dit Sikes en bourrant sa pipe. Ce serait
dommage qu’il se cassât le cou lui-même au lieu de
donner aux amateurs de curiosités le plaisir de le voir
pendre. »
Nancy suivit le vieillard jusqu’au bas de l’escalier,
une chandelle à la main. Arrivés dans le passage, celui-
ci mit un doigt sur ses lèvres, se rapprocha de la jeune
fille et lui dit tout bas :
« Qu’y a-t-il donc, Nancy, ma chère ?
– Que voulez-vous dire ? répondit-elle sur le même
ton.
– La raison de tout ceci ? reprit Fagin ; s’il est si dur
pour toi (en même temps il montrait de son doigt ridé le
haut de l’escalier), car c’est une brute, Nancy, une bête
brute... pourquoi ne pas...
– Eh bien ! dit-elle comme Fagin se taisait, la
bouche contre son oreille et les yeux fixés sur les siens.
– Rien de plus pour le moment, dit le juif ; nous en
reparlerons. Tu as en moi un ami, Nancy, un ami à toute
épreuve ; j’ai un moyen tout prêt, un moyen sûr et sans
danger ; si tu sens le besoin de te venger de ceux qui te
traitent comme un chien... Comme un chien !... plus
mal que son chien, car il est quelquefois de bonne
humeur avec le sien ;... adresse-toi à moi... Je te le
répète, adresse-toi à moi : il n’est pour toi qu’une
connaissance d’hier, mais tu me connais de longue date,
Nancy.
– Je vous connais bien, répondit la jeune fille sans
manifester la moindre émotion. Bonsoir. »
Fagin reprit le chemin de sa demeure, tout absorbé
par les pensées qui s’agitaient dans son cerveau. Il avait
conçu l’idée, non plus seulement d’après ce qui venait
de se passer, bien que cela n’eût fait que l’y affermir,
mais lentement et par degrés, que Nancy, fatiguée de la
brutalité du brigand, s’était prise d’affection pour
quelque nouvel ami ; le changement qui s’était produit
dans son humeur, ses absences répétées, son
indifférence pour les intérêts de la bande, pour lesquels
elle montrait jadis tant de zèle, et de plus, son impatient
désir de sortir ce soir-là à une heure déterminée, tout
favorisait cette supposition, et même, aux yeux du juif
du moins, la changeait en certitude. Ce n’était pas un de
ses élèves qui était l’objet de ce nouveau caprice : quel
qu’il fût, ce devait être une précieuse acquisition,
surtout avec un auxiliaire de la trempe de Nancy, et il
fallait absolument, pensait Fagin, se l’attacher sur-le-
champ.
Mais il y avait à résoudre une autre question plus
ardue. Sikes en savait trop long, et ses sarcasmes
grossiers avaient fait au juif des blessures qui, pour être
cachées, n’en étaient pas moins profondes. Nancy doit
bien savoir, se disait Fagin, que si elle le quitte, elle ne
sera jamais à l’abri de sa fureur ; son nouvel amant y
passera, c’est chose sûre ; il sera estropié, peut-être tué :
qu’y aurait-il d’étonnant, pour peu qu’on l’y poussât, à
ce qu’elle consentit à empoisonner Sikes ? Il y a des
femmes qui en ont fait autant, et qui ont même fait pis,
en pareille occurrence. J’en aurais fini avec ce
dangereux gredin, cet homme que je hais ; un autre
serait là pour le remplacer, et mon influence sur Nancy,
avec la connaissance que j’aurais de son crime, serait
irrésistible.
Ces réflexions s’étaient fait jour dans l’esprit du juif
pendant le peu de temps qu’il était resté seul dans la
chambre du brigand ; tout plein de ces pensées, il avait
saisi la première occasion de sonder les intentions de la
jeune fille, et en la quittant, il lui avait glissé, comme
nous l’avons vu, quelques mots à l’oreille. Elle n’en
avait paru nullement surprise, et il était impossible
qu’elle n’en eût pas saisi la portée. Évidemment elle
avait parfaitement compris de quoi il s’agissait : le coup
d’œil qu’elle avait lancé à Fagin en le quittant en était
la preuve.
Mais peut-être hésiterait-elle à s’entendre avec lui
pour faire périr Sikes, et c’était pourtant là le principal
but à atteindre. Comment pourrai-je accroître mon
influence sur elle ? se disait le juif en regagnant sa
demeure à pas de loup ; comment acquérir encore plus
d’empire sur elle ?
Un esprit comme celui de Fagin était fécond en
expédients : s’il pouvait, sans arracher directement un
aveu à la jeune fille, la faire surveiller, et découvrir la
cause de son changement, puis la menacer de tout
révéler à Sikes dont elle avait si grand-peur, à moins
qu’elle ne consentit à entrer dans ses vues, ne pourrait-il
pas alors compter sur son obéissance ?
« C’est sûr, dit Fagin, presque à haute voix. Elle
n’oserait plus alors me refuser ; non, pour rien au
monde ; l’affaire est bonne, le moyen est tout trouvé et
sera mis en œuvre. Je te tiens, ma mignonne. »
Il jeta derrière lui un regard affreux, et fit un geste
menaçant dans la direction de l’endroit où il avait laissé
le brigand, puis continua son chemin, agitant ses mains
osseuses dans les poches de sa vieille redingote, où il
semblait à chaque mouvement de ses doigts crispés,
qu’il écrasait un ennemi détesté.
Chapitre XLV
Fagin confie à Noé Claypole une mission secrète.
Fagin se leva de bonne heure le lendemain matin, et
attendit avec impatience l’arrivée de son nouvel
associé. Celui-ci, après un délai que le juif trouva
interminable, se présenta enfin et attaqua le déjeuner
avec voracité.
« Bolter, dit le juif en avançant sa chaise et en
s’asseyant en face de Maurice Bolter.
– Eh bien ! me voici, répondit Noé ; qu’y a-t-il ? ne
me demandez pas de rien faire avant d’avoir fini de
manger, il n’y a pas moyen ; il paraît qu’ici on n’a pas
seulement le temps d’avaler.
– Vous pouvez causer tout en mangeant, n’est-ce
pas ? dit Fagin en maudissant du fond du cœur la
voracité de son jeune ami.
– Oh ! oui, je peux causer, je n’en fonctionnerai que
mieux, dit Noé en coupant un énorme morceau de pain.
Où est Charlotte ?
– Elle est sortie, dit Fagin ; je l’ai envoyée dehors ce
matin avec l’autre jeune fille, parce que je voulais être
seul avec vous.
– Eh bien ! dit Noé, vous auriez dû d’abord lui faire
faire des rôties. Continuez : cela ne me gène pas. »
Noé semblait, en effet, ne craindre aucune
interruption, et il s’était évidemment mis à table avec la
ferme résolution de ne pas perdre un coup de dent.
« Vous vous en êtes joliment tiré hier, mon cher, dit
le juif ; c’est superbe, six shillings dix pence pour le
premier jour ; vous ferez fortune dans le commerce.
– N’oubliez pas de compter les trois pots d’étain et
la boîte à lait, dit M. Bolter.
– Non, non, mon cher, répondit le juif, c’était un
trait de génie que de prendre les pots d’étain, mais c’est
un véritable coup de maître que d’avoir escamoté la
boîte à lait.
– Ce n’est pas mal, je pense, pour un commençant,
remarqua M. Bolter avec complaisance. J’ai pris les
pots à la devanture d’un sous-sol ; la boîte à lait pendait
à la porte d’un cabaret, j’ai pensé qu’elle pourrait se
rouiller à la pluie ou attraper un rhume, ha ! ha ! ha ! »
Le juif feignit de rire de tout son cœur, et M. Bolter,
après avoir bien ri de son côté, finit d’avaler
gloutonnement sa tartine de beurre, et se mit à en faire
une seconde.
« J’ai besoin de vous, Bolter, dit Fagin en
s’accoudant sur la table, j’ai besoin de vous pour une
besogne qui exige beaucoup de soin et de précaution.
– Ah çà ! répondit Bolter, n’allez pas me faire courir
des risques ni m’envoyer encore au bureau de police ;
ça ne me va pas, pas du tout ; je ne vous dis que ça.
– Il n’y a aucun danger à courir, dit le juif, pas
l’ombre d’un danger. Il s’agit seulement de guetter une
femme.
– Une vieille femme ? demanda M. Bolter.
– Une jeune femme, répondit Fagin.
– Je puis m’en acquitter fort bien, dit Bolter ; à
l’école j’étais un fameux rapporteur. Et pourquoi faut-il
la guetter ? Pas pour...
– Pour rien du tout, interrompit le juif ; seulement
pour me dire où elle va, qui elle voit, et autant que
possible ce qu’elle dit. Il faudra se souvenir de la rue, si
c’est une rue, ou de la maison, si c’est une maison, et
me procurer tous les renseignements possibles.
– Combien me donnerez-vous pour la peine ?
demanda Noé en posant son verre et en regardant le juif
dans le blanc des yeux.
– Si vous vous en acquittez bien, vous aurez une
livre sterling, mon cher, une grosse livre sterling, dit
Fagin qui voulait allécher Noé le plus possible. Et je
n’ai jamais donné autant pour n’importe quelle besogne
où il n’y avait pas gros à gagner.
– Quelle est cette femme ? demanda Noé.
– Une de nous.
– Oh ! oh ! dit Noé en se frottant le bout du nez,
vous vous défiez d’elle, à ce qu’il paraît ?
– Elle a fait quelques nouvelles connaissances, mon
cher, et il faut que je sois au courant, répondit le juif.
– Compris, dit Noé ; c’est tout bonnement pour
avoir le plaisir de faire aussi leur connaissance, si ce
sont des gens respectables, hein ? Ha ! ha ! ha ! Je suis
votre homme.
– J’en étais sûr, dit Fagin enhardi par le succès de sa
proposition.
– Sans doute, sans doute, reprit Noé. Où est-elle ?
où faut-il l’attendre ? quand faut-il me mettre en
campagne ?
– Quant à cela, mon cher, je vous tiendrai au
courant ; je vous la ferai voir quand il en sera temps, dit
Fagin. Tenez-vous prêt et laissez-moi faire. »
Ce soir-là et le lendemain et le surlendemain,
l’espion resta botté et accoutré de son costume de
charretier, prêt à sortir au premier mot de Fagin. Six
soirées se passèrent ainsi, six longues et mortelles
soirées, et chaque soir Fagin rentra avec un air
désappointé, et déclara sèchement que le moment
n’était pas venu. Le septième jour, il rentra plus tôt qu’à
l’ordinaire, et si content qu’il ne put dissimuler sa
satisfaction ; c’était le dimanche.
« Elle sort ce soir, dit Fagin, et pour l’affaire en
question j’en suis sûr, car elle est restée seule toute la
journée, et l’homme dont elle a peur ne rentrera guère
avant le jour. Venez avec moi ; vite. »
Noé fut debout en un clin d’œil sans dire un mot, car
l’activité du juif l’avait gagné. Ils sortirent sans bruit de
la maison, franchirent rapidement un dédale de rues et
arrivèrent enfin à la porte d’une taverne que Noé
reconnut pour être celle où il avait couché le soir de son
arrivée à Londres.
Il était onze heures passées et la porte était fermée ;
le juif siffla légèrement et elle roula doucement sur ses
gonds ; ils entrèrent sans bruit et la porte se referma
derrière eux.
Fagin et le jeune juif qui leur avait ouvert, osant à
peine murmurer une parole, montrèrent du doigt à Noé
une petite lucarne et lui firent signe de grimper jusque-
là et d’observer la personne qui se trouvait dans la pièce
voisine.
« Est-ce là la femme en question ? » demanda-t-il
d’une voix si basse qu’on pouvait à peine l’entendre.
Le juif fit signe que oui.
« Je ne vois pas bien sa figure, dit tout bas Noé ; elle
a les yeux fixés à terre et la chandelle est derrière elle.
– Ne bougez pas », murmura Fagin ; il fit un signe à
Barney qui disparut et se montra bientôt dans la pièce
voisine. Sous prétexte de moucher la chandelle, il la
posa devant la jeune fille à laquelle il adressa quelques
mots pour lui faire lever la tête.
« Je la vois maintenant, dit l’espion.
– La voyez-vous bien ? demanda le juif.
– Je la reconnaîtrais entre mille. »
Noé quitta la lucarne, la porte s’ouvrit et la jeune
fille sortit. Fagin fit retirer Noé derrière un vitrage garni
de rideaux, et ils retinrent leur respiration au moment
où Nancy passa à quelques pieds de leur cachette, et
sortit par la porte par laquelle ils étaient entrés.
« Psit ! fit Barney qui tenait la porte ; voici le
moment. »
Noé échangea un regard avec Fagin et s’élança
dehors.
« À gauche, lui dit tout bas Barney. Prenez le
trottoir de l’autre côté de la rue, et attention ! » Noé
obéit, et, à la lueur du gaz, il aperçut la jeune fille en
marche à quelque distance devant lui ; il n’avança
qu’autant qu’il jugea prudent de le faire, et se tint de
l’autre côté de la rue pour mieux observer les
mouvements de Nancy. À plusieurs reprises elle
regarda autour d’elle avec inquiétude ; une fois même
elle s’arrêta pour laisser passer deux hommes qui la
suivaient de près. À mesure qu’elle avançait, elle
semblait reprendre courage et marchait d’un pas plus
ferme et plus résolu. L’espion se tint toujours derrière
elle, à la même distance, et la suivit sans la quitter des
yeux.
Chapitre XLVI
Le rendez-vous.
Les horloges sonnaient onze heures trois quarts
quand deux personnes se montrèrent sur le pont de
Londres. L’une marchait d’un pas léger et rapide :
c’était une femme qui regardait autour d’elle d’un air
empressé, comme pour découvrir quelqu’un qu’elle
attendait ; l’autre était un homme qui se glissait dans
l’ombre, réglant son pas sur celui de la femme,
s’arrêtant quand elle s’arrêtait, et s’avançant rapidement
dès qu’elle reprenait sa marche, mais sans jamais la
gagner de vitesse dans l’ardeur de sa poursuite. Ils
traversèrent ainsi le pont de la rive de Middlesex à celle
de Surrey ; puis la femme revint sur ses pas d’un air
désappointé, comme si l’examen rapide qu’elle faisait
des passants eût été sans résultat : ce mouvement fut
brusque, mais ne trompa pas la vigilance de celui qui la
guettait. Il se posta dans un des petits réduits qui
surmontent les piles du pont, se pencha sur le parapet
pour mieux cacher son visage, et la laissa passer sur le
trottoir opposé ; quand il se trouva à la même distance
d’elle qu’auparavant, il reprit tranquillement son allure
de promeneur et se remit à la suivre. Arrivée au milieu
du pont, elle s’arrêta. L’homme s’arrêta aussi.
La nuit était très noire. La journée avait été
pluvieuse, et à cette heure, et dans ce lieu, il y avait peu
de passants : ceux qui regagnaient en hâte leur demeure,
traversaient vite sans faire attention à cette femme ni à
l’homme qui la suivait, et peut-être même sans les voir ;
il n’y avait rien là qui dût attirer l’attention des pauvres
gens de ce quartier de Londres, qui passaient le pont par
hasard pour aller chercher un gîte pour la nuit sous une
porte ou dans quelque masure abandonnée. Ils restaient
donc tous deux silencieux, sans échanger une parole
avec aucun passant.
La rivière était couverte d’un épais brouillard au
travers duquel on apercevait à peine la lueur rougeâtre
des feux allumés sur les bateaux amarrés sous le pont ;
il était difficile de distinguer dans l’obscurité les
bâtiments noircis qui bordaient la Tamise. De chaque
côté, de vieux magasins entamés s’élevaient d’une
masse confuse de toits et de pignons, et semblaient se
pencher sur l’eau trop sombre pour que leur forme
indécise pût s’y refléter. On apercevait dans l’ombre la
tour antique de l’église Saint-Sauveur et la flèche de
Saint-Magnus, ces séculaires gardiens du vieux pont ;
mais la forêt de mâts des navires arrêtés en aval et les
flèches des autres églises étaient presque entièrement
cachées à la vue.
La jeune fille, toujours surveillée par son espion
caché, avait arpenté le pont à plusieurs reprises quand la
grosse cloche de Saint-Paul annonça le décès d’un jour
de plus.
Minuit sonnait sur la populeuse cité, pour les palais
comme pour la mansarde, pour la prison, pour
l’hôpital ; pour tous enfin il était minuit, pour ceux qui
naissent et pour ceux qui meurent, pour le cadavre glacé
comme pour l’enfant tranquillement endormi dans son
berceau.
Au moment où l’heure finissait de sonner, une jeune
demoiselle et un vieux monsieur à cheveux gris
descendirent d’un fiacre, à peu de distance ; ils
renvoyèrent la voiture et vinrent droit au pont. À peine
avaient-ils mis le pied sur le trottoir que la jeune fille
tressaillit et se dirigea aussitôt vers eux.
Ils s’avançaient en regardant autour d’eux de l’air de
gens qui attendent quelque chose sans avoir grande
espérance de trouver ce qu’ils attendent, quand ils
furent tout à coup rejoints par la jeune fille ; ils
s’arrêtèrent en poussant un cri de surprise qu’ils
réprimèrent aussitôt, car, au même instant, un individu
en costume de paysan passa tout près d’eux et les frôla
même en passant.
« Pas ici, dit Nancy d’un air effaré ; j’ai peur de
vous parler ici ; venez là-bas, au pied de l’escalier. »
Comme elle disait ces mots et montrait du doigt la
direction qu’elle voulait prendre, le paysan tourna la
tête, leur demanda brusquement de quel droit ils
occupaient tout le trottoir, et continua son chemin.
L’escalier que désignait la jeune fille était celui qui,
du côté de la rive de Surrey et de l’église Saint-
Sauveur, descend du pont à la rivière. L’homme vêtu en
paysan se dirigea vers ce lieu sans être remarqué, et,
après avoir un instant examiné les alentours, se mit à
descendre les degrés.
Cet escalier est attenant au pont et se compose de
trois parties ; juste à l’endroit où finit la seconde, le mur
de gauche se termine par un pilastre faisant face à la
Tamise. En cet endroit les marches s’élargissent, de
sorte qu’une personne tournant l’angle du mur ne peut
être vue de celles qui se trouvent au-dessus, n’en fût-
elle séparée que par une seule marche. Arrivé en cet
endroit, le paysan jeta un regard rapide autour de lui, et,
voyant qu’il n’y avait pas de meilleure cachette et qu’il
y avait beaucoup de place, grâce à la marée basse, il se
blottit de côté, le dos appuyé contre le pilastre, et
attendit, presque certain que les trois interlocuteurs ne
descendraient pas plus bas, et que, s’il ne pouvait
entendre leur conversation, il serait toujours à même de
les suivre en toute sûreté.
Le temps lui parut si long dans cet endroit solitaire,
et il était si avide de connaître la cause d’une entrevue
si différente de ce qu’il attendait, que plus d’une fois il
fut sur le point d’abandonner la partie, et de croire que
les trois personnages s’étaient arrêtés beaucoup plus
haut, ou qu’ils s’étaient dirigés vers un endroit tout
différent, pour s’y livrer à leur mystérieux entretien. Il
allait sortir de sa cachette et remonter sur le pont, quand
il entendit un bruit de pas, et presque au même instant
la voix de personnes causant tout près de lui.
Il se colla contre le mur, et respirant à peine, il
écouta attentivement.
« C’est assez comme cela, dit une voix qui était
évidemment celle du monsieur, je ne souffrirai pas que
cette jeune demoiselle aille plus loin. Bien des gens
n’auraient pas eu assez de confiance en vous pour vous
suivre jusqu’ici ; mais vous voyez que je veux vous
faire plaisir.
– Me faire plaisir ! dit la jeune fille qui les
conduisait ; vous êtes bien obligeant, monsieur, en
vérité ! me faire plaisir ! Bah ! ne parlons pas de cela.
– Eh bien ! dit le monsieur d’un ton plus
bienveillant, dans quelle intention pouvez-vous nous
avoir amenés en un lieu si étrange ? Pourquoi ne pas
nous avoir laissés causer avec vous sur le pont, où il fait
clair, où il passe un peu de monde, au lieu de nous
amener dans cet affreux trou ?
– Je vous ai déjà dit, répondit Nancy, que j’avais
peur de vous parler là-haut. Je ne sais pas pourquoi,
ajouta-t-elle en frissonnant, mais je suis en proie ce soir
à une telle terreur, que je puis à peine me tenir debout.
– Et de quoi avez-vous peur ? demanda le monsieur,
qui semblait compatir à son état.
– Je ne saurais trop dire de quoi, répondit-elle ; je
voudrais le savoir. J’ai été toute la journée préoccupée
d’horribles pensées de mort et de linceuls sanglants ;
j’avais ouvert un livre ce soir pour passer le temps, et
j’avais toujours les mêmes objets devant les yeux.
– Effet de l’imagination, dit le monsieur en tâchant
de la calmer.
– Ce n’est pas de l’imagination, répondit la jeune
fille d’une voix sourde ; je jurerais que j’ai vu le mot
« cercueil » écrit à chaque page du livre, en gros
caractères noirs, et qu’on en portait un près de moi ce
soir dans la rue.
– Il n’y a rien d’étonnant à cela, dit le monsieur ;
j’en ai rencontré souvent.
– De vrais cercueils, répliqua-t-elle, mais pas
comme celui que j’ai vu. »
Il y avait quelque chose de si étrange dans le ton de
la jeune fille, que l’espion caché frissonna et sentit son
sang se glacer dans ses veines. Il se remit en entendant
la douce voix de la jeune demoiselle qui demandait à
Nancy de se calmer, et de ne pas se laisser aller à ces
affreuses pensées.
« Parlez-lui avec bonté, dit-elle au monsieur qui
l’accompagnait. La pauvre créature ! elle semble en
avoir besoin.
– Vos pasteurs orgueilleux m’auraient regardé avec
dédain dans l’état où je suis ce soir, et m’auraient
prêché flammes et vengeance, dit Nancy. Oh ! chère
demoiselle, pourquoi ceux qui s’arrogent le titre
d’hommes de Dieu, ne sont-ils pas, pour nous autres
malheureuses, aussi bons et aussi bienveillants que vous
l’êtes, vous qui ayant la beauté et tant de qualités qui
leur manquent, pourriez être un peu fière, au lieu de les
surpasser en humilité ?
– Ah ! oui, dit le monsieur ; le Turc, après avoir fait
ses ablutions, se tourne vers l’Orient pour dire ses
prières ; de même, ces bonnes gens, après avoir pris un
maintien de circonstance, lèvent les yeux au ciel pour
l’implorer : entre le Musulman et le Pharisien, mon
choix est fait. »
Ces paroles semblaient s’adresser à la jeune
demoiselle, et étaient peut-être destinées à laisser à
Nancy le temps de se remettre. Le vieux monsieur
s’adressa bientôt à cette dernière :
« Vous n’êtes pas venue ici dimanche dernier ? lui
dit-il.
– Je n’ai pas pu venir, répondit Nancy : on m’a
retenue de force.
– Qui donc ?
– Guillaume... celui dont j’ai déjà parlé à
mademoiselle.
– Vous n’avez pas été soupçonnée, j’espère, d’être
en communication avec qui que ce soit, à propos de
l’affaire qui nous amène ici ce soir ! demanda le
monsieur d’un air inquiet.
– Non, répondit la jeune fille en hochant la tête ; il
ne m’est pas très facile de sortir, à moins de dire où je
vais ; je n’aurais pu aller voir mademoiselle, si je
n’avais fait prendre à Guillaume une dose de laudanum
avant de sortir.
– S’est-il réveillé avant votre retour ? demanda le
monsieur.
– Non ; et ni lui, ni personne ne me soupçonne.
– Tant mieux, dit le monsieur. Maintenant, écoutez-
moi.
– Je suis prête, répondit Nancy.
– Cette jeune demoiselle, dit le monsieur, m’a
communiqué, ainsi qu’à quelques amis en qui on peut
avoir toute confiance, ce que vous lui avez dit, il y a
environ quinze jours. Je vous avoue que j’ai d’abord
hésité à croire que vous méritassiez confiance ; mais
maintenant je crois fermement que vous en êtes digne.
– Oui, dit vivement la jeune fille.
– J’en suis convaincu, je vous le répète. Pour vous
prouver que je suis disposé à me fier à vous, je vous
avouerai, sans détour, que nous nous proposons
d’arracher par la terreur, le secret, quel qu’il soit, de cet
individu qu’on appelle Monks ; mais, ajouta le
monsieur, si nous ne pouvons mettre la main sur lui, ou
si nous ne pouvons tirer de lui ce que nous voulons, il
faudra nous livrer le juif.
– Fagin ! dit la jeune fille, en reculant d’un pas.
– Il faudra nous livrer cet homme, répéta le
monsieur.
– Je ne ferai pas cela, jamais, répondit Nancy. C’est
un démon ! c’est pis qu’un démon ; mais je ne ferai pas
cela.
– Vous ne voulez pas ? dit le monsieur qui semblait
s’attendre à cette réponse.
– Jamais ! répartit Nancy.
– Pourquoi ?
– Pour une raison, répondit la jeune fille avec
fermeté, pour une raison que mademoiselle connaît et
qu’elle admettra, je le sais, car elle me l’a promis ; et
pour une autre raison encore, c’est que, s’il a mené une
vie criminelle, la mienne ne vaut pas mieux ; beaucoup
d’entre nous ont eu la même existence, et je ne me
tournerai pas contre ceux, qui auraient pu... quelques-
uns du moins... se tourner contre moi, et qui ne l’ont
pas fait, tout pervers qu’ils sont.
– Eh bien ! se hâta de dire le monsieur, comme si
c’était là où il voulait en venir ; livrez-moi Monks, et
laissez-moi en faire mon affaire.
– Et s’il vient à dénoncer les autres ?
– Je vous promets que dans ce cas, si l’on obtient de
lui la vérité, l’affaire en restera là. Il doit y avoir dans
l’histoire du petit Olivier des circonstances qu’il serait
pénible d’exposer aux yeux du public. Pourvu que nous
sachions la vérité, nous n’en demandons pas davantage,
et la liberté de personne ne sera menacée.
– Et s’il ne veut rien dire ? observa la jeune fille.
– Alors, continua le monsieur, ce juif ne sera pas
traîné en justice sans votre consentement. Mais, dans
une telle circonstance, je pourrai faire valoir à vos yeux
des raisons qui, je pense, vous décideront à le donner.
– Mademoiselle me donne-t-elle sa parole qu’il en
sera ainsi ? demanda vivement la jeune fille.
– Oui, répondit Rose ; j’en prends l’engagement
formel.
– Monks ne saura jamais comment vous avez appris
tout cela ? ajouta Nancy, après un court silence.
– Jamais, répondit le monsieur ; on s’y prendra de
manière qu’il ne puisse se douter de rien.
– J’ai souvent menti, et j’ai vécu depuis mon
enfance avec des menteurs, dit Nancy après un nouveau
silence ; mais je compte sur votre parole. »
Après avoir reçu encore une fois l’assurance qu’elle
pouvait y compter en toute sécurité, elle commença à
décrire en détail le cabaret d’où on l’avait suivie ce
soir-là même ; mais elle parlait si bas, qu’il était
souvent difficile à l’espion de saisir, même en gros, le
fil de son récit ; elle s’arrêtait de temps en temps,
comme si le monsieur prenait à la hâte quelques notes
sur les renseignements qu’elle lui fournissait. Après
qu’elle eut décrit minutieusement la localité, indiqué
l’endroit d’où l’on pouvait le mieux voir sans être vu, et
dit quel jour et à quelle heure Monks avait l’habitude de
s’y rendre, elle parut réfléchir quelques instants comme
pour mieux se rappeler les traits et l’extérieur de
l’homme dont elle donnait le signalement.
« Il est grand, dit-elle, assez fort, mais pas très gros ;
quand il marche, il a toujours l’air d’être aux aguets, et
il regarde sans cesse par-dessus son épaule, d’abord
d’un côté, puis de l’autre. N’oubliez pas cela, car
personne n’a les yeux aussi enfoncés que lui, et vous
pourriez presque le reconnaître à ce seul signe ; il a le
teint brun, les cheveux et les yeux noirs, mais, bien
qu’il n’ait pas plus de vingt-six ou vingt-huit ans, il a
l’air vieux et cassé : ses lèvres portent souvent
l’empreinte de ses dents, car il a des accès furieux, et il
lui arrive même de se mordre les mains jusqu’au sang...
– Pourquoi tressaillez-vous ? » dit la jeune fille, en
s’arrêtant tout court.
Le monsieur se hâta de répondre que c’était un
mouvement involontaire et la pria de continuer.
« Presque tous ces détails, dit la jeune fille, je les ai
appris au cabaret dont je vous ai parlé ; car je ne l’ai vu
que deux fois, et chaque fois il était enveloppé dans un
grand manteau. Voilà, je crois, tous les détails que je
puis vous donner pour vous aider à le reconnaître.
Attendez, ajouta-t-elle, sur le cou, et assez haut pour
qu’on puisse la voir sous sa cravate, quand il tourne la
tête, il a...
– Une large marque rouge, comme une brûlure,
s’écria le monsieur.
– Quoi ! dit Nancy, vous le connaissez ? »
La jeune demoiselle poussa un cri de surprise, et
pendant quelques instants ils gardèrent un tel silence
que l’espion pouvait les entendre respirer.
« Je crois que oui, dit le monsieur, d’après le
signalement que vous me donnez ; nous verrons... il y a
parfois de singulières ressemblances ; mais ce n’est
peut-être pas lui. »
Il dit ces mots d’un air d’indifférence, fit un pas du
côté de l’espion caché, et celui-ci put l’entendre
distinctement murmurer ces mots : « Ce doit être lui. »
« Maintenant, jeune fille, dit-il en se rapprochant de
Nancy, vous nous avez rendu un service signalé, et je
voudrais qu’il en résultât quelque bien pour vous. En
quoi puis-je vous être utile ?
– En rien, répondit Nancy.
– Ne parlez pas ainsi, dit le monsieur d’un ton de
bonté qui aurait touché un cœur plus endurci.
Réfléchissez ; dites-moi ce que je puis faire pour vous ?
– Rien, monsieur, répéta la jeune fille en pleurant ;
vous ne pouvez rien pour moi ; il n’y a plus pour moi
d’espérance.
– Vous allez trop loin, dit le monsieur ; votre passé a
été coupable ; vous avez mal employé cette énergie de
la jeunesse, ces trésors inestimables que le Créateur ne
nous prodigue qu’une fois ; mais vous pouvez espérer
dans l’avenir. Je ne veux pas dire qu’il soit en notre
pouvoir de vous donner la paix du cœur et de l’âme :
vous ne l’aurez que par vos propres efforts ; mais nous
pouvons vous offrir un asile paisible en Angleterre, ou,
si vous craignez d’y rester, dans quelque pays étranger ;
cela, nous pouvons le faire, et nous avons le plus vif
désir de vous mettre à l’abri de tout danger. Avant la fin
de la nuit, avant que cette rivière s’éclaire des premières
lueurs du jour, vous pouvez vous trouver bien loin de
vos anciens compagnons, sans qu’il reste de vous plus
de traces que si vous n’étiez plus au monde. Voyons,
n’échangez plus un mot avec aucun de vos anciens
associés, ne rentrez pas dans votre taudis, ne respirez
plus cet air qui vous corrompt et qui vous tue, quittez-
les tous quand il en est temps encore et que l’occasion
vous est favorable.
– Elle se laissera convaincre, dit la jeune
demoiselle ; elle hésite, j’en suis sûre.
– Je crains que non, ma chère, dit le monsieur.
– Non, monsieur, je n’hésite pas, répondit Nancy
après un instant de lutte intérieure ; je suis enchaînée à
mon ancienne vie ; je la maudis, je la hais maintenant,
mais je ne puis la quitter. J’ai été trop loin pour revenir
en arrière ; et pourtant je n’en sais rien, car si vous
m’aviez tenu ce langage il n’y a pas longtemps, je vous
aurais ri au nez. Mais, ajouta-t-elle en regardant avec
inquiétude autour d’elle, voici mes terreurs qui me
reprennent, il faut que je retourne chez moi.
– Chez vous ! s’écria la jeune demoiselle avec
tristesse.
– Chez moi, mademoiselle, répéta Nancy, il faut que
je continue à mener l’existence que je me suis faite.
Quittons-nous. Peut-être ai-je été espionnée et vue.
Laissez-moi : partez. Si je vous ai rendu service, tout ce
que je vous demande, c’est de me quitter et de me
laisser m’en aller seule.
– Je vois bien que tout est inutile, dit le monsieur
avec un soupir. Peut-être compromettons-nous sa sûreté
en restant ici ; nous l’avons retenue plus longtemps
qu’elle ne s’y attendait.
– Oui, oui, dit vivement Nancy, je devrais être bien
loin.
– Comment cette pauvre fille finira-t-elle ? s’écria
Rose.
– Comment ? répéta Nancy ; regardez devant vous,
mademoiselle ; regardez ces flots sombres : n’avez-
vous pas souvent entendu dire que des malheureuses
comme nous se jettent à l’eau sans que âme qui vive
s’en inquiète ou les regrette ? Ce sera peut-être dans des
années, peut-être dans quelques mois, mais c’est
comme cela que je finirai.
– Ne parlez pas ainsi, je vous en prie, dit la jeune
demoiselle en sanglotant.
– Vous n’en saurez rien, chère demoiselle, répondit
Nancy, et Dieu veuille que de telles horreurs n’arrivent
jamais à vos oreilles ! Adieu ! adieu !... »
Le monsieur fit un pas pour s’éloigner.
« Prenez cette bourse, dit Rose ; prenez-la pour
l’amour de moi, afin d’avoir quelques ressources dans
un moment de besoin ou d’inquiétude ?
– Non, non, répondit Nancy ; je n’ai pas fait cela
pour de l’argent ; laissez-moi la satisfaction de penser
que je n’ai pas agi par intérêt, et pourtant donnez-moi
quelque objet que vous ayez porté : je voudrais avoir
quelque chose... Non, non, pas une bague... Vos gants
ou votre mouchoir, quelque chose que je puisse garder
comme vous ayant appartenu, ma bonne demoiselle...
C’est cela ; merci ! Que Dieu vous bénisse ! Bonsoir ! »
Nancy était en proie à une si violente agitation et
semblait tellement craindre d’être découverte que le
monsieur se décida à la quitter comme elle le
demandait ; on entendit le bruit des pas qui
s’éloignaient, et tout redevint silencieux.
La jeune demoiselle et son compagnon arrivèrent
bientôt sur le pont ; ils s’arrêtèrent au haut de l’escalier.
« Écoutez, dit Rose en prêtant l’oreille, n’a-t-elle
pas appelé ? J’ai cru entendre sa voix.
– Non, ma chère, répondit M. Brownlow en
regardant tristement en arrière ; elle n’a pas bougé ; elle
attend que nous soyons éloignés. »
Rose Maylie était navrée ; mais le vieux monsieur
lui prit le bras, le mit sous le sien et l’entraîna
doucement.
Dès qu’ils eurent disparu, Nancy se laissa tomber
tout de son long sur l’une des marches de pierre, et dans
son angoisse versa des larmes amères.
Bientôt elle se releva, et d’un pas faible et
chancelant gravit les degrés pour regagner la rue.
L’espion étonné resta immobile à son poste pendant
quelques minutes, et, quand il eut acquis la certitude
qu’il était tout à fait seul, il sortit de sa cachette et
remonta sur le pont en rasant la muraille comme il
l’avait fait en descendant.
Arrivé auprès de l’escalier, Noé Claypole regarda
autour de lui à plusieurs reprises pour être bien sûr qu’il
n’était pas observé, puis il partit à toutes jambes pour
regagner la maison du juif.
Chapitre XLVII
Conséquences fatales.
C’était environ deux heures avant l’aube du jour, à
cette heure qu’en automne on peut bien appeler le fort
de la nuit, quand les rues sont désertes et silencieuses,
que le bruit même paraît sommeiller et que l’ivrogne et
le débauché ont regagné leur maison d’un pas
chancelant. À cette heure de calme et de silence, le juif
veillait dans son repaire, le visage si pâle et si contracté,
les yeux si rouges et si injectés de sang qu’il
ressemblait moins à un homme qu’à un hideux fantôme
échappé du tombeau et poursuivi par un esprit
malfaisant.
Il était accroupi devant son feu éteint, enveloppé
dans une vieille couverture déchirée et le visage tourné
vers la chandelle qui était posée sur la table, à côté de
lui. Il portait sa main droite à ses lèvres et, absorbé dans
ses réflexions, il se mordait les ongles et laissait voir
ses gencives dégarnies de dents et armées seulement de
quelques crocs comme en aurait un chien ou un rat.
Noé Claypole dormait profondément sur un matelas
étendu sur le plancher. Parfois le vieillard tournait un
instant ses regards vers lui, puis les ramenait vers la
chandelle dont la longue mèche brûlée attestait, ainsi
que les gouttes de suif qui tombaient sur la table, que
les pensées du juif étaient occupées ailleurs.
Elles l’étaient en effet.
Mortification de voir ses plans renversés, haine
contre la jeune fille qui avait osé entrer en relation avec
des étrangers, défiance profonde de sa sincérité quand
elle avait refusé de le trahir, amer désappointement de
perdre l’occasion de se venger de Sikes, crainte d’être
découvert, ruiné, peut-être pendu ; tout cela lui donnait
un accès terrible de rage furieuse ; toutes ces réflexions
se croisaient rapidement et se heurtaient dans l’esprit de
Fagin, et mille projets criminels plus noirs les uns que
les autres s’agitaient dans son cœur.
Il resta ainsi complètement immobile et sans avoir
l’air de faire la moindre attention au temps qui
s’écoulait, jusqu’à ce qu’un bruit de pas dans la rue vint
frapper son oreille exercée et attirer son attention.
« Enfin ! murmura-t-il en essuyant ses lèvres sèches
et agitées par la fièvre ; enfin ! »
Au même instant un léger coup de sonnette se fit
entendre. Il grimpa l’escalier pour aller ouvrir et revint
presque aussitôt accompagné d’un individu enveloppé
jusqu’au menton et qui portait un papier sous le bras.
Celui-ci s’assit, se dépouilla de son manteau et laissa
voir les formes athlétiques du brigand Sikes.
« Tenez, dit-il en posant le paquet sur la table ;
serrez cela et tâchez d’en tirer le meilleur parti possible.
J’ai eu assez de mal à me le procurer. Il y a trois heures
que je devrais être ici. »
Fagin mit la main sur le paquet, l’enferma dans
l’armoire et se rassit sans dire un mot. Mais il ne perdit
pas de vue le brigand un seul instant, et, quand ils
furent assis de nouveau face à face et tout près l’un de
l’autre, il le regarda fixement. Ses lèvres tremblaient si
fort et ses traits étaient si altérés par l’émotion à
laquelle il était en proie, que le brigand recula
involontairement sa chaise et examina Fagin d’un air
effrayé.
« Eh bien ! quoi ? dit Sikes ; qu’avez-vous à me
regarder ainsi ? Allons, parlez ! »
Le juif leva la main droite et agita un doigt
tremblant, puis sa fureur était telle qu’il fut hors d’état
d’articuler un seul mot.
« Morbleu ! dit Sikes qui n’avait pas l’air trop
rassuré, il est devenu fou ; il faut que je prenne garde à
moi.
– Non, non, dit Fagin en retrouvant la voix, ce n’est
pas... ce n’est pas vous, Guillaume ; je n’ai rien... rien
du tout à vous reprocher.
– Oh ! vraiment ! dit Sikes en le regardant d’un air
sombre et en mettant ostensiblement un pistolet dans
une poche plus à sa portée. C’est heureux, pour l’un de
nous du moins. Lequel est-ce, peu importe.
– Ce que j’ai à vous dire, Guillaume, dit le juif en
rapprochant sa chaise de celle du brigand, vous rendra
encore plus furieux que moi.
– En vérité ? répondit Sikes d’un air d’incrédulité ;
parlez et dépêchez-vous, ou Nancy me croira perdu.
– Perdu ! dit Fagin, elle s’est arrangée pour ça,
n’ayez pas peur. »
Sikes regarda le juif d’un air très inquiet, et ne lisant
sur ses traits aucune explication satisfaisante, il lui mit
sa grosse main sur le collet et le secoua rudement.
« Voulez-vous parler, dit-il, ou je vous étrangle.
Desserrez les dents et dites clairement ce que vous avez
à dire. Assez de grimaces, vieux mâtin que vous êtes,
finissons-en.
– Supposons, commença Fagin, que ce garçon qui
est là couché... »
Sikes se tourna vers l’endroit où Noé était endormi,
comme s’il ne l’avait pas remarqué tout à l’heure.
« Après ? dit-il en reprenant sa première position.
– Supposons, continua Fagin, que ce garçon ait jasé
pour nous perdre tous ; qu’il ait cherché d’abord les
gens propres à réaliser ses vues, et qu’il ait eu avec eux
un rendez-vous dans la rue pour donner notre
signalement, pour indiquer tous les signes auxquels on
pourrait nous reconnaître et les souricières où l’on
pourrait le mieux nous prendre. Supposons qu’il ait
voulu faire tout cela de son plein gré sans être arrêté,
interrogé, espionné ou mis au pain et à l’eau pour faire
des aveux : mais, de son plein gré ! pour sa propre
satisfaction ! allant rôder la nuit pour rencontrer nos
ennemis déclarés et jasant avec eux ! m’entendez-vous,
s’écria le juif, dont les yeux lançaient des flammes.
Supposons qu’il ait fait tout cela, qu’arriverait-il ?
– Ce qui arriverait ! répondit Sikes avec un affreux
jurement. S’il avait vécu jusqu’à mon arrivée, je lui
broierais le crâne sous les talons ferrés de mes bottes en
autant de morceaux qu’il a de cheveux sur la tête.
– Et si moi j’avais fait cela, hurla le juif, moi qui en
sais si long et qui pourrais faire pendre tant de gens,
sans me compter ?
– Je ne sais, dit Sikes en grinçant des dents et en
pâlissant rien qu’à l’idée d’une telle trahison : je ferais
dans la prison quelque chose qui me ferait mettre aux
fers ; et si on me mettait en jugement en même temps
que vous, je tomberais sur vous en plein tribunal et je
vous briserais le crâne devant tout le monde. J’aurais
assez de force, murmura le brigand en brandissant son
bras nerveux, j’aurais assez de force pour vous écraser
la tête comme si une lourde charrette eût passé dessus.
– Vous !
– Moi ! dit le brigand. Essayez. Et si c’était Charlot,
ou le Matois, ou Betsy, ou...
– Peu importe qui, interrompit Sikes avec colère.
Celui-là, quel qu’il soit, peut être sûr de son affaire. »
Fagin se remit à considérer fixement le brigand ;
puis, lui faisant signe de garder le silence, il se pencha
vers le matelas où dormait Noé et secoua le dormeur
pour l’éveiller : Sikes, penché aussi sur sa chaise et les
mains appuyées sur les genoux, regardait de tous ses
yeux, comme s’il se demandait avec surprise à quoi
allaient aboutir ce manège et toutes ces questions.
« Bolter ! Bolter ! dit Fagin en levant la tête avec
une expression diabolique et en appuyant sur chaque
parole. Le pauvre garçon ! il est fatigué... fatigué
d’avoir épié si longtemps les démarches de cette fille...
les démarches de cette fille, entendez-vous,
Guillaume ?
– Que voulez-vous dire ? » demanda Sikes en se
redressant de toute sa hauteur.
Le juif ne répondit rien, mais se pencha de nouveau
vers le dormeur et le fit asseoir sur le matelas. Après
s’être fait répéter plusieurs fois son nom d’emprunt,
Noé se frotta les yeux et regarda autour de lui en
bâillant.
« Redites-moi encore tout cela, encore une fois,
pour qu’il l’entende, dit le juif en montrant du doigt le
brigand.
– Redire quoi ? demanda Noé à demi endormi.
– Ce qui concerne... Nancy, dit le juif en saisissant
le poignet de Sikes, comme pour l’empêcher de s’en
aller avant d’avoir tout entendu. Vous l’avez suivie ?
– Oui.
– Jusqu’au pont de Londres ?
– Oui.
– Où elle a rencontré deux personnes ?
– En effet.
– Un monsieur et une demoiselle qu’elle avait été
trouver précédemment, de son propre mouvement : ils
lui ont demandé de livrer tous ses complices, à
commencer par Monks... ce qu’elle a fait... de donner
leur signalement... elle l’a donné... de dire où nous nous
réunissions... elle l’a dit... et d’où l’on pouvait le mieux
nous guetter... elle l’a dit encore... et à quel moment
nous avions l’habitude de nous y rendre... elle l’a
indiqué. Voilà ce qu’elle a fait ; elle a conté tout cela
d’un bout à l’autre, sans qu’on lui fît une menace, sans
la moindre hésitation. Est-ce vrai ? s’écria le juif
presque fou de colère.
– Parfaitement vrai, répondit Noé en se grattant la
tête ; c’est exactement comme cela que tout s’est passé.
– Et qu’ont-ils dit relativement à dimanche dernier ?
demanda le juif.
– Relativement à dimanche dernier ! répondit Noé
en réfléchissant ; je vous l’ai déjà dit.
– Redites-le ! redites-le ! s’écria Fagin écumant de
rage en étreignant d’une main le bras de Sikes, et en
brandissant l’autre en l’air comme un furieux.
– Ils lui ont demandé, dit Noé qui, mieux éveillé,
semblait commencer à comprendre qui était Sikes, ils
lui ont demandé pourquoi elle n’était pas venue le
dimanche précédent comme elle l’avait promis ; elle a
répondu qu’elle n’avait pas pu...
– Et la cause, la cause ? interrompit le juif d’un air
triomphant ; contez-lui cela !
– Parce qu’elle avait été retenue de force chez elle
par Guillaume, cet homme dont elle leur avait déjà
parlé précédemment, répondit Noé.
– Et puis encore ? s’écria le juif ; qu’a-t-elle dit
encore de cet homme dont elle leur avait déjà parlé
précédemment ? Contez-lui cela ! contez-lui cela !
– Eh bien, reprit Noé, elle a dit qu’il ne lui était pas
facile de sortir à moins que cet homme ne sût où elle
allait ; et que la première fois qu’elle était sortie pour
aller trouver la demoiselle, elle... ha ! ha ! ha ! j’ai bien
ri en entendant cela... elle avait donné à cet homme une
dose de laudanum.
– Mort et damnation ! s’écria Sikes en se dégageant
brusquement de l’étreinte du juif. Laissez-moi m’en
aller ! »
Il repoussa loin de lui le vieillard, s’élança hors de la
chambre et escalada les degrés comme un furieux.
« Guillaume ! Guillaume ! cria le juif en courant
après lui. Un mot, un mot seulement ! »
Il n’aurait pas eu le temps d’échanger un seul mot
avec le brigand, si celui-ci ne s’était trouvé dans
l’impossibilité d’ouvrir la porte ; il était là, jurant et
blasphémant quand le juif le rejoignit tout essoufflé.
« Laissez-moi sortir, dit Sikes. Ne me parlez pas, si
vous tenez à la vie. Laissez-moi sortir, vous dis-je.
– Un mot seulement, reprit Fagin en posant sa main
sur la serrure... Ne soyez pas...
– Quoi ? dit l’autre.
– Ne soyez pas... trop violent, Guillaume », dit le
juif avec des larmes dans la voix.
Le jour commençait à poindre, et il faisait assez
clair pour que les deux hommes pussent se voir ; ils
échangèrent un rapide coup d’œil ; leurs yeux brillaient
d’un éclat sinistre ; il n’y avait pas à se méprendre sur
leur pensée.
« J’entends par là, dit Fagin, jugeant inutile de
déguiser plus longtemps sa pensée, que vous ne devez
pas être trop violent... par prudence : de la ruse,
Guillaume, et pas d’esclandre. »
Sikes ne répondit rien, mais poussant vivement la
porte dès que le juif eut tourné la clef dans la serrure, il
s’élança dans la rue déserte.
Sans s’arrêter, sans réfléchir un instant, sans tourner
une seule fois la tête à droite ou à gauche, sans lever les
yeux vers le ciel ni les baisser vers la terre, le brigand
prit sa course, l’œil hagard et les dents si serrées qu’il
en avait la mâchoire saillante ; il ne murmura pas une
parole, pas un de ses muscles ne se détendit, jusqu’à ce
qu’il eut gagné la porte de sa demeure. Il fit tourner
doucement la clef dans la serrure, monta rapidement
l’escalier, entra dans sa chambre, ferma la porte à
double tour, appuya une lourde table contre la porte et
tira le rideau du lit.
La jeune fille était couchée, à demi vêtue. L’entrée
de Sikes l’avait réveillée en sursaut.
« Debout, dit l’homme.
– Est-ce toi, Guillaume ? dit-elle avec une
expression de plaisir en le voyant de retour.
– Oui, répondit-il. Debout. »
Une chandelle brûlait près du lit ; l’homme l’ôta
vivement du chandelier et la jeta dans la cheminée ; la
jeune fille voyant que le jour commençait à poindre, se
leva pour tirer le rideau de la fenêtre.
« Laisse-le, dit Sikes, en lui barrant le passage. Il
fait assez clair pour ce que j’ai à faire.
– Guillaume, dit Nancy d’une voix étouffée par la
terreur, pourquoi me regardes-tu ainsi ? »
Les narines gonflées, la poitrine haletante, le
brigand la considéra quelques instants ; puis, la
saisissant par la tête et par le cou, il la traîna jusqu’au
milieu de la chambre, et, jetant un coup d’œil vers la
porte, il lui mit sa grosse main sur la bouche.
« Guillaume, Guillaume !... dit la jeune fille d’une
voix étouffée, en se débattant avec l’énergie que donne
la crainte de la mort, je ne crierai pas... écoute-moi...
parle-moi... dis-moi ce que j’ai fait ?
– Tu le sais bien misérable ! répliqua le brigand. Tu
as été guettée cette nuit... Tout ce que tu as dit a été
entendu.
– Alors épargne ma vie comme j’ai épargné la
tienne, dit Nancy en se cramponnant après lui.
Guillaume, cher Guillaume, tu n’auras pas le cœur de
me tuer. Oh ! songe à tout ce que j’ai refusé cette nuit à
cause de toi ! Épargne-toi ce crime ; je ne te lâcherai
pas ; tu ne pourras pas me faire lâcher prise. Guillaume,
pour l’amour de Dieu, pour toi, pour moi, arrête, avant
de verser mon sang. Sur mon âme, je ne t’ai pas trahi. »
L’homme fit un violent effort pour dégager son
bras ; mais la jeune fille l’étreignait convulsivement, et
il eut beau faire, il ne put lui faire lâcher prise.
« Guillaume, criait-elle en s’efforçant d’appuyer sa
tête sur la poitrine du brigand, ce monsieur et cette
bonne demoiselle m’ont proposé cette nuit d’aller vivre
à l’étranger et d’y finir mes jours dans la solitude et la
tranquillité. Laisse-moi les revoir et les supplier à
genoux d’avoir pour toi la même bonté ; nous
quitterons cet affreux séjour ; nous irons bien loin,
chacun de notre côté, mener une vie meilleure, et
oublier, sauf dans nos prières, la vie que nous avons
menée jusqu’ici : après cela, nous ne nous reverrons
jamais. Il n’est jamais trop tard pour se repentir ; ils me
l’ont dit... Je sais bien maintenant qu’ils disaient vrai ;
mais il nous faut du temps, un peu de temps ! »
Le brigand dégagea un de ses bras et saisit son
pistolet. La pensée qu’il serait immédiatement
découvert s’il faisait feu, lui traversa l’esprit malgré
l’accès de rage auquel il était en proie. Il frappa deux
fois de toute sa force, avec la crosse du pistolet, la tête
de la jeune fille qui touchait presque la sienne.
Elle chancela et tomba, aveuglée par les flots de
sang qui jaillissaient de son front ; puis, parvenant avec
peine à se soulever sur les genoux, elle tira de son sein
un mouchoir blanc, – celui que lui avait donné Rose
Maylie, – et l’élevant à mains jointes vers le ciel, aussi
haut que ses forces défaillantes le lui permettaient, elle
murmura une prière pour implorer la pitié du Créateur.
C’était un affreux spectacle. L’assassin gagna la
muraille d’un pas chancelant ; puis, mettant sa main sur
ses yeux, il se saisit d’un lourd gourdin et acheva sa
victime.
Chapitre XLVIII
Fuite de Sikes.
De toutes les actions coupables qui, à la faveur des
ténèbres, avaient été commises dans la vaste enceinte
de Londres, depuis que la nuit l’avait jamais
enveloppée, celle-ci était la plus criminelle. De toutes
les horreurs qui allaient empester de leur odeur infecte
l’air pur du matin, celle-ci était la plus lâche et la plus
odieuse.
Le soleil brillant qui ne ramène pas seulement avec
lui la lumière, mais qui rend l’homme à la vie et à
l’espérance, le soleil se levait radieux sur la populeuse
cité ; ses rayons tombaient également sur les vitraux
richement colorés et sur les misérables vitres de la
mansarde, sur le dôme des cathédrales et sur les
masures en ruines. Il éclairait la chambre où gisait la
femme assassinée ; il l’éclairait en dépit des efforts du
brigand pour empêcher ses rayons d’y pénétrer : ils y
pénétraient à torrent. Si ce spectacle était affreux dans
le crépuscule du matin, qu’était-ce maintenant au milieu
de cette éclatante lumière !
Sikes n’avait pas changé de place : il avait eu peur
de se sauver ; sa victime avait poussé un gémissement
plaintif et remué la main. Alors, avec une rage que la
terreur augmentait encore, il avait frappé à coups
redoublés. Un instant il avait jeté une couverture sur le
cadavre ; mais se représenter les yeux de la victime,
s’imaginer qu’ils se tournaient vers lui, était encore plus
insupportable que de les voir fixés, immobiles, pour
regarder la mare de sang qui tremblait et dansait au
soleil, sur le plancher, et il avait retiré la couverture. Le
corps était là gisant ; un corps, rien de plus, de la chair
et du sang : mais quelle chair et que de sang !
Il battit le briquet, alluma du feu et y jeta le gourdin.
Des cheveux de femme étaient restés collés à
l’extrémité ; ils s’enflammèrent en pétillant et
produisirent quelques légères étincelles que le courant
d’air entraîna rapidement dans la cheminée. Cela seul le
remplit d’effroi, tout barbare qu’il était. Il continua
pourtant à tenir le gourdin, jusqu’à ce que le feu l’eût
réduit en plusieurs morceaux ; il les réunit sur les
charbons pour les consumer entièrement et les réduire
en cendres. Il se lava les mains et frotta ses vêtements ;
il y avait des taches qu’il ne put faire disparaître ; il
coupa les endroits tachés et les jeta au feu. Toute la
chambre était teinte de sang : les pattes même du chien
en étaient pleines.
Pendant tout ce temps, il n’avait pas un instant
tourné le dos au cadavre. Après avoir terminé ses
préparatifs, il gagna la porte à reculons, tirant le chien
après lui. Il la ferma doucement, tourna deux fois la clef
dans la serrure, la retira et sortit de la maison.
Il traversa la rue et jeta un regard vers la fenêtre,
pour s’assurer qu’on ne pouvait rien voir du dehors. Le
rideau était toujours baissé, le rideau que Nancy avait
voulu tirer pour laisser pénétrer ce jour qu’elle ne
devait plus revoir. Elle était gisante tout près de la
fenêtre : l’assassin le savait. Dieu ! comme le soleil
dardait ses rayons dans cet endroit !
Sikes ne jeta sur la fenêtre qu’un coup d’œil rapide ;
il se sentit soulagé en pensant qu’il avait pu sortir sans
être vu. Il siffla son chien et s’éloigna rapidement.
Il traversa Islington et gravit la colline de Highgate,
où se trouve le monument en l’honneur de
Whittington ; mais il marchait à l’aventure et sans
savoir où il irait. Il prit à droite, suivit un sentier à
travers champs, longea Caen-Wood, arriva à la bruyère
de Hampstead, franchit la vallée au Val-de-Santé, puis
gravit la pente opposée, et, traversant la route qui unit
les villages de Hampstead et de Highgate, il gagna les
champs de North-End, et se coucha le long d’une haie.
Il s’endormit ; mais bientôt il fut debout de nouveau
et se remit à marcher, non plus du côté de la campagne,
mais dans la direction de Londres, en suivant la grande
route ; puis il revint encore sur ses pas, refit le même
trajet qu’il venait de faire, et arpenta les champs en tout
sens, tantôt se couchant au bord des fossés pour se
reposer, tantôt se remettant à errer à l’aventure.
Où trouver un endroit assez rapproché et pas trop
fréquenté pour s’y procurer quelque nourriture ? S’il
allait à Hendon ? L’endroit semblait propice, étant à
peu de distance et assez à l’écart. Il se dirigea de ce
côté, tantôt courant, tantôt, par une étrange
contradiction, marchant comme une tortue, où s’arrêtant
tout à fait, et battant négligemment les buissons avec sa
canne. Mais à Hendon, il lui sembla que tous les gens
qu’il rencontrait, et jusqu’aux enfants qui se tenaient
sur les portes, le regardaient d’un air de soupçon ; il
revint sur ses pas, sans avoir le courage de demander
une goutte d’eau ou un morceau de pain, quoiqu’il fût à
jeun depuis la veille ; il reprit la route de Hampstead
sans savoir où se diriger.
Il erra ainsi sans s’arrêter, et revint à son point de
départ. La matinée, l’après-midi, s’étaient écoulées ; le
jour allait décliner et il était toujours là, allant à droite,
à gauche, en avant, en arrière, et revenant toujours au
même endroit. Enfin il s’éloigna et se dirigea vers
Hatfield.
À neuf heures du soir, il était à bout de forces, et son
chien, harassé d’une course si extraordinaire, cheminait
derrière lui en boitant. Sikes descendit la colline, près
de l’église du village silencieux, et, se traînant le long
d’une rue étroite, se glissa dans un petit cabaret où il
apercevait un peu de lumière. Quelques paysans en
train de boire étaient assis autour du foyer ; ils firent
place au nouveau venu : mais il alla s’asseoir au fond
de la salle pour y boire et manger seul, ou plutôt avec
son chien, auquel il jetait de temps à autre quelques
bouchées de pain.
Les paysans réunis en ce lieu s’entretenaient des
terres et des fermiers des environs. Quand ce sujet fut
épuisé, ils se mirent à parler de l’âge auquel était
parvenu un vieillard qu’on avait enterré le dimanche
précédent. Les jeunes gens trouvaient qu’il était mort
très vieux, tandis que les vieillards présents soutenaient
qu’il était encore bien jeune. « Il n’était pas plus âgé
que moi, dit un vieux grand-père à la tête blanchie, et il
avait encore dix ou quinze ans au moins à vivre... s’il
avait pris des précautions... »
Il n’y avait rien dans tout cela qui pût attirer
l’attention ou éveiller les craintes de Sikes. Il paya son
écot et resta silencieux et inaperçu dans son coin ; il
allait s’endormir profondément, quand il fut tiré de son
demi-sommeil par l’arrivée d’un nouveau venu.
C’était un vieux routier, à la fois colporteur et
charlatan, qui parcourait à pied les campagnes pour
vendre des pierres à repasser, des cuirs à rasoir, des
rasoirs, des savonnettes, du cirage pour les harnais, des
drogues pour les chiens et les chevaux, de la parfumerie
commune, du cosmétique et autres articles semblables,
contenus dans une balle qu’il portait sur son dos. Son
entrée fut saluée par les paysans de mille plaisanteries
qui ne tarirent pas jusqu’à ce qu’il eût fini de souper.
Alors il eut l’idée ingénieuse d’unir l’utile à l’agréable,
et déballa sa pacotille pour tenter les chalands.
« Qu’est-ce que c’est que ça, Henry ? est-ce bon à
manger ? demanda un plaisant de village en montrant
du doigt des tablettes de savon posées dans un coin.
– Ça ? dit le colporteur, en en prenant une qu’il
montra à toute l’assistance, c’est une composition
infaillible et inappréciable pour enlever toutes les
taches ; taches de rouille, taches de boue, taches
d’humidité, taches de toute sorte, petites ou grandes, sur
la soie, le satin, la batiste, la toile, le drap, le crêpe, les
tapis, le mérinos, la mousseline, et tous les tissus
possibles ; taches de vin, taches de fruits, taches de
bière, taches d’eau, taches de peinture, taches de poix,
taches quelconques, disparaissent à l’instant à l’aide de
cette infaillible et inappréciable composition. Une dame
a-t-elle une tache à son honneur ? elle n’a qu’à avaler
une de ces tablettes, et elle est guérie pour toujours...
car c’est du poison. Un monsieur, a-t-il besoin de
fournir une preuve du sien, il n’a qu’à en prendre une
tablette, et son honneur est pour toujours hors de
question... Le résultat est tout aussi satisfaisant qu’avec
une balle de pistolet, et, comme la saveur en est bien
plus désagréable, il y a d’autant plus d’honneur à s’en
servir... Un penny la tablette !... Tout ça pour la
bagatelle d’un penny ! »
Deux acheteurs se présentèrent aussitôt ; le reste de
l’auditoire hésitait ; ce que voyant, le vendeur redoubla
de loquacité.
« On ne peut suffire à en fabriquer assez, dit-il ;
c’est enlevé à l’instant. Quatorze moulins, six machines
à vapeur et une pile électrique, marchent sans s’arrêter,
et ça ne suffit pas. Les ouvriers travaillent si fort qu’ils
en crèvent, et leurs veuves reçoivent une pension
annuelle de vingt livres sterling par enfant, avec une
prime de cinquante livres pour deux jumeaux. Un
penny la tablette !... ou un penny, si vous voulez... c’est
tout comme ; ou quatre pièces de deux liards, ça m’est
égal. Un penny la tablette ! Taches de vin, taches de
fruits, taches de bière, taches d’eau, taches de peinture,
taches de poix, taches de boue, taches de sang... Voici
une tache au chapeau de quelqu’un de la société ; je
vais la faire disparaître avant qu’il ait eu le temps de me
faire servir une pinte de bière.
– Holà ! s’écria Sikes en tressaillant. Rendez-moi
mon chapeau...
– Je vais vous le nettoyer, monsieur, répondit le
colporteur en faisant signe de l’œil à la société, avant
que vous ayez le temps de traverser la salle pour le
reprendre. Observez bien, messieurs, cette tache noire
sur le chapeau de monsieur : que ce soit une tache de
vin, une tache de fruit, une tache de bière, une tache
d’eau, une tache de peinture, une tache de poix, une
tache de boue, ou une tache de sang... »
Il ne put continuer : car Sikes, en proférant
d’affreuses imprécations, renversa la table, lui arracha
le chapeau des mains, et s’élança hors du cabaret.
De nouveau en proie à l’irrésolution qui l’avait
tourmenté, malgré lui, toute la journée, le meurtrier,
voyant qu’il n’était pas suivi et que probablement on
l’avait pris pour un ivrogne de mauvaise humeur, reprit
le chemin de Londres ; il évita la lueur des lanternes
d’une diligence arrêtée dans la rue, et il poursuivait sa
route, quand il s’aperçut que c’était la malle venant de
Londres et qu’elle était arrêtée à la porte du bureau de
poste. Il était presque sûr de ce qui allait se passer, mais
il s’arrêta pour écouter.
Le courrier était devant la porte, attendait le sac aux
dépêches ; survint un individu en costume de garde-
chasse, auquel il remit un panier déposé sur le trottoir.
« Voici pour chez vous, dit le courrier. Ah çà ! avez-
vous bientôt fini, là-dedans ? Déjà, avant-hier, vos
maudites dépêches n’étaient pas prêtes ; ça ne peut pas
aller comme ça, entendez-vous ?
– Quoi de nouveau en ville, Benjamin ? demanda le
garde-chasse en regardant les chevaux avec admiration.
– Rien que je sache, répondit l’autre en mettant ses
gants. Le blé est un peu en hausse. J’ai aussi entendu
parler d’un assassinat du côté de Spitalfields, mais je
n’y crois guère.
– Oh ! ce n’est que trop vrai, dit un voyageur en
mettant la tête à la portière ; c’est un affreux assassinat.
– En vérité, monsieur ? reprit le courrier en mettant
la main à son chapeau. Est-ce un homme ou une
femme ?
– C’est une femme, répondit le voyageur ; on
suppose que...
– Allons, allons, Benjamin ! s’écria le postillon avec
impatience.
– Les maudites dépêches ! dit le courrier. Ah çà !
dormez-vous, là-dedans ?
– On y va, dit le directeur du bureau en apportant les
lettres.
– On y va, on y va ! grommela le courrier... c’est
comme la jeune millionnaire qui doit un jour avoir un
caprice pour moi ; mais quand ? je n’en sais rien.
Allons, donnez vite !... En route ! »
Il sonna du cor et la voiture partit.
Sikes resta immobile dans la rue, indifférent, en
apparence, à ce qu’il venait d’entendre, et sans autre
préoccupation que celle de savoir où aller. À la fin il
revint encore une fois sur ses pas, et prit la route qui
mène de Hatfield à Saint-Albans. Il marchait d’un pas
résolu ; mais quand il eut laissé Londres derrière lui et
qu’il se fut enfoncé de plus en plus dans la solitude et
les ténèbres de la route, il se sentit gagné par un
sentiment de terreur et d’épouvante qui l’ébranla
jusqu’au fond du cœur. Autour de lui tous les objets,
réels ou imaginaires, immobiles ou agités, prenaient
une apparence formidable ; mais ces craintes n’étaient
rien au prix de ce que lui faisait éprouver le souvenir
incessant de cet affreux cadavre du matin qu’il croyait
sentir sur ses talons. Il pouvait distinguer, jusque dans
les moindres détails, ses formes au milieu de l’ombre ;
il le voyait s’avancer d’un air sinistre et solennel ; il
entendait le frôlement des vêtements de sa victime
contre les buissons, et chaque souffle du vent apportait
à son oreille le son de ce cri, suprême et étouffé ; s’il
s’arrêtait, le fantôme s’arrêtait aussi ; s’il courait, le
fantôme le suivait, non pas en courant : ç’aurait été une
consolation ; mais non, c’était comme un cadavre
encore doué du simple mécanisme de la vie, emporté
tout droit sur quelque vent funèbre qui rasait le sol.
Parfois il se retournait avec l’énergie du désespoir,
résolu à éloigner de force le fantôme, qu’il savait
pourtant bien être privé de vie ; mais alors ses cheveux
se dressaient sur sa tête et son sang se glaçait dans ses
veines ; le fantôme avait suivi son mouvement et se
tenait toujours derrière lui ; ce cadavre qu’il n’avait pas
perdu de vue un instant, le matin, il l’avait maintenant à
ses trousses, et sans relâche. Il s’adossa à un talus, le
long de la route ; le fantôme se posta au-dessus de lui,
et il le voyait parfaitement, malgré les ténèbres ; il se
jeta à terre, se coucha sur le dos ; le fantôme se tint près
de sa tête, tout droit, silencieux et immobile, semblable
à une pierre sépulcrale avec l’épitaphe tracée en lettres
de sang.
Qu’on ose parler après cela des assassins qui
échappent à la justice ! Qu’on vienne nous dire qu’il
faut que la Providence sommeille ! Une seule longue
minute passée dans ce paroxysme de terreur ne valait-
elle pas mille morts violentes ?
Dans un champ, près de la route, il y avait un hangar
qui lui offrit un abri pour la nuit. Devant la porte étaient
plantés trois grands peupliers dont le vent agitait les
branches avec un sifflement sinistre. Le brigand était
hors d’état de continuer sa route avant le retour du
jour ; il se blottit contre le mur... Mais là de nouvelles
tortures l’attendaient.
Il eut une vision aussi obstinée et plus terrible que
celle à laquelle il venait de se soustraire : ces yeux
hagards et ternes, que le matin il avait préféré regarder
plutôt que de se les figurer cachés sous la couverture,
ses deux yeux lui apparurent au milieu des ténèbres ; ils
brillaient, mais ne répandaient autour d’eux aucune
clarté ; il n’y en avait que deux, et ils étaient partout. Si
lui-même fermait les yeux, il voyait par la pensée la
chambre de la victime avec les moindres objets qu’elle
renfermait, et chacun d’eux à sa place accoutumée. Le
cadavre aussi était à sa place, et les yeux étaient tels
qu’il les avait vus en quittant la chambre. Il se leva et
s’élança dans les champs : l’apparition l’y suivit ; il
revint sous le hangar et se tapit de nouveau contre le
mur : avant qu’il eût eu le temps de s’étendre à terre, les
deux yeux étaient déjà là devant lui.
Il resta ainsi en proie à une terreur inexprimable,
tremblant de tous ses membres, une sueur froide
s’échappant de tous ses pores. Tout à coup un tumulte
lointain domina le bruit du vent et l’on entendit des cris
de désespoir et des exclamations de surprise ; il trouva
quelque soulagement à entendre des voix humaines
dans ce lieu solitaire, bien que ce fut pour lui une cause
sérieuse d’alarme. Il retrouva ses forces et son énergie
en présence d’un danger personnel, et, se levant
précipitamment, il s’élança hors du hangar.
Tout le ciel paraissait en feu ; des tourbillons de
flammes s’élevaient dans l’air et, lançant une pluie
d’étincelles, éclairaient l’atmosphère à plusieurs milles
à la ronde, et chassaient des nuages de fumée dans la
direction du lieu où il se trouvait. Les cris devinrent
plus perçants à mesure qu’ils étaient poussés par plus
de bouches, et il put entendre celui de : « Au feu ! »
mêlé aux tintements du tocsin, à la chute bruyante des
poutres et des toitures, au craquement des flammes
quand elles s’enroulaient autour de quelque obstacle, et
qu’elles s’élançaient ensuite avec une nouvelle force
pour continuer leurs ravages. Le bruit augmentait de
plus en plus ; il y avait foule autour de l’incendie, des
hommes, des femmes, tous en mouvement. Ce fut pour
lui comme une nouvelle vie. Il s’élança tête baissée
dans la direction du feu, se frayant un passage au milieu
des ronces et des épines, et escaladant comme un fou
les haies et les clôtures, tandis que son chien courait
devant lui en aboyant de toutes ses forces.
Il arriva bientôt sur le théâtre du sinistre, au milieu
de gens à demi vêtus, courant çà et là, les uns
s’efforçant de tirer hors des écuries les chevaux
terrifiés, d’autres faisant sortir les bestiaux des cours et
des étables, d’autres enfin arrivant chargés d’objets
qu’ils avaient arrachés à l’incendie en bravant une pluie
d’étincelles et la chute des poutres enflammées. Par
toutes les ouvertures qui, une heure auparavant, étaient
des portes et des fenêtres, s’échappaient des torrents de
flammes ; les murs s’écroulaient au milieu de la
fournaise ; le plomb et le fer se fondaient et coulaient
en longs ruisseaux. Les femmes et les enfants
poussaient des cris affreux ; les hommes
s’encourageaient les uns les autres par de bruyantes
exclamations ; le bruit des pompes et le sifflement de
l’eau tombant sur le bois embrasé se joignaient à ces
sons discordants. L’assassin cria au feu, comme les
autres, de toute la force de ses poumons, et, oubliant un
instant sa position, se jeta au plus fort du tumulte.
Il passa la nuit, tantôt travaillant aux pompes, tantôt
s’élançant au travers des flammes et de la fumée, se
montrant toujours là où il y avait le plus de bruit et le
plus de monde. On le voyait en haut et en bas des
échelles, sur les toits, sur des planchers qui menaçaient
ruine et tremblaient sous son poids, exposé à la chute
des briques et des pierres ; il était partout, mais toujours
invulnérable ; il n’eut ni une contusion ni une
égratignure ; enfin l’aube du jour parut, et il ne resta
plus que de la fumée et des ruines noircies.
Après ces moments d’agitation fiévreuse, l’affreuse
pensée de son crime lui revint à l’esprit avec encore
plus de force. Il regardait autour de lui avec inquiétude :
car il voyait des hommes causer en groupe, et il
craignait d’être le sujet de leur entretien. Le chien obéit
à un signe énergique qu’il lui fit, et ils s’éloignèrent à la
dérobée. Quelques hommes assis près d’une pompe
l’appelèrent et l’invitèrent à se rafraîchir avec eux ; il
mangea un peu de pain et de viande, et, comme il vidait
un verre de bière, il entendit les pompiers qui venaient
de Londres parler de l’assassinat. « Il paraît, dit l’un
d’eux, qu’il s’est sauvé à Birmingham ; mais on
l’attrapera bientôt ; la police est à ses trousses, et avant
demain soir il sera traqué dans tout le royaume. »
Sikes s’éloigna précipitamment et marcha jusqu’à ce
qu’il fut prêt à tomber de fatigue ; alors il se coucha au
bord d’un sentier et dormit longtemps, mais d’un
sommeil agité et pénible. Il se remit ensuite à errer,
toujours indécis et irrésolu, et saisi de terreur à la
pensée de passer la nuit tout seul.
Tout à coup il prit un parti désespéré : celui de
retourner à Londres.
« Là du moins, pensa-t-il, j’aurai quelqu’un à qui
parler, quoi qu’il arrive ; c’est un bon endroit pour se
cacher, et on ne s’avisera peut-être pas de m’y chercher,
après s’être mis sur mes traces dans la campagne. Ne
puis-je pas y rester une semaine ou deux, et forcer
Fagin à me donner de quoi gagner la France ? Ma foi !
je risque cette chance. »
Il se mit sur-le-champ en devoir s’exécuter son
projet, et il se rapprocha de Londres par les chemins les
moins fréquentés ; il était décidé à se cacher à peu de
distance de la capitale, pour y rentrer à la brune par une
route détournée et aller droit au but qu’il s’était
proposé.
Mais le chien... on n’avait pas dû oublier, en
dressant son signalement, de mentionner que son chien
avait disparu et l’avait probablement suivi. Cela
pourrait contribuer à le faire arrêter dans la rue. Il
résolut de noyer son chien, et continua sa route en
cherchant des yeux un étang ; tout en marchant, il
ramassa une grosse pierre et l’attacha à son mouchoir.
L’animal regardait son maître faire ces préparatifs, et,
soit que son instinct l’avertît du danger qu’il courait,
soit que le brigand le regardât d’un air plus sinistre qu’à
l’ordinaire, il se tint prudemment un peu en arrière :
quand son maître s’arrêta au bord d’une mare et
l’appela, il s’arrêta court.
« Ici ! m’entends-tu ? » cria Sikes en sifflant son
chien.
L’animal revint à ce signal par la force de
l’habitude ; mais quand Sikes se baissa pour lui nouer le
mouchoir autour du cou, il poussa un grognement sourd
et recula.
« Ici ! » dit le brigand en frappant du pied contre
terre.
Le chien remua la queue, mais ne bougea pas ; Sikes
fit un nœud coulant et l’appela de nouveau.
Le chien avança, recula, s’arrêta un instant, puis se
sauva au plus vite.
Sikes le siffla plusieurs fois, s’assit et attendit,
pensant qu’il reviendrait ; mais du chien point de
nouvelles. Le brigand finit par se mettre en route.
Chapitre XLIX
Monks et M. Brownlow se rencontrent enfin. – Leur
conversation. – Ils sont interrompus par M. Losberne,
qui leur apporte des nouvelles importantes.
Le jour commençait à baisser quand M. Brownlow
descendit d’un fiacre devant la porte de sa maison et
frappa doucement ; la porte s’ouvrit, un homme robuste
sortit de la voiture et se planta d’un côté du perron,
tandis qu’un autre homme assis sur le siège en
descendait et se plaçait de l’autre côté. Sur un signe de
M. Brownlow, ils tirèrent de la voiture un troisième
individu, le mirent entre eux deux et le firent entrer de
force dans la maison : cet homme était Monks.
Ils montèrent de même l’escalier sans dire un mot,
ayant devant eux M. Brownlow, qui les introduisit dans
une chambre de derrière. Arrivé à la porte de cette
chambre, Monks, qui n’avançait qu’à son corps
défendant, s’arrêta tout à coup ; les deux hommes
regardèrent M. Brownlow, comme pour lui demander
ce qu’il fallait faire.
« Il sait à quelle alternative il est exposé, dit M.
Brownlow ; s’il résiste, s’il remue seulement le petit
doigt sans votre ordre, traînez-le dans la rue, appelez la
police à votre aide, et faites-le arrêter en mon nom
comme faussaire.
– Comment osez-vous me nommer ainsi ? demanda
Monks.
– Et vous, jeune homme, comment osez-vous me
pousser à une telle extrémité ? répondit M. Brownlow
en le regardant fixement. Seriez-vous assez fou pour
vouloir sortir de cette maison ? Lâchez-le. Tenez,
monsieur, vous êtes libre de vous en aller, et nous de
vous suivre ; mais je vous déclare, au nom de tout ce
qu’il y a de plus sacré, qu’à l’instant même où vous
mettrez le pied dans la rue, je vous ferai arrêter pour
fraude et escroquerie ; ma résolution est inébranlable.
Si vous persistez dans votre résistance, que votre sang
retombe sur votre tête !
– De quelle autorité m’avez-vous fait empoigner
dans la rue et amener ici par ces gredins-là ? demanda
Monks en regardant l’un après l’autre les deux hommes
qui se tenaient à ses côtés.
– De ma propre autorité, répondit M. Brownlow. Je
prends sur moi toute la responsabilité de cet acte ; si
vous vous plaignez d’être privé de votre liberté,
adressez-vous, je vous le répète, à la loi pour vous
protéger (vous auriez déjà pu vous échapper durant le
trajet, mais vous avez jugé plus prudent de vous tenir
tranquille) ; moi aussi, j’aurai recours à la loi ; mais, si
vous me mettez dans l’impossibilité de reculer, ne
comptez plus sur mon intervention indulgente, quand
vous serez entre les mains de la justice, et ne dites pas
alors que je vous ai précipité dans le gouffre où vous
vous serez jeté vous-même. »
Monks avait l’air déconcerté et inquiet ; il hésitait...
« Dépêchez-vous de prendre un parti, dit M.
Brownlow d’un ton ferme et calme ; si vous aimez
mieux que je vous poursuive en justice et que j’attire
sur vous un châtiment dont la pensée seule me fait
frémir, mais auquel je ne pourrais vous soustraire,
encore une fois, je vous le répète, vous savez ce que
vous avez à faire ; si, au contraire, vous faites appel à
mon indulgence et à la pitié de ceux envers lesquels
vous avez tenu une conduite si criminelle, asseyez-
vous, sans mot dire, dans ce fauteuil. Il y a deux jours
qu’il vous attend. »
Monks murmura quelques paroles inintelligibles et
resta indécis.
« Dépêchez-vous, dit M. Brownlow ; je n’ai qu’un
mot à dire, et il sera trop tard pour vous décider. »
Monks hésitait encore...
« Je n’ai pas l’intention de parlementer plus
longtemps, dit M. Brownlow, et même, comme
défenseur d’intérêts sacrés qui ne sont pas les miens, je
n’en ai pas le droit.
– N’y a-t-il pas... demanda Monks d’une voix
tremblante, n’y a-t-il pas... d’autre alternative ?
– Aucune, absolument aucune. »
Monks regarda le vieux monsieur d’un œil inquiet ;
mais, en voyant son attitude sévère et résolue, il entra
dans la chambre et s’assit en haussant les épaules.
« Fermez la porte à clef en dehors, dit M. Brownlow
aux domestiques, et venez dès que je sonnerai. »
Ils obéirent, et les deux interlocuteurs restèrent seuls
en présence.
« Pour un vieil ami de mon père, dit Monks en ôtant
son chapeau et son manteau, vous me traitez là,
monsieur, d’une jolie manière.
– Jeune homme, c’est précisément parce que j’étais
un vieil ami de votre père, répondit M. Brownlow, c’est
parce que les espérances des heureuses années de ma
jeunesse reposaient sur lui et sur sa sœur, cette
charmante créature que Dieu a rappelée à lui dans son
printemps, et qui m’a laissé ici-bas seul et isolé ; c’est
parce qu’il s’est agenouillé avec moi près du lit de mort
de cette sœur chérie le jour même où elle devait s’unir à
moi... mais le ciel en a disposé autrement... c’est parce
que, depuis cette époque, mon cœur brisé s’est attaché à
lui jusqu’à sa mort, malgré ses fautes et ses erreurs ;
c’est parce que tous ces vieux souvenirs remplissent
encore mon âme et que votre vue seule les ravive en
moi ; c’est pour tous ces motifs que je suis porté à vous
ménager maintenant, oui, Édouard Leeford, même
maintenant, et à rougir de vous voir déshonorer son
nom.
– Le nom ne fait rien à l’affaire, dit l’autre, après
avoir considéré en silence et avec surprise l’émotion de
son interlocuteur. Qu’est-ce que cela me fait, le nom ?
– Rien, je le sais, répondit M. Brownlow, il ne vous
fait rien à vous ; mais c’était la nom de sa sœur, et,
malgré un intervalle de tant d’années, je n’oublierai
jamais l’émotion que j’éprouvais jadis à l’entendre
prononcer, même par un étranger. Je suis enchanté que
vous en ayez pris un autre, croyez-le bien.
– Tout cela est bel et bon, dit Monks (à qui nous
laissons encore son nom d’emprunt), après un long
silence durant lequel il faisait des gestes de défi furieux,
pendant que M. Brownlow s’était couvert le visage de
ses mains. À quoi voulez-vous en venir ?
– Vous avez un frère, dit M. Brownlow en
maîtrisant son émotion, un frère dont je vous ai dit tout
bas le nom à l’oreille, quand je vous suivais dans la rue,
et que ce nom seul a suffi pour vous décider à
m’accompagner ici, plein de surprise et de crainte.
– Je n’ai point de frère, répondit Monks : vous savez
bien que j’étais fils unique. Que venez-vous me parler
d’un frère ? vous savez tout cela aussi bien que moi.
– Écoutez ce que j’ai à vous dire, reprit M.
Brownlow, vous y prendrez de l’intérêt. Je sais
parfaitement que vous êtes le seul et misérable fruit
d’une union fatale, que, par orgueil de famille et par la
plus méprisable ambition, on força votre père à
contracter dès sa première jeunesse...
– Peu m’importent vos épithètes, interrompit
Monks, avec un rire effronté ; vous reconnaissez le fait,
et cela me suffit.
– Oui ; mais je sais aussi, continua le vieux
monsieur, quels malheurs, quelles suites de tortures,
quelles angoisses résultèrent de cette union mal
assortie ; je sais combien cette chaîne fut lourde pour
tous deux, et combien le bonheur de leur vie fut
empoisonné pour toujours. Je sais comment à la froide
politesse succédèrent les disputes violentes ; comment
l’indifférence fit place au dégoût, le dégoût à la haine,
et la haine au désespoir, jusqu’à ce qu’enfin ils se
séparèrent et, ne pouvant rompre entièrement des liens
que la mort seule devait briser, ils les cachèrent du
moins aux yeux d’une société nouvelle sous les dehors
les plus gais qu’ils purent prendre. Votre mère réussit
bientôt à tout oublier ; mais pendant bien des années
votre père resta le cœur ulcéré.
– Enfin, ils se séparèrent, dit Monks ; eh bien !
après ?
– Quelque temps après leur séparation, reprit M.
Brownlow, votre mère trouva sur le continent des
distractions frivoles qui lui firent oublier entièrement
son mari, plus jeune qu’elle de dix ans au moins, tandis
que celui-ci, dont l’avenir était flétri, resta en
Angleterre et se fit de nouveaux amis. J’espère que ce
détail du moins ne vous est pas inconnu.
– Si, vraiment, répondit Monks en détournant la tête
et en frappant du pied contre le plancher, comme un
homme résolu à tout nier ; je l’ignore complètement.
– Votre ton aussi bien que vos actions, dit M.
Brownlow, me donnent la certitude que vous ne l’avez
jamais oublié et que vous n’avez jamais cessé d’y
penser avec amertume. Je vous parle là de faits passés
depuis quinze années, quand vous n’aviez pas plus de
onze ans et que votre père n’en avait que trente et un :
car, je le répète, c’était presque encore un enfant quand
son père le força de se marier. Faut-il que je remonte à
des faits qui imprimeront une tache à la mémoire de
votre père, ou voulez-vous m’épargner ces détails en
me dévoilant la vérité ?
– Je n’ai rien à dévoiler, répondit Monks d’un air
confus ; vous n’avez qu’à continuer si cela vous fait
plaisir.
– Ces nouveaux amis de votre père étaient un
officier de marine en retraite, dont la femme était morte
six mois auparavant, et ses deux enfants ; il en avait eu
davantage, mais, de toute la famille, il n’en restait
heureusement que deux ; c’étaient deux filles : l’une,
âgée de dix-neuf ans et belle comme le jour ; l’autre,
âgée seulement de deux ou trois ans.
– Qu’est-ce que tout cela me fait ? demanda Monks.
– Ils habitaient, continua M. Brownlow, sans avoir
l’air de remarquer cette interruption, à peu de distance
de l’endroit où votre père était venu se fixer ; ils firent
bientôt connaissance et se lièrent intimement. Votre
père était doué comme peu d’hommes le sont : il avait
l’esprit et la grâce de sa sœur. Plus le vieil officier le
connut, plus il l’aima. Plût à Dieu qu’il eût été le seul !
mais sa fille en fit autant. »
Le vieux monsieur s’arrêta ; Monks se mordait les
lèvres et tenait ses yeux fixés sur le plancher.
M. Brownlow, à cette vue, continua en ces termes :
« Au bout d’un an, il avait contracté des
engagements solennels envers cette jeune fille pure et
naïve, dont il était la première, la seule et ardente
passion.
– Votre histoire n’en finit pas, observa Monks en
s’agitant sur sa chaise.
– C’est une histoire triste et douloureuse, jeune
homme, dit M. Brownlow, et d’ordinaire ces histoires
sont longues. Si j’avais à vous faire le récit d’un
bonheur sans mélange, ce serait très court. Enfin, un de
ces riches parents dont on avait voulu s’assurer la
bienveillance et la protection en sacrifiant votre père
(ces choses-là se voient souvent), vint à mourir, et, pour
réparer le mal dont il avait été la cause indirecte, il lui
laissa ce qu’il croyait une panacée contre tous les
chagrins... de l’argent. Il fallut que votre père allât sur-
le-champ à Rome, où ce parent était allé lui-même pour
rétablir sa santé et où il était mort, laissant des affaires
fort embrouillées. Votre père partit, fut atteint à Rome
d’une maladie mortelle, et, dès que votre mère l’apprit à
Paris, elle le suivit et vous emmena avec elle. Le
lendemain de votre arrivée, votre père mourut, ne
laissant pas de testament ; pas de testament, vous
m’entendez, en sorte que toute la fortune revint à votre
mère et à vous. »
En cet endroit du récit, Monks ne soufflait plus et
écoutait d’un air singulièrement attentif, bien que ses
yeux ne fussent pas tournés vers le narrateur. Quand M.
Brownlow s’arrêta, il changea de position comme un
homme qui éprouve un soulagement inattendu, et passa
les mains sur son visage brûlant.
« Avant de se mettre en route, votre père avait passé
par Londres, dit M. Brownlow avec lenteur en
regardant fixement son interlocuteur ; il vint me voir.
– Je n’ai jamais entendu parler de cela, interrompit
Monks d’un air d’incrédulité affectée, mais en
éprouvant la plus désagréable surprise.
– Il vint me voir et me laissa entre autres choses un
portrait, un portrait peint par lui-même, de cette pauvre
jeune fille ; il ne pouvait l’emporter avec lui et regrettait
de le quitter. Il était miné par les soucis et par les
remords ; il me dit en termes vagues et incohérents qu’il
avait perdu et déshonoré une famille ; il me confia
l’intention qu’il avait de convertir à tout prix sa fortune
en espèces, d’assurer à sa femme et à vous une partie de
sa nouvelle fortune et de s’expatrier pour toujours. Je ne
devinai que trop qu’il ne s’expatrierait pas seul. Même
à moi, son ami d’enfance, dont l’attachement pour lui
avait pris racine sur la tombe de sa sœur chérie, même à
moi, il ne fit aucun aveu plus complet. Il me promit de
m’écrire, de tout me dire, et de venir ensuite me voir
encore une dernière fois avant de s’éloigner pour
toujours. Hélas ! c’était ce jour-là même que je le
voyais pour la dernière fois. Je n’ai reçu de lui aucune
lettre, et je ne l’ai plus revu.
« Je me rendis, ajouta M. Brownlow, après un
instant de silence, je me rendis sur le théâtre de son...
(je puis parler ici le langage du monde, car l’indulgence
et la rigueur du monde ne lui font plus rien à présent)...
sur le théâtre de son coupable amour, décidé, si mes
craintes se réalisaient, à offrir à cette pauvre enfant
abandonnée un foyer pour l’abriter et un cœur pour la
plaindre. Sa famille avait quitté le pays huit jours
auparavant ; ils avaient acquitté quelques petites dettes
courantes et étaient partis pendant la nuit : nul ne put
me dire le motif ni le but de leur voyage. »
Monks respira plus librement et regarda autour de
lui avec un sourire de triomphe.
« Quand votre frère, dit M. Brownlow, en
rapprochant sa chaise de Monks, quand votre frère,
pauvre enfant abandonné, chétif et couvert de haillons,
fut jeté sur mon chemin, non par le hasard, mais par la
Providence, et sauvé par moi du vice et de l’infamie...
– Quoi ! s’écria Monks en tressaillant.
– Par moi, dit M. Brownlow. Je vous disais bien que
mon récit finirait par vous intéresser. Je vois que le juif,
votre rusé complice, ne vous a pas dit mon nom,
quoique du reste il dût croire qu’il vous était tout à fait
inconnu. Quand cet enfant eut été sauvé par moi et qu’il
se rétablit chez moi de sa maladie, sa ressemblance
surprenante avec le portrait dont je vous parlais tout à
l’heure me frappa d’étonnement. Dès la première fois
que je le vis, malgré sa misère et ses haillons, je
remarquai sur son visage une expression de langueur
qui me rappela tout à coup, comme dans un rêve, les
traits de celle qui m’avait été si chère. Je n’ai pas besoin
de vous raconter comment il fut enlevé dans la rue
avant que je connusse son histoire.
– Pourquoi ? demanda vivement Monks.
– Parce que vous connaissez tous ces détails aussi
bien que moi.
– Moi !
– Il serait inutile de chercher à le nier, répondit M.
Brownlow ; je vous montrerai que je sais encore bien
d’autres choses.
– Vous n’avez aucune preuve à produire contre moi,
balbutia Monks ; je vous défie d’en produire une !
– Nous verrons, répondit le vieux monsieur en jetant
sur Monks un regard scrutateur. Je perdis cet enfant, et
tous mes efforts pour le retrouver furent inutiles ;
comme votre mère était morte, je savais que, si
quelqu’un pouvait éclaircir ce mystère, c’était vous
seul. J’appris que vous étiez parti pour vos propriétés
des Indes occidentales, où vous vous êtes rendu, ai-je
besoin de le dire ? après la mort de votre mère, pour
éviter ici de fâcheuses poursuites ; je fis le voyage.
Vous aviez quitté les Indes depuis quelques mois, et on
supposait que vous étiez revenu à Londres ; mais
personne ne pouvait m’indiquer votre adresse. Je revins
en Angleterre ; vos correspondants n’avaient aucune
donnée sur le lieu de votre résidence ; vous alliez et
veniez, me dirent-ils, d’une manière aussi irrégulière
que vous l’aviez toujours fait ; quelquefois vous restiez
plusieurs jours de suite, quelquefois vous disparaissiez
pendant des mois entiers. Vous hantiez, selon toute
apparence, les mêmes lieux et les mêmes compagnies,
compagnies infâmes dont vous aviez fait votre société
quand vous étiez jeune et indomptable. Je les fatiguai
de mes questions ; je battis les rues nuit et jour ; mais, il
n’y a pas plus de deux heures, tous mes efforts étaient
restés inutiles, et je ne vous avais pas aperçu une seule
fois.
– Et maintenant vous me voyez tout à votre aise, dit
Monks en se levant d’un air résolu. Eh bien ! après ?
Vous parlez de fraude et d’escroquerie ; ce sont là de
grands mots, justifiés, à ce que vous paraissez croire,
par je ne sais quelle ressemblance avec un petit
misérable ; vous dites que c’est mon frère ! mais vous
ne savez seulement pas si un enfant est résulté de ce
beau couple ; vous n’en avez aucune preuve.
– Je ne le savais pas, repartit M. Brownlow en se
levant aussi ; mais depuis quinze jours j’ai tout appris.
Vous avez un frère, vous le savez ; bien plus, vous le
connaissez. Il y avait un testament ; votre mère l’a
détruit et vous a confié ce secret en mourant. Il était
question dans ce testament d’un enfant qui était
évidemment le fruit de cette malheureuse liaison ; cet
enfant, vous l’avez rencontré, et sa ressemblance avec
son père a éveillé vos soupçons. Vous vous êtes rendu
au lieu de sa naissance ; il y avait des preuves (preuves
longtemps cachées) de son origine et de sa parenté avec
vous ; ces preuves, vous les avez détruites, et voici les
propres paroles que vous avez dites au juif, votre
infâme complice : « Les seules preuves de l’identité de
l’enfant sont au fond de la rivière, et la vieille sorcière
qui les tenait de la mère pourrit dans son cercueil. » Fils
dénaturé, lâche, menteur que vous êtes, vous qui tenez
des conciliabules la nuit, dans de sombres bouges, avec
des voleurs et des assassins ; vous dont les infâmes
complots ont causé la mort violente de quelqu’un qui
valait mille fois mieux que vous ; vous qui dès le
berceau avez été une cause de chagrin et de désespoir
pour votre père, et qui portez sur votre visage, vrai
miroir de votre âme, les traces des maladies honteuses
que vous devez aux plus viles passions, au vice et à la
débauche... Édouard Leeford, me bravez-vous encore ?
– Non, non, non ! répondit le lâche, accablé sous ces
charges multipliées.
– Il n’y a pas un mot, s’écria le vieux monsieur, pas
un seul mot qui ne me soit connu. Ces ombres que vous
avez vues sur le mur ont recueilli vos secrets et me les
ont rapportés à l’oreille. La vue de cet enfant persécuté
a ému le vice lui-même, et lui a donné le courage, sinon
les attributs de la vertu. Un assassinat a été commis,
dont vous êtes moralement, sinon réellement le
complice.
– Non, non, interrompit Monks ; je ne sais rien de ce
qui s’est passé ; j’allais m’enquérir de la vérité du fait
quand vous m’avez surpris dans la rue ; je ne
connaissais pas la cause du meurtre ; je pensais que
c’était le résultat d’une querelle.
– Cette femme a été assassinée pour avoir révélé une
partie de vos secrets, répondit M. Brownlow. Voulez-
vous me les révéler tous ?
– Oui.
– Voulez-vous me dresser de votre main une
reconnaissance sincère des faits et les attester devant
témoins ?
– Oui, je le promets.
– Voulez-vous rester ici tranquille jusqu’à ce que ce
document soit rédigé, et m’accompagner en tel lieu que
je jugerai convenable, pour y faire cet aveu ?
– Si vous y tenez, j’y consens aussi, répondit
Monks.
– Vous devez faire plus encore, dit M. Brownlow :
restituer à un enfant innocent la fortune qui lui était
destinée. Vous n’avez pas oublié les clauses du
testament. Mettez-les à exécution en ce qui concerne
votre frère, et allez ensuite où vous voudrez : nous
n’aurons plus besoin de nous revoir en ce monde. »
Monks, combattu entre la crainte et la haine, se
promenait en long et en large, en réfléchissant d’un air
sombre à la proposition qui lui était faite et à la
possibilité de l’éluder, quand la porte s’ouvrit
brusquement, et M. Losberne entra dans la chambre, en
proie à une violente agitation.
« L’homme sera pris, s’écria-t-il. Il sera pris ce soir.
– L’assassin ? demanda M. Brownlow.
– Oui, oui, répondit l’autre ; on a vu son chien errer
aux environs d’une vieille masure, et sans nul doute son
maître y est déjà caché ou viendra s’y cacher à la faveur
de la nuit. La police veille de tous côtés : j’ai causé
avec les hommes chargés de le prendre, et ils m’ont dit
qu’il est impossible qu’il s’échappe ; ce soir, le
gouvernement promet une récompense de cent livres
sterling à qui le prendra.
– J’en offre cinquante de plus, et je vais le publier
moi-même sur les lieux, si j’arrive à temps. Où est M.
Maylie ?
– Henry ? répondit le docteur. Dès qu’il a vu votre
ami ici présent monter sain et sauf en voiture avec vous,
il est parti au galop pour se rendre à l’endroit on l’on
traque l’assassin et se joindre à ceux qui le poursuivent.
– Et le juif ? dit M. Brownlow ; quelles nouvelles ?
– Il n’était pas encore pris, mais il le sera, sans nul
doute ; il l’est peut-être déjà : on est sûr de l’avoir.
– Avez-vous pris votre parti ? demanda M.
Brownlow à voix basse à M. Monks.
– Oui, répondit celui-ci ; vous... vous me garderez le
secret ?
– Oui ; restez ici jusqu’à mon retour ; c’est votre
unique chance de salut. »
M. Brownlow et le docteur sortirent et refermèrent
la porte à clef.
« Eh bien ! où en êtes-vous ? Qu’avez-vous fait ?
demanda tout bas le docteur.
– Tout ce que j’espérais, et même davantage : en
réunissant les renseignements fournis par la jeune fille
avec ceux que je possédais déjà, je ne lui ai laissé
aucune échappatoire, et je lui ai montré clair comme le
jour l’horreur de sa conduite. Veuillez écrire, je vous
prie, et fixer le rendez-vous à après-demain soir, à sept
heures ; nous serons là quelques heures d’avance, mais
il faudra se reposer, et surtout Mlle Rose, qui aura peut-
être besoin de plus de courage que ni vous ni moi ne
pouvons en ce moment le prévoir. Mais mon sang bout
dans mes veines à la pensée de venger cette pauvre fille
assassinée ; quelle route ont-ils prise ?
– Allez droit au bureau de police, et vous arriverez
encore assez à temps, répondit M. Losberne. Moi, je
reste ici. »
Les deux amis se séparèrent aussitôt, en proie l’un et
l’autre à une agitation violente.
Chapitre L
Poursuite et évasion.
Au bord de la Tamise, près de l’église de
Rotherbithe, à l’endroit où le fleuve est bordé des
masures les plus délabrées et où les vaisseaux sont le
plus noircis par la poussière de la houille et par la
fumée qui s’échappe des toits abaissés des maisons, se
trouve à l’heure qu’il est la plus sale, la plus étrange, la
plus extraordinaire des nombreuses localités que recèle
la ville de Londres, complètement inconnue, même de
nom, au plus grand nombre des habitants de la capitale.
Pour arriver dans cet endroit, le visiteur est obligé
de parcourir un dédale de rues étroites et fangeuses, où
est entassée la population la plus misérable et la plus
grossière des bords du fleuve, et où l’on ne vend que les
objets nécessaires à la classe indigente.
Les vivres les moins chers et les plus grossiers sont
entassés dans les boutiques ; les vêtements les plus
communs sont suspendus à la porte du brocanteur ou
accrochés aux fenêtres. Coudoyé par des ouvriers sans
ouvrage du plus bas étage, des porteurs de lest et de
charbon, des femmes effrontées, des enfants en
guenilles, enfin par le rebut de la population voisine du
fleuve, le visiteur ne se fraye un chemin qu’avec peine,
rebuté par le spectacle hideux et l’odeur infecte des
allées étroites qui se détachent à droite et à gauche de la
rue principale, et assourdi par le bruit des chariots
lourdement chargés. Arrivé enfin dans des rues plus
reculées et moins fréquentées que celles qu’il a
traversées jusqu’ici, il s’avance entre des rangées de
maisons dont les façades chancelantes surplombent sur
le trottoir, des murs lézardés qui semblent prêts à
s’écrouler, des cheminées en ruines qui hésitent à
tomber tout à fait, des fenêtres garnies de barres de fer
rongées par la rouille et par le temps, enfin tout ce
qu’on peut imaginer de plus triste et de plus dégradé.
C’est dans cet affreux quartier, au-delà de
Dockhead, dans le faubourg de Southtwark, que se
trouve l’île de Jacob, entourée d’un fossé fangeux,
profond de six ou huit pieds, et large de quinze ou vingt
à la marée haute, qu’on appelait jadis Mill-Pond et qui
est connu maintenant sous le nom de Folly-Ditch. Ce
fossé aboutit à la Tamise et peut toujours être rempli
d’eau en ouvrant les écluses de Lead-Mills, d’où lui
venait son ancien nom. Alors un étranger placé sur un
des ponts de bois qui sont jetés sur le fossé à Mill-Lane,
pourrait voir les habitants des maisons qui le bordent de
chaque côté puiser l’eau dans des baquets, des seaux,
des ustensiles de tout genre, qui descendent des portes
ou des fenêtres ; et, s’il porte ses regards sur les
maisons elles-mêmes, son étonnement redoublera à la
vue du spectacle étalé devant lui ; des galeries de bois
vermoulus s’étendant derrière une demi-douzaine de
maisons et percées de trous à travers desquels on peut
voir l’eau bourbeuse qui coule au-dessous ; des fenêtres
faites de pièces et de morceaux, laissant passer des
perches à sécher le linge (comme s’il y avait du linge
dans ces parages) ; des chambres si étroites, si
resserrées et si sales, que l’air s’y corrompt en y
entrant ; des constructions en bois qui penchent sur le
fossé et qui menacent d’y tomber pour imiter les autres,
qui ont déjà pris ce parti ; des murs noircis, des
fondations dégradées ; enfin tout ce que la pauvreté a de
plus repoussant : tels sont les objets qui ornent les bords
de Folly-Ditch.
Dans l’île de Jacob, les magasins sont vides et n’ont
plus de toits ; les murs s’écroulent de toute part, les
fenêtres ne sont plus des fenêtres, les cheminées sont
noires, mais il n’en sort plus de fumée. Il y a trente ou
quarante ans, c’était un quartier assez commerçant,
maintenant ce n’est plus qu’un désert ; les maisons
n’appartiennent à personne et servent de retraite à ceux
qui ont le courage d’y vivre et d’y mourir. Pour
chercher un refuge dans l’île de Jacob, il faut avoir de
puissantes raisons de se cacher ou être réduit au plus
affreux dénuement.
Dans une de ces maisons en ruine, dont les portes et
les fenêtres étaient solidement barricadées, et qui
donnait par derrière sur le fossé, comme nous venons de
le décrire, étaient réunis trois hommes qui tantôt
échangeaient entre eux des regards inquiets, comme
s’ils étaient dans l’attente de quelque grave événement,
et tantôt restaient immobiles et silencieux : c’étaient
Tobie Crackit, M. Chitling et un voleur âgé de
cinquante ans au moins, qui avait eu le nez brisé dans
quelque ancienne rixe, et dont le visage était défiguré
par une grande balafre, reçue probablement dans les
mêmes circonstances : cet individu était un déporté en
rupture de banc et se nommait Kags.
« Quand vous avez déguerpi de nos anciens
domiciles, parce que ça chauffait, vous auriez bien dû
chercher quelque autre tanière, dit Tobie en s’adressant
à M. Chitling, au lieu de venir ici, mon bel ami.
– Et qui est-ce qui vous en empêchait, nigaud que
vous êtes ? dit Kags.
– Je m’attendais à être mieux reçu, répondit M.
Chitling d’un air pensif.
– Voyez-vous, jeune homme, dit Tobie, quand on se
donne la peine de vivre à l’écart comme je le fais, et
d’avoir un chez-soi où personne ne met le nez, il est peu
récréatif de recevoir la visite d’un jeune monsieur dans
votre position, quelque agrément qu’on puisse avoir à
faire avec vous une partie de cartes.
– Surtout, ajouta M. Kags, quand celui qui vit ainsi
loin du monde, a avec lui un ami, arrivé de l’étranger à
l’improviste, et trop modeste pour mettre sa carte chez
les magistrats à son retour. »
Il y eut un court moment de silence, après quoi
Tobie Crackit, sentant l’impossibilité de soutenir la
conversation sur le ton plaisant, se tourna vers Chitling
et dit :
« Quand Fagin a-t-il été pris ?
– Juste au moment du dîner, à deux heures de
l’après-midi : Charlot et moi, nous avons eu la chance
de nous échapper par une cheminée ; quant à Bolter, il
avait retourné le cuvier et s’était blotti dessous ; mais
ses longues échasses l’ont fait découvrir, et il a été
pincé comme le juif.
– Et Betsy ?
– Pauvre Betsy ! dit Chitling qui perdait de plus en
plus contenance ; elle est allée voir le cadavre et est
sortie comme une folle en criant et en se frappant la tête
contre les murailles, de sorte qu’on lui a mis la
camisole de force, et qu’on l’a conduite à l’hôpital, où
elle est à l’heure qu’il est.
– Qu’est devenu le jeune Charlot Bates ? demanda
Kags.
– Il est à rôder quelque part aux environs, en
attendant qu’il fasse nuit noire, mais il sera bientôt ici,
répondit Chitling. Il n’y a pas moyen d’aller ailleurs,
car aux Trois Boiteux on a arrêté tout le monde ; c’est
une souricière ; il y a des mouchards au comptoir ; je
les ai vus de mes yeux, quand j’y suis allé.
– Voilà qui est diabolique, observa Tobie en se
mordant les lèvres ; il y en aura plus d’un qui y passera
cette fois-ci.
– On tient les assises en ce moment, dit Kags ; si on
instruit l’affaire à la vapeur, si Bolter charge Fagin,
comme il le fera sans doute, d’après ce qu’il a déjà dit,
on peut avoir la preuve de la complicité du juif, et
rendre la sentence vendredi ; et, dans six jours d’ici, il
la dansera, morbleu !
– Si vous aviez entendu la foule crier après lui ! dit
Chitling ; les agents de police ont été obligés de lutter
comme des diables pour empêcher qu’on ne le mît en
pièces ; il y eut un moment où on le renversa, mais ils
formèrent un cercle autour de lui et parvinrent à se
frayer un passage, Si vous l’aviez vu, couvert de boue
et de sang, jeter autour de lui des regards effarés et se
cramponner aux agents de police comme si c’étaient ses
meilleurs amis ! je les vois encore, serrés de tous côtés
par la foule, et l’entraînant au milieu d’eux. Il y avait là
des gens qui n’auraient pas mieux demandé que de le
déchirer à belles dents ; je le vois encore la barbe et les
cheveux pleins de sang ; j’entends les cris affreux que
poussaient les femmes, en jurant qu’elles lui
arracheraient le cœur. »
Chitling, frappé d’horreur au souvenir de cette
scène, mit ses mains sur ses oreilles, et, les yeux
fermés, arpenta la chambre en long et en large, comme
un homme qui a perdu le sens.
Tandis qu’il se livrait à cet exercice et que les deux
autres restaient silencieux, les yeux fixés sur le
plancher, un bruit étrange se fit entendre dans l’escalier,
et le chien de Sikes s’élança dans la chambre.
Ils coururent à la fenêtre, descendirent l’escalier,
regardèrent dans la rue ; le chien avait pénétré dans la
maison par une fenêtre ouverte, il ne fit aucun
mouvement pour les suivre : son maître n’était pas avec
lui.
« Qu’est-ce que ça signifie ? dit Tobie, quand ils
furent rentrés dans la chambre ; il n’est pas possible
qu’il vienne ici, je... je compte bien qu’il ne viendra
pas.
– S’il avait dû venir, il serait venu avec le chien, dit
Kags en se penchant pour examiner l’animal, qui était
couché haletant sur le plancher. Tenez, donnez-lui un
peu d’eau, il est tout fatigué d’avoir couru.
– Voyez ! il n’en a pas laissé une goutte, ajouta
Kags, après avoir regardé le chien un instant sans rien
dire ; il est couvert de boue, il boite ; il faut qu’il ait fait
une grande trotte.
– D’où peut-il venir ainsi ? s’écria Tobie ; il aura été
sans doute aux autres gîtes, et, n’y trouvant que des
inconnus, il sera venu ici comme il l’a déjà fait si
souvent. Mais où a-t-il quitté son maître et pourquoi
arrive-t-il seul ?
– Il n’est pas possible qu’il se soit tué, dit Chitling,
sans oser prononcer le nom de l’assassin. Qu’en
pensez-vous ? »
Tobie hocha la tête.
« S’il s’était tué, dit Kags, le chien aurait essayé de
nous conduire près du corps de son maître. Non, je crois
plutôt qu’il a trouvé le moyen de quitter le pays et qu’il
aura abandonné son chien ; il faut qu’il l’ait planté là de
manière ou d’autre : sans cela, l’animal n’aurait pas
l’air si tranquille. »
Cette supposition paraissant la plus probable fut
adoptée sans contestation : le chien, se glissant sous une
chaise, s’y établit commodément pour dormir, et
personne ne fit plus attention à lui.
La nuit était venue ; on ferma les volets et l’on
alluma une chandelle que l’on mit sur la table. Les
terribles événements qui s’étaient succédé depuis deux
jours avaient fait sur nos trois individus une profonde
impression, accrue encore par le danger et l’incertitude
de leur propre position. Ils s’assirent tout près les uns
des autres, tressaillant au moindre bruit ; ils parlaient
peu et à voix basse, et, à les voir ainsi muets et terrifiés,
on eût cru que le cadavre de la femme assassinée gisait
dans la pièce voisine.
Ils étaient depuis quelque temps dans cette attitude,
quand tout à coup on frappa à la porte de la rue à coups
précipités.
« C’est le jeune Charlot », dit Kags en regardant
avec colère autour de lui pour se donner du courage.
On frappa de nouveau... Ce n’était pas Charlot... il
ne frappait jamais ainsi.
Crackit alla à la fenêtre, se pencha pour regarder et
fit un bond en arrière ; il n’y avait plus besoin de
demander qui était là : le visage pâle de Crackit le disait
assez. Au même instant, le chien se remit sur ses pattes
et courut vers la porte en grondant.
« Il faut lui ouvrir, dit Tobie en prenant la chandelle.
– Le faut-il absolument ? demanda l’autre d’une
voix étouffée.
– Oui, il faut le faire entrer.
– Ne nous laissez pas dans l’obscurité », dit Kags en
prenant une chandelle sur la cheminée et en l’allumant
d’une main si tremblante que l’on frappa encore deux
fois avant qu’il eût fini.
Crackit descendit ouvrir et rentra bientôt, suivi d’un
homme dont la figure était presque entièrement cachée
par un mouchoir. Il le dénoua lestement et laissa voir un
visage livide, des yeux enfoncés, des joues caves, une
barbe de trois jours : ce n’était plus que l’ombre de
Sikes.
Il posa la main sur le dos d’une chaise qui se
trouvait au milieu de la chambre, mais il tressaillit au
moment de s’asseoir ; il eut l’air de regarder par-dessus
son épaule et tira la chaise près du mur... aussi près que
possible... puis s’assit.
Pas une parole n’avait été échangée ; il promenait
silencieusement ses regards sur les trois autres, qui se
détournaient avec effroi chaque fois qu’ils rencontraient
son œil. Lorsque d’une voix sourde il rompit le silence,
tous trois tressaillirent : ils n’avaient jamais entendu
une voix pareille.
« Comment ce chien est-il venu ici ? demanda-t-il.
– Seul, il y a trois heures.
– Le journal de soir dit que Fagin est arrêté ; est-ce
vrai ou faux ?
– Parfaitement vrai. »
Nouveau silence.
« Que le diable vous emporte tous ! dit Sikes en
passant sa main sur son front. N’avez-vous rien à me
dire ? »
Ils se regardèrent avec embarras, et personne ne
répondit.
« Vous qui êtes ici chez vous, dit Sikes en
s’adressant à Crackit, avez-vous l’intention de me livrer
ou de me donner un asile pour laisser passer l’orage ?
– Vous pouvez rester ici si vous vous y trouvez en
sûreté, répondit Crackit après quelque hésitation.
Sikes dirigea lentement ses regards vers le mur
auquel il était adossé.
Essayant plutôt de tourner la tête qu’il ne la tournait
réellement, il dit : « Le corps... est-il... enterré... ? »
Ils firent signe que non.
« Pourquoi ne l’a-t-on pas enterré ? dit l’homme en
regardant de nouveau derrière lui. Pourquoi garder de
ces vilaines choses-là en vue ?... Qui est-ce qui frappe
ainsi ? »
Crackit sortit en faisant un geste qui indiquait qu’il
n’y avait rien à craindre ; il rentra presque aussitôt,
suivi de Charlot Bates. Sikes était assis en face de la
porte, de sorte que sa figure fut la première qui frappa
les yeux du nouveau venu.
« Tobie ! dit Charlot en reculant d’horreur, pourquoi
ne m’avoir pas dit cela en bas ? »
Il y avait eu quelque chose de si sinistre dans
l’accueil que lui avaient fait les trois premiers
interlocuteurs, que l’assassin voulut se rendre favorable
le nouveau venu, et fit mine de lui tendre la main.
« Laissez-moi passer dans une autre chambre, dit le
jeune garçon en reculant encore.
– Ah çà ! Charlot, dit Sikes en se rapprochant de lui,
est-ce que... tu ne me reconnais pas ?
– N’avancez pas, répondit le jeune homme en
regardant l’assassin avec horreur. N’avancez pas,
monstre que vous êtes. »
L’homme s’arrêta, et leurs yeux se rencontrèrent ;
mais bientôt l’assassin ne put soutenir ce regard et
baissa les yeux.
« Soyez témoins tous trois, s’écria Charlot en
brandissant son poing serré, et en s’animant de plus en
plus, soyez témoins tous trois... que je n’ai pas peur de
lui... Si l’on vient le chercher ici, je le dénoncerai ; oui,
je le dénoncerai. Faites bien attention à ce que je dis là :
il peut me tuer, s’il le veut ou s’il l’ose ; mais, si je suis
là quand la police viendra, je le livrerai... Je le livrerai,
quand il devrait être brûlé à petit feu. Au meurtre ! au
secours ! S’il y a parmi nous quelqu’un qui ait du cœur,
qu’il me seconde. À l’assassin ! au secours ! mort à
l’assassin ! »
En poussant ces cris et en les accompagnant de
gestes violents, Charlot se jeta, à lui tout seul, sur le
robuste Sikes, d’une manière si imprévue et en même
temps si énergique, qu’il le fit tomber lourdement à
terre.
Les trois spectateurs furent stupéfaits. Ils
n’intervinrent pas dans la lutte. Charlot et Sikes
roulèrent ensemble sur le plancher, sans que le premier
se laissât émouvoir des coups qui pleuvaient sur lui ; il
se cramponnait de plus en plus aux vêtements du
meurtrier, tâchait de le prendre à la gorge, et ne cessait
de crier au secours de toute la force de ses poumons.
La lutte était cependant trop inégale pour se
prolonger longtemps. Sikes avait terrassé son jeune
adversaire et allait l’écraser sous ses pieds, quand
Crackit vint le tirer par le bras d’un air épouvanté et lui
montra du doigt la fenêtre. Des lumières brillaient dans
la rue ; on entendait des cris confus, des conversations
animées, le bruit des pas précipités de la foule, qui se
pressait sur le pont de bois le plus proche. Il y avait
sans doute un cavalier, car on entendait les sabots d’un
cheval résonner sur le pavé. L’éclat des lumières
s’accrut, le bruit des pas se rapprocha de plus en plus,
puis on frappa vivement à la porte, et toute la multitude
se mit à pousser des cris de fureur qui auraient fait
trembler l’homme le plus intrépide.
« Au secours ! hurlait le jeune garçon de toute sa
force. Il est ici ! il est ici ! enfoncez la porte !
– Ouvrez, au nom du roi ! disaient des voix du
dehors ; et les murmures et les cris de recommencer de
plus belle.
– Enfoncez la porte ! criait Charlot. Je vous dis
qu’on ne l’ouvrira pas ; courez droit à la chambre où
vous voyez de la lumière. Enfoncez la porte ! »
Des coups violents et répétés ébranlèrent en effet la
porte et les volets des fenêtres du rez-de-chaussée.
Toute la foule poussa un hourra énergique, d’après
lequel on put se faire une idée de la masse compacte qui
entourait la maison.
« Ouvrez-moi une porte derrière laquelle je puisse
enfermer à clef ce maudit braillard, dit Sikes furieux,
courant çà et là et tirant le jeune garçon après lui aussi
aisément qu’il eût fait d’un sac vide. Ouvrez-moi cette
porte, vite... » Il y poussa Charlot, tira le verrou et
tourna la clef dans la serrure. « La porte d’entrée est-
elle bien fermée ?
– À double tour et à la chaîne, répondit Crackit, qui,
ainsi que ses deux compagnons, ne savait plus où
donner de la tête.
– Les panneaux sont-ils solides ?
– Doublés de tôle.
– Et les fenêtres ?
– Les fenêtres aussi.
– Que la foudre vous écrase ! s’écria le brigand en
levant le châssis et en menaçant la foule ; faites, faites,
vous ne me tenez pas encore. »
Jamais oreilles mortelles n’entendirent un sabbat
pareil à celui que fit alors cette multitude furieuse : les
uns criaient à ceux qui étaient le plus près de mettre le
feu à la maison ; d’autres demandaient en trépignant
aux agents de police de faire feu sur l’assassin. Nul ne
montrait plus de fureur que l’individu à cheval ; il mit
pied à terre et, fendant la foule, il se fraya un passage
jusque sous la fenêtre, et s’écria d’une voix qui
dominait toutes les autres :
« Vingt guinées à qui apportera une échelle... »
Ceux qui l’entouraient répétèrent ce cri, qui fut
bientôt dans toutes les bouches ; les uns demandaient
des échelles ; les autres des marteaux de forge ; d’autres
couraient çà et là avec des torches comme pour
chercher ce que l’on demandait, puis revenaient sur
leurs pas et se remettaient à crier. Ceux-ci s’épuisaient
en malédictions, ceux-là se précipitaient en avant
comme des furieux, et gênaient ainsi les efforts des
travailleurs. Les plus hardis tâchaient de grimper le
long du tuyau de décharge ou à l’aide des crevasses du
mur. Cette foule ondulait dans l’obscurité, comme les
blés agités par un vent violent, et de temps à autre, tous
ensemble poussaient un cri de fureur.
« La marée, dit l’assassin, la marée était haute quand
je suis venu ; donnez-moi une corde, une longue corde ;
ils sont tous devant la maison ; je puis me laisser glisser
dans le fossé et m’évader par là... Donnez-moi une
corde, ou je commettrai encore trois meurtres, et je me
tuerai ensuite moi-même. »
Crackit et ses deux compagnons, saisis de terreur,
lui indiquèrent l’endroit où il en trouverait une. Il saisit
vivement la plus longue et la plus forte, et monta en
courant au haut de la maison.
Toutes les fenêtres sur le derrière étaient murées
depuis longtemps, sauf une petite lucarne dans la
chambre où Charlot était enfermé, lucarne trop petite
pour qu’il pût y passer la tête ; mais, par cette
ouverture, il n’avait pas cessé de crier à ceux du dehors
de garder les derrières de la maison : de sorte que,
lorsque l’assassin parut sur le toit, de grands cris
annoncèrent sa présence à ceux qui se trouvaient par
devant, et ils se mirent aussitôt à faire le tour,
s’avançant à flots pressés.
L’assassin barricada la porte qui lui avait donné
accès sur le toit, de manière qu’on ne pût l’ouvrir qu’à
grand-peine, glissa jusqu’au bord du toit et regarda par-
dessus la gouttière.
La marée s’était retirée et le fossé n’offrait plus
qu’un lit fangeux.
La foule était restée silencieuse pendant quelques
instants, épiant ses mouvements et se demandant ce
qu’il voulait faire. Mais dès qu’elle entrevit son projet
et comprit qu’il était impraticable, elle poussa un cri de
haine et de triomphe bien plus fort que toutes les
clameurs précédentes. Ceux qui étaient trop loin pour
comprendre ce dont il s’agissait, répétaient pourtant ces
cris, qui trouvaient sans cesse un nouvel écho. On eût
dit que toute la population de Londres était venue
maudire l’assassin.
Des milliers d’hommes venaient de la façade, tous
enflammés de colère, et, à la lueur de quelques torches
qui brillaient çà et là, on pouvait lire sur leurs visages la
haine et la fureur. Les maisons situées de l’autre côté du
fossé avaient été envahies par la foule, qui aussitôt
levait ou brisait les châssis : on s’entassait à chaque
fenêtre, tous les toits étaient encombrés de monde ; les
trois ponts de bois jetés sur le fossé pliaient sous le
poids de la foule ; chacun voulait voir l’assassin.
« On le tient maintenant, s’écria un homme sur le
pont le plus rapproché ; hourra ! »
Les cris redoublèrent.
« Cinquante livres sterling ! s’écria un vieux
monsieur, à qui le prendra vivant ; j’attendrai ici qu’on
vienne réclamer la récompense. »
Nouveaux cris dans la foule...
En ce moment, le bruit se répandit qu’on était enfin
parvenu à enfoncer la porte, et que celui qui, le premier,
avait demandé une échelle, était monté dans la
chambre.
Dès que cette nouvelle courut de bouche en bouche,
la foule se dirigea vers la porte ; les gens qui étaient aux
fenêtres, voyant les autres rebrousser chemin,
s’élancèrent dans la rue, et tous se ruèrent pêle-mêle
devant la maison pour voir passer le meurtrier, quand il
serait emmené par les agents de police. On se serrait à
s’étouffer ; les rues étroites étaient complètement
obstruées. En ce moment, l’ardeur des uns à revenir en
courant sur le devant de la maison, les efforts inutiles
des autres pour se dégager de la foule, firent perdre de
vue l’assassin, quoique chacun fût plus avide que
jamais de voir opérer cette capture.
Intimidé par les cris furieux de la multitude, Sikes,
qui ne voyait plus aucun moyen de s’évader, s’était
accroupi sur le toit. Quand il s’aperçut de la nouvelle
direction que prenait la foule, il se décida à profiter vite
de l’occasion qui s’offrait, et se releva, résolu à faire un
dernier effort pour sauver sa vie, en se jetant dans le
fossé et en tâchant, au risque de se noyer dans la vase,
de s’échapper à la faveur du désordre et de l’obscurité.
Stimulé par le bruit qu’il entendit dans la maison et
qui annonçait qu’on en avait forcé l’entrée, il mit le
pied contre une cheminée pour se donner plus de force,
afin d’attacher solidement un des bouts de la corde au
tuyau, et fit à l’autre bout un nœud coulant, à l’aide de
ses dents et de ses mains. Ce fut l’affaire d’une
seconde. Il allait pouvoir descendre jusqu’à quelques
pieds du sol, et il tenait à sa main son couteau ouvert,
pour couper la corde dès qu’il serait en bas.
Au moment où il passait sa tête dans le nœud
coulant pour la fixer sous ses aisselles, et où le vieux
monsieur, qui s’était cramponné à la balustrade du pont
pour résister à la foule et garder sa position, élevait la
voix pour dénoncer à ceux qui l’entouraient cette
tentative d’évasion ; en ce moment, disons-nous,
l’assassin, regardant derrière lui, éleva ses bras au-
dessus de sa tête avec terreur et poussa un cri qui n’était
pas de ce monde.
« Encore ces yeux ! » s’écria-t-il, il chancela,
comme s’il était frappé de la foudre, perdit l’équilibre,
et tomba par-dessus le parapet ; le nœud coulant était
autour de son cou ; la corde se tendit sous son poids
comme celle d’un arc ; avec la rapidité de la flèche
qu’il décoche, le brigand fit une chute de trente-cinq
pieds de haut. Il y eut une brusque secousse, un
mouvement convulsif de tous les membres, et l’assassin
resta pendu, tenant encore son couteau ouvert dans sa
main crispée.
La vieille cheminée trembla du coup, mais résista
bravement au choc. Le cadavre de Sikes se balançait
devant la lucarne de la chambre où était enfermé
Charlot, et celui-ci, écartant de la main ce corps qui
gênait sa vue, criait au secours et demandait en grâce
qu’on vînt le délivrer.
Un chien, qui ne s’était pas montré jusqu’alors, se
mit à courir sur le bord du toit en poussant des cris
plaintifs, et, prenant son élan, sauta sur les épaules du
pendu ; il manqua son coup, tomba dans le fossé, sur le
dos, et se brisa la tête contre une pierre qui fit jaillir sa
cervelle.
Chapitre LI
Plus d’un mystère s’éclaircit. – Proposition de mariage
où il n’est question ni de dot ni d’épingles.
Deux jours après les événements racontés dans le
précédent chapitre, Olivier se trouvait, à trois heures de
l’après-midi, dans une berline de voyage et roulait
rapidement vers sa ville natale. Avec lui se trouvaient
Mme Maylie, Rose, Mme Bedwin et le bon docteur. M.
Brownlow suivait dans une chaise de poste, en
compagnie d’un personnage dont il n’avait pas dit le
nom.
La conversation avait langui pendant le trajet, car
Olivier était dans un état d’agitation qui l’empêchait de
réunir ses idées et lui enlevait presque l’usage de la
parole. Ceux qui l’accompagnaient étaient en proie à la
même anxiété et ne parlaient pas davantage.
Il avait été, ainsi que les deux dames, mis au courant
par M. Brownlow de la nature des aveux arrachés à
Monks, et, bien qu’ils sussent que le but de leur voyage
était d’achever l’œuvre si bien commencée, il y avait
encore dans toute cette affaire assez de mystère et
d’obscurité pour les laisser dans une grande perplexité.
Leur ami dévoué avait soigneusement empêché,
avec l’aide de M. Losberne, qu’ils n’apprissent rien des
fatals événements qui venaient de s’accomplir. « Il n’y
a pas de doute, disait M. Brownlow, qu’ils les
connaîtront avant peu, mais le moment sera peut-être
plus favorable qu’à présent : il ne saurait être pire. » Ils
voyageaient donc en silence, l’esprit tout occupé du but
qu’ils poursuivaient en commun, sans être disposés le
moins du monde à s’entretenir du sujet qui absorbait
leurs pensées.
Mais si Olivier était resté silencieux et plongé dans
ses réflexions tant qu’il avait suivi une route qui lui
était inconnue pour arriver à sa ville natale, avec quelle
vivacité se réveillèrent en lui les souvenirs d’autrefois,
et combien d’émotions lui firent battre le cœur, quand il
se retrouva sur le chemin qu’il avait parcouru à pied
dans son enfance, pauvre orphelin abandonné, sans un
ami pour lui tendre la main, sans un toit pour abriter sa
tête !
« Voyez, voyez, s’écria-t-il en serrant vivement la
main de Rose et en mettant la tête à la portière ; voici la
barrière que j’ai escaladée, voici les haies le long
desquelles je me glissai en rampant pour éviter d’être
surpris et ramené de force chez le fabricant de
cercueils ; voici là-bas le sentier, à travers champs, qui
mène à la vieille maison où j’ai passé mon enfance !
Oh ! Richard, Richard, mon cher ami d’autrefois, si
seulement je pouvais te voir maintenant !...
– Vous le verrez bientôt, dit Rose en prenant les
mains d’Olivier ; vous lui direz que vous êtes heureux,
que vous êtes devenu riche, et que votre plus grand
bonheur est de venir le retrouver pour le rendre heureux
aussi !...
– Oui, oui, dit Olivier ; et puis nous l’emmènerons
avec nous, nous le ferons habiller et instruire, et nous
l’enverrons dans une paisible campagne où il deviendra
grand et fort, n’est-ce pas ? »
Rose fit signe que oui, car elle ne pouvait parler en
voyant l’enfant sourire de bonheur à travers ses larmes.
« Vous serez douce et bonne pour lui comme vous
l’êtes pour tout le monde, dit Olivier ; les récits qu’il
vous fera vous serreront le cœur, je le sais ; mais
qu’importe ? tout cela sera bien loin et vous sourirez de
plaisir, j’en suis sûr aussi, en songeant que vous avez
changé son sort, comme vous l’avez déjà fait pour moi.
Le pauvre Richard ! il m’a si bien dit : « Dieu te
bénisse ! » alors que je me sauvais ; moi aussi, ajouta
Olivier, en éclatant en sanglots, je lui dirai : « Dieu te
bénisse maintenant ! » et je lui montrerai combien ses
paroles d’adieu m’ont été au cœur !... »
Quand ils approchèrent de la ville et qu’ils se furent
engagés dans ses rues étroites, ce ne fut pas chose facile
que de modérer les transports de l’enfant ; il revoyait la
boutique de Sowerberry, l’entrepreneur de pompes
funèbres, telle qu’elle était jadis, mais plus petite et
moins imposante qu’elle ne l’était dans ses souvenirs ;
il retrouvait les magasins, les maisons qu’il avait si bien
connus, et qui lui rappelaient à chaque instant quelque
petit incident de sa vie d’enfant : la charrette de
Gamfield, le ramoneur, toujours la même, arrêtée à la
porte du cabaret ; le dépôt de mendicité, cette affreuse
prison de son enfance, avec ses étroites fenêtres
donnant sur la rue ; sur le seuil de la porte, le portier
d’autrefois avec sa mine décharnée. En le voyant,
Olivier ne put réprimer un sentiment de terreur, puis se
mit à rire de sa sottise, puis à pleurer pour rire encore
après ; il revoyait cent figures de connaissance, tout
enfin, comme s’il avait quitté ces lieux la veille, et que
son bonheur récent ne fut qu’un songe délicieux.
Mais ce bonheur n’était point un songe ; ils
s’arrêtèrent à la porte du meilleur hôtel, devant lequel
Olivier s’extasiait jadis, le prenant pour un somptueux
palais, mais qui lui parut maintenant un peu déchu de sa
grandeur et de son air imposant. M. Grimwig était là,
prêt à recevoir nos voyageurs ; il embrassa la jeune
demoiselle et aussi la vieille dame, à leur descente de
voiture, comme s’il était le grand-père de toute la
société. Aimable et souriant, il n’offrit pas une seule
fois « de manger sa tête », pas même quand il soutint à
un vieux postillon qu’il connaissait mieux que lui le
plus court chemin pour aller à Londres, bien qu’il n’eût
fait ce trajet qu’une seule fois, et encore en dormant
tout le temps. Le dîner était servi, les chambres étaient
préparées, tout avait été disposé comme par
enchantement pour les recevoir.
Néanmoins, dès que la première agitation fut passée,
chacun redevint silencieux et préoccupé comme
pendant le voyage. M. Brownlow ne vint pas les
retrouver et se fit servir à dîner dans une chambre à
part. Les deux autres messieurs allaient et venaient d’un
air inquiet ou se parlaient à l’oreille. On vint avertir
Mme Maylie, qui sortit de la chambre et revint au bout
d’une heure avec les yeux rouges et gonflés. Toutes ces
circonstances troublaient et alarmaient Rose et Olivier,
qui n’étaient point dans le secret de ces nouvelles
inquiétudes. Ils restaient silencieux et étonnés, ou, s’ils
échangeaient quelques mots, c’était à voix basse,
comme s’ils avaient peur d’entendre même le son de
leur voix.
Enfin, à neuf heures, quand ils commençaient à
croire qu’ils ne sauraient rien de plus ce jour-là, ils
virent entrer M. Losberne et M. Grimwig, suivis de M.
Brownlow et d’un individu dont la vue arracha presque
à Olivier un cri de surprise, car on lui dit que c’était son
frère, et c’était ce même homme qu’il avait rencontré
un jour de marché à la porte d’une auberge, et qu’il
avait aperçu avec Fagin regardant à travers la fenêtre de
sa petite chambre. Cet homme lança à l’enfant étonné
un regard plein de haine et s’assit près de la porte. M.
Brownlow, tenant des papiers à la main, se dirigea vers
la table près de laquelle étaient assis Rose et Olivier.
« J’ai à remplir une pénible tâche, dit-il ; mais il faut
que ces déclarations, qui ont été signées à Londres, en
présence de témoins, soient reproduites ici en
substance ; j’aurais voulu vous épargner cette
ignominie, mais il faut que nous les entendions de votre
propre bouche : vous savez pourquoi.
– Continuer, dit en se détournant l’individu auquel
M. Brownlow s’adressait. Dépêchons-nous ; j’en ai déjà
assez fait, ce me semble ; n’allez pas me garder
longtemps ici.
– Cet enfant, dit M. Brownlow en posant la main sur
la tête d’Olivier, cet enfant est votre frère ; c’est le fils
illégitime de votre père, Edwin Leeford, auquel j’étais
si attaché, et de la pauvre Agnès Fleming, qui mourut
en lui donnant le jour.
– Oui, dit Monks en regardant de travers Olivier qui
tremblait de tous ses membres, et dont on aurait pu
entendre battre le cœur, voilà leur bâtard.
– Le mot dont vous vous servez, dit sévèrement M.
Brownlow, est un reproche adressé à deux êtres que
depuis longtemps la vaine censure du monde ne peut
plus atteindre ; c’est une insulte qui ne peut plus
déshonorer âme qui vive, sinon vous qui vous en rendez
coupable. Cet enfant est né dans cette ville ?
– Au dépôt de mendicité, répondit Monks ; du reste,
vous avez là son histoire, ajouta-t-il avec impatience en
montrant du doigt les papiers.
– Il faut que nous l’entendions de votre bouche, dit
M. Brownlow en promenant ses regards sur les témoins
de cette scène.
– Alors, écoutez-moi, répondit Monks ; mon père
étant tombé malade à Rome, comme vous le savez, ma
mère, dont il était depuis longtemps séparé, partit de
Paris pour aller le rejoindre et m’emmena avec elle :
c’était sans doute pour s’assurer la fortune de mon père,
car elle n’avait pas grande affection pour lui, ni lui pour
elle ; il ne nous reconnut pas, il avait déjà perdu
connaissance et resta assoupi jusqu’au lendemain, jour
de sa mort. Parmi ses papiers, il y en avait deux datés
du jour où il était tombé malade et renfermés dans une
lettre à votre adresse. Il avait écrit sur l’enveloppe qu’il
ne fallait vous envoyer ces papiers qu’après sa mort.
L’un était une lettre à cette fille, à Agnès, et l’autre un
testament.
– Que disait-il dans cette lettre ? demanda M.
Brownlow.
– La lettre ?... c’était une feuille de papier écrite
dans tous les sens, une espèce de confession générale
des torts qu’il se reprochait, et des prières au bon Dieu
pour qu’il la prît sous sa protection ; il l’avait trompée,
à ce qu’il paraît, en lui disant que certaines
circonstances mystérieuses, qu’il lui expliquerait plus
tard, s’opposaient à son mariage immédiat avec elle ; et
alors elle avait été bon train, s’était fiée à lui, et
beaucoup trop, car elle y avait perdu l’honneur, que
personne ne pouvait plus lui rendre. Elle n’avait plus
que quelques mois pour accoucher. Il lui disait tout ce
qu’il avait l’intention de faire pour cacher sa honte s’il
avait vécu ; et il la conjurait, s’il venait à mourir, de ne
pas maudire sa mémoire et de ne pas croire que les
conséquences fatales de cette faute retomberaient sur
elle ou sur son enfant, parce qu’il n’y avait que lui de
coupable. Il lui rappelait le jour où il lui avait donné un
médaillon et une bague sur laquelle il avait fait graver
le nom de baptême, laissant en blanc la place où il
espérait un jour faire ajouter le nom de famille... Il la
priait de garder cette bague, de la porter toujours sur
son cœur, comme elle avait fait jusque-là, et il répétait
plusieurs fois les mêmes mots, comme un homme qui a
perdu la tête, et je crois bien que c’était vrai.
– Quant au testament... », dit M. Brownlow en
voyant Olivier pleurer à chaudes larmes.
Monks restait silencieux.
« Quant au testament, continua M. Brownlow à sa
place, il était conçu dans le même esprit que la lettre. Il
y parlait des chagrins que lui avait causés sa femme,
des penchants coupables, des dispositions vicieuses
qu’il avait reconnus en vous, son fils unique, qui aviez
été nourri dans la haine de votre père. Il vous laissait,
ainsi qu’à votre mère, une rente de huit cents livres
sterling. Il faisait de sa fortune deux parts égales, l’une
pour Agnès Fleming, et l’autre pour l’enfant auquel elle
donnerait le jour. Si c’était une fille, la fortune lui
revenait sans conditions ; mais si c’était un fils, il était
stipulé qu’à l’époque de sa majorité il ne devait avoir
souillé son nom d’aucun acte public de déshonneur, de
bassesse, de lâcheté ou de méchanceté ; il voulait par là,
disait-il, montrer à la mère la confiance qu’il avait en
elle et la conviction profonde où il était que son enfant
tiendrait d’elle un cœur noble et une nature élevée. S’il
était trompé dans son attente, alors il voulait que la
fortune vous revînt : car, dans le cas, mais dans le cas
seulement où ses deux fils seraient également pervers, il
vous reconnaissait un droit de priorité sur sa fortune,
quoique vous n’en eussiez aucun sur son cœur, puisque
dès votre enfance vous ne lui aviez jamais montré que
de la froideur et de l’aversion.
– Ma mère, dit Monks en élevant la voix, fit ce que
toute femme eût fait à sa place : elle brûla le testament ;
la lettre ne parvint pas à son adresse ; ma mère la garda,
ainsi que d’autres preuves, pour le cas où l’on
essayerait de nier la faute de la jeune fille ; elle
instruisit de tout le père d’Agnès, avec toutes les
circonstances aggravantes que lui dictait la haine
violente dont elle était animée et dont je la remercie. Le
père, au désespoir, se retira avec ses enfants au fond du
pays de Galles, et changea de nom pour que ses amis ne
pussent jamais connaître le lieu de sa retraite. Quelque
temps après on le trouva mort dans son lit. Sa fille
s’était enfuie secrètement quelques semaines
auparavant ; il avait parcouru à pied les villes et les
villages d’alentour, la cherchant partout, et, persuadé
qu’elle avait mis fin à ses jours pour cacher son
déshonneur, il était revenu chez lui et était mort de
chagrin le soir même. »
Il y eut ici un court moment de silence, jusqu’à ce
que M. Brownlow reprit le fil de la narration.
« Quelques années plus tard, dit-il, je reçus la visite
de la mère d’Édouard Leeford, de cette homme ici
présent... À dix-huit ans, il l’avait quittée, lui avait volé
ses bijoux et son argent, s’était fait joueur, escroc,
faussaire, et s’était sauvé à Londres où, depuis deux
ans, il ne fréquentait que les êtres les plus dégradés.
Elle était atteinte d’une incurable et douloureuse
maladie, et désirait le revoir avant de mourir. Après de
longues et inutiles recherches, on parvint enfin à le
découvrir, et il partit avec elle pour la France.
– Elle y mourut, dit Monks, après de cruelles
souffrances ; à son lit de mort elle me révéla ses secrets
et me légua la haine mortelle qu’elle avait vouée à
Agnès et à son enfant. C’était une recommandation bien
inutile, car il y avait déjà longtemps que j’avais hérité
de cette haine. Elle ne croyait pas au suicide de la jeune
fille ; elle était persuadée qu’Agnès avait eu un fils et
que ce fils était vivant. Je lui jurai que, si jamais je le
rencontrais sur mon chemin, je le poursuivrais, je ne lui
laisserais ni paix ni trêve, je m’acharnerais après lui
avec une infatigable animosité, j’assouvirais sur lui ma
haine et je foulerais aux pieds ce testament insultant, en
traînant le fils de l’adultère dans la boue de l’infamie,
dussé-je le conduire jusqu’au pied de la potence. Il s’est
enfin trouvé sur mon chemin ; j’avais bien commencé,
et, sans les bavardages d’une coquine, je serais arrivé à
mon but. »
Tandis que le scélérat exhalait sa rage impuissante
en murmurant d’affreuses imprécations, M. Brownlow,
s’adressant aux témoins épouvantés de cette scène, leur
expliqua comment le juif avait été le complice et le
confident de cet homme ; comment il avait reçu, pour
faire tomber Olivier dans ses embûches, une somme
considérable dont il devait restituer une partie dans le
cas où l’enfant s’échapperait ; comme enfin, à la suite
d’une discussion à ce sujet, ils en étaient venus à
s’assurer que c’était bien Olivier qui était à la
campagne, chez Mme Maylie.
« Que sont devenus la bague et le médaillon ? dit M.
Brownlow en s’adressant à Monks.
– Ils m’ont été vendus par l’homme et la femme
dont je vous ai parlé. Ils les avaient volés à une vieille
infirmière du dépôt qui les avait pris sur le cadavre
d’Agnès, répondit Monks sans lever les yeux. Vous
savez ce que j’en ai fait. »
M. Brownlow fit un signe à M. Grimwig, qui sortit
aussitôt et rentra bientôt poussant devant lui Mme
Bumble et tirant après lui son infortuné mari.
« En croirai-je mes yeux ? s’écria M. Bumble jouant
sottement l’enthousiasme. N’est-ce point le petit
Olivier ?... Oh ! Olivier, si vous saviez comme j’ai été
en peine de vous !...
– Taisez-vous, imbécile ! murmura Mme Bumble.
– C’est plus fort que moi, c’est plus fort que moi,
madame Bumble, répliqua le chef du dépôt de
mendicité ; je ne puis pas m’empêcher, moi qui l’ai
élevé paroissialement, de sentir quelque chose en le
voyant ici, au milieu de dames et de messieurs d’une
tournure si distinguée ; j’ai toujours aimé cet enfant-là
comme s’il était mon... mon... mon grand-père, dit M.
Bumble en s’arrêtant pour chercher une comparaison
exacte. Maître Olivier, mon ami, vous souvenez-vous
de ce brave monsieur en gilet blanc ? Ah !... il est en
paradis depuis huit jours... Nous l’avons porté en terre
dans un cercueil de chêne à poignées d’argent.
– Allons, monsieur, dit sévèrement M. Grimwig,
trêve de sentiment !
– Je tâcherai de me modérer, monsieur, répondit M.
Bumble. Comment vous portez-vous, monsieur ?
J’espère que vous êtes toujours en parfaite santé ? »
Ce compliment s’adressait à M. Brownlow, qui,
s’approchant du respectable couple, demanda en
désignant Monks :
« Connaissez-vous cet individu ?
– Non, répondit nettement Mme Bumble.
– Vous ne le connaissez probablement pas non
plus ? dit M. Brownlow en s’adressant au mari.
– Je ne l’ai jamais vu du ma vie, dit M. Bumble.
– Et vous ne lui avez rien vendu sans doute ?
– Non, répondit Mme Bumble.
– Vous n’avez sans doute jamais eu non plus en
votre possession certain médaillon d’or avec une
bague ? dit M. Brownlow.
– Non certainement, répondit la matrone. Nous
avez-vous fait venir pour nous adresser de si sottes
questions ? »
M. Brownlow fit un nouveau signe à M. Grimwig,
qui sortit aussitôt, comme précédemment : mais cette
fois il ne ramena pas avec lui un couple si vigoureux ; il
était suivi de deux vieilles paralytiques qui chancelaient
et trébuchaient à chaque pas.
« Vous avez eu soin de fermer la porte la nuit où
mourut la vieille Sally, dit la première des deux
infirmes en levant sa main tremblante, mais vous
n’avez pas pu boucher les fentes de la porte et nous
empêcher d’entendre ce qui se disait.
– Non, non, dit l’autre en regardant autour d’elle et
en remuant ses mâchoires veuves de leurs dents, vous
n’avez pas bien pris vos précautions.
– Nous l’avons bien entendue, reprit la première,
essayer de vous dire ce qu’elle avait fait ; nous vous
avons vue prendre un papier qu’elle tenait à la main, et
le lendemain nous vous avons guettée quand vous avez
été au mont-de-piété.
– Oui, ajouta la seconde, et on vous a remis un
médaillon et une bague d’or ; nous étions sur vos
talons, oui, nous étions sur vos talons.
– Et nous en savons plus long encore, dit la
première ; la vieille Sally nous avait dit, longtemps
auparavant, ce que cette jeune femme lui avait conté, à
savoir : qu’elle était en route pour aller mourir près de
la tombe du père de son enfant, car elle sentait bien
qu’elle ne survivrait pas à son malheur, et c’est alors
qu’elle est accouchée au dépôt de mendicité.
– Voulez-vous que l’on fasse venir le
commissionnaire au mont-de-piété ? demanda M.
Grimwig en faisant un pas vers la porte.
– Non, répondit Mme Bumble. Puisque cet homme,
dit-elle en désignant Monks, a eu la lâcheté de tout
avouer, comme je n’en doute pas, et que vous avez su
tirer les vers du nez de ces vieilles gueuses-là, je n’ai
plus rien à dire. Eh bien ! oui, j’ai vendu ces objets, et
ils sont quelque part où vous ne pourrez jamais les
retrouver ; et puis après ?
– Rien, répondit M. Brownlow, sinon qu’à présent
c’est notre affaire de veiller à ce que vous n’occupiez,
plus jamais, vous ou votre mari, un poste de confiance.
Vous pouvez vous retirer.
– J’espère, dit M. Bumble d’un air piteux, tandis que
M. Grimwig sortait avec les deux vieilles femmes,
j’espère que cette malheureuse petite circonstance ne
me privera pas de mes fonctions paroissiales ?
– Si vraiment, répondit M. Brownlow ; mettez-vous
bien cela dans la tête, et estimez-vous heureux qu’il
n’en soit que cela.
– C’est Mme Bumble qui a tout fait, dit l’ex-bedeau
après s’être prudemment assuré que sa femme était déjà
sortie ; c’est elle qui l’a voulu absolument.
– Ce n’est pas une excuse, répliqua M. Brownlow.
Vous étiez présent quand ces objets ont été jetés dans la
rivière ; et d’ailleurs, aux yeux de la loi, c’est vous qui
êtes le plus coupable. La loi suppose que votre femme
n’agit que d’après vos conseils.
– Si la loi suppose cela, dit M. Bumble en serrant
son chapeau entre ses mains, la loi n’est qu’une... une
idiote. S’il en est ainsi aux yeux de la loi, c’est qu’elle
s’est pas mariée, et ce que je puis lui souhaiter de pis,
c’est d’en faire l’expérience ; cela lui ouvrirait les
yeux. »
Cela dit en appuyant sur les mots, M. Bumble
enfonça son chapeau sur sa tête, mit ses mains dans ses
poches et descendit retrouver sa femme.
« Mademoiselle, dit M. Brownlow en s’adressant à
Rose, donnez-moi la main ; n’ayez pas peur ; les
quelques mots que j’ai encore à vous dire ne sont pas
faits pour vous effrayer.
– S’ils me concernent personnellement, dit Rose,
bien que j’ignore comment, laissez-moi, je vous prie,
les entendre une autre fois ; je n’ai plus ni force ni
courage.
– Vous avez plus d’énergie que cela, j’en suis sûr,
répondit le vieux monsieur en lui prenant le bras et en
le passant sous le sien. Connaissez-vous cette jeune
demoiselle, monsieur ?
– Oui, répondit Monks.
– Je ne vous ai jamais vu, dit Rose d’une voix faible.
– Je vous ai vue souvent, répliqua Monks.
– Le père de la malheureuse Agnès avait deux
jeunes filles, dit M. Brownlow ; qu’est devenue la
seconde, celle qui était encore enfant, à la mort de son
père ?
– Cette enfant, répondit Monks, après avoir perdu
son père, dans un pays où elle n’était connue de
personne, n’ayant pas une lettre, pas un livre, pas un
chiffon de papier qui pût la mettre sur la trace de sa
famille ou de ses amis, fut recueillie par de pauvres
paysans qui en prirent soin comme de leur propre fille.
– Continuez, dit M. Brownlow en faisant signe à
me
M Maylie d’approcher. Continuez !
– Il vous fut impossible de découvrir sa retraite, dit
Monks ; mais là où l’amitié échoue, parfois la haine
réussit ; après une année de recherches, ma mère
parvint à découvrir cette enfant.
– Elle la prit avec elle, n’est-ce pas ?
– Non. Ces braves gens étaient pauvres et
commençaient, du moins le mari, à se lasser de leur
humanité ; aussi leur laissa-t-elle l’enfant, en leur
donnant une petite somme d’argent avec laquelle ils ne
pouvaient pas aller loin, en leur promettant de leur en
envoyer davantage, mais bien décidée à n’en rien faire.
Comme leur mécontentement et leur misère n’étaient
pas pour elle une garantie suffisante du malheur de
cette petite fille, elle leur conta l’histoire du déshonneur
de la sœur, en y ajoutant les détails les plus odieux, et
les engagea à surveiller l’enfant de près car elle était le
fruit d’une union illégitime, et tournerait mal tôt ou
tard. Ces pauvres gens crurent à ce récit, et l’enfant
traîna une existence assez misérable pour nous
satisfaire, jusqu’à ce qu’une dame veuve, qui habitait
alors Chester, la vit par hasard, en eut pitié, et la prit
avec elle. En dépit de tous nos efforts, l’enfant resta
près de cette dame et fut heureuse ; je la perdis de vue il
y a deux ou trois ans, et je n’ai retrouvé ses traces que
depuis quelques mois.
– La voyez-vous maintenant ?
– Oui ; elle est appuyée sur votre bras.
– Mais elle n’en est pas moins ma nièce, s’écria Mme
Maylie en serrant Rose sur son cœur ; elle n’en est pas
moins mon enfant bien-aimée ; je ne voudrais pas la
perdre maintenant, pour tous les trésors du monde. Ma
douce compagne, ma chère fille...
– Vous avez été ma seule amie, dit Rose, la plus
affectueuse, la meilleure des amies ; mon cœur est
suffoqué par l’émotion, je ne puis supporter tout cela.
– Et vous, lui dit Mme Maylie en l’embrassant
tendrement, vous avez toujours été pour moi la
meilleure et la plus charmante fille, et vous avez
toujours fait le bonheur de tous ceux qui vous ont
connue. Allons, mon amour, pensez aussi à ce pauvre
enfant, qui veut vous serrer dans ses bras. Tenez !
tenez ! voyez-le.
– Elle n’est pas pour moi une tante, dit Olivier en lui
passant ses bras autour du cou, mais une sœur, une sœur
chérie ; oh ! Rose, dès que je vous ai connue, mon cœur
me disait que je devais vous aimer ainsi. »
Respectons les larmes que versèrent ces deux
orphelins, et les paroles entrecoupées qu’ils
échangèrent en tombant dans les bras l’un de l’autre :
ils retrouvaient et perdaient au même instant un père,
une mère, une sœur ; leur joie était mêlée de douleur, et
pourtant leurs larmes n’étaient pas amères : car la
douleur même qui s’élevait dans leur âme était si bien
adoucie par les doux et tendres souvenirs qui
l’accompagnaient, qu’elle dépouillait toute sensation de
peine, pour devenir seulement un plaisir solennel.
Ils restèrent longtemps seuls ; enfin on frappa
doucement à la porte ; Olivier l’ouvrit, et, s’éloignant
rapidement, céda la place à Henry Maylie.
« Je sais tout, dit celui-ci, en s’asseyant près de
l’aimable jeune fille. Chère Rose, je sais tout. Je ne suis
pas ici par hasard, ajouta-t-il après un long silence ; ce
n’est pas aujourd’hui que j’ai tout appris, mais hier,
seulement hier. Devinez-vous que je suis venu pour
vous faire souvenir de votre promesse ?
– Arrêtez, dit Rose ; vous savez tout, dites-vous ?
– Tout. Vous m’avez permis de vous entretenir
encore une fois du sujet de notre dernière entrevue.
– Oui.
– Je me suis engagé à ne pas insister pour modifier
votre détermination et à vous demander seulement de
me la faire connaître encore une fois ; j’ai promis de
mettre à vos pieds ma position et ma fortune, et de ne
rien dire ni rien faire pour vous ébranler, si vous
persistiez dans votre première résolution.
– Les mêmes motifs qui me décidèrent alors me
décident encore maintenant, dit Rose avec fermeté ; je
comprends ce soir, mieux que jamais, quels sont mes
devoirs envers celle dont la bonté m’a arrachée aux
souffrances et à la misère. C’est une lutte, dit Rose,
mais c’est une lutte dont je suis fière ; c’est un coup
cruel, mais mon cœur saura le supporter.
– La découverte de ce soir... commença Henry.
– La découverte de ce soir, reprit doucement Rose,
me laisse, en ce qui vous concerne, dans la même
position qu’auparavant.
– Vous voulez endurcir votre cœur contre moi,
Rose, dit le jeune homme.
– Oh ! Henry, Henry, dit la jeune fille en fondant en
larmes, je voudrais le pouvoir, je ne souffrirais pas tant.
– Alors, pourquoi vous infliger cette peine ? dit
Henry en lui prenant la main ; songez, chère Rose,
songez à ce que vous avez entendu ce soir.
– Et qu’ai-je entendu ? s’écria Rose ; que le
sentiment du déshonneur de sa famille troubla tellement
mon père, qu’il s’enfuit loin de tous ceux qu’il avait
connus... Tenez, nous en avons dit assez, Henry ;
laissons là cet entretien.
– Pas encore, dit le jeune homme en la retenant au
moment où elle se levait ; espérances, désirs, projets,
tout a changé pour moi, excepté l’amour que je vous ai
voué ; je ne vous offre plus un rang élevé au milieu des
agitations du monde, de ce monde méchant et envieux
où l’on a à rougir d’autre chose que de ce qui est
vraiment honteux. Mais je vous offre un foyer et un
cœur ; oui, chère Rose, voilà tout ce que j’ai maintenant
à vous offrir.
– Que signifie ce langage ? balbutia la jeune fille.
– Il signifie... que la dernière fois que je vous ai vue,
je vous ai quittée avec la ferme résolution d’aplanir tous
les obstacles imaginaires qui s’élevaient entre vous et
moi, bien décidé, si le monde dans lequel je vivais ne
pouvait devenir le vôtre, à le quitter pour être à vous, et
à tourner le dos à quiconque mépriserait votre
naissance : c’est ce que j’ai fait ; ceux qui se sont
éloignés de moi pour ce motif, se sont éloignés de vous,
et m’ont ainsi prouvé que jusque-là vous aviez raison.
Tel protecteur puissant, tel parent influent qui me
souriait alors, me regarde maintenant avec froideur ;
mais il y a en Angleterre de riantes campagnes et de
beaux ombrages, et à côté d’une église de village, de
l’église dont je suis le pasteur, s’élève une habitation
rustique, où je serais plus fier de vivre avec vous, chère
Rose, qu’au milieu de toutes les splendeurs du monde ;
voilà mon rang, voilà ma position actuelle que je mets
en ce moment à vos pieds. »
.....................................................................
« C’est bien désagréable pour un souper d’attendre
après des amoureux, dit M. Grimwig, qui venait de faire
un somme, avec son mouchoir de poche sur la tête. »
À dire vrai, le souper attendait depuis un temps
déraisonnable ; ni Mme Maylie, ni Henry, ni Rose, qui
entrèrent tous au même moment, n’avaient la moindre
excuse à alléguer.
« Je songeais sérieusement à manger ma tête ce soir,
dit M. Grimwig : car je commençais à croire que je
n’aurais pas autre chose. Je prendrai la liberté, avec
votre permission, de faire mon compliment à la jeune
fiancée. »
M. Grimwig, sans plus de cérémonie, embrassa
Rose, qui se mit à rougir ; l’exemple devint contagieux,
et fut suivi par le docteur et par M. Brownlow.
Quelques personnes assurent qu’Henry Maylie en avait
déjà fait autant dans la pièce voisine ; mais les
meilleures autorités s’accordent à dire que c’est une
méchanceté pure ; il était si jeune, et un pasteur encore !
« Olivier, mon enfant, dit Mme Maylie, d’où venez-
vous, et pourquoi avez-vous l’air si affligé ? Vous avez
encore des larmes dans les yeux ; qu’est-ce que vous
avez donc ? »
Que de déceptions dans ce monde ! Hélas ! nos plus
chères espérances, celles qui font le plus d’honneur à
notre nature, sont souvent celles qui sont brisées les
premières. Le pauvre Richard était mort !
Chapitre LII
La dernière nuit que le juif a encore à vivre.
La cour d’assises, du plancher jusqu’au plafond,
était pavée de figures humaines ; il n’y avait pas un
pouce de terrain qui ne présentât une paire d’yeux tout
grands ouverts. Depuis la barre placée devant le
tribunal, jusqu’aux coins les plus reculés des galeries,
tous les regards étaient fixés sur un seul homme... le
juif, devant lui, derrière lui, à droite, à gauche, en tout
sens. Il était là, debout, encadré dans un firmament
émaillé d’yeux étincelants.
Il était là, au milieu de cette gloire de lumière
vivante, une main appuyée sur la balustrade de bois
placée devant lui, l’autre posée derrière son oreille, la
tête penchée en avant pour saisir plus distinctement
chaque mot prononcé par le président, qui faisait le
résumé de l’affaire ; parfois il dirigeait ses regards vers
les jurés, pour observer l’effet que produisait sur eux la
circonstance la plus légère en sa faveur, et, quand les
charges qui pesaient sur lui étaient prouvées avec une
clarté terrible, il regardait son avocat comme pour lui
adresser un appel muet et le supplier de tenter encore un
effort pour le sauver. C’était sa seule manière de trahir
son anxiété, car il ne faisait pas un mouvement ; il
n’avait presque pas bougé depuis le commencement du
procès, et, quand le président cessa de parler, il garda la
même attitude et resta immobile et attentif, les yeux
toujours fixés sur lui, comme s’il l’écoutait encore.
Un léger mouvement dans la cour le rappela au
sentiment de sa position ; il regarda autour de lui. Les
jurés étaient réunis pour délibérer. Il promena ses
regards sur la galerie et put voir que les gens montaient
les uns sur les autres pour apercevoir sa figure : ceux-ci
braquaient sur lui leurs lorgnettes, tandis que ceux-là,
sur le visage desquels se peignaient l’horreur et le
dégoût, s’entretenaient à voix basse avec leurs voisins.
Quelques-uns, c’était le petit nombre, semblaient ne pas
faire attention à lui et attendre avec impatience le
verdict du jury, en s’étonnant de la lenteur de la
délibération. Mais il n’y avait pas dans l’auditoire,
même parmi les femmes qui se trouvaient là en grand
nombre, une seule figure sur laquelle il pût lire la
moindre sympathie pour lui, ou dont l’expression trahit
autre chose que le vif désir de le voir condamner.
Tandis qu’il considérait tout cela d’un œil égaré, un
profond silence se fit tout à coup ; il regarda derrière lui
et vit que les jurés s’étaient retournés du côté du
président. C’était seulement pour demander la
permission de se retirer.
Il les considéra attentivement, un à un, à mesure
qu’ils sortaient, pour tâcher de deviner de quel côté
pencherait la majorité ; ce fut en vain. Le geôlier lui
toucha l’épaule ; il le suivit machinalement jusqu’au
prétoire et s’assit. Si on ne lui avait montré le siège
placé devant lui, il ne l’eût pas aperçu.
Il regarda encore du côté de la galerie. Parmi les
spectateurs, les uns étaient en train de manger, les
autres s’éventaient avec leurs mouchoirs, car il faisait
très chaud dans la salle. Un jeune homme était occupé à
crayonner sur un album les traits de l’accusé ; curieux
de savoir si le croquis était ressemblant, et, profitant
d’un moment où l’artiste était occupé à tailler son
crayon, il se pencha pour regarder l’esquisse, comme
eût pu le faire un spectateur indifférent.
De même, quand il dirigeait ses regards vers le juge,
il était tout occupé d’examiner son costume en détail,
de rechercher ce que ça pouvait coûter, comment ça se
mettait, etc.
Il avisa un vieux monsieur qui rentrait après une
demi-heure d’absence ; il se demanda si cet homme
était sorti pour aller dîner, où il avait été, ce qu’il s’était
fait servir, et continua de se livrer à ce genre de
réflexions insouciantes, jusqu’à ce qu’un nouvel objet
attirât son attention, pour faire naître en lui d’autres
pensées tout aussi saugrenues.
Ce n’était pas que, pendant tout ce temps, il eût pu
se soustraire un instant à l’effroyable idée que sa fosse
était ouverte à ses pieds ; cette pensée était toujours
présente à son esprit, mais d’une manière vague et
générale, et il ne pouvait y arrêter son esprit. Ainsi,
tandis qu’il frissonnait de terreur et devenait rouge
comme le fer en songeant qu’il allait bientôt mourir, il
se mettait involontairement à compter les barreaux de la
grille du tribunal, s’étonnait d’en voir un cassé et se
demandait si on le raccommoderait ou si on le laisserait
comme ça. Il songeait avec horreur à l’échafaud, à la
potence, puis s’arrêtait pour regarder un homme qui
arrosait les dalles afin de les rafraîchir, et revenait
ensuite à ses sinistres pensées.
Enfin on entendit crier : « Silence ! » et chacun
retint sa respiration en portant ses regards vers la porte.
Les jurés rentrèrent et passèrent tout près de lui ; il ne
put rien lire sur leurs visages : ils étaient impassibles
comme le marbre. Un profond silence s’établit... pas un
mouvement... pas un souffle... « L’accusé est
coupable. »
Des cris frénétiques éclatèrent dans tout l’auditoire,
cris répétés bientôt par la foule qui encombrait les
abords du tribunal, par la populace enchantée
d’apprendre que le juif serait pendu le lundi suivant.
Le tumulte s’apaisa, et on demanda au criminel s’il
avait quelque observation à faire sur l’application de la
peine. Il avait repris son attitude attentive et regardait
de tous ses yeux celui qui lui adressait cette question ; il
fallut pourtant la lui répéter deux fois avant qu’il eût
l’air de l’entendre, et alors il murmura à voix basse
qu’il était... un vieillard... un vieillard... Il ne put dire
autre chose et redevint silencieux.
Le juge se couvrit du bonnet noir ; le juif ne bougea
pas ; il avait conservé la même indifférence apparente.
Cette sinistre formalité arracha un cri à une femme de la
galerie. Le juif regarda vivement de ce côté, comme s’il
était fâché de cette interruption, et se pencha en avant
d’un air encore plus attentif. Les paroles qu’on lui
adressait étaient solennelles et émouvantes, la sentence
horrible à entendre ; mais il restait immobile comme
une statue, sans qu’un seul muscle de son visage se mît
en jeu. L’œil hagard, il restait penché en avant, la
mâchoire pendante, quand le geôlier lui toucha le bras
et lui fit signe de le suivre. Il regarda un instant autour
de lui d’un air hébété, et obéit.
On lui fit traverser une salle basse où quelques
prisonniers attendaient leur tour de passer en jugement,
tandis que d’autres causaient avec leurs amis, à travers
la grille qui donnait sur la cour. Il n’y avait là personne
pour lui parler, à lui, et quand il passa, les prisonniers se
reculèrent, pour que les gens qui s’étaient accrochés à la
grille pussent mieux le voir. Ils l’accablèrent d’injures,
se mirent à crier, à siffler ; il leur montrait le poing et
leur aurait craché au visage, si ses gardiens ne l’eussent
entraîné par un sombre couloir, à peine éclairé de
quelques quinquets, jusqu’à l’intérieur de la prison.
Là, on le fouilla pour s’assurer qu’il n’avait rien sur
lui qui lui permît de devancer son supplice ; puis on le
mena dans une des cellules des condamnés à mort, et on
l’y laissa... seul.
Il s’assit sur un banc de pierre placé en face de la
porte et qui servait à la fois de siège et de lit ; puis,
fixant à terre ses yeux injectés de sang, il essaya de
rappeler ses souvenirs. Au bout de quelque temps, il
parvint à recueillir quelques lambeaux de phrases de
l’allocution que lui avait adressée le juge, phrases dont
il avait cru, sur le moment, n’avoir pas entendu un mot.
Peu à peu ses souvenirs se complétèrent, se
coordonnèrent dans sa tête : « Condamné à être pendu
par le cou jusqu’à ce que mort s’ensuive. » C’étaient
bien là les derniers mots qu’on lui avait adressés :
« condamné à être pendu par le cou jusqu’à ce que mort
s’ensuive. » Comme il commençait à faire nuit, il se mit
à penser à tous les gens qu’il avait connus qui étaient
morts sur l’échafaud... quelques-uns par sa faute... Ils
lui revenaient en mémoire avec une telle rapidité, qu’il
pouvait à peine les compter. Il y en avait qu’il avait vus
mourir et dont il s’était moqué, parce qu’ils étaient
morts avec une prière sur les lèvres. Quel drôle de bruit
leurs pieds avaient fait en ratissant les planches, quand
ils avaient été lancés dans l’espace ! Quel changement
soudain, quand un instant avait fait de ces hommes forts
et vigoureux une masse de chiffons, pendillant au bout
d’une corde !
Quelques-uns d’entre eux avaient probablement
occupé cette cellule... s’étaient assis sur ce banc de
pierre. Comme il fait sombre ! pourquoi n’apporte-t-on
pas de lumière ? Il y a des siècles que cette cellule est
construite... combien d’hommes ont dû y passer leurs
dernières heures ! On se croirait couché dans une cave
jonchée de cadavres... N’est-ce pas là le bonnet, le
nœud coulant, les bras garrottés, ces figures qu’il
reconnaît jusque sous le voile hideux qui les cache ?...
De la lumière ! de la lumière !
À la fin, quand il se fut bien meurtri les mains à
force de frapper contre la porte massive ou contre les
murs, deux hommes parurent, l’un tenant une chandelle
qu’il fourra dans un chandelier de fer fixé à la muraille,
l’autre traînant un matelas sur lequel il passerait la nuit :
car le prisonnier ne devait plus être perdu de vue un
seul instant.
La nuit vint... sombre, sinistre, silencieuse ; ceux qui
veillent aiment à entendre sonner les horloges des
églises, car elles leur annoncent le réveil de la vie et
l’approche du jour ; mais pour le juif, elles
n’annonçaient que désespoir. Tout son de cloche était
un tintement d’agonie ; chaque coup apportait à son
oreille ce son monotone, profond et sourd... mort ! À
quoi lui servaient le bruit et le mouvement du joyeux
réveil du jour, qui pénétrait même là, jusqu’à lui ? ce
n’était qu’une autre forme de glas funèbre qui lui
rappelait sa fin, avec un carillon moqueur par-dessus le
marché.
Le jour passe... un jour ? Il n’est pas possible que ce
soit un jour. Il est à peine venu que le voilà déjà parti.
La nuit vint à son tour, nuit à la fois si longue par son
affreux silence, et si courte par la rapidité avec laquelle
fuyaient les heures ! Tantôt, dans son délire, il
s’emportait en blasphèmes ; tantôt il hurlait et
s’arrachait les cheveux. Des hommes respectables, de
sa religion, étaient venus prier près de lui ; il les avait
chassés avec des imprécations ; ils renouvelèrent leurs
efforts charitables, et il les chassa cette fois en les
battant.
Vint le samedi soir ; il n’avait plus qu’une nuit à
vivre après ; comme il y songeait, le jour parut ; on était
au dimanche. Ce ne fut que le soir de ce dernier et
terrible jour que la pensée de sa situation désespérée, et
de l’effroyable dénouement auquel il touchait, s’offrit à
son esprit dans toute son horreur : non qu’il eût eu un
seul instant l’espoir d’être gracié ; mais il n’avait
jusqu’alors entrevu que d’une manière vague la
possibilité de mourir sitôt.
Il n’avait presque jamais adressé la parole aux deux
gardiens qui se relevaient tour à tour pour le surveiller,
et qui, de leur côté, ne faisaient rien pour attirer son
attention. Il s’était tenu immobile sur son banc, rêvant
tout éveillé. Maintenant il se levait à chaque instant, la
peau brûlante et l’écume à la bouche, et parcourait
convulsivement son étroite cellule dans un tel
paroxysme de terreur et de colère, que ses gardiens eux-
mêmes, bien que familiarisés avec de tels spectacles,
reculaient d’horreur et d’épouvante. Enfin, il devint si
effrayant qu’un seul homme ne suffît plus pour le
surveiller, et que les deux geôliers restèrent ensemble
près de lui.
Il s’étendit sur sa couche de pierre et pensa au
passé ; il avait été blessé, le jour de sa capture, par
quelques-uns des projectiles que lui avait lancés la
foule ; sa tête était enveloppée de bandes ; ses cheveux
roux retombaient sur son visage livide, et sa barbe
inculte était hideuse à voir ; ses yeux brillaient d’un feu
terrible ; sa peau rugueuse et sale était toute craquelée
par la fièvre qui le consumait. Huit, neuf, dix heures : si
ce n’était pas une farce qu’on lui faisait pour l’effrayer,
si c’étaient bien de vraies heures qui sonnaient ainsi
l’une après l’autre, où serait-il quand les aiguilles
auraient fait le tour du cadran ? Onze heures. Le son de
l’heure précédente vibrait encore à son oreille. Le
lendemain, à huit heures, il marcherait à la mort, sans
autre ami pour suivre ses funérailles que lui-même. Et à
onze heures...
Ces murs redoutables de Newgate, qui ont dérobé
tant de souffrances, tant d’inexprimables angoisses, non
seulement aux yeux, mais encore et trop longtemps à la
pensée des hommes, n’avaient jamais été témoins d’une
scène pareille... Les gens qui passaient le long de la
prison, et qui se demandaient peut-être ce que faisait en
ce moment le criminel qui devait être pendu le
lendemain, n’en auraient pas fermé l’œil de la nuit, s’ils
avaient pu seulement le voir tel qu’il était alors au fond
de sa cellule.
Pendant toute la soirée, de petits groupes de deux ou
trois personnes vinrent à chaque instant, à la porte de la
prison, demander d’un air inquiet si l’on avait reçu avis
d’une commutation de peine ; on leur répondait que
non, et ils se hâtaient d’aller faire part de cette bonne
nouvelle aux gens qui stationnaient en foule dans la
rue ; on se montrait la porte par où sortirait le
condamné, l’endroit où s’élèverait la potence. Vers
minuit, la foule s’écoula comme à regret, et peu à peu la
rue redevint déserte et silencieuse.
On avait fait évacuer les abords de Newgate, et
disposé quelques solides barrières peintes en noir, pour
contenir la foule sur laquelle on comptait, quand M.
Brownlow, accompagné d’Olivier, se présenta au
guichet de la prison, et exhiba un permis de pénétrer
jusqu’au condamné, signé d’un des shériffs : on le fit
entrer sur-le-champ.
« Est-ce que ce jeune monsieur vient avec vous ?
demanda à M. Brownlow l’homme chargé de les
conduire à la cellule du juif ; ce n’est pas un spectacle à
montrer à un enfant, monsieur.
– Aussi ne venons-nous pas par curiosité, mon ami,
répondit M. Brownlow ; si je tiens à être introduit près
du criminel, c’est à cause de cet enfant, qui l’a connu
dans le temps qu’il poursuivait avec succès la carrière
de ses forfaits. J’ai cru qu’il était bon de le lui faire voir
en ce moment, dût-il en éprouver quelque peine et
quelque frayeur. »
M. Brownlow avait dit ces quelques mots assez bas
pour qu’Olivier ne pût les entendre. L’homme porta la
main à son chapeau, et, regardant les deux visiteurs
avec une certaine curiosité, ouvrit une porte en face de
celle par laquelle ils étaient entrés, et les conduisit
jusqu’aux cellules par des couloirs sombres et tortueux.
« C’est par ici, dit-il en s’arrêtant dans un endroit
obscur où deux ouvriers étaient en train de faire en
silence quelques préparatifs ; c’est par ici qu’il doit
passer. Vous pouvez voir d’ici la porte par laquelle il
doit sortir. »
Il leur fit traverser une cuisine pavée, garnie de la
batterie de cuivre nécessaire pour préparer la nourriture
des prisonniers, et leur montra du doigt une porte. Près
de là était, en haut, une grille ouverte où l’on entendait
des voix et des coups de marteaux : on était en train de
monter l’échafaud. De là, ils passèrent dans une cour,
après avoir franchi plusieurs lourdes portes à chacune
desquelles se trouvait un geôlier ; ils montèrent
quelques marches et arrivèrent dans un corridor le long
duquel on voyait une rangée de portes massives. Le
geôlier leur fit signe de s’arrêter, et frappa à une des
cellules avec son trousseau de clefs ; les deux gardiens
du juif, après un court entretien à voix basse, sortirent
dans le corridor en s’étirant les membres, satisfaits
d’avoir un moment de répit, et firent signe aux visiteurs
de suivre le geôlier dans la cellule.
Le condamné était assis sur son lit et se balançait à
droite et à gauche, moins semblable à un homme qu’à
une bête féroce ; il était évidemment absorbé par le
souvenir de sa vie passée, car il continua à marmotter
des paroles incohérentes, sans paraître s’apercevoir de
la présence des nouveaux venus, qu’il prenait sans
doute pour des personnages imaginaires qui jouaient un
rôle dans sa vision.
« Bravo ! Charlot, disait-il... c’est un coup de
maître... et Olivier donc... ah ! ah ! ah !... et Olivier
donc... le voilà devenu un monsieur... Menez coucher
cet enfant. »
Le geôlier prit la main d’Olivier, lui dit tout bas de
n’avoir pas peur, et continua à regarder sans parler.
« Menez-le coucher, dit le juif, m’entendez-vous ? il
a été... la cause indirecte de tout ceci... ça me vaudra de
l’argent d’en faire un voleur... Guillaume, coupe la
gorge à Bolter... ne t’inquiète pas de la jeune fille...
coupe la gorge à Bolter... enfonce tant que tu pourras...
scie-lui la tête.
– Fagin ! dit le geôlier.
– Me voici, dit le juif, en reprenant aussitôt l’air
attentif qu’il avait gardé pendant son procès ; je suis un
vieillard, milord, un pauvre vieillard.
– Voici, dit le geôlier en lui posant la main sur la
poitrine pour le faire asseoir, voici quelqu’un qui veut
vous voir et vous faire quelques questions, je suppose.
Fagin ! Fagin ! êtes-vous un homme ?
– Je ne le serai plus longtemps, dit le juif en levant
la tête avec une expression de rage et de terreur.
Malédiction sur eux tous ! Quel droit ont-ils de
m’envoyer à la boucherie ? »
Comme il disait ces mots, il aperçut Olivier et M.
Brownlow, et se reculant jusqu’au bout du banc, il
demanda ce qu’ils faisaient là.
« Du calme, Fagin, dit le geôlier en le maintenant
sur le banc. Dites ce que vous voulez dire, monsieur ;
mais dépêchez-vous, s’il vous plaît, car il devient de
plus en plus furieux.
– Vous avez des papiers, dit M. Brownlow en
s’approchant, qui vous ont été confiés pour plus de
sûreté par un individu appelé Monks.
– C’est un mensonge tout du long, répondit le juif ;
je n’en ai pas, je n’en ai jamais eu.
– Pour l’amour de Dieu, dit M. Brownlow d’un ton
solennel, ne parlez pas ainsi à cette heure suprême,
mais dites-moi où ils sont. Vous savez que Sikes est
mort, que Monks a tout avoué, que vous n’avez aucun
intérêt à rien cacher. Où sont ces papiers ?
– Olivier, dit le juif, en faisant signe à l’enfant,
venez près de moi, que je vous parle à l’oreille.
– Je n’ai pas peur, dit Olivier à voix basse, en
quittant la main de M. Brownlow.
– Les papiers, lui dit le juif en l’attirant près de lui,
sont dans un sac de toile, caché dans un trou, au-dessus
de la cheminée de la chambre du premier étage. J’ai à
vous parler, mon ami ; je veux vous dire un mot.
– Oui, oui, répondit Olivier ; laissez-moi faire une
prière ; faites-en seulement une à genoux avec moi, et
nous causerons ensuite jusqu’au matin.
– Sortez, sortez, dit le juif en poussant l’enfant vers
la porte et en jetant autour de lui des regards effarés,
dites que j’ai été me coucher pour dormir ; ils vous
croiront. Vous... vous pouvez me tirer d’ici... Vite, vite.
– Oh ! que Dieu pardonne à ce malheureux ! dit
l’enfant en fondant en larmes.
– C’est bien, nous y voilà, dit le juif. Sortons
d’abord par cette porte... Si je frissonne et si je tremble
en passant devant la potence, n’y faites pas attention...
Mais hâtez le pas. Allons, allons... dépêchons-nous...
– Avez-vous quelque autre question à lui faire ?
demanda le geôlier.
– Aucune, répondit M. Brownlow. Si j’avais l’espoir
de le rappeler au sentiment de sa situation...
– N’y comptez pas, monsieur, répondit le geôlier en
secouant la tête ; ce que vous avez de mieux à faire,
c’est de vous retirer. »
Il ouvrit la porte de la cellule, et les gardiens
rentrèrent.
« Dépêchons-nous, dépêchons-nous ! s’écria le juif ;
plus vite, plus vite. »
Les deux gardiens se saisirent de lui, lui firent lâcher
Olivier et le repoussèrent vers le fond de la cellule. Il se
mit à se débattre et à lutter avec l’énergie du désespoir,
en poussant des cris si perçants, que, malgré l’épaisseur
des murs, M. Brownlow et Olivier les entendirent
jusque dans la rue.
Ils ne purent quitter la prison sur-le-champ, car
Olivier était presque sans connaissance après cette
horrible scène, et si faible que, pendant plus d’une
heure, il ne put se soutenir.
Il commençait à faire jour quand ils sortirent ; il y
avait déjà foule sur la place ; les fenêtres étaient
encombrées de gens occupés à fumer ou à jouer aux
cartes pour tuer le temps ; on se bousculait dans la
foule, on se querellait, on plaisantait : tout était vie et
mouvement, sauf un amas d’objets sinistres qu’on
apercevait au centre de la place : la potence, la trappe
fatale, la corde, enfin tous les hideux apprêts de la mort.
Chapitre LIII
Et dernier.
Le sort de chacun des personnages qui ont figuré
dans ce récit est maintenant fixé, et quelques lignes
suffiront à leur historien pour achever de faire connaître
ce qui les concerne.
Moins de trois mois après, Rose Fleming et Henry
Maylie furent mariés à l’église du village, théâtre futur
du zèle pieux du jeune pasteur ; le même jour ils prirent
possession de leur nouvelle et heureuse demeure.
Mme Maylie vint se fixer près de son fils et de sa
belle-fille, pour jouir paisiblement, pendant ses
dernières années, de la plus grande félicité qui soit
réservée à la vieillesse et à la vertu : celle de
contempler le bonheur de ceux auxquels, pendant une
vie bien remplie, on a voué l’affection la plus vive, et
auxquels on a prodigué sans relâche les plus tendres
soins.
Il paraît, d’après les renseignements les plus exacts,
qu’en partageant également entre Olivier et Monks les
débris de la fortune dont ce dernier s’était emparé, et
qui n’avait jamais prospéré dans ses mains, ni dans
celles de sa mère, il devait leur revenir à chacun trois
mille livres sterling. En vertu des dispositions du
testament de son père, Olivier aurait eu le droit de
garder le tout ; mais M. Brownlow, pour ne pas enlever
au fils aîné la seule chance qui lui restât de s’arracher à
sa vie de désordres et de vivre honnêtement, proposa le
partage égal de la fortune, et son jeune pupille y
consentit avec joie.
Monks garda son nom d’emprunt, partit pour
l’Amérique, où il dissipa bientôt ses ressources,
retomba dans ses anciens déportements, et, après avoir
subi une longue détention pour quelques nouvelles
escroqueries, fut repris d’un accès de sa maladie
d’autrefois, et mourut en prison.
Les principaux membres de la bande de Fagin
moururent aussi misérablement, loin de leur patrie.
M. Brownlow adopta Olivier pour son fils et vint
s’établir avec lui et sa vieille ménagère à moins d’un
mille du presbytère où demeuraient ses bons amis ; il
combla ainsi le seul vœu que pût former encore le cœur
dévoué et reconnaissant d’Olivier, et ils formèrent une
petite société étroitement unie et aussi heureuse qu’il
est possible de l’être ici-bas.
Peu après le mariage du jeune couple, le bon docteur
retourna à Chertsey, où, loin de ses vieux amis, il serait
devenu chagrin et maussade, si son tempérament et son
humeur n’avaient pas résisté à cette épreuve. Pendant
deux ou trois mois il se contenta de donner à entendre
qu’il craignait fort que l’air de Chertsey ne convînt pas
à sa santé ; puis, trouvant en effet que le pays n’avait
plus pour lui d’attrait, il céda sa clientèle à un confrère,
loua une petite maison à l’entrée du village où son
jeune ami était pasteur, et retrouva comme par
enchantement sa belle humeur et sa santé. Il se mit à
jardiner, à planter, à pêcher, à faire de la menuiserie
avec cette impétuosité qui faisait le fonds de son
caractère, et, dans chacun de ces exercices, il se fit une
telle réputation à dix lieues à la ronde, qu’on venait le
consulter comme une autorité incontestable.
Avant de quitter Chertsey, il s’était pris pour M.
Grimwig d’une sincère amitié que celui-ci lui rendit
cordialement : aussi le bon Grimwig vient-il le voir très
souvent, et, dans chacune de ces occasions, plante,
pêche et fait de la menuiserie avec grande ardeur, mais
toujours d’une manière originale et qui n’appartient
qu’à lui, et il soutient toujours, en offrant de « manger
sa tête », que sa méthode est la seule qui soit bonne. Les
dimanches, il ne manque pas de critiquer le sermon, à la
barbe du jeune pasteur, bien qu’il avoue en confidence
à M. Losberne qu’il a trouvé le sermon excellent, mais
qu’il aime autant ne pas le dire. M. Brownlow s’amuse
souvent à le plaisanter sur l’horoscope qu’il avait tiré
d’Olivier, et à lui rappeler cette soirée où ils étaient
assis devant une table, la montre entre eux deux, en
attendant le retour de l’enfant ; mais M. Grimwig
soutient qu’il ne s’était pas trompé, à preuve qu’au bout
du compte Olivier ne revint pas ; et là-dessus il part
d’un grand éclat de rire qui ne fait qu’ajouter à sa bonne
humeur.
M. Noé Claypole, après avoir été gracié pour avoir
dénoncé le juif, s’aperçut que le métier qu’il faisait
n’était pas tout à fait aussi sûr qu’il aurait pu le désirer,
et songea aux moyens de gagner sa vie sans pourtant se
donner trop de peine ; tout considéré, il se mit dans la
police secrète, et il se fait là-dedans une jolie petite
existence. Voici comment il s’arrange : il sort le
dimanche, à l’heure de l’office, en compagnie de
Charlotte décemment vêtue ; celle-ci tombe en faiblesse
à la porte d’un cabaret ; Noé, pour la faire revenir à elle,
demande pour dix sous d’eau-de-vie, que le cabaretier
sert par bonté d’âme ; il verbalise et assigne pour le
lendemain le cabaretier philanthrope ; le sieur Noé fait
son rapport et empoche la moitié de l’amende. D’autres
fois, c’est lui qui s’évanouit, mais le résultat est le
même.
M. et Mme Bumble, après leur destitution, tombèrent
peu à peu dans la dernière misère et finirent par se faire
admettre comme pauvres dans ce même dépôt de
mendicité où ils avaient jadis régné en maîtres. On a
surpris M. Bumble à dire que son malheur et sa
dégradation ne lui laissaient pas même la force de se
réjouir d’être séparé de sa femme.
Quant à M. Giles et à Brittles, ils sont toujours à leur
poste, bien que le premier soit chauve et que le second
ait blanchi. Ils couchent au presbytère ; mais ils
partagent si également leurs soins entre Mme Maylie et
ses enfants, Olivier, M. Brownlow et M. Losberne, que
les habitants du village n’ont pas encore pu découvrir
au service de quel ménage ils sont particulièrement
attachés.
Maître Charlot Bates, terrifié du crime de Sikes, se
demanda si après tout il ne valait pas mieux mener une
vie honnête ; il rompit avec son passé et résolut de
l’effacer par une existence laborieuse ; il lutta et souffrit
beaucoup dans les commencements ; mais, comme il
savait se contenter de peu et qu’il avait de la bonne
volonté, il finit par réussir, et, après avoir été garçon de
ferme et charretier, il est aujourd’hui le plus joyeux
éleveur du Northamptonshire.
Et maintenant celui qui écrit ces lignes regrette de
toucher au terme de sa tâche et voudrait poursuivre
encore le fil de cette histoire.
J’aimerais à m’arrêter près de quelques-uns de ces
personnages au milieu desquels j’ai vécu si longtemps,
et à partager leur bonheur en tâchant de le dépeindre. Je
voudrais montrer au lecteur Rose Maylie, dans toute la
fleur et la grâce d’une jeune ménagère, répandant au
milieu du cercle qui l’entoure le bonheur et la joie,
animant de sa gaieté le coin du feu pendant l’hiver et
les causeries sous les arbres pendant l’été. Je voudrais
la suivre au milieu des champs et entendre sa douce
voix pendant les promenades du soir, au clair de la lune.
Je voudrais la suivre, bonne et charitable au dehors et
s’acquittant chez elle, douce et souriante, de ses devoirs
domestiques ; je voudrais retracer l’affection qu’elle
portait à l’enfant de sa pauvre sœur, affection
qu’Olivier lui rendait si bien pendant les longues heures
qu’ils passaient ensemble à s’entretenir des amis qu’ils
avaient si tristement perdus ; je voudrais, une fois
encore, rappeler sous mes yeux ces bonnes et joyeuses
petites figures d’enfants groupées autour de ses genoux,
et écouter leur joyeux babil ; je voudrais évoquer les
éclats de leur rire franc et pur, avec la larme de bonheur
et d’émotion qui brille dans les yeux bleus de leur mère.
Oh ! oui, toutes ces scènes délicieuses, tous ces regards,
tous ces sourires, toutes ces pensées et ces paroles
innocentes... je voudrais les repasser encore sous ma
plume l’une après l’autre.
M. Brownlow s’attacha de plus en plus à son fils
adoptif, en voyant tout ce que promettait sa bonne et
généreuse nature ; il retrouvait en lui les traits de l’amie
de sa jeunesse, et cette ressemblance ravivait dans son
cœur de vieux souvenirs, doux et tristes à la fois. Les
deux orphelins, qui avaient connu l’adversité, gardèrent
des rudes épreuves de leur jeunesse un sentiment de
compassion pour les malheurs des autres, et de fervente
reconnaissance envers Dieu qui les avait protégés et
sauvés, mais à quoi bon ces détails, puisque j’ai dit
qu’ils étaient vraiment heureux ? Le bonheur est-il
possible sans une affection vive, sans ces sentiments
d’humanité et de bonté pour nos semblables, et de
reconnaissance envers l’Être dont la miséricorde et la
bonté s’étendent sur tout ce qui respire ?
Près de l’autel de la vieille église du village se
trouve une table de marbre blanc sur laquelle on ne lit
encore qu’un seul nom : « Agnès ». Il n’y a point de
cercueil sous cette tombe, et puisse-t-il s’écouler bien
des années avant qu’on y inscrive d’autres noms ! Mais
si les âmes des morts redescendent sur la terre pour
visiter les lieux consacrés par l’affection... l’affection
qui survit à la mort, l’affection de ceux qu’ils ont
connus ici-bas, j’aime à croire que l’ombre de cette
pauvre jeune fille vient souvent planer au-dessus de ce
petit coin solennel ; j’aime à croire qu’il n’en est pas
moins béni parce qu’il est là, près d’une église austère,
et que la pauvre femme n’a été qu’une brebis égarée.
Table
XXX. Ce que pensent d’Olivier ses nouveaux visiteurs. ..... 5
XXI. La situation devient critique. ..................................... 17
XXII. Heureuse existence que mène Olivier chez ses
nouveaux amis. ................................................... 36
XXIII. Où le bonheur d’Olivier et de ses amis éprouve une
atteinte soudaine. ................................................ 52
XIV. Détails préliminaires sur un jeune personnage qui va
paraître sur la scène. – Aventure d’Olivier. ........ 68
XXV. Résultat désagréable de l’aventure d’Olivier, et
entretien intéressant de Henry Maylie avec
Rose. ................................................................... 86
XVI. Qui sera très court, et pourra paraître de peu
d’importance ici, mais qu’il faut lire néanmoins,
parce qu’il complète le précédent, et sert à
l’intelligence d’un chapitre qu’on trouvera en
son lieu................................................................ 100
XVII. Où le lecteur, s’il se reporte au chapitre XXIII,
trouvera une contrepartie qui n’est pas rare dans
l’histoire des ménages. ....................................... 105
XVIII. Récit de l’entrevue nocturne de M. et Mme Bumble
avec Monks. ........................................................ 124
XIX. Où le lecteur retrouvera quelques honnêtes
personnages avec lesquels il a déjà fait
connaissance, et verra le digne complot
concerté entre Monks et le juif. .......................... 142
XL. Étrange entrevue, qui fait suite au chapitre
précédent............................................................. 168
XLI. Qui montre que les surprises sont comme les
malheurs ; elles ne viennent jamais seules.......... 181
XLII. Une vieille connaissance d’Olivier donne des
preuves surprenantes de génie et devient un
personnage public dans la capitale. .................... 199
XLIII. Où l’on voit le fin Matois dans une mauvaise passe. 218
XLIV. Le moment vient pour Nancy de tenir la promesse
qu’elle a faite à Rose Maylie. – Elle y manque. . 237
XLV. Fagin confie à Noé Claypole une mission secrète..... 250
XLVI. Le rendez-vous. ......................................................... 257
LVII. Conséquences fatales................................................. 274
LVIII. Fuite de Sikes. ........................................................... 287
XLIX. Monks et M. Brownlow se rencontrent enfin. – Leur
conversation. – Ils sont interrompus par M.
Losberne, qui leur apporte des nouvelles
importantes. ........................................................ 304
L. Poursuite et évasion................................................... 322
LI. Plus d’un mystère s’éclaircit. – Proposition de
mariage où il n’est question ni de dot ni
d’épingles. .......................................................... 342
LII. La dernière nuit que le juif a encore à vivre. ............. 366
LIII. Et dernier. .................................................................. 382
Cet ouvrage est le 496ème publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.