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Charles Dickens Charles Dickens[630]

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Charles Dickens Charles Dickens[630]
Charles Dickens



Olivier Twist









BeQ

Charles Dickens

(1812-1870)





Olivier Twist

Traduit de l’anglais par Alfred Gérardin



Tome deuxième









La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 496 : version 1.0

Du même auteur, à la Bibliothèque :





Cantique de Noël

Les conteurs à la ronde

Le grillon du foyer

L’abîme (en coll. avec Wilkie Collins)

Olivier Twist

II



(Paris, Librairie Hachette et Cie, 1893.)

Chapitre XXX



Ce que pensent d’Olivier ses nouveaux visiteurs.





Après avoir réitéré à ces dames l’assurance qu’elles

seraient agréablement surprises à la vue du criminel, le

docteur prit le bras de la jeune demoiselle, offrit la main

à Mme Maylie, et les conduisit, avec beaucoup de

cérémonie, au haut de l’escalier.

« Maintenant, dit-il à voix basse en tournant

doucement la clef dans la serrure, vous allez me dire ce

que vous en pensez. Quoique sa barbe ne soit pas

fraîchement rasée, il n’en a pas l’air plus féroce.

Attendez... laissez-moi voir si vous pouvez entrer. »

Le docteur entra le premier, jeta un coup d’œil dans

la chambre et fit signe aux dames d’avancer : puis il

ferma la porte derrière elles, et écarta doucement les

rideaux du lit. Sur ce lit, au lieu du scélérat à mine

repoussante qu’elles s’attendaient à voir, était étendu un

pauvre enfant, épuisé de fatigue et de souffrance, et

plongé dans un profond sommeil. Il avait un bras en

écharpe, replié sur la poitrine, et il appuyait sur l’autre

sa tête à demi cachée par une longue chevelure qui

flottait sur l’oreiller.

L’honnête docteur, tenant le rideau soulevé, resta

une minute environ à regarder en silence le pauvre

blessé. Tandis qu’il l’examinait, la jeune fille se glissa

doucement près de lui, s’assit à côté du lit et écarta les

cheveux qui couvraient la figure d’Olivier ; en se

penchant sur lui, elle laissa tomber des larmes sur son

front.

L’enfant tressaillit et sourit dans son sommeil,

comme si ces marques de pitié et de compassion

l’eussent fait rêver d’amour et d’affection qu’il n’avait

jamais connus ; de même que les sons d’une musique

harmonieuse, le murmure de l’eau dans le silence des

bois, le parfum d’une fleur, ou même l’emploi d’un mot

qui nous est familier, rappellent parfois à notre

imagination le vague souvenir de scènes sans réalité

dans notre vie ; souvenir qui se dissipe comme un

souffle, et qui semble se rattacher à une existence plus

heureuse et passée depuis longtemps : car l’esprit

humain est impuissant à le reproduire et à le fixer.

« Qu’est-ce à dire ? s’écria la vieille dame. Il est

impossible que ce pauvre enfant ait été complice des

voleurs.

– Le vice, dit le docteur avec un soupir en laissant

retomber le rideau, le vice fait sa demeure dans bien des

temples : qui sait s’il ne se cache pas sous cet extérieur

séduisant ?

– Mais il est si jeune ! se hâta de dire Rose.

– Ma chère demoiselle, continua le chirurgien en

secouant tristement la tête, le crime est comme la mort :

il n’est pas seulement le partage de la vieillesse et de la

décrépitude ; la jeunesse et la beauté sont trop souvent

les victimes qu’il choisit de préférence.

– Mais, monsieur, ce n’est pas possible, dit Rose ;

vous ne pouvez pas croire que cet enfant si délicat se

soit associé volontairement à des scélérats. »

Le chirurgien hocha la tête de manière à montrer

qu’il ne voyait à cela rien d’impossible ; puis il fit

observer que la conversation pourrait troubler le

sommeil du blessé, et conduisit les dames dans une

chambre voisine.

« Mais quand même il serait coupable, continua

Rose, songez combien il est jeune ; songez que peut-

être il n’a jamais connu l’amour d’une mère, le bien-

être du foyer domestique ; que les mauvais traitements,

les coups, la faim, l’ont peut-être entraîné à s’associer à

des hommes qui l’ont forcé au crime. Ma tante, ma

bonne tante, je vous en conjure, pensez à tout cela avant

de laisser mener en prison ce pauvre enfant blessé, ce

serait d’ailleurs renoncer pour lui à tout espoir de

devenir meilleur. Vous qui m’aimez tant ; qui par votre

bonté et votre affection m’avez tenu lieu de mère, et

préservée de l’abandon où j’aurais pu tomber comme ce

pauvre enfant ; je vous en prie, ayez pitié de lui quand il

en est temps encore.

– Chère enfant ! dit la vieille dame en pressant sur

son cœur la jeune fille qui fondait en larmes ; crois-tu

que je voudrais faire tomber un cheveu de sa tête ?

– Oh ! non, répondit Rose avec vivacité ; pas vous,

ma tante !

– Non, dit Mme Maylie d’une voix émue. Mes jours

sont sur leur déclin ; puisse Dieu avoir pitié de moi

comme j’ai pitié des autres ! Que puis-je faire pour le

sauver, monsieur ?

– Laissez-moi réfléchir, madame, dit le docteur ;

laissez-moi réfléchir. »

M. Losberne se mit à se promener de long en large

dans la chambre, les mains dans les poches, s’arrêtant

parfois et fronçant le sourcil. Après s’être écrié à

plusieurs reprises : « J’y suis ! » puis : « Non ! ce n’est

pas cela », et avoir recommencé autant de fois à se

promener et à froncer le sourcil, il s’arrêta

définitivement et parla en ces termes :

« Je pense que, si vous m’accordez l’autorisation

pleine et entière de malmener Giles et ce gamin de

Brittles, je viendrai à bout d’arranger l’affaire. C’est un

vieux serviteur dévoué, je le sais ; mais, vous pourrez

compenser cela de mille manières et récompenser

autrement son adresse au pistolet. Vous ne vous y

opposez pas ?

– Non, répondit Mme Maylie, s’il n’y a pas d’autre

moyen de sauver l’enfant.

– Il n’y en a pas d’autre, dit le docteur ; pas d’autre,

croyez-moi sur parole.

– Ma tante vous remet ses pleins pouvoirs, dit Rose

en souriant malgré ses larmes ; mais, je vous en prie, ne

traitez durement ces pauvres gens qu’autant que cela

sera rigoureusement nécessaire.

– Vous avez l’air de croire, répondit le docteur, que

tout le monde, excepté vous, est porté aujourd’hui à la

dureté ; je souhaite seulement que, lorsqu’un jeune

homme digne de votre choix fera appel à votre

compassion, il vous trouve dans ces dispositions tendres

et bienveillantes ; je regrette, en vérité, de n’être plus

jeune et de perdre une si belle occasion de les mettre à

l’épreuve.

– Vous êtes aussi enfant que Brittles, dit Rose en

rougissant.

– Bah ! dit le docteur en riant, ce n’est pas difficile ;

mais revenons à notre blessé : il nous reste à stipuler

une importante condition. Il s’éveillera dans une heure

environ, je le prévois ; et quoique j’aie dit en bas à cet

imbécile de constable que l’enfant ne peut ni remuer ni

parler sans danger pour sa vie, je pense que nous

pourrons causer avec lui sans inconvénient. Maintenant,

je pose une condition ; c’est que je l’examinerai en

votre présence et que si, d’après ses réponses, nous

jugeons qu’il est tout à fait perverti (ce qui n’est que

trop probable), nous l’abandonnerons à sa destinée, et je

ne me mêlerai plus de rien, quoi qu’il arrive.

– Oh ! non, ma tante, dit Rose d’un ton suppliant.

– Oh si, ma tante, dit le docteur. Est-ce convenu ?

– Il ne peut pas être endurci dans le vice, dit Rose,

c’est impossible.

– Fort bien, répliqua le docteur ; alors, raison de

plus pour accepter ma proposition. »

Finalement, le traité fut conclu, et les parties

contractantes s’assirent en attendant avec quelque

impatience le réveil d’Olivier.

La patience des dames fut mise à une épreuve plus

longue qu’elles ne pensaient, d’après les prévisions de

M. Losberne. Plusieurs heures s’écoulèrent, et Olivier

dormait toujours profondément. Il était déjà tard, quand

le bon docteur vint leur annoncer que l’enfant était

assez éveillé pour qu’on pût lui parler.

« Il est très souffrant, dit-il, et affaibli par la perte de

sang, résultat de sa blessure ; mais il paraît si préoccupé

du désir de révéler quelque chose, que je préfère

condescendre à ce désir plutôt que d’insister, comme je

l’aurais fait sans cela, pour qu’il se tienne tranquille

jusqu’à demain matin. »

L’entretien fut long : Olivier raconta toute son

histoire ; son état de souffrance et de faiblesse le força

souvent d’interrompre son récit. Il y avait quelque

chose de solennel à entendre, dans cette chambre

sombre, la faible voix de cet enfant blessé, racontant la

longue suite de malheurs et de souffrances que des

hommes cruels lui avaient fait endurer. Oh ! si nous

songions, quand nous accablons nos semblables, aux

fatales erreurs de la justice humaine, aux iniquités qui

crient vengeance au ciel, et attirent tôt ou tard le

châtiment sur nos têtes ; si nous pouvions entendre la

voix de tant de victimes, s’élevant du fond des

tombeaux ; voix plaintive que nulle puissance ne peut

forcer au silence, le monde offrirait-il chaque jour tant

d’exemples d’injustice et de violence, tant de misère et

de cruautés ?

Ce soir-là, ce fut la main d’une femme qui soigna

Olivier. La beauté et la vertu veillèrent sur son

sommeil ; il se sentit calme et heureux : il serait mort

sans se plaindre.

Dès que ce touchant entretien fut terminé et

qu’Olivier se disposa à se rendormir, le docteur

s’essaya les yeux et descendit pour s’attaquer à M.

Giles ; ne trouvant personne dans l’appartement, il

réfléchit qu’il valait peut-être mieux commencer les

hostilités en pleine cuisine, et que cela ferait plus

d’effet : en conséquence il se dirigea vers la cuisine,

véritable chambre délibérante de la gent domestique. Il

y trouva réunis les servantes, M. Brittles, M. Giles, le

chaudronnier, qui, en récompense de ses services, avait

été invité à se régaler, et le constable. Ce dernier avait

un gros bâton, une grosse tête, de gros traits, de grosses

bottes, et paraissait avoir bu une dose de bière en

rapport avec sa grosseur.

Les événements de la nuit faisaient encore le sujet

de la conversation ; M. Giles parlait avec complaisance

de la présence d’esprit dont il avait fait preuve, et M.

Brittles, un pot de bière à la main, appuyait toutes les

paroles de son chef quand le docteur entra.

« Ne vous dérangez pas, dit-il en faisant un signe de

la main.

– Merci, monsieur, dit M. Giles. Madame m’a

ordonné de donner de la bière, et comme je n’étais

nullement disposé à rester seul dans ma chambre, je

suis venu me mêler ici à la compagnie. »

Brittles et toute l’assistance témoignèrent par un

murmure approbateur du gré que l’on savait à M. Giles

de sa condescendance ; et celui-ci, promenant autour de

lui un regard protecteur, avait l’air de dire que, tant que

la société se conduirait comme il faut, il ne la quitterait

pas.

« Comment va le blessé, ce soir ? demanda Giles.

– Pas trop bien, répondit le docteur. Je crains que

vous ne vous soyez embarqué là dans une fâcheuse

affaire, monsieur Giles.

– J’espère bien, monsieur, qu’il ne mourra pas, dit

Giles tout tremblant. Si je le croyais, je ne m’en

consolerais jamais. Je ne voudrais pas, pour toute

l’argenterie du monde, être cause de la mort d’un

enfant.

– Ce n’est pas là la question, dit le docteur d’un air

mystérieux. Êtes-vous protestant, monsieur Giles ?

– Sans doute, monsieur, balbutia M. Giles, qui était

devenu très pâle.

– Et vous ? demanda le docteur en s’adressant à

Brittles d’un ton sévère.

– Mon Dieu ! monsieur, répondit Brittles en se

redressant vivement, je suis comme M. Giles.

– Eh bien ! alors, répondez-moi tous deux, reprit le

docteur d’une voix courroucée. Pouvez-vous affirmer

sous serment que l’enfant qui est là-haut est bien celui

qui a passé la nuit dernière par la petite fenêtre ?

Voyons, répondez ! je vous écoute. »

Le docteur, dont la douceur de caractère était

universellement connue, fit cette demande d’un ton si

irrité, que Giles et Brittles, étourdis par la bière et la

chaleur de la conversation, se regardèrent l’un l’autre,

ébahis et stupéfaits.

« Constable, faites attention à leur réponse, reprit le

docteur. Avant peu on verra ce qui en résultera. »

Le constable se donna l’air le plus magistral qu’il

put, et saisit le bâton, insigne de ses fonctions.

« Remarquez que c’est une simple question

d’identité, dit le docteur.

– Comme vous dites, monsieur, répondit le

constable en toussant très fort : car, dans sa

précipitation à finir de boire sa bière, il avait failli

s’étrangler.

– Voici une maison que l’on force, dit le docteur...

Troublés par cette attaque, deux hommes entrevoient un

enfant dans l’obscurité, et à travers la fumée de la

poudre. Le lendemain un enfant se présente dans cette

même maison, et parce qu’il a le bras en écharpe, ces

hommes se saisissent de lui avec violence. En agissant

ainsi, ils mettent sa vie en grand danger, et ils jurent

ensuite que c’est le voleur. Maintenant, reste à savoir si

les faits leur donnent raison, et, dans le cas contraire,

dans quelle situation ils se mettent.

– Voilà bien la loi, ou je ne m’y connais pas, dit le

constable en faisant un signe de tête respectueux.

– Je vous le demande encore, s’écria le docteur

d’une voix de tonnerre : pouvez-vous affirmer

solennellement, par serment, l’identité de l’enfant ? »

Brittles et Giles se regardaient d’un air indécis. Le

constable mit la main derrière son oreille pour mieux

saisir leur réponse. Les deux servantes et le

chaudronnier se penchèrent en avant pour écouter, et le

docteur promenait autour de lui un regard pénétrant,

quand on entendit sonner à la porte, et en même temps

le bruit d’une voiture.

« Voici la police ! s’écria Brittles, soulagé par cet

incident imprévu.

– Quelle police ? dit le docteur, troublé à son tour.

– Les agents de Bow-Street, ajouta Brittles en

prenant une chandelle. M. Giles et moi nous les avons

fait prévenir ce matin.

– Comment ! s’écria le docteur.

– Oui, monsieur, dit Brittles, j’ai envoyé un mot par

la diligence, et je m’étonnais qu’ils ne fussent pas

encore ici.

– Ah ! vous avez écrit ? Au diable les diligences ! »

dit le docteur en s’en allant.

Chapitre XXXI



La situation devient critique.





« Qui est là ? demanda Brittles en entrouvrant la

porte sans ôter la chaîne, et en mettant la main devant la

chandelle pour mieux voir.

– Ouvrez, répondit une voix ; ce sont les officiers de

police de Bow-Street qu’on a mandés ce matin. »

Rassuré par ces paroles, Brittles ouvrit la porte toute

grande, et se trouva en face d’un homme d’un port

majestueux, vêtu d’une longue redingote, lequel entra

sans mot dire, et alla s’essuyer les pieds sur le

paillasson avec autant de sans-gêne que s’il fut entré

chez lui.

« Envoyez tout de suite quelqu’un pour aider mon

collègue, n’est-ce pas, jeune homme ? dit l’agent de

police. Il garde la voiture : avez-vous une remise où on

puisse la mettre pour quelques minutes ? »

Brittles répondit affirmativement et montra du doigt

la remise. L’homme retourna sur ses pas, et aida son

camarade à remiser la voiture, tandis que Brittles les

éclairait et les contemplait avec admiration ; cela fait,

ils se dirigèrent vers la maison ; on les introduisit dans

une salle où ils se débarrassèrent de leur grande

redingote et de leur chapeau, et se montrèrent pour ce

qu’ils étaient. Celui qui avait frappé à la porte était un

homme robuste, de taille moyenne, de cinquante ans

environ ; il avait les cheveux noirs et luisants, des

favoris, la figure ronde et les yeux perçants. L’autre

était roux, trapu, d’un extérieur peu agréable, avec un

nez retroussé et un regard sinistre.

« Dites à votre maître que Blathers et Duff sont ici,

dit le premier en se passant la main dans les cheveux et

en posant sur la table une paire de menottes... Ah !

bonjour, mon bourgeois. Puis-je vous dire deux mots en

particulier ? »

Ces paroles s’adressaient à M. Losberne, qui parut

en ce moment. Il fit signe à Brittles de sortir, fit entrer

les deux dames, et ferma la porte.

« Voici la maîtresse de la maison », dit-il en se

tournant vers Mme Maylie.

M. Blathers salua ; on le pria de s’asseoir ; il prit

une chaise, posa son chapeau sur le plancher, et fit

signe à Duff d’en faire autant. Ce dernier, qui ne

paraissait pas aussi habitué à fréquenter la bonne

société, ou qui n’était pas aussi à son aise devant elle,

s’assit tout d’une pièce, et, pour se donner une

contenance, se fourra dans la bouche la pomme de sa

canne.

« Maintenant parlons du crime, dit Blathers. Quelles

en sont les circonstances ? »

M. Losberne, qui désirait gagner du temps, raconta

l’affaire tout au long et dans les plus minutieux détails,

tandis que MM. Blathers et Duff semblaient

parfaitement saisir la chose, et échangeaient parfois un

signe d’intelligence.

« Je ne puis rien affirmer avant l’inspection des

lieux, dit Blathers ; mais j’ai dans l’idée, et en cela je ne

crois pas trop m’avancer, que ce n’est pas un pègre qui

a fait le coup. Qu’en dites-vous, Duff ?

– Non, certainement, répondit Duff.

– Pour faire comprendre à ces dames le mot de

pègre, je suppose que vous entendez par là que le

voleur n’est pas de la campagne, dit M. Losberne en

souriant.

– Justement, mon bourgeois, répondit Blathers.

Vous n’avez pas d’autres détails à nous donner ?

– Aucun, dit le docteur.

– Qu’est-ce donc que ce jeune garçon dont parlent

les domestiques ? demanda Blathers.

– Sottise que cela ! dit le docteur. Un domestique

effrayé s’est mis dans la tête que cet enfant était pour

quelque chose dans la tentative d’effraction ; mais c’est

absurde.

– C’est bien facile à dire, remarqua Duff.

– Ce qu’il dit là est plein de sens, observa Blathers,

en approuvant d’un signe de tête le mot de son

camarade, et en jouant négligemment avec ses menottes

comme on ferait avec des castagnettes. Qui est cet

enfant ? quels renseignements donne-t-il sur lui-même ?

d’où vient-il ? Il n’est pas tombé du ciel, n’est-ce pas,

mon bourgeois ?

– Non, assurément, répondit le docteur, en lançant

aux dames un coup d’œil expressif ; je connais toute

son histoire, mais nous en reparlerons plus tard ; vous

tenez, je suppose, à voir d’abord l’endroit par lequel les

voleurs ont tenté de pénétrer.

– Certainement, répondit M. Blathers ; il nous faut

d’abord examiner les localités, puis interroger les

domestiques. C’est la manière de procéder habituelle. »

On apporta des lumières, et MM. Blathers et Duff,

accompagnés du constable, de Brittles, de Giles, en un

mot de toute la maison, se rendirent au petit cellier, au

bout du passage, visitèrent la fenêtre en dedans, puis

faisant le tour par la pelouse, la visitèrent en dehors : ils

prirent une chandelle pour examiner le volet, une

lanterne pour suivre les traces des pas, une fourche pour

fouiller les buissons. Cela fait, au milieu du silence

religieux de tous les assistants, ils rentrèrent, et MM.

Giles et Brittles furent requis de donner une

représentation du rôle qu’ils avaient joué dans les

événements de la veille ; ils s’en acquittèrent au moins

six fois de suite ; ils ne furent d’abord en désaccord que

sur un seul point important, et à la fin sur une douzaine

seulement. Ensuite Blathers et Duff firent sortir tout le

monde, et délibérèrent longuement ensemble avec tant

de mystère et de solennité, qu’une consultation de

grands médecins sur un cas difficile ne serait qu’un jeu

d’enfants, comparée à cette délibération.

Pendant ce colloque, le docteur se promenait de long

en large dans la pièce voisine, extrêmement agité,

tandis que Mme Maylie et Rose se regardaient avec

inquiétude.

« Sur ma parole, dit M. Losberne, en s’arrêtant tout

à coup après avoir parcouru la salle à grands pas, je ne

sais vraiment que faire.

– Il me semble, dit Rose, que l’histoire de ce pauvre

enfant, contée fidèlement à ces hommes, suffirait pour

éloigner de lui les soupçons.

– J’en doute, ma chère demoiselle, dit le docteur en

secouant la tête. Je ne crois pas que cela pût suffire pour

le rendre innocent aux yeux de ces hommes, ni même

aux yeux de fonctionnaires d’un ordre plus élevé.

« Après tout, diraient-ils, qu’est-ce que cet enfant ? Un

vagabond. » D’ailleurs, à ne juger son histoire que

d’après les considérations et les probabilités ordinaires,

elle est bien invraisemblable.

– Vous y ajoutez foi, cependant, se hâta de dire

Rose.

– Moi, je l’accepte, tout étrange qu’elle est, continua

le docteur ; et peut-être, en agissant ainsi, fais-je preuve

de sottise : mais je ne crois pas qu’elle eût la même

valeur aux yeux d’un agent de police exercé.

– Pourquoi donc ? demanda Rose.

– Pourquoi ? ma belle enfant, répondit le docteur ;

parce que cette histoire, examinée à leur point de vue, a

plus d’un côté louche ; il ne peut prouver que ce qui est

contre lui et rien de ce qui est en sa faveur. Or, ces

gens-là veulent toujours savoir les si et les pourquoi, et

n’admettent rien sans preuves. De son propre aveu,

vous voyez que, depuis quelque temps, il vit avec des

voleurs ; il a été arrêté et mené devant un commissaire

de police, sous la prévention d’avoir volé un mouchoir

dans la poche d’un monsieur ; il a été enlevé de force de

la demeure de ce monsieur, et entraîné dans un lieu

qu’il ne peut indiquer et dont il ignore complètement la

situation. Puis, il est amené à Chertsey par des hommes

qui semblent tenir à lui singulièrement, et qui, de gré ou

de force, le font passer par une fenêtre pour dévaliser

une maison ; et juste au moment où il veut donner

l’alarme, ce qui eût été la seule preuve de son

innocence, il reçoit un coup de pistolet, comme si tout

conspirait à l’empêcher, de faire une bonne action. Tout

cela ne vous frappe-t-il pas ?

– C’est assez singulier, j’en conviens, dit Rose en

riant de la vivacité du docteur ; mais enfin je ne vois

rien là qui prouve la culpabilité de ce pauvre enfant.

– Non, sans doute, répondit le docteur. Voilà bien

les femmes ! leurs beaux yeux ne voient jamais, soit en

bien, soit en mal, qu’un côté de la question, et toujours

celui qui s’est présenté le premier à leur esprit. »

Après avoir formulé cette maxime, le docteur, les

mains dans ses poches, se remit à arpenter la chambre

de long en large.

« Plus j’y réfléchis, dit-il, et plus je suis convaincu

que mettre ces hommes au courant de l’histoire de

l’enfant ne ferait qu’embrouiller tout et aggraver la

difficulté. Je suis sûr qu’ils n’y croiraient pas, et, même

en admettant que l’enfant ne fût pas condamné, la

publicité donnée aux soupçons qui pèseraient sur lui

serait un obstacle à vos intentions généreuses à son

égard, et à votre désir de le tirer de la misère.

– Mon dieu, cher docteur, comment allons-nous

faire ? dit Rose. Pourquoi faut-il qu’on ait appelé ces

gens-là ?

– C’est bien vrai ! s’écria Mme Maylie. Je voudrais

pour tout au monde les voir loin d’ici.

– Il n’y a qu’un moyen, dit enfin M. Losberne en

s’asseyant d’un air découragé ; c’est de payer d’audace.

Le but que nous nous proposons est louable, c’est là

notre excuse. L’enfant a beaucoup de fièvre et est hors

d’état de soutenir une conversation, c’est toujours cela

de gagné ; faisons de notre mieux, et, si nous ne

réussissons pas, du moins ce ne sera pas notre faute...

Entrez !

– Eh bien, mon bourgeois, dit Blathers en entrant

dans la chambre avec son collègue et en fermant

soigneusement la porte avant d’ajouter un mot, ce

n’était pas un coup monté.

– Que diable appelez-vous un coup monté ?

demanda le docteur avec impatience.

– Nous disons qu’il y a coup monté, mesdames, dit

Blathers en se tournant vers Mme Maylie et Rose,

comme s’il avait compassion de leur ignorance, tandis

qu’il méprisait celle du docteur ; nous disons qu’il y a

coup monté, quand les domestiques en sont.

– Personne ne les a soupçonnés, dit Mme Maylie.

– C’est possible, madame, répondit Blathers ; mais

ils auraient pu tout de même y être pour quelque chose.

– D’autant plus qu’on avait confiance en eux, ajouta

Duff.

– Nous pensons, continua Blathers, que le coup part

de Londres ; car il était combiné dans le grand genre.

– Oui, pas mal comme ça, remarqua Duff à voix

basse.

– Ils étaient deux, ajouta Blathers, et ils avaient avec

eux un enfant, c’est évident, rien qu’à voir la fenêtre ;

voilà tout ce qu’on peut dire pour le moment.

Maintenant nous allons, s’il vous plaît, visiter tout de

suite le garçon qui est là-haut.

– Ils prendront bien d’abord quelque chose, madame

Maylie ? dit le docteur d’un air enchanté, comme si une

inspiration soudaine lui traversait l’esprit.

– Oh ! certainement, dit Rose avec empressement ;

tout de suite si vous voulez.

– Volontiers, mademoiselle, dit Blathers en passant

sa manche sur ses lèvres ; on a soif à faire cette

besogne-là. N’importe quoi, mademoiselle ; ne vous

dérangez pas pour nous.

– Que voulez-vous prendre ? demanda le docteur en

suivant la jeune fille au buffet.

– Une goutte de liqueur, mon bourgeois, si ça vous

est égal, répondit Blathers. Il ne faisait pas chaud sur la

route, voyez-vous, madame, et je trouve qu’il n’y a rien

comme un petit verre pour vous réchauffer le

tempérament. »

C’est à Mme Maylie qu’il faisait cette confidence

pleine d’intérêt ; celle-ci l’accueillit avec grâce, et le

docteur profita du moment pour s’esquiver.

« Ah ! mesdames, dit M. Blathers en prenant son

verre à pleine main et en le portant à sa bouche, j’en ai

terriblement vu dans ma vie, de ces affaires-là.

– Blathers, vous souvenez-vous de ce vol avec

effraction, commis à Edmonton ? dit M. Duff, venant

en aide à la mémoire de son collègue.

– Tenez, c’était un vol dans le genre de celui d’hier,

reprit Blathers ; c’est Conkey Chickweed qui avait fait

le coup, n’est-ce pas ?

– Vous le mettez toujours sur son compte, répondit

Duff ; mais c’était la famille Pet, j’en suis sûr, et

Conkey y était comme moi.

– Allons donc ! repartit M. Blathers, je le sais bien,

peut-être. Vous rappelez-vous le temps où Conkey fut

volé ? Quel vacarme cela fit ! c’était pis qu’un roman.

– Qu’était-ce donc ? demanda Rose, désireuse de

mettre en belle humeur ces désagréables visiteurs.

– C’est un vol comme on n’en avait jamais vu,

mademoiselle, dit Blathers. Ledit Conkey Chickweed...

– Conkey veut dire long nez, madame, interrompit

Duff.

– Mais madame le sait bien, n’est-ce pas ? demanda

M. Blathers. Vous m’interrompez toujours, Duff. Ce

Conkey Chickweed tenait une taverne sur la route de

Battlebridge, où beaucoup de jeunes lords venaient voir

des combats de coqs, etc. Moi qui y allais souvent, je

puis vous assurer qu’il entendait joliment son affaire.

Voilà qu’une nuit on lui vola trois cent vingt-sept

guinées, dans un sac de toile ; elles lui furent dérobées

dans sa chambre à coucher, à la fin de la nuit, par un

homme de six pieds avec un emplâtre sur l’œil, qui

s’était caché sous son lit et qui, le vol commis, sauta par

la fenêtre, laquelle était au premier étage. Il se sauva au

plus vite ; mais Conkey était alerte, il s’éveilla au bruit,

sauta en bas de son lit, fit feu sur le voleur et éveilla

tout le voisinage. Voilà tout le monde debout en un

instant ; on cherche partout, et on trouve que Conkey a

blessé son voleur, car il y avait des traces de sang

jusqu’à un mur de clôture assez éloigné, et puis plus

rien. La perte du magot ruina Chickweed, et son nom

figura sur la Gazette parmi ceux des banqueroutiers. On

fit une souscription pour venir en aide à ce pauvre

homme, auquel cet événement avait fait tourner la tête,

et qui pendant trois ou quatre jours courut les rues en

s’arrachant les cheveux, et dans un désespoir tel, que

bien des gens craignaient qu’il n’en finît avec la vie. Un

jour, il arrive tout effaré au bureau de police, il a un

entretien particulier avec le magistrat, lequel, après bien

des paroles, sonne, mande Jacques Spyers (ce Spyers

était un agent actif), et lui dit d’aller aider M.

Chickweed à se saisir du voleur. « Croiriez-vous,

Spyers, dit Chickweed, que je l’ai vu hier matin passer

devant ma porte ? – Et pourquoi ne l’avez-vous pas pris

au collet ? dit Spyers. – J’étais si saisi, que je crois

qu’on aurait pu m’assommer avec un cure-dent,

répondit le pauvre homme ; mais, nous le tenons, car je

l’ai encore vu passer le soir entre dix et onze heures. »

« Sur-le-champ, Spyers se munit d’une chemise

blanche et d’un peigne, pour le cas où il serait absent

deux ou trois jours ; il part, il va se poster à une des

fenêtres de la taverne, derrière un petit rideau rouge, le

chapeau sur la tête, et prêt à s’élancer en un clin d’œil

sur le voleur. Il était là, le soir, sur le tard, à fumer sa

pipe, quand tout à coup Chickweed s’écrie : « Le voilà !

au voleur ! à l’assassin ! » Jacques Spyers se précipite

dehors et voit Chickweed courir à toutes jambes en

criant à tue-tête. Il le suit, la foule s’amasse, tout le

monde crie : « Au voleur ! » et Chickweed de courir

toujours en criant comme un possédé. Spyers le perd de

vue un instant au détour d’une rue ; il le rejoint, voit un

groupe, s’y jette en s’écriant : « Où est le voleur ? –

Morbleu ! dit Chickweed, il m’a encore échappé. »

« Une chose digne de remarque, c’est qu’on ne put

le trouver nulle part, et on s’en revint à la taverne. Le

lendemain matin, Spyers se remet à son poste, derrière

le rideau, guettant au passage l’homme de six pieds,

avec un emplâtre noir sur l’œil ; à force de regarder il

en eut la vue trouble, et au moment où il se frottait les

yeux, voilà Chickweed qui recommence à crier : « Au

voleur ! » et qui part à toutes jambes : Spyers s’élance

derrière lui, fait deux fois plus de chemin que la veille,

et du voleur point de nouvelles. Une fois ou deux

encore, pareille scène se renouvela. Dans le voisinage,

les uns disaient que c’était le diable qui avait volé

Chickweed et qui venait ensuite lui faire des tours ; les

autres que le pauvre Chickweed était devenu fou de

chagrin.

– Et Jacques Spyers, que dit-il ? demanda le docteur,

qui était rentré dès le commencement du récit.

– Pendant longtemps, reprit Blathers, Jacques

Spyers ne dit rien de tout, mais il était aux écoutes sans

faire semblant de rien, preuve qu’il entendait son

métier. Mais un beau matin, il s’approcha du comptoir

et ouvrant sa tabatière : « Chickweed, dit-il, j’ai

découvert le voleur. – Vous l’avez découvert ? répond

Chickweed, oh ! mon cher Spyers, que je sois vengé et

je mourrai content ; où est-il, le brigand ? – Tenez, dit

Spyers en lui offrant une prise, assez joué comme ça !

c’est vous même qui vous êtes volé. »

« C’était vrai, et il s’était procuré de la sorte une

grosse somme, et on n’aurait jamais découvert la ruse,

s’il avait mis moins d’empressement à sauver les

apparences.

« C’est un peu fort, hein ? dit M. Blathers en posant

son verre et en agitant les menottes.

– C’est très drôle, en effet, observa le docteur ;

maintenant, si vous voulez, montons en haut.

– À vos ordres, monsieur », répondit M. Blathers. Et

les deux officiers de police, précédés de Giles qui les

éclairait, montèrent derrière M. Losberne à la chambre

d’Olivier.

Olivier avait dormi ; mais il paraissait plus mal, et sa

fièvre avait redoublé. Aidé par le docteur, il parvint à

s’asseoir sur son lit et se mit à regarder les nouveaux

venus, sans rien comprendre à ce qui se faisait autour

de lui, et sans avoir l’air de se souvenir de ce qui s’était

passé, ni de l’endroit où il se trouvait.

« Voici, dit M. Losberne en parlant doucement,

quoique avec une certaine véhémence, voici ce jeune

garçon, qui ayant été blessé par mégarde d’un coup de

fusil en passant sur la propriété de monsieur... comment

s’appelle-t-il déjà ? là derrière... est venu ici ce matin

demander du secours, et a été sur-le-champ empoigné et

maltraité par cet ingénieux personnage qui nous éclaire,

lequel a mis par là en grand danger la vie de cet enfant,

comme je puis le certifier en vertu de ma profession. »

MM. Blathers et Duff regardèrent M. Giles, que l’on

signalait ainsi à leur attention. Dans son embarras, M.

Giles détourna les yeux vers Olivier, puis vers M.

Losberne, d’un air irrésolu et effrayé.

« Vous n’avez pas l’intention de le nier, je suppose ?

dit le docteur en recouchant doucement Olivier.

– J’ai fait tout pour... pour le mieux, monsieur,

répondit Giles ; je croyais fermement que c’était le

jeune garçon en question : autrement, je me serais bien

gardé de le maltraiter ; je ne suis pas d’humeur cruelle,

monsieur.

– Quel garçon pensiez-vous que c’était ? demanda

M. Duff.

– L’enfant d’un des voleurs, répondit Giles ; ils en

avaient un avec eux, cela n’est pas douteux.

– Et quelle est votre opinion à présent ? demanda

Blathers.

– À présent ? mon opinion ? dit Giles en regardant

l’agent de police d’un air effaré.

– Pensez-vous que ce soit l’enfant que voici,

imbécile ? reprit M. Blathers avec impatience.

– Je ne sais pas ; vrai, je ne sais pas, dit Giles tout

décontenancé ; je n’en jurerais pas.

– Mais enfin quelle est votre opinion ? demanda M.

Blathers.

– Je ne sais que penser, répondit le pauvre Giles, je

ne crois pas que ce soit l’enfant ; je suis presque certain

que ce n’est pas lui ; vous savez bien que ce ne peut pas

être lui.

– Est-ce que cet homme a bu ? demanda Blathers en

se tournant vers le docteur.

– Quel imbécile vous faites ! » dit Duff à Giles avec

un profond dédain.

Pendant ce court dialogue, M. Losberne avait tâté le

pouls du malade ; puis il quitta la chaise qu’il occupait

près du lit et observa que, si les agents de police avaient

quelque doute à ce sujet, il leur conviendrait peut-être

de passer dans la pièce voisine et d’interroger Brittles.

Ils acceptèrent la proposition, passèrent dans une

autre chambre, et firent comparaître devant eux M.

Brittles : celui-ci, par ses réponses, ne fit

qu’embrouiller l’affaire ; il entassa contradictions sur

contradictions ; il déclara qu’il ne pourrait reconnaître

l’enfant, quand même il l’aurait sous les yeux en ce

moment ; qu’il avait cru que c’était Olivier, parce que

M. Giles l’avait dit ; mais que M. Giles, cinq minutes

auparavant, avait avoué dans la cuisine qu’il avait bien

peur d’avoir été un peu trop vite en besogne.

Entre autres conjectures ingénieuses, on agita la

question de savoir si M. Giles avait réellement blessé

quelqu’un : on examina le second pistolet, et il se

trouva qu’il n’était chargé qu’à poudre et bourré de

papier gris. Cette découverte fit une grande impression

sur tout le monde, sauf sur le docteur, qui avait retiré la

balle dix minutes auparavant ; mais elle ne fit sur

personne autant d’impression que sur M. Giles, qui,

après avoir été pendant plusieurs heures tourmenté de la

crainte d’avoir blessé un de ses semblables, s’attacha

avec ardeur à l’idée que le pistolet n’était pas chargé.

Enfin, les agents de police, sans s’inquiéter beaucoup

d’Olivier, laissèrent dans la maison le constable de

Chertsey, et s’en allèrent coucher en ville, après avoir

promis de revenir le lendemain matin.

Le lendemain matin, le bruit se répandit que deux

hommes et un enfant, sur lesquels planaient des

soupçons, avaient été arrêtés à Kingston ; MM. Blathers

et Duff s’y rendirent sur-le-champ. Après examen, on

découvrit que les soupçons ne s’appuyaient que sur un

seul fait, savoir : qu’on avait trouvé ces individus

endormis au pied d’une meule de foin ; c’est là un

crime sans doute, mais qui n’entraîne que

l’emprisonnement, et que la loi anglaise, loi

miséricordieuse et tutélaire, ne considère pas comme

suffisant pour établir, à défaut d’autre preuve, qu’un ou

plusieurs dormeurs à la belle étoile aient commis un vol

avec effraction, et aient encouru en conséquence la

peine de mort. MM. Blathers et Duff, durent s’en

retourner comme ils étaient venus.

Enfin, après de nouvelles recherches et de longs

entretiens, il fut convenu que Mme Maylie et M.

Losberne répondraient d’Olivier s’il était recherché par

la justice, et un magistrat du voisinage reçut leur

caution. Blathers et Duff, après avoir été gratifiés de

quelques guinées, revinrent à Londres, sans être du

même avis relativement à leur expédition. Tout

considéré, Duff inclina à croire que la tentative

d’effraction avait été commise par la bande de Pet ;

Blathers, au contraire, en attribuait le mérite au célèbre

Conkey Chickweed.

Peu à peu, Olivier se rétablit : les soins réunis de

me

M Maylie, de Rose et de l’excellent M. Losberne, lui

rendirent la santé. Si le ciel écoute les ferventes prières

que lui adressent les cœurs pénétrés de reconnaissance

(et quelles prières méritent mieux d’être écoutées ?) les

bénédictions que l’orphelin appela sur ses protecteurs

durent descendre dans leur âme, et y répandre la paix et

le bonheur.

Chapitre XXXII



Heureuse existence que mène Olivier chez

ses nouveaux amis.





Les souffrances d’Olivier furent longues et cruelles ;

outre la douleur que lui causait son bras cassé, il avait

gagné, par suite du froid et de l’humidité, une fièvre

violente qui ne le quitta pas pendant plusieurs semaines,

et qui mina sa frêle constitution ; enfin il commença à

se rétablir lentement, et il put dire, en mêlant des larmes

à ses paroles, combien il était profondément touché de

la bonté des deux excellentes dames, et avec quelle

ardeur il souhaitait, dès qu’il aurait recouvré la santé et

les forces, pouvoir faire quelque chose pour leur

témoigner sa reconnaissance ; quelque chose qui leur fit

voir combien l’amour et la gratitude remplissaient son

cœur ; quelque chose enfin, si peu que ce fût, qui leur

prouvât que leur généreuse bonté n’avait pas été

perdue, mais que le pauvre enfant que leur charité avait

arraché à la misère, à la mort, souhaitait ardemment les

servir de tout son cœur et de toute son âme.

« Pauvre petit ! disait Rose, un jour qu’Olivier avait

essayé d’articuler des paroles de reconnaissance qui

s’échappaient de ses lèvres pâles ; vous aurez bien des

occasions de nous servir, si vous voulez ; nous allons à

la campagne, et ma tante a l’intention de vous emmener

avec nous. La tranquillité du séjour, la pureté de l’air, le

charme et la beauté du printemps, vous rendront la

santé en quelques jours, et nous vous occuperons de

cent manières quand vous serez en état de supporter la

fatigue.

– La fatigue ! dit Olivier : oh ! chère dame, si je

pouvais seulement travailler pour vous ; si je pouvais

seulement vous faire plaisir en arrosant vos fleurs, en

soignant vos oiseaux, que ne donnerais-je pas pour

cela ?

– Vous ne donnerez rien du tout, dit Mlle Maylie en

souriant : car, je viens de vous le dire, nous vous

occuperons de cent manières ; et, si vous prenez pour

nous contenter seulement la moitié de la peine que vous

dites, vous me rendrez très heureuse.

– Heureuse, madame ! dit Olivier ; que vous êtes

bonne de me parler ainsi !

– Vous me rendrez plus heureuse que je ne puis dire,

répondit la jeune fille. Penser que ma bonne tante a pu

arracher quelqu’un à l’affreuse misère dont vous nous

avez parlé, c’est déjà pour moi un grand bonheur ; mais

savoir que l’objet de sa bonté et de sa compassion est

sincèrement reconnaissant et dévoué, cela me rendrait

plus heureuse encore que vous ne pouvez l’imaginer.

Me comprenez-vous ? demanda-t-elle en remarquant la

mine pensive d’Olivier.

– Oh ! oui, madame, répondit vivement Olivier ;

mais je songeais que je suis ingrat en ce moment.

– Envers qui ? demanda la jeune dame.

– Envers le bon monsieur et l’excellente dame qui

ont pris si grand soin de moi, répondit Olivier : s’ils

savaient combien je suis heureux, cela leur ferait plaisir,

j’en suis sûr.

– Je n’en doute pas, reprit la bienfaitrice d’Olivier,

et M. Losberne a déjà eu la bonté de nous promettre

que, dès que vous irez assez bien pour supporter le

trajet, il vous mènera les voir.

– Quel bonheur ! dit Olivier, dont la figure brillait

de joie ; que je serais heureux de revoir leurs bonnes

figures ! »

Au bout de peu de temps, Olivier fut assez bien

rétabli pour supporter la fatigue de ce déplacement, et

un matin, M. Losberne et lui montèrent dans une petite

voiture qui appartenait à Mme Maylie. Arrivé à

Chertsey-Bridge, Olivier devint très pâle et poussa un

cri.

« Que peut avoir ce garçon ? dit le docteur du ton

brusque qui lui était habituel ; voyez-vous quelque

chose ? entendez-vous quelque chose, sentez-vous

quelque chose, hein ?

– Monsieur, dit Olivier en passant la main par la

portière, cette maison !

– Oui ; eh bien ! qu’y a-t-il ? Arrêtez, cocher.

Qu’est-ce que cette maison, mon garçon ?

– Les voleurs... la maison où ils m’ont mené, dit tout

bas Olivier.

– C’est donc le diable, dit le docteur ; ohé ! qu’on

m’ouvre la portière. » Mais, avant que le cocher eût eu

le temps de descendre de son siège, le docteur s’était

précipité hors de la voiture, et s’élançant vers la masure

abandonnée, il se mit à frapper à grands coups de pied

dans la porte comme un furieux.

« Ohé ! dit un affreux petit bossu en ouvrant la porte

si soudainement que, le docteur, encore emporté par son

élan impétueux, faillit tomber dans l’allée ; qu’est-ce-

qu’il y a ?

– Ce qu’il y a ! s’écria l’autre en le prenant au collet

sans réfléchir un instant ; il y a bien des choses, et

d’abord c’est un vol qu’il y a.

– Prenez garde qu’il n’y ait encore autre chose, un

meurtre par exemple, répondit froidement le bossu, si

vous ne me lâchez pas, entendez-vous ?

– Je vous entends, dit le docteur en secouant

vivement son prisonnier ; où est... peste soit du brigand,

comment s’appelle-t-il ?... Sikes... c’est cela ; où est

Sikes, votre chef ? »

Le bossu prit un air stupéfait d’étonnement et

d’indignation ; il se dégagea adroitement de l’étreinte

du docteur, proféra une série d’affreux jurements, et se

retira dans la maison. Avant qu’il eût eu le temps de

fermer la porte, le docteur était entré derrière lui et avait

pénétré dans une chambre, sans dire un seul mot ; il

regarda avec inquiétude autour de lui ; pas un meuble,

pas un indice, pas un être animé ou inanimé, rien enfin

qui se rapportât à la description faite par Olivier.

« Maintenant, dit le bossu, qui ne l’avait pas un

instant perdu de vue, quelle est votre intention en

pénétrant ainsi de force dans ma maison ? est-ce que

vous voulez me voler ou m’assassiner ? qu’est-ce que

vous voulez ?

– Avez-vous jamais vu quelqu’un venir voler en

voiture à deux chevaux, affreux vampire que vous

êtes ? dit l’irritable docteur.

– Que voulez-vous alors ? demanda le bossu d’une

voix aigre. Tenez ! vous ferez bien de sortir

promptement, et de ne pas m’échauffer la bile. Le

diable soit de vous !

– Je sortirai quand cela me conviendra, dit M.

Losberne en regardant dans l’autre chambre, qui ne

ressemblait pas plus que la première à la description

qu’Olivier en avait faite. Je vous retrouverai quelque

jour, mon ami.

– Quand vous voudrez, dit le bossu d’un ton

goguenard ; si jamais vous avez besoin de moi, je suis

ici. Je ne suis pas resté ici tout seul comme un loup

pendant vingt-cinq ans, pour que ce soit vous qui me

fassiez peur. Vous me le payerez ; vous me le

payerez. »

Et là-dessus l’affreux petit démon se mit à pousser

des cris sauvages et à trépigner de rage sur le plancher.

« Je joue là un personnage assez ridicule, se dit à

lui-même le docteur. Il faut que l’enfant se soit

trompé... Tenez, mettez ceci dans votre poche, et

renfermez-vous de nouveau chez vous. » En même

temps il donna une pièce d’argent au bossu et regagna

la voiture.

L’homme le suivit jusqu’à la portière, en proférant

mille imprécations ; mais au moment où M. Losberne

se tournait vers le cocher pour lui parler, le bossu jeta

un coup d’œil dans la voiture, et lança à Olivier un

regard si féroce, si furieux, que pendant des mois

entiers, éveillé ou endormi, celui-ci ne put l’oublier. Il

continua ses jurements et ses imprécations jusqu’à ce

que le cocher fût remonté sur son siège ; et quand nos

voyageurs furent en route, ils purent encore le voir à

quelque distance derrière eux, frappant la terre du pied

et s’arrachant les cheveux dans un transport de folie

furieuse, réelle ou simulée.

« Je suis un âne, dit le docteur après un long silence.

Saviez-vous cela, Olivier ?

– Non, monsieur.

– Alors ne l’oubliez pas une autre fois... Un âne,

répéta le docteur après un nouveau silence de quelques

minutes. Quand même cette maison eût été ce que je

pensais, et que ces bandits s’y fussent trouvés, que

pouvais-je faire à moi tout seul ? Et si j’avais eu du

secours, je ne vois pas qu’il pût en résulter pour moi

autre chose que de la confusion, pour avoir si mal mené

l’affaire ; mais c’est égal, ç’aurait été une bonne leçon !

ça m’aurait appris à me jeter toujours dans quelque

difficulté, en suivant mon premier mouvement, et cela

aurait dû me donner à réfléchir. »

Le fait est que l’excellent docteur n’avait jamais

manqué de suivre en tout son premier mouvement, et ce

qui prouve en faveur de la bonté de son premier

mouvement, c’est que, loin de s’être attiré par là des

difficultés et des désagréments, M. Losberne y avait

gagné le respect et l’estime de tous ceux qui le

connaissaient. À dire vrai, il fut de mauvaise humeur

pendant une minute ou deux en se voyant déçu dans son

espoir d’avoir une preuve évidente de la véracité du

récit d’Olivier, et cela dès la première et unique fois où

il avait l’occasion d’en obtenir une ; mais bientôt il

reprit son assiette ordinaire, et trouvant que les réponses

d’Olivier à ses questions étaient toujours aussi nettes et

aussi précises, et faites d’un air aussi sincère que

jamais, il résolut de s’y fier complètement dorénavant.

Comme Olivier connaissait le nom de la rue où

demeurait M. Brownlow, ils purent diriger le cocher

dans ce sens ; quand la voiture eut tourné le coin de la

rue, le cœur de l’enfant battit avec une violence qui le

suffoquait.

« Maintenant, mon garçon, quelle maison est-ce ?

demanda M. Losberne.

– Celle-là ! celle-là ! répondit Olivier en passant

vivement la main hors de la portière, la maison

blanche ! oh ! dépêchez-vous ! je vous en prie ; il me

semble que je vais mourir, tant je tremble.

– Allons, allons ! dit le bon docteur en lui frappant

sur l’épaule : vous allez les revoir dans un instant, et ils

seront ravis de vous retrouver sain et sauf.

– Oh ! je l’espère bien ! dit Olivier ; ils ont été si

bons, si parfaits pour moi, monsieur ! »

La voiture continua à rouler ; elle s’arrêta : mais

non, ce n’était pas là la maison ; c’est à l’autre porte : la

voiture s’arrêta de nouveau ; Olivier regarda aux

fenêtres, et des larmes de joie coulaient de ses yeux.

Hélas ! la maison blanche était vide, et il y avait un

écriteau à la fenêtre : À louer.

« Frappez à la porte voisine, dit M. Losberne en

mettant le bras d’Olivier sous le sien : savez-vous ce

qu’est devenu M. Brownlow, qui demeurait à côté ? »

La servante l’ignorait ; mais elle alla s’en informer.

Elle revint et dit que M. Brownlow avait tout vendu et

était parti, il y avait six semaines, pour les Indes

Orientales ; Olivier se tordit les mains et faillit tomber à

la renverse.

« La gouvernante est-elle partie aussi ? demanda M.

Losberne après un instant de silence.

– Oui, monsieur, répondit la servante : le vieux

monsieur, la gouvernante et un autre monsieur, un ami

de M. Brownlow, sont tous partis ensemble.

– Alors retournez à la maison, dit M. Losberne au

cocher, et ne vous amusez pas à faire rafraîchir vos

chevaux avant que nous soyons sortis de ce maudit

Londres.

– Et le libraire, monsieur ! dit Olivier. Je connais le

chemin ; voyez-le, monsieur, je vous en prie ; allez le

voir !

– Mon pauvre garçon, dit le docteur, voilà assez de

désappointements pour un jour : assez pour vous et

pour moi. Si nous allons chez le libraire, nous

apprendrons sans doute qu’il est mort, ou qu’il a eu le

feu dans sa maison, ou qu’il a pris la fuite. Non ; droit à

la maison. »

Et conformément au premier mouvement du

docteur, on retourna à la maison.

Cette amère déception causa à Olivier un vif

chagrin, même au milieu de son bonheur ; car bien des

fois pendant sa maladie il s’était plu à penser à tout ce

que M. Brownlow et Mme Bedwin lui diraient, et au

plaisir qu’il aurait à leur raconter combien il avait passé

de longs jours et de longues nuits à se rappeler ce qu’ils

avaient fait pour lui et à déplorer la cruelle séparation

qu’il avait subie. L’espoir d’arriver un jour à

s’expliquer avec eux, et à leur conter comment il avait

été enlevé, l’avait fortifié et soutenu dans ses récentes

épreuves ; et maintenant la pensée qu’ils étaient partis

si loin, et qu’ils avaient emporté de lui l’opinion qu’il

n’était qu’un imposteur et un filou, sans qu’il dût avoir

peut-être jamais l’occasion de les détromper, cette

pensée était pour lui poignante et insupportable.

Cependant cette circonstance n’altéra en rien les

bons sentiments de ses bienfaitrices à son égard. Au

bout d’une autre quinzaine, quand le temps fut devenu

beau et chaud, que les arbres commencèrent à déployer

leurs jeunes feuilles, et les fleurs l’éclat de leurs

nuances, elles se préparèrent à quitter pour quelques

mois leur résidence de Chertsey : après avoir envoyé

chez un banquier l’argenterie qui avait si vivement

excité la cupidité du juif, et laissé Giles et un autre

domestique à la garde de la maison, elles partirent pour

la campagne, et emmenèrent Olivier avec elles.

Qui pourrait décrire le plaisir, le bonheur, la paix de

l’âme et la douce tranquillité que l’enfant convalescent

éprouva au sein de cet air embaumé, au milieu des

collines verdoyantes et des bois touffus de cette

résidence champêtre ? Qui peut dire combien ces scènes

paisibles et tranquilles se gravent profondément dans

l’âme de ceux qui sont accoutumés à mener une vie

misérable et recluse au milieu du bruit des villes, et

combien la fraîcheur de ce spectacle pénètre leurs

cœurs abattus ? Des hommes qui avaient habité pendant

toute une vie de labeur des rues étroites et populeuses,

et qui n’avaient jamais souhaité d’en sortir ; des

hommes pour lesquels l’habitude était devenue une

seconde nature, et qui en étaient presque venus à aimer

chaque brique, chaque pierre qui formait l’étroite limite

de leurs promenades journalières ; des hommes sur

lesquels la mort étendait déjà sa main, se sont enfin

trouvés émus, rien qu’en entrevoyant le radieux

spectacle de la nature : entraînés loin du théâtre de leurs

anciens plaisirs et de leurs anciennes souffrances, ils

ont paru passer tout à coup à une nouvelle existence, et

se traînant chaque jour jusqu’à quelque site riant et

couvert de verdure, ils ont senti s’éveiller en eux tant de

souvenirs, en contemplant seulement le ciel, les

coteaux, la plaine et le cristal des eaux, qu’un avant-

goût de ciel a charmé leur déclin, et qu’ils sont

descendus dans la tombe aussi paisiblement que le

soleil, dont ils contemplaient le coucher de leur fenêtre

solitaire, quelques heures auparavant, disparaissait à

l’horizon devant leurs yeux affaiblis.

Les souvenirs que les paisibles scènes champêtres

éveillent dans l’esprit ne sont pas de ce monde, et n’ont

rien de commun avec les pensées ou les espérances

terrestres. Leur douce influence peut nous porter à

tresser de fraîches guirlandes pour orner la tombe de

ceux que nous avons aimés ; elle peut purifier nos

sentiments et éteindre en nous toute inimitié et toute

haine ; mais surtout elle ravive, dans l’âme même la

moins méditative, la vague souvenance qu’on a déjà

éprouvé de telles sensations bien loin dans le passé, et

en même temps elle nous donne l’idée solennelle d’un

lointain avenir, d’où l’orgueil et les passions du monde

sont à jamais exilés.

Le lieu de leur résidence était ravissant, et Olivier,

qui avait vécu jusqu’alors parmi des êtres dégradés, au

milieu du bruit et des querelles, crut entrer là dans une

nouvelle existence. La rose et le chèvrefeuille

grimpaient le long des murs du cottage, le lierre

s’enroulait autour du tronc des arbres, et les fleurs

embaumaient l’air de parfums délicieux ; tout auprès

était un petit cimetière, non pas garni de grandes

tombes de pierre, mais de petits tertres couverts de

mousse et de gazon, sous lesquels dormaient en paix les

vieillards du village. Olivier allait souvent s’y

promener, et, en songeant à la misérable sépulture où

reposait sa mère, il s’asseyait parfois et sanglotait sans

être vu ; mais quand il levait les yeux vers le vaste ciel

au-dessus de sa tête, il ne songeait plus qu’elle gisait

sous terre, et pleurait sur elle tristement, mais sans

amertume.

Ce fut un temps heureux ; ses jours étaient paisibles

et sereins, et les nuits n’amenaient avec elles ni crainte

ni souci ; il n’avait plus à languir dans une triste prison,

ni à s’associer avec des misérables ; nulle autre pensée

que des pensées riantes. Chaque matin il se rendait chez

un vieux monsieur aux cheveux blanchis, qui habitait

près de la petite église et qui le perfectionnait dans

l’écriture et la lecture, lui parlant avec tant de bonté et

prenant tant de soin de lui, qu’Olivier n’avait pas de

cesse qu’il ne l’eût satisfait. Puis il se promenait avec

Mme Maylie et Rose, et les écoutait causer de livres, ou

s’asseyait près d’elles, dans quelque endroit bien

ombragé où la jeune fille faisait la lecture ; il restait

volontiers à l’entendre, jusqu’à ce que la nuit ne permît

plus de distinguer les lettres.

Il préparait ensuite sa leçon du lendemain, et il

travaillait avec ardeur jusqu’à la nuit tombante dans une

petite chambre qui donnait sur le jardin ; alors les

dames faisaient une nouvelle promenade et il les

accompagnait, prêtant l’oreille avec plaisir à tout ce

qu’elles disaient, heureux si elles désiraient une fleur

qu’il pût grimper leur cueillir, ou si elles avaient oublié

quelque chose qu’il pût courir leur chercher ; quand il

faisait tout à fait nuit, et qu’on était rentré, la jeune

demoiselle se mettait au piano, jouait quelque air

sentimental, ou chantait d’une voix douée et pure

quelque vieille chanson que sa tante aimait à entendre.

Dans ces moments-là on n’allumait pas les bougies ;

Olivier, assis près d’une fenêtre, écoutait cette

harmonieuse musique, et des larmes de bonheur

coulaient sur ses joues.

Et les dimanches ! jamais il n’en avait eu de pareils.

Quels heureux jours ! D’ailleurs il n’avait plus que des

jours heureux. On allait le matin à la petite église, tout

entourée d’arbres dont les branches venaient caresser

les fenêtres de l’édifice ; les oiseaux chantaient alentour

et l’air embaumé répandait partout ses parfums. Les

pauvres gens du village étaient si propres et

s’agenouillaient si pieusement pour prier, qu’il semblait

que ce fût un plaisir et non un devoir ennuyeux qui les

réunit en ce lieu ; et, quoique le chant fut assez rustique,

il semblait plus harmonieux, au moins aux oreilles

d’Olivier, que tous ceux qu’il avait jusqu’alors entendus

à l’église. On se promenait ensuite comme d’habitude ;

on visitait les paysans dans leurs petites maisons,

brillantes de propreté. Le soir, Olivier lisait un ou deux

chapitres de la Bible, qu’il avait étudiés toute la

semaine, et, en accomplissant ce devoir, il était plus fier

et plus heureux que s’il eût été le ministre lui-même. Le

matin, il était sur pied à six heures ; il allait courir les

champs et longer les haies pour cueillir des bouquets de

fleurs sauvages, dont il revenait chargé à la maison, et

qu’il disposait et arrangeait de son mieux pour orner la

table au déjeuner ; il rapportait aussi du séneçon pour

les oiseaux de miss Maylie, et il en décorait leur cage

avec un goût exquis ; quand il avait bien soigné les

oiseaux, il avait d’ordinaire quelque commission

charitable à faire dans le village, ou, s’il n’y en avait

pas, il pouvait toujours s’occuper au jardin et soigner

les fleurs, toutes choses qu’il avait apprises de

l’instituteur du village, qui était un parfait jardinier ; il

s’appliquait de tout cœur à cette besogne, jusqu’à ce

que miss Rose descendit au jardin ; elle lui adressait

mille compliments pour tout ce qu’il avait fait, et il se

trouvait amplement récompensé par son gracieux

sourire.

Trois mois s’écoulèrent ainsi ; trois mois qui, dans

la vie des hommes les plus heureux et les plus favorisés

du ciel, eussent été trois mois d’un bonheur sans

mélange, mais qui pour Olivier, après une enfance si

agitée et si orageuse, étaient la félicité suprême : avec la

plus pure, la plus aimable générosité d’une part, et la

reconnaissance la plus sincère, la plus vive, la plus

dévouée de l’autre, il n’est pas étonnant qu’au bout de

ce court espace de temps Olivier fût dans l’intimité

complète de la vieille dame et de sa nièce, et que

l’affection sans bornes que leur avait vouée son cœur

jeune et sensible fût pour elles un sujet d’orgueil et un

motif de l’aimer : c’était sa récompense.

Chapitre XXXIII



Où le bonheur d’Olivier et de ses amis éprouve une

atteinte soudaine.





Le printemps passa vite, et l’été commença. Si,

jusque-là, la campagne avait été belle, elle était

maintenant dans tout son éclat et étalait toutes ses

richesses. Les grands arbres, qui avaient longtemps

paru nus et dépouillés, avaient retrouvé toute leur

vigueur, et déployaient leurs verts rameaux, offrant

sous leur ombre d’agréables retraites, d’où la vue

s’étendait sur le paysage doré par le soleil ; la terre

avait revêtu son manteau de verdure, et exhalait au loin

les plus doux parfums. On était au plus beau moment de

l’année rajeunie ; tout respirait la joie.

On continuait à mener une existence paisible au

petit cottage, et la même sérénité d’humeur régnait

parmi ses habitants. Depuis longtemps Olivier avait

retrouvé la force et la santé ; mais, qu’il fût malade ou

bien portant, il n’y avait nulle différence dans son

affection dévouée pour ceux qui l’entouraient. (Il y a

beaucoup de gens qui ne pourraient pas en dire autant.)

Il était toujours aussi doux, aussi attaché, aussi

affectueux que lorsque les souffrances avaient miné ses

forces, et aussi attentif à tout ce qui pouvait faire plaisir

à ses bienfaitrices.

Par une belle soirée, ils avaient fait une promenade

plus longue que d’ordinaire ; la journée avait été d’une

chaleur exceptionnelle, la lune brillait dans son plein, et

une brise légère s’était levée, plus fraîche que

d’habitude. Rose avait été pleine d’entrain, et ils avaient

prolongé leur promenade, en causant joyeusement,

beaucoup au-delà des limites habituelles. Mme Maylie

était fatiguée ; ils revinrent lentement à la maison. La

jeune demoiselle ôta son chapeau, et se mit au piano

comme à l’ordinaire ; après avoir promené d’un air

distrait ses doigts sur le clavier pendant quelques

instants, elle entama un air lent et solennel. Tout en le

jouant, on l’entendait soupirer comme si elle pleurait.

« Ma chère Rose ! » dit la vieille dame.

Rose ne répondit rien, mais se mit à jouer un peu

plus vite, comme si la voix de sa tante l’eût arrachée à

quelque pensée pénible.

« Rose, mon amour ! dit Mme Maylie en se levant

précipitamment et en se penchant vers la jeune fille.

Qu’est-ce que tu as ? ton visage est baigné de larmes,

ma chère enfant. Qu’est-ce qui te fait souffrir ?

– Rien, ma tante, rien, répondit la jeune fille ; je ne

sais ce que j’ai, je ne pourrais le dire, mais je me sens

mal à l’aise ce soir, et...

– Serais-tu malade, mon amour ? interrompit Mme

Maylie.

– Oh ! non, je ne suis pas malade ! répondit Rose en

tressaillant, comme si un frisson mortel la saisissait tout

à coup. Je vais aller mieux tout à l’heure. Fermez la

fenêtre, je vous prie. »

Olivier s’empressa d’accéder à son désir ; et la jeune

fille, faisant effort pour retrouver sa gaieté, se mit à

jouer un air plus gai : mais ses doigts s’arrêtèrent sans

force sur le piano ; elle mit sa figure dans ses mains, se

jeta sur un canapé, et laissa un libre cours aux larmes

qu’elle ne pouvait plus retenir.

« Mon enfant ! dit la vieille dame en la serrant dans

ses bras ; je ne t’ai jamais vue ainsi.

– J’aurais voulu ne pas vous causer d’inquiétude, dit

Rose ; mais j’ai eu beau faire, je n’ai pu en venir à bout.

Je crains d’être malade, ma tante. »

Elle l’était en effet. Dès qu’on eut apporté de la

lumière, on vit que, dans le peu de temps qui s’était

écoulé depuis leur retour à la maison, l’éclat de son

teint avait disparu, et qu’elle était pâle comme un

marbre. Sa physionomie n’avait rien perdu de sa beauté

mais elle était cependant altérée, et ses yeux si doux

avaient pris une expression de vague inquiétude qu’ils

n’avaient jamais eue. Un instant après, elle devint

pourpre, et ses beaux yeux bleus étaient égarés ; puis

cette rougeur disparut, comme l’ombre projetée par un

nuage qui passe, et elle redevint d’une pâleur mortelle.

Olivier, qui observait la vieille dame avec

inquiétude, remarqua qu’elle était alarmée de ces

symptômes, et il le fut aussi ; mais voyant qu’elle

affectait de les considérer comme légers, il essaya de

faire de même ; ils y réussirent si bien, que, lorsque

Rose se fut laissé persuader par sa tante de se mettre au

lit, elle avait repris confiance et semblait même aller

beaucoup mieux, car elle les assura qu’elle était

certaine de se réveiller le lendemain matin en parfaite

santé.

« J’espère, madame, dit Olivier, quand Mme Maylie

revint, qu’il n’y a rien là de sérieux ? Mlle Maylie ne

semble pas bien ce soir, mais... »

La vieille dame l’engagea à ne rien dire, et,

s’asseyant au fond de la chambre, garda quelque temps

le silence ; enfin, elle lui dit d’une voix tremblante :

« Je ne l’espère pas, Olivier. J’ai été si heureuse

avec elle pendant plusieurs années ! trop heureuse peut-

être, et il se peut que le moment soit venu où je dois

éprouver quelque malheur ; mais j’espère que ce ne sera

pas celui-là.

– Quel malheur, madame ? demanda Olivier.

– Le coup terrible, dit la vieille dame d’une voix à

peine articulée, de perdre la chère enfant qui est depuis

si longtemps toute ma consolation et tout mon bonheur.

– Oh ! que Dieu nous en préserve ! s’écria vivement

Olivier.

– Ainsi soit-il, mon enfant, dit la vieille dame en

joignant les mains.

– Sans doute il n’y a pas à craindre un malheur si

terrible ! dit Olivier. Il y a deux heures, elle était bien

portante.

– Elle est très mal maintenant, répondit Mme

Maylie ; et elle n’est pas encore au pis, j’en suis sûre.

Oh ! Rose, ma chère Rose ! que deviendrais-je sans

elle ? »

La pauvre dame se laissa aller à ces pensées

désespérantes, et fut en proie à une si violente douleur,

qu’Olivier, maîtrisant sa propre émotion, se hasarda à

lui faire des remontrances et à la supplier ardemment,

pour l’amour de la chère malade elle-même, de se

montrer plus calme.

« Et considérez, madame, dit Olivier, dont les

larmes jaillissaient en dépit de tous ses efforts pour les

retenir ; considérez combien, elle est jeune et bonne,

quel plaisir, quelles consolations elle répand autour

d’elle. Je suis sûr... je suis certain... tout à fait certain...

pour vous, qui êtes si bonne aussi... pour elle... pour

tous ceux dont elle fait le bonheur, qu’elle ne mourra

pas. Dieu ne permettra pas qu’elle meure si jeune.

– Chut ! dit Mme Maylie en posant la main sur la tête

d’Olivier ; vous raisonnez comme un enfant, mon

pauvre garçon ; et, quoique ce que vous dites soit

naturel dans votre bouche, vous avez tort. Mais vous

me rappelez mes devoirs ; je les avais oubliés un

instant, Olivier, et j’espère que cela me sera pardonné :

car je suis vieille et j’ai vu assez de maladies et de

morts pour savoir quelle douleur éprouvent ceux qui

survivent ; j’en ai vu assez pour savoir que ce ne sont

pas toujours les plus jeunes et les meilleurs qui sont

conservés à l’amour de ceux qui les chérissent. Mais

cela même doit être pour nous une consolation plutôt

qu’un chagrin : car le ciel est juste, et de telles pertes

nous montrent, à n’en pouvoir douter, qu’il y a un

monde bien plus beau que celui-ci, et que la route qui

nous y mène est courte. Que la volonté de Dieu soit

faite ! Mais je l’aime, et Dieu seul sait avec quelle

tendresse ! »

Olivier fut surpris de voir que Mme Maylie, en

prononçant ces mots, triompha tout d’un coup de sa

douleur, cessa de pleurer et reprit son attitude calme et

ferme. Il fut encore plus étonné de voir qu’elle

persévéra dans cette fermeté, et qu’au milieu des soucis

et des soins qui suivirent, Mme Maylie fut toujours prête

à tout et maîtresse d’elle-même, remplissant tous les

devoirs de sa position avec empressement, et même, à

en juger par son extérieur, avec une espèce de gaieté.

Mais il était jeune et il ignorait de quoi sont capables

les âmes fortes dans de telles circonstances ; comment

d’ailleurs aurait-il pu savoir, quand ceux qui possèdent

cette force d’âme l’ignorent souvent eux-mêmes ?

La nuit qui suivit ne fit qu’accroître les inquiétudes,

et, le lendemain matin, les pressentiments de Mme

Maylie ne furent que trop justifiés. Rose était dans la

première période d’une fièvre lente et dangereuse.

« Il faut de l’activité, Olivier ; nous ne devons pas

nous laisser aller à une douleur stérile, dit Mme Maylie

en mettant un doigt sur ses lèvres et en regardant

fixement l’enfant. J’ai besoin de faire parvenir en toute

hâte cette lettre à M. Losberne ; il faut la porter au

village, qui n’est pas à plus de quatre mille d’ici, en

prenant la traverse, et de là, l’envoyer, par un exprès à

cheval droit à Chertsey. Vous trouverez à l’auberge des

gens qui se chargeront d’en fournir un, et je sais que je

puis compter sur vous pour vous assurer du départ du

messager. »

Olivier ne répondit rien, mais montra par son

empressement qu’il voudrait déjà être parti.

« Voici une autre lettre, dit Mme Maylie en

réfléchissant un instant ; mais je ne suis pas décidée si

je dois l’envoyer maintenant ou attendre, pour

l’envoyer, que nous soyons fixés sur l’état de Rose : je

ne la ferais partir que si je craignais une catastrophe.

– C’est aussi pour Chertsey, madame ? demanda

Olivier, impatient d’exécuter la commission et tendant

une main tremblante pour prendre la lettre.

– Non », répondit la vieille dame, en la lui donnant

machinalement.

Olivier lut l’adresse, et vit qu’elle était adressée à

Henri Maylie, esquire, au château d’un lord ; mais il ne

put découvrir chez qui.

« La porterai-je, madame ? demanda Olivier, en

regardant Mme Maylie d’un air d’impatience.

– Non, dit-elle en la lui reprenant ; je préfère

attendre à demain matin. »

Elle donna sa bourse à Olivier, et il partit à toutes

jambes.

Il courut à travers champs, ou le long des petits

sentiers qui les séparaient, tantôt cachés par les blés

murs qui les bordaient de chaque côté, et tantôt

débouchant dans la plaine, où faucheurs et

moissonneurs étaient à l’œuvre ; il ne s’arrêta point,

sinon pour reprendre haleine de temps à autre pendant

quelques secondes, jusqu’à ce qu’il eût atteint, tout en

sueur et couvert de poussière, la place du marché du

village.

Là, il fit une halte et chercha des yeux l’auberge. Il

vit une maison de banque peinte en blanc, une brasserie

peinte en rouge, une maison de ville peinte en jaune, et

à un des coins de la place une grande maison à volets

verts, ayant pour enseigne : Au grand Saint-Georges,

vers laquelle il se dirigea rapidement dès qu’il l’eut

aperçue.

Olivier s’adressa à un postillon qui flânait devant la

porte, lequel, après avoir entendu ce dont il s’agissait, le

renvoya au palefrenier, lequel, après avoir entendu le

même récit, le renvoya à l’aubergiste, qui était un grand

gaillard portant une cravate bleue, un chapeau blanc,

une culotte de gros drap et des bottes à revers, et qui

s’appuyait contre la pompe près de la porte de l’écurie,

avec un cure-dents d’argent dans les dents.

Celui-ci se rendit sans se presser à son comptoir

pour écrire le reçu, ce qui prit pas mal de temps ; et,

quand le reçu fut prêt et acquitté, il fallut seller le

cheval, donner au messager le temps de s’équiper, ce

qui prit encore dix bonnes minutes. Pendant ce temps

Olivier était si dévoré d’impatience et d’inquiétude,

qu’il aurait voulu sauter sur le cheval et partir à toute

bride jusqu’au relais suivant. Enfin tout fut prêt, et le

petit billet ayant été remis au messager, avec force

recommandations de le porter en toute hâte, celui-ci

donna de l’éperon à son cheval, partit au galop, et fut en

quelques minutes bien loin du village.

C’était quelque chose que d’être assuré qu’on était

allé chercher du secours, et qu’il n’y avait pas eu de

temps perdu : Olivier, le cœur plus léger, sortait de la

cour de l’auberge et allait franchir la porte, quand il

heurta par hasard un homme de haute taille, enveloppé

dans un manteau, qui entrait juste au même instant dans

l’auberge.

« Ah ! dit l’homme en fixant ses regards sur Olivier

et en reculant brusquement, que diable est ceci ?

– Je vous demande pardon, monsieur, dit Olivier ;

j’étais pressé de retourner à la maison, et je ne vous ai

pas vu venir.

– Damnation ! dit l’homme à voix basse en

considérant l’enfant avec de grands yeux sinistres. Qui

l’eût crû ? on le réduirait en cendres, qu’il sortirait

encore du tombeau pour se trouver sur mon chemin !

– J’en suis bien fâché, monsieur, balbutia Olivier,

intimidé par le regard farouche de l’étranger ; j’espère

que je ne vous ai point fait de mal ?

– Malédiction ! murmura l’homme en proie à une

horrible fureur et grinçant des dents ; si j’avais eu

seulement le courage de dire un mot, j’en aurais été

débarrassé en une nuit. Mort et damnation sur toi, petit

misérable ! que fais-tu ici ? »

En prononçant ces paroles incohérentes, l’homme se

tordait les poings et grinçait des dents ; il s’avança vers

Olivier comme pour lui assener un coup violent, mais il

tomba lourdement à terre, en proie à des convulsions et

écumant de rage. Olivier contempla un instant les

affreuses contorsions de ce fou (car il le supposait tel),

et s’élança dans la maison pour demander du secours.

Quand il l’eut vu transporter dans l’auberge, il reprit le

chemin de la maison, courant de toute sa force pour

rattraper le temps perdu, et songeant avec un mélange

d’étonnement et de crainte, à l’étrange physionomie de

l’individu qu’il venait de quitter.

Cet incident n’occupa pourtant pas longtemps son

esprit. Quand il arriva au cottage, il y trouva de quoi

absorber entièrement ses pensées, et chasser loin de son

souvenir toute préoccupation personnelle.

L’état de Rose Maylie s’était promptement aggravé,

et avant minuit elle eut le délire ; un médecin de

l’endroit ne la quittait pas. À la première inspection de

la malade, il avait pris Mme Maylie à part, pour lui

déclarer que la maladie était d’une nature très grave. Il

faudrait presque un miracle, avait-il ajouté, pour qu’elle

guérît.

Que de fois, pendant cette nuit, Olivier se leva de

son lit pour se glisser sur la pointe des pieds jusqu’à

l’escalier, et prêter l’oreille au moindre bruit qui partait

de la chambre de la malade ! Que de fois il trembla de

tous ses membres, et sentit une sueur froide couler sur

son front, quand un soudain bruit de pas venait lui faire

craindre qu’il ne fût arrivé un malheur trop affreux pour

qu’il eût le courage d’y réfléchir ! La ferveur de toutes

les prières qu’il avait jamais faites n’était rien en

comparaison des vœux suppliants qu’il adressait au ciel

pour obtenir la vie et la santé de l’aimable jeune fille

prête à s’abîmer dans la mort.

L’attente, la cruelle et terrible attente où nous

sommes, quand, immobiles près d’un lit, nous voyons

la vie d’une personne que nous aimons tendrement,

compromise et prête à s’éteindre ; les désolantes

pensées qui assiègent alors notre esprit, qui font battre

violemment notre cœur, et arrêtent notre respiration,

tant elles évoquent devant nous de terribles images ; le

désir fiévreux de faire quelque chose pour soulager des

souffrances, pour écarter un danger contre lequel tous

nos efforts sont impuissants ; l’abattement, la

prostration que produit en nous le triste sentiment de

cette impuissance : il n’y a pas de pareilles tortures ! Et

quelles réflexions ou quels efforts peuvent les alléger

dans ces moments de fièvre et de désespoir ?

Le jour parut, et tout dans le petit cottage était triste

et silencieux : on se parlait à voix basse ; des visages

inquiets se montraient à la porte de temps à autre, et

femmes et enfants s’éloignaient tout en pleurs. Pendant

cette mortelle journée et encore après la chute du jour,

Olivier arpenta lentement le jardin en long et en large,

levant les yeux à chaque instant vers la chambre de la

malade, et frissonnant à la pensée de voir disparaître la

lumière qui éclairait la fenêtre, si la mort s’abattait sur

cette maison. À une heure avancée de la nuit, arriva M.

Losberne. « C’est cruel, dit le bon docteur ; si jeune, si

tendrement aimée... mais il y a bien peu d’espoir. »

Le lendemain matin, le soleil se leva radieux, aussi

radieux que s’il n’éclairait ni malheurs ni souffrances ;

et, tandis qu’autour d’elle la verdure et les fleurs

brillaient de tout leur éclat, que tout respirait la vie, la

santé, la joie, le bonheur, la belle jeune fille dépérissait

rapidement. Olivier se traîna jusqu’au vieux cimetière,

et, s’asseyant sur un des tertres verdoyants, il pleura sur

elle en silence.

La nature était si belle et si paisible ; le paysage doré

par le soleil avait tant d’éclat et de charme ; il y avait

dans le chant des oiseaux une harmonie si joyeuse, tant

de liberté dans le vol rapide du ramier ; partout enfin

tant de vie et de gaieté, que, lorsque l’enfant leva ses

yeux rouges de larmes et regarda autour de lui, il lui

vint instinctivement la pensée que ce n’était pas là un

temps pour mourir ; que Rose ne mourrait certainement

pas, quand tout dans la nature était si gai et si riant ; que

le tombeau convenait à l’hiver et à ses frimas, non à

l’été et à ses parfums. Il était presque tenté de croire

que le linceul n’enveloppait que les gens vieux et

infirmes, et ne cachait jamais sous ses plis funèbres la

beauté jeune et gracieuse.

Un tintement de la cloche de l’église l’interrompit

tristement dans ses naïves réflexions ; puis, un autre

tintement : c’était le glas des funérailles. Une troupe

d’humbles villageois franchit la porte du cimetière ; ils

portaient des rubans blancs, car la morte était une jeune

fille ; ils se découvrirent près d’une fosse, et parmi ceux

qui pleuraient il y avait une mère... une mère qui ne

l’était plus ! Et pourtant le soleil brillait radieux, et les

oiseaux continuaient de chanter.

Olivier revint à la maison en songeant à toutes les

bontés que la jeune malade avait eues pour lui, et en

faisant des vœux pour avoir encore l’occasion de lui

montrer, à maintes reprises, combien il avait pour elle

d’attachement et de reconnaissance. Il n’avait rien à se

reprocher en fait de négligence ou d’oubli à son égard,

car il s’était dévoué à son service ; et pourtant mille

petites circonstances lui revenaient à l’esprit, dans

lesquelles il se figurait qu’il aurait pu montrer plus de

zèle et d’empressement, et il regrettait de ne l’avoir pas

fait. Nous devrions toujours veiller sur notre conduite à

l’égard de ceux qui nous entourent : car chaque mort

rappelle à ceux qui survivent qu’ils ont omis tant de

choses et fait si peu, qu’ils ont commis tant d’oublis,

tant de négligences, que ce souvenir est un des plus

amers qui puissent nous poursuivre. Il n’y a pas de

remords plus poignant que celui qui est inutile ; et, si

nous voulons éviter ses atteintes, souvenons-nous de

faire le bien quand il en est temps encore.

Quand il rentra à la maison, Mme Maylie était assise

dans le petit salon. Olivier frémit en la voyant là, car

elle n’avait pas quitté un instant le chevet de sa nièce, et

il tremblait en se demandant quel changement avait pu

l’en éloigner. Il apprit que Rose était plongée dans un

profond sommeil dont elle ne se réveillerait que pour se

rétablir et vivre, ou pour leur dire un dernier adieu et

mourir.

Il s’assit, l’oreille aux aguets, et n’osant pas ouvrir

la bouche, pendant plusieurs heures ; on servit le dîner,

auquel ni Mme Maylie ni lui ne touchèrent ; d’un œil

distrait et qui montrait que leur pensée était ailleurs, ils

suivaient le soleil qui s’abaissait peu à peu à l’horizon,

et qui finit par projeter sur le ciel et sur la terre ces

teintes éclatantes qui annoncent son coucher ; leur

oreille attentive au moindre bruit reconnut le pas d’une

personne qui s’approchait, et ils s’élancèrent tous deux

instinctivement vers la porte, quand M. Losberne entra.

« Quelles nouvelles ? dit la vieille dame. Parlez

vite ! Je ne puis vivre dans ces transes. Tout plutôt que

l’incertitude ! oh ! parlez, au nom du ciel !

– Calmez-vous, dit le docteur en la soutenant dans

ses bras ; soyez calme, chère madame, je vous en prie.

– Laissez-moi y aller, au nom du ciel ! dit Mme

Maylie d’une voix mourante ; ma chère enfant ! elle est

morte ! elle est perdue !

– Non ! dit vivement le docteur ; Dieu est bon et

miséricordieux, et elle vivra pour faire encore votre

bonheur. »

Mme Maylie tomba à genoux et essaya de joindre les

mains ; mais l’énergie qui l’avait soutenue si longtemps

remonta au ciel avec sa première action de grâces, et

elle tomba évanouie dans les bras amis tendus pour la

recevoir.

Chapitre XXXIV



Détails préliminaires sur un jeune personnage qui va

paraître sur la scène. – Aventure d’Olivier.





C’était trop de bonheur en un instant. Olivier resta

stupéfait, saisi, à cette nouvelle inattendue ; il ne

pouvait ni parler ni pleurer ; il était à peine en état de

comprendre ce qui venait de se passer ; il se promena

longtemps à l’air pur du soir. Enfin il put fondre en

larmes, se rendre compte de l’heureux changement qui

s’était produit, et sentir qu’il était délivré désormais de

l’insupportable angoisse dont le poids écrasait son

cœur.

Il était presque nuit close quand il reprit le chemin

de la maison, chargé de fleurs qu’il avait cueillies avec

un soin particulier pour parer la chambre de la malade.

Comme il arpentait la route d’un pas léger, il entendit

derrière lui le bruit d’une voiture qui s’approchait

rapidement : il se retourna et vit une chaise de poste

lancée à toute vitesse ; comme les chevaux étaient au

galop et que le chemin était étroit, il se rangea contre

une porte pour les laisser passer.

Quel que vite que la chaise de poste passât devant

lui, Olivier entrevit un individu en bonnet de coton dont

la figure ne lui sembla pas inconnue, mais qu’il n’eut

pas le temps de reconnaître. Un instant après, le bonnet

de coton se pencha à la portière, et une voix de stentor

cria au postillon de s’arrêter, ce qu’il fit dès qu’il put

retenir ses chevaux, et la même voix appela Olivier par

son nom.

« Ici ! cria la voix : maître Olivier, quelles

nouvelles ? miss Rose... maître Olivier.

– Est-ce vous, Giles ? » s’écria Olivier en courant

rejoindre la chaise de poste.

Giles exhiba de nouveau son bonnet de coton, et il

allait répondre quand il fut brusquement tiré en arrière

par un jeune homme qui occupait l’autre coin de la

chaise et qui demanda vivement quelles étaient les

nouvelles.

« En un mot, dit-il, mieux ou plus mal !

– Mieux... beaucoup mieux, s’empressa de répondre

Olivier.

– Le ciel soit loué ! s’écria le jeune homme. Vous en

êtes sûr ?

– Tout à fait, monsieur, répondit Olivier. Le mieux

s’est déclaré il y a quelques heures à peine, et M.

Losberne dit que tout danger est passé. »

Le jeune homme n’ajouta pas un mot, ouvrit la

portière, sauta hors de la voiture et, saisissant Olivier

par le bras, l’attira près de lui.

« C’est tout à fait certain ? Il n’y a pas d’erreur

possible de ta part, mon garçon, n’est-ce pas ?

demanda-t-il d’une voix tremblante. Ne me trompe pas

en me donnant une espérance qui ne se réaliserait pas.

– Je ne le ferais pas pour tout au monde, monsieur,

répondit Olivier ; vous pouvez m’en croire : M.

Losberne a dit en propres termes qu’elle vivrait encore

bien des années pour notre bonheur à tous ; je l’ai

entendu de mes oreilles. »

Des larmes roulaient dans les yeux d’Olivier en

rappelant la scène qui avait causé tant de bonheur ; le

jeune homme détourna la tête et garda quelques instants

le silence.

Plus d’une fois, Olivier crut l’entendre sangloter ;

mais il craignit de l’importuner par de nouvelles paroles

(car il devinait bien ce qu’il éprouvait), et il garda le

silence en feignant de s’occuper de son bouquet.

Pendant ce temps, M. Giles, toujours avec son

bonnet de coton, s’était mis sur le marchepied de la

voiture, les coudes sur les genoux, et s’essuyait les yeux

avec un mouchoir de coton bleu à pois blancs.

L’émotion de ce digne serviteur n’était pas feinte, à en

juger d’après la rougeur de ses yeux quand il regarda le

jeune homme, qui s’était tourné vers lui pour lui parler.

« Je crois, Giles, qu’il vaut mieux que vous restiez

dans la chaise de poste jusque chez ma mère, dit-il ;

moi, je préfère marcher un peu et me remettre avant de

la voir. Vous direz que j’arrive.

– Je vous demande pardon, monsieur Henry, dit

Giles en s’époussetant avec son mouchoir ; mais, si

vous vouliez charger le postillon de la commission, je

vous en serais très obligé. Il ne serait pas convenable

que les servantes me vissent en cet état : je n’aurais plus

à l’avenir aucune autorité sur elles.

– Bien, dit Henry Maylie en souriant. Faites comme

vous voudrez. Laissez-le aller devant, si vous aimez

mieux venir à pied avec nous. Seulement, quittez ce

bonnet de coton, ou on nous prendrait pour une

mascarade. »

M. Giles se souvint de son étrange tenue, ôta son

bonnet de coton, le mit dans sa poche et se coiffa d’un

chapeau qu’il prit dans la voiture. Cela fait, le postillon

partit en avant, et Giles, M. Maylie et Olivier, suivirent

à pied, sans se presser.

Tout en marchant, Olivier jetait de temps à autre un

regard curieux sur le nouveau venu. Il semblait avoir

environ vingt-cinq ans et était de moyenne taille ; sa

physionomie était belle et ouverte, et sa tenue

singulièrement aisée et prévenante. Malgré la différence

qui sépare la jeunesse de l’âge mûr, il ressemblait d’une

manière si frappante à la vieille dame, qu’Olivier

n’aurait pas eu de peine à deviner leur parenté, quand

même le jeune homme n’aurait pas déjà parlé d’elle

comme de sa mère.

Mme Maylie était impatiente de voir son fils quand il

arriva au cottage, et l’entrevue n’eut pas lieu sans

grande émotion de part et d’autre.

« Oh ! ma mère ! dit tout bas le jeune homme.

Pourquoi ne m’avoir pas écrit plus tôt ?

– J’ai écrit, répondit Mme Maylie ; mais, réflexion

faite, j’ai pris le parti de ne pas faire partir la lettre

avant de connaître l’opinion de M. Losberne.

– Mais, dit le jeune homme, pourquoi s’exposer à

une telle alternative ? Si Rose était... Je ne puis achever

la phrase. Si cette maladie s’était terminée autrement,

auriez-vous jamais pu vous pardonner ce retard, et moi,

aurais-je jamais eu un instant de bonheur ?

– Si un tel malheur était arrivé, Henry, dit Mme

Maylie, je crois que votre bonheur aurait été détruit

peut-être, et que votre arrivée ici un jour plus tôt ou un

jour plus tard aurait été de bien peu d’importance.

– Pourquoi ce peut-être, ma mère ? reprit le jeune

homme ; pourquoi ne pas dire franchement que cela est

vrai ? car c’est la vérité, vous le savez, ma mère ; vous

ne pouvez pas l’ignorer.

– Je sais qu’elle mérite bien l’amour le plus vif et le

plus pur que puisse offrir le cœur d’un homme, dit Mme

Maylie ; je sais que sa nature affectueuse et dévouée

réclame en retour une affection peu ordinaire, une

affection profonde et durable : si je n’avais cette

conviction, si je ne savais de plus que l’inconstance de

quelqu’un qu’elle aimerait lui briserait le cœur, je ne

trouverais pas ma tâche si difficile à accomplir, et il n’y

aurait plus tant de lutte dans mon âme pour suivre, dans

ma conduite, ce qui me semble la ligne rigoureuse du

devoir.

– Vous me jugez mal, ma mère, dit Henry. Me

croyez-vous assez enfant pour ne pas me connaître moi-

même, et pour me tromper sur les mouvements de mon

cœur ?

– Je crois, mon cher enfant, répondit Mme Maylie en

lui mettant la main sur l’épaule, que la jeunesse éprouve

des mouvements généreux qui ne durent pas, et qu’il

n’est pas rare de voir des jeunes gens dont l’ardeur ne

résiste pas à la possession de ce qu’ils avaient le plus

désiré. Et surtout je crois, ajouta-t-elle en regardant son

fils, que si un jeune homme enthousiaste, ardent et

ambitieux, épouse une femme dont le nom porte une

tache, non par la faute de cette femme, mais enfin une

tache que le vulgaire grossier peut reprocher au père

comme à ses enfants, et qu’il lui reprochera d’autant

plus qu’il aura plus de succès dans le monde, pour s’en

venger par des ricanements injurieux, je crois qu’il peut

arriver que cet homme, quelque bon et généreux qu’il

soit naturellement, se repente un jour des liens qu’il

aura formés dans sa jeunesse, et que sa femme ait le

chagrin, le supplice de s’apercevoir qu’il s’en repent.

– Ma mère, dit le jeune homme avec impatience, cet

homme-là ne serait qu’un égoïste brutal, indigne du

nom d’homme, indigne surtout de la femme dont vous

parlez.

– Vous pensez comme cela maintenant, Henry,

répondit sa mère.

– Et je penserai toujours de même. Les tortures que

j’ai éprouvées pendant ces deux derniers jours

m’arrachent l’aveu sincère d’une passion qui, vous le

savez bien, n’est pas née d’hier et n’a pas été conçue

légèrement ; Rose, cette douce et charmante fille,

possède mon cœur aussi complètement que jamais

femme ait possédé le cœur d’un homme. Je n’ai pas une

pensée, pas un projet, pas une espérance dont elle ne

soit le but ; si vous vous opposez à mes vœux, autant

prendre mon bonheur à deux mains pour le déchirer en

morceaux et le jeter au vent... Ayez meilleure opinion

de moi, ma mère, et ne regardez pas avec indifférence

la félicité de votre fils, dont vous semblez tenir si peu

de compte.

– Henry, dit Mme Maylie, c’est parce que je sais ce

que valent les cœurs ardents et dévoués, que je voudrais

leur épargner toute blessure ; mais nous avons assez et

peut-être trop causé de tout cela pour l’instant.

– Que Rose elle-même décide de tout, interrompit

Henry ; vous ne pousserez pas l’amour de votre opinion

jusqu’à me susciter des obstacles près d’elle ?

– Non, dit Mme Maylie ; mais je désire que vous

réfléchissiez.

– C’est tout réfléchi, répondit-il vivement. Voilà

bien des années, ma mère, que je n’ai pas fait autre

chose, depuis que je suis capable de réfléchir

sérieusement. Mes sentiments sont inébranlables et le

seront toujours ; pourquoi en différer l’aveu par des

retards dont je souffre et qui ne peuvent servir de rien ?

Non ! avant mon départ il faudra que Rose m’entende.

– Elle vous entendra, dit Mme Maylie.

– Il y a, dans le ton dont vous me dites cela, ma

mère, quelque chose qui semblerait faire croire qu’elle

m’écoutera froidement, dit le jeune homme d’un air

inquiet.

– Non pas froidement, reprit la vieille dame ; loin de

là.

– Comment ! s’écria le jeune homme ; aurait-elle

une autre inclination ?

– Non certes, dit la mère ; car vous avez déjà, ou je

me trompe fort, une trop grande part dans son affection.

Voici ce que je voulais dire, reprit la vieille dame en

arrêtant son fils qui allait parler : avant de vous attacher

tout entier à cette idée, avant de vous laisser aller à un

espoir sans réserve, réfléchissez quelques instants, mon

cher enfant, à l’honneur de Rose, et jugez quelle

influence la connaissance de sa naissance mystérieuse

peut exercer sur sa décision, nous étant dévouée,

comme elle l’est, de toute l’ardeur de son noble cœur, et

avec cet esprit d’abnégation complet qui a toujours été,

dans les circonstances petites ou grandes, le fond même

de son caractère.

– Que voulez-vous dire par là ?

– Je vous laisse le soin de le deviner, répondit Mme

Maylie. Il faut que j’aille retrouver Rose. Que Dieu

vous protège !

– Je vous reverrai ce soir, dit vivement le jeune

homme.

– Par instants, dit la dame ; quand je pourrai quitter

Rose.

– Vous lui direz que je suis ici ? dit Henry.

– Sans doute, répondit Mme Maylie.

– Et vous lui direz toutes mes angoisses, tout ce que

j’ai souffert, et combien je désire ardemment de la

voir... Vous ne me refuserez pas cela, ma mère ?

– Non, dit la vieille dame ; elle le saura. » Et, serrant

affectueusement la main de son fils, elle sortit

promptement.

M. Losberne et Olivier étaient restés à l’autre bout

de la chambre pendant cette rapide conversation. Le

docteur tendit la main à Henry Maylie et ils

échangèrent de cordiales salutations ; puis, pour

répondre aux questions multipliées de son jeune ami,

M. Losberne entra dans des détails précis sur la

situation de la malade, et confirma les bonnes nouvelles

déjà données par Olivier, ce que M. Giles, tout en

feignant de s’occuper des bagages, écoutait de toutes

ses oreilles.

« Avez-vous encore eu quelque beau coup de fusil,

Giles ? demanda le docteur quand il eut fini.

– Non, monsieur, répondit Giles en rougissant

jusqu’au blanc des yeux ; rien d’extraordinaire.

– Vous n’avez pas mis la main sur quelques voleurs

ni constaté l’identité de quelques brigands ? dit

malicieusement le docteur.

– Non, monsieur, répondit très gravement M. Giles.

– Tant pis, dit le docteur ; car vous vous en acquittez

à merveille. Comment va Brittles ?

– Le petit va très bien, monsieur, dit M. Giles en

reprenant son ton habituel de protection pour son

subordonné, et il vous fait ses respectueux

compliments.

– Bon, dit le docteur ; votre présence me fait

souvenir, monsieur Giles, que, la veille du jour où j’ai

été appelé ici si brusquement, je me suis acquitté, sur la

demande de votre bonne maîtresse, d’une petite

commission qui ne vous fera pas de peine. Venez que je

vous dise deux mots. »

M. Giles suivit le docteur au bout de la chambre

d’un air important, mais un peu étonné, et eut l’honneur

d’un court entretien à voix basse avec lui ; après quoi, il

fit saluts sur saluts, et se retira d’un pas encore plus

majestueux que d’ordinaire. Le sujet de cet entretien ne

fut pas divulgué au salon, mais à la cuisine on en fut

instruit sur l’heure ; M. Giles y alla tout droit, se fit

servir de l’ale et annonça, d’un air superbe et

majestueux, que sa maîtresse avait daigné, en

considération de sa vaillante conduite lors de la

tentative d’effraction, déposer à la caisse d’épargne la

somme de vingt-cinq livres sterling à son profit. Les

deux servantes levèrent les yeux et les mains au ciel, en

disant que M. Giles n’allait pas manquer maintenant de

faire le fier ; à quoi M. Giles répondit en tirant son

jabot : « Mais non, mais non, bien au contraire ; si vous

remarquiez que je fusse le moins du monde hautain

avec mes inférieurs, je vous serai obligé de m’en

prévenir ! » Il fit encore beaucoup d’observations non

moins honorables pour ses sentiments d’humilité, et qui

furent reçues également avec autant d’enthousiasme et

d’applaudissement, car elles étaient après tout aussi

originales et aussi intéressantes que toutes les

observations communément relatées dans la vie des

grands hommes.

Chez Mme Maylie, le reste de la soirée se passa

joyeusement, car le docteur était en verve, et, quoique

Henry fût d’abord soucieux et fatigué, il ne put résister

à la bonne humeur du digne M. Losberne, qui se livra à

mille saillies empruntées en partie aux souvenirs de sa

longue pratique ; il avait des mots si drôles qu’Olivier,

qui ne s’était jamais vu à pareille fête, ne pouvait

s’empêcher d’en rire de tout son cœur, à la grande

satisfaction du docteur qui riait lui-même aux éclats, et

la contagion de rire gagna même Henry Maylie. Ils

passèrent donc la soirée aussi gaiement qu’il était

possible dans la circonstance, et il était tard quand ils se

séparèrent, joyeux et sans inquiétude, pour se livrer au

repos dont ils avaient grand besoin, après les angoisses

récentes et la cruelle incertitude auxquelles ils venaient

d’être en proie.

Le lendemain matin, Olivier se leva le cœur léger et

vaqua à ses occupations habituelles avec une

satisfaction et un plaisir qu’il ne connaissait plus depuis

plusieurs jours. Les oiseaux chantaient encore, perchés

sur leur nid, et les plus jolies fleurs des champs qu’on

pût voir, cueillies par ses mains empressées,

composaient un nouveau bouquet dont l’éclat et le

parfum devaient charmer Rose. La tristesse qui avait

semblé s’attacher à chaque objet depuis plusieurs jours,

tant que l’enfant avait été lui-même triste et inquiet,

s’était dissipée comme par enchantement. Il lui semblait

maintenant que la rosée brillait avec plus d’éclat sur les

feuilles, que le vent les agitait avec une harmonie plus

douce, que le ciel lui-même était plus bleu et plus pur :

telle est l’influence qu’exercent les pensées qui nous

occupent sur l’aspect du monde extérieur ; les hommes

qui, en contemplant la nature et leurs semblables,

s’écrient que tout n’est que ténèbres et tristesse, n’ont

pas tout à fait tort ; mais ce sombre coloris dont ils

revêtent les objets n’est que le reflet de leurs yeux et de

leurs cœurs également faussés par la jaunisse qui altère

leurs couleurs naturelles : les véritables nuances sont

délicates et veulent être vues d’un œil plus sain et plus

net.

Il faut remarquer, et Olivier n’y manqua pas, que ses

promenades matinales ne furent plus solitaires. Henry

Maylie, du premier jour où il vit Olivier rentrer avec

son gros bouquet, se prit d’une telle passion pour les

fleurs et les disposa avec tant de goût, qu’il laissa loin

derrière lui son jeune compagnon. Mais si, à cet égard,

Olivier ne méritait que le second rang, c’était lui à son

tour qui savait le mieux où les trouver, et chaque matin

ils couraient les champs tous deux et rapportaient les

plus belles fleurs. La fenêtre de la chambre de la jeune

malade était maintenant ouverte, car elle aimait à sentir

l’air pur de l’été, dont les bouffées rafraîchissantes

ranimaient ses forces, et, sur le rebord de la fenêtre, il y

avait toujours, dans un petit vase plein d’eau, un

bouquet particulier dont les fleurs étaient

soigneusement renouvelées chaque matin. Olivier ne

put s’empêcher d’observer qu’on ne jetait jamais les

fleurs fanées, après qu’elles étaient exactement

remplacées par des fleurs plus fraîches, et que, chaque

fois que le docteur entrait dans le jardin, il dirigeait

invariablement ses yeux sur le vase de fleurs et secouait

la tête d’un air expressif avant de commencer sa

promenade du matin. Au milieu de ces observations, le

temps allait son train et Rose revenait rapidement à la

santé.

Olivier ne trouvait pas le temps long, bien que la

jeune demoiselle ne quittât pas encore la chambre et

qu’il n’y eût plus de promenades du soir, sauf quelques

courtes excursions de temps à autre avec M. Maylie ; il

profitait avec un redoublement de zèle des leçons du

bon vieillard qui l’instruisait, et il travaillait si bien

qu’il était lui-même surpris de la promptitude de ses

progrès. Ce fut au milieu de ces occupations qu’il fut

terrifié par un incident imprévu.

La petite chambre où il avait l’habitude de se tenir

pour étudier donnait sur le parterre, derrière la maison.

C’était bien une chambre de cottage, avec une fenêtre à

volets, autour de laquelle grimpaient des touffes de

jasmin et de chèvrefeuille d’où s’exhalaient les plus

suaves parfums ; elle donnait sur un jardin qui

communiquait lui-même par un échalier avec un petit

clos.

Au-delà on apercevait une belle prairie, puis un

bois ; il n’y avait pas d’autre habitation de ce côté, et la

vue s’étendait au loin.

Par une belle soirée, au moment où les premières

ombres du crépuscule descendaient sur la terre, Olivier

était assis à cette fenêtre, et plongé dans l’étude ; il était

resté quelque temps penché sur son livre, et, comme la

journée avait été très chaude, on ne sera pas étonné

d’apprendre que peu à peu il s’était assoupi.

Il y a un certain sommeil qui s’empare quelquefois

de nous à la dérobée, et durant lequel, bien que notre

corps soit inerte, notre âme ne perd pas le sentiment des

objets qui nous environnent, et conserve la faculté de

voyager où il lui plaît. Si l’on doit donner le nom de

sommeil à cette pesanteur accablante, à cette prostration

des forces, à cette incapacité où nous sommes de

commander à nos pensées ou à nos mouvements, c’est

bien un sommeil aussi, sans doute ; cependant nous

avons conscience alors de ce qui se passe autour de

nous, et, même quand nous rêvons, des paroles

réellement prononcées, des bruits réels qui se font

entendre autour de nous, viennent se mêler à nos

visions avec un à-propos étonnant, et le réel et

l’imagination se confondent si bien ensemble qu’il nous

est presque impossible ensuite de faire la part de l’un et

de l’autre. Ce n’est même pas là le phénomène le plus

frappant de cette torpeur momentanée. Il n’est pas

douteux que, bien que les sens de la vue et du toucher

soient alors paralysés, nos rêves et les scènes bizarres

qui s’offrent à notre imagination subissent l’influence,

l’influence matérielle de la présence silencieuse de

quelque objet extérieur qui n’était pas à nos côtés au

moment où nous avons fermé les yeux, et que nous

étions loin de croire dans notre voisinage avant de nous

endormir.

Olivier savait parfaitement qu’il était dans sa petite

chambre, que ses livres étaient posés devant lui sur la

table, et que le vent du soir soufflait doucement au

milieu des plantes grimpantes autour de sa fenêtre ; et

pourtant il était assoupi. Tout à coup la scène change, il

croit respirer une atmosphère lourde et viciée ; il se sent

avec terreur enfermé de nouveau dans la maison du

juif ; il voit l’affreux vieillard accroupi à sa place

habituelle, le montrant du doigt, et causant à voix basse

avec un autre individu, assis à ses côtés, et qui tourne le

dos à l’enfant.

Il croit entendre le juif dire ces mots : « Chut ! mon

ami ; c’est bien lui, il n’y a pas de doute, allons-nous-

en.

– Lui ! répondait l’autre ; est-ce que je pourrais m’y

méprendre ? Mille diables auraient beau prendre sa

figure, s’il était au milieu d’eux, il y a quelque chose

qui me le ferait reconnaître à l’instant ; il serait enterré

à cinquante pieds sous terre, sans aucun signe sur sa

tombe, que je saurais bien dire que c’est lui qui est

enterré là. N’ayez pas peur. »

Les paroles de cet homme respiraient une si affreuse

haine, que la crainte réveilla Olivier, qui se leva en

sursaut.

Dieu ! comme tout son sang reflua vers son cœur, et

lui ôta la voix et la force de faire un mouvement !... Là,

là, à la fenêtre, tout près de lui, si près qu’il aurait

presque pu le toucher, était le juif explorant la chambre

de son œil de serpent, et fascinant l’enfant ; et à côté de

lui, pâle de rage ou de crainte, ou des deux à la fois,

était l’individu aux traits menaçants qui l’avait accosté

dans la cour de l’auberge.

Il ne les vit qu’un instant, rapide comme la pensée,

comme l’éclair, et ils disparurent. Mais ils l’avaient

reconnu. Et lui aussi il ne les avait que trop reconnus ;

leur physionomie était aussi profondément gravée dans

sa mémoire, que si elle eût été sculptée dans le marbre,

et mise sous ses yeux depuis sa naissance. Il resta un

instant pétrifié ; puis, sautant dans le jardin, il se mit à

crier : « Au secours ! » de toutes ses forces.

Chapitre XXXV



Résultat désagréable de l’aventure d’Olivier, et

entretien intéressant de Henry Maylie avec Rose.





Quand les gens de la maison, attirés par les cris

d’Olivier, furent accourus à l’endroit d’où ils partaient,

ils le trouvèrent pâle et bouleversé, indiquant du doigt

les prairies derrière la maison, et pouvant à peine

articuler ces mots : « Le juif ! le juif ! »

M. Giles ne put se rendre compte de ce que ce cri

signifiait ; mais Henri Maylie, qui avait l’entendement

un peu plus prompt et qui avait appris de sa mère

l’histoire d’Olivier, comprit tout de suite ce que cela

voulait dire.

« Quelle direction a-t-il prise ? demanda-t-il en

s’armant d’un lourd bâton qu’il trouva dans un coin.

– Celle-là, répondit Olivier, en montrant du doigt le

chemin que ces hommes avaient pris. Je viens de les

perdre de vue à l’instant.

– Alors, ils sont dans le fossé ! dit Henry ; suivez-

moi, et tenez-vous aussi près de moi que possible. »

Tout en parlant, il escalada la haie, et prit sa course

avec tant de rapidité que les autres eurent beaucoup de

peine à le suivre.

Giles le suivait de son mieux et Olivier aussi. Au

bout d’une ou deux minutes, M. Losberne, qui rentrait

après avoir fait un tour au dehors, escalada la haie

derrière eux, et déployant plus d’agilité qu’on n’eût pu

en soupçonner chez lui, se mit à courir dans la même

direction, avec une vitesse assez remarquable, en criant

à tue-tête pour demander ce qu’il y avait.

Ils prirent donc tous leur course, sans s’arrêter une

seule fois pour reprendre haleine, jusqu’à ce que Henry,

arrivé à un angle du champ indiqué par Olivier, se mit à

fouiller soigneusement le fossé et la haie voisine ; ce

qui laissa le temps aux autres de le rejoindre et permit à

Olivier de faire part à M. Losberne des circonstances

qui avaient occasionné cette poursuite acharnée.

Les recherches furent vaines : ils ne trouvèrent

même pas de récentes empreintes de pas. Ils étaient

parvenus au sommet d’une petite colline d’où l’on

dominait la plaine en tous sens, à trois ou quatre milles

à la ronde ; on apercevait le village sur la gauche dans

un ravin ; mais pour l’atteindre, en suivant la direction

indiquée par Olivier, les fugitifs auraient eu à faire un

trajet en plaine, qu’ils ne pouvaient avoir effectué en si

peu de temps. Un bois épais bordait la prairie de l’autre

côté, mais ils ne pouvaient pas s’y être mis à couvert

pour la même raison.

« Il faut que vous l’ayez rêvé, Olivier ! dit Henry

Maylie en le prenant à part.

– Oh ! certes non, monsieur, répondit Olivier en

frissonnant au souvenir de la mine du vieux misérable ;

je l’ai trop bien vu pour en douter, je les ai vus tous

deux comme je vous vois là.

– Qui était l’autre ? demandèrent à la fois Henry et

M. Losberne.

– Le même homme qui m’a abordé si brusquement à

l’auberge, dit Olivier ; nous avions les yeux fixés l’un

sur l’autre, et je jurerais bien que c’était lui.

– Et ils ont pris ce chemin ? demanda Henry ; en

êtes-vous certain ?

– Comme je le suis qu’ils étaient à la fenêtre,

répondit Olivier, en montrant du doigt la haie qui

séparait le jardin de la prairie ; le grand l’a franchie

juste en cet endroit, et le juif a fait quelques pas à droite

en courant et s’est glissé par cette ouverture. »

Les deux messieurs examinaient l’expression de

franchise qui se peignait sur la figure d’Olivier tandis

qu’il parlait ainsi ; ils échangèrent un regard, et parurent

satisfaits de la précision des détails qu’il leur donnait ;

il n’y avait pourtant nulle part la moindre trace des

fugitifs. L’herbe était haute, elle n’était foulée nulle

part, sauf aux endroits par où avait eu lieu la poursuite ;

le bord des fossés était argileux et détrempé, et nulle

part on n’apercevait d’empreintes de pas ni le plus léger

indice qui pût révéler qu’un pied humain eût foulé ce

sol depuis plusieurs heures.

« Voilà qui est étrange ! dit Henry.

– Étrange en vérité, répéta le docteur ; Blathers et

Duff en personne y perdraient leur latin. »

Malgré le résultat infructueux de leurs recherches,

ils les continuèrent jusqu’à ce que la nuit rendît tout

nouvel effort inutile, et, même alors, ils n’y renoncèrent

qu’à regret. Giles avait été dépêché dans les divers

cabarets du village, muni de tous les détails que put

donner Olivier sur l’extérieur et la mise des deux

étrangers ; le juif surtout était assez facile à reconnaître,

en supposant qu’on le trouvât à boire ou à flâner

quelque part ; mais Giles revint sans fournir aucun

renseignement qui pût dissiper ou éclaircir ce mystère.

Le lendemain, nouvelles recherches, nouvelles

informations, mais sans plus de succès. Le

surlendemain, Olivier et M. Maylie se rendirent au

marché de la ville voisine, dans l’espoir de voir ou

d’apprendre quelque chose relativement aux deux

individus ; cette démarche fut également infructueuse.

Au bout de quelques jours on commença à oublier

l’affaire, comme il arrive le plus souvent quand la

curiosité, n’étant alimentée par aucun incident nouveau,

vient à s’éteindre d’elle-même.

Pendant ce temps Rose se rétablissait rapidement ;

elle avait quitté la chambre ; elle pouvait sortir, et, en

partageant de nouveau la vie de la famille, elle avait

ramené la joie dans tous les cœurs.

Mais, bien que cet heureux changement eût une

influence visible sur le petit cercle qui l’entourait, bien

que les conversations joyeuses et les rires se fissent de

nouveau entendre dans le cottage, il y avait parfois une

contrainte singulière chez quelques-uns de ses hôtes,

chez Rose même, et qui ne put échapper à Olivier. Mme

Maylie et son fils restaient souvent enfermés pendant

des heures entières, et plus d’une fois on put

s’apercevoir que Rose avait pleuré. Quand M. Losberne

eut fixé le jour de son départ pour Chertsey, ces

symptômes augmentèrent, et il devint évident qu’il se

passait quelque chose qui troublait la tranquillité de la

jeune demoiselle et de quelque autre encore.

Enfin, un matin que Rose était seule dans la salle à

manger, Henry Maylie entra, et lui demanda, avec

quelque hésitation, la permission de l’entretenir

quelques instants.

« Rose, il suffira de deux ou trois mots, dit le jeune

homme en approchant sa chaise de la sienne : ce que

j’ai à vous dire, vous le savez déjà ; les plus chères

espérances de mon cœur ne vous sont pas inconnues,

quoique vous ne me les ayez pas encore entendu

exprimer. »

Rose était devenue très pâle en le voyant entrer,

mais ce pouvait être l’effet de sa récente maladie. Elle

se contenta de le saluer ; puis, se penchant vers des

fleurs qui se trouvaient à sa portée, elle attendit en

silence qu’il continuât :

« Je crois... dit Henri, que... je devrais déjà être

parti.

– Oui, répondit Rose ; pardonnez-moi de vous parler

ainsi, mais je voudrais que vous fussiez parti.

– J’ai été amené ici par la plus douloureuse, la plus

affreuse de toutes les craintes, dit le jeune homme, la

crainte de perdre l’être unique sur lequel j’ai concentré

tous mes désirs, toutes mes espérances ; vous étiez

mourante, en suspens entre le ciel et la terre. Et nous

savons que, lorsque la maladie s’attaque à des

personnes jeunes, belles et bonnes, leur âme sans tache

se tourne d’elle-même vers le brillant séjour de l’éternel

repos ; nous ne savons que trop que ce qu’il y a de plus

beau et de meilleur ici-bas est souvent moissonné dans

sa fleur. »

Des larmes roulaient dans les yeux de la charmante

jeune fille en entendant ces paroles, et, quand l’une

d’elles tomba sur la fleur sur laquelle elle était penchée,

et brilla dans son calice qu’elle embellissait encore, il

sembla qu’il y avait une parenté entre ces larmes, rosée

d’un cœur jeune et pur, et les plus charmantes créations

de la nature.

« Un ange, continua le jeune homme d’un ton

passionné, une créature aussi belle et aussi céleste

qu’un des anges du ciel, ballottée entre la vie et la

mort ; oh ! qui pouvait espérer, quand ce monde

lointain, sa vraie patrie, s’ouvrait déjà à ses yeux,

qu’elle reviendrait partager les douleurs et les maux de

celui-ci ? Savoir, Rose, que vous alliez passer et

disparaître, comme une ombre vaine, sans aucun espoir

de vous conserver à ceux qui souffrent ici-bas ; sentir

que vous apparteniez à cette sphère éclatante vers

laquelle tant d’êtres privilégiés ont pris dès l’enfance ou

dès la jeunesse leur vol matinal, et pourtant prier le ciel,

au milieu de ces pensées consolantes, de vous rendre à

ceux qui vous aiment : ce sont là des tortures trop

cruelles pour les forces humaines ; voilà ce que j’ai

enduré nuit et jour, et avec la crainte inexprimable et le

regret égoïste que vous ne vinssiez à mourir sans savoir

au moins avec quelle adoration je vous aimais ; il y

avait là de quoi perdre la raison. Vous avez échappé à la

mort, de jour en jour et presque d’heure en heure les

forces vous sont revenues, et, ranimant le peu de vie qui

vous restait encore, vous ont rendu la santé. Je vous ai

vue passer de la mort à la vie ; ne me dites pas que vous

voudriez que je n’eusse pas été là, car cette épreuve m’a

rendu meilleur.

– Ce n’est pas cela que je voulais dire, répondit

Rose en pleurant ; je voudrais seulement que

maintenant vous fussiez parti, pour continuer à

poursuivre un but grand et noble... un but digne de

vous.

– Il n’y a pas de but plus digne de moi et plus digne

de la nature la plus élevée qui existe, que de lutter pour

mériter un cœur comme le vôtre, dit le jeune homme en

lui prenant la main. Rose, ma chère Rose, il y a des

années, bien des années que je vous aime, et que

j’espère arriver à la réputation pour revenir tout fier

près de vous et vous dire que je ne l’ai cherchée que

pour la partager avec vous ; je me demandais dans mes

rêves comment je vous rappellerais à cet heureux

moment, les mille gages d’attachement que je vous ai

donnés dès l’enfance, et réclamerais ensuite votre main,

comme pour exécuter nos conventions muettes dès

longtemps arrêtées entre nous. Ce moment n’est pas

arrivé ; mais, sans avoir encore conquis de réputation,

sans avoir réalisé les rêves ambitieux de ma jeunesse, je

viens vous offrir le cœur qui vous appartient depuis si

longtemps et mettre mon sort entre vos mains.

– Votre conduite a toujours été noble et généreuse,

dit Rose, en maîtrisant l’émotion qui l’agitait, et comme

vous êtes convaincu que je ne suis ni insensible ni

ingrate, écoutez ma réponse.

– Il faut que je tâche de vous mériter, voilà votre

réponse, n’est-ce-pas, ma chère Rose ?

– Il faut que vous tâchiez, répondit Rose, de

m’oublier, non pas comme votre amie depuis longtemps

chèrement attachée à vous, Henry, cela me ferait trop

cruellement souffrir ; mais comme objet de votre

amour. Voyez le monde, songez combien il renferme de

cœurs que vous seriez aussi glorieux de conquérir.

Changez seulement la nature de votre attachement, et je

serai la plus sincère, la plus dévouée, la plus fidèle de

vos amies. »

Il y eut un instant de silence pendant lequel Rose,

qui avait mis une main sur sa figure, donna libre cours à

ses larmes ; Henry lui tenait toujours l’autre main.

« Et vos raisons, Rose, dit-il enfin à voix basse, vos

raisons pour prendre un tel parti ? Puis-je vous les

demander ?

– Vous avez le droit de les connaître, répondit Rose,

vous ne pouvez rien dire qui ébranle ma résolution.

C’est un devoir dont il faut que je m’acquitte, je le dois

aux autres et à moi-même.

– À vous-même ?

– Oui, Henry ; je me dois à moi-même, moi sans

fortune et sans amis, avec une tache sur mon nom, de

ne pas donner au monde lieu de croire que j’ai

bassement profité de votre premier entraînement, pour

entraver par mon mariage les hautes espérances de

votre destinée. Je dois à vous et à vos parents de vous

empêcher, dans l’élan de votre générosité, de vous créer

cet obstacle à vos succès dans le monde.

– Si vos inclinations sont d’accord avec ce que vous

appelez votre devoir... commença Henry.

– Elles ne le sont pas, répondit Rose en rougissant.

– Alors vous partagez mon amour ? dit Henry.

Dites-le moi seulement, Rose ; un seul mot pour

adoucir l’amertume de ce cruel désappointement.

– Si j’avais pu le faire sans nuire à celui que

j’aimais, répondit Rose, j’aurais...

– Reçu cette déclaration d’une manière toute

différente, dit vivement Henry ; ne me le cachez pas au

moins, Rose.

– Peut-être, dit Rose. Voyons ! ajouta-t-elle en

dégageant sa main, pourquoi prolonger ce pénible

entretien ? bien pénible pour moi surtout, malgré le

bonheur durable dont il me laissera le souvenir : car ce

sera pour moi un bonheur que de savoir la place

honorable que j’ai tenue dans votre cœur, et chacun de

vos triomphes dans la vie ne fera qu’accroître ma

fermeté et mon courage. Adieu, Henry ! car nous ne

nous rencontrerons plus comme nous nous sommes

rencontrés aujourd’hui ; soyons longtemps et

heureusement unis par d’autres liens que ceux que cette

conversation suppose, et puissent les prières ferventes

d’un cœur droit et aimant faire descendre sur vous

toutes les bénédictions, les faveurs du ciel !

– Encore un mot, Rose, dit Henry. Dites-moi vous-

même vos raisons ; laissez-moi les entendre de votre

propre bouche.

– L’avenir qui vous est ouvert est brillant, répondit

Rose avec fermeté ; vous pouvez prétendre à tous les

honneurs auxquels on peut atteindre dans la vie

publique, avec de grands talents et de puissants

protecteurs ; mais ces protecteurs sont fiers, et je ne

fréquenterai jamais ceux qui tiendraient en mépris la

mère qui m’a donné la vie, pas plus que je ne veux

attirer de disgrâces ou d’avanies au fils de celle qui m’a

si bien tenu lieu de mère. En un mot, dit la jeune fille en

détournant la tête, car elle sentait son courage

l’abandonner, il y a sur mon nom une de ces taches que

le monde fait rejaillir sur des têtes innocentes ; je ne

veux la faire partager à personne ; nul autre que moi

n’en aura le reproche.

– Un mot encore, Rose, ma chère Rose ! un seul

mot, dit Henry en se jetant à ses pieds ; si je n’avais pas

été dans une position que le monde appelle heureuse, si

une existence paisible et obscure m’eût été réservée, si

j’avais été pauvre, faible, sans amis, m’auriez-vous

éloigné de vous ? Est-ce la perspective des richesses et

des honneurs qui m’attendent peut-être, qui fait naître

en vous ces scrupules sur votre naissance ?

– Ne me forcez pas de répondre à cela, répliqua

Rose ; là n’est pas la question ; ce serait mal à vous

d’insister.

– Si votre réponse est telle que j’ose presque

l’espérer, répondit Henry, elle fera luire sur ma vie un

rayon de bonheur. Est-ce donc si peu de chose que de

faire tant de bien, avec quelques mots seulement, à

quelqu’un qui vous aime par-dessus tout ? Ô Rose ! au

nom de mon ardente et durable affection, par tout ce

que j’ai souffert pour vous, par tout ce que vous me

condamnez à souffrir, je vous en conjure, répondez

seulement à cette question.

– Eh bien ! si votre destinée eût été différente, dit

Rose ; si vous aviez été même un peu, mais non pas

tant, au-dessus de moi ; si j’avais pu me flatter d’être

pour vous un soutien, un appui dans une position

paisible et retirée, mais non au milieu des pompes et

des splendeurs du monde, je ne me serais pas

condamnée à cette épreuve. J’ai tout lieu d’être

heureuse, très heureuse, maintenant ; mais alors, Henry,

j’avoue que j’aurais été plus heureuse encore. »

Les souvenirs, les espérances d’autrefois qu’elle

avait si longtemps caressées, se pressaient dans l’esprit

de Rose en faisant cet aveu ; elle fondit en larmes,

comme il arrive toujours quand on voit s’évanouir une

vieille espérance, et les larmes la soulagèrent.

« Je ne puis triompher de cette faiblesse, et elle ne

fait que m’affermir dans ma résolution, dit Rose en lui

tendant la main. Maintenant, il faut décidément nous

quitter.

– Je vous demande une promesse, dit Henri. Une

fois, une seule fois encore, dans un an ou peut-être

beaucoup plus tôt, laissez-moi traiter encore avec vous

ce sujet ; ce sera pour la dernière fois.

– Vous n’insisterez pas pour me faire changer de

résolution, répondit Rose avec un mélancolique

sourire ; ce serait peine perdue.

– Non, dit Henry ; vous me la répéterez si vous

voulez, vous me la répéterez d’une manière définitive.

Je mettrai à vos pieds ma position et ma fortune, et, si

vous persévérez dans votre résolution présente, je ne

chercherai ni par paroles, ni par actions, à vous faire

changer.

– Soit, répondit Rose ; ce ne sera qu’une

douloureuse épreuve de plus, et d’ici là je tâcherai de

me préparer à la supporter mieux. »

Elle lui tendit encore la main ; mais le jeune homme

la serra dans ses bras, déposa un baiser sur son beau

front, et sortit vivement.

Chapitre XXXVI



Qui sera très court, et pourra paraître de peu

d’importance ici, mais qu’il faut lire néanmoins, parce

qu’il complète le précédent, et sert à l’intelligence d’un

chapitre qu’on trouvera en son lieu.





« Ainsi, vous êtes décidé à être mon compagnon de

voyage ce matin ? dit le docteur quand Henry Maylie

entra dans la salle à manger ; d’ailleurs, vous n’avez

jamais la même idée une heure de suite.

– Vous ne me direz pas cela un de ces jours, dit

Henry, qui rougit sans raison apparente.

– J’espère que j’aurai de bons motifs pour ne plus

vous en faire le reproche, répondit M. Losberne, mais

j’avoue que je ne m’y attends guère. Pas plus tard

qu’hier matin, vous aviez formé le projet de rester ici, et

d’accompagner, en bon fils, votre mère aux bains de

mer. À midi, vous m’annoncez que vous allez me faire

l’honneur de m’accompagner jusqu’à Chertsey, en vous

rendant à Londres, et le soir vous me pressez

mystérieusement de partir avant que les dames soient

levées ; il en est résulté que le petit Olivier est là, cloué

à son déjeuner, au lieu de courir les prairies à la

recherche de toutes les merveilles botaniques

auxquelles il fait une cour assidue. Cela n’est pas bien,

n’est-ce pas, Olivier ?

– J’aurais été bien fâché, monsieur, de ne pas être ici

au moment de votre départ et de celui de M. Maylie,

répondit Olivier.

– Voilà un gentil garçon, dit le docteur. Vous

viendrez me voir à votre retour, nous parlerons

sérieusement, Henry. Est-ce que vous avez eu quelque

communication avec les gros bonnets qui vous ait

déterminé tout à coup à partir ?

– Les gros bonnets, répliqua Henri, et sans doute

vous n’oubliez pas dans cette dénomination mon oncle,

le plus important de tous, n’ont eu aucune

communication avec moi depuis que je suis venu ici, et

nous sommes à une époque de l’année où il n’est pas

vraisemblable que rien au monde ait pu leur faire

désirer mon retour immédiat auprès d’eux.

– Pourquoi donc ? dit le docteur ; vous êtes un drôle

de corps, mais cela n’empêche pas qu’ils doivent

désirer de vous faire entrer au Parlement aux élections

d’avant Noël, et cette mobilité d’humeur, ces brusques

revirements qui vous distinguent, ne sont pas une

mauvaise préparation à la vie politique. Il y a du bon là-

dedans, et il est toujours utile d’être bien préparé, que le

prix de la course soit une place, une coupe ou une

grosse somme. »

Henri Maylie aurait pu ajouter à ce court dialogue

une ou deux remarques qui n’auraient pas peu changé la

manière de voir du docteur ; mais il se contenta de dire :

« Nous verrons », et n’insista pas. La chaise de poste

fut bientôt amenée devant la porte ; Giles vint s’occuper

des bagages, et le bon docteur sortit précipitamment

pour aller veiller aux préparatifs du départ.

« Olivier, dit Henry Maylie à voix basse, j’ai un mot

à vous dire. »

Olivier s’approcha de l’embrasure de la fenêtre où

M. Maylie lui faisait signe de venir, et fut très surpris

de la tristesse mêlée d’agitation qui régnait dans tout

son air.

« Vous êtes maintenant en état de bien écrire, dit

Henry en lui mettant la main sur le bras.

– Je l’espère, monsieur, répondit Olivier.

– Je ne reviendrai pas ici de quelque temps peut-

être. Je désire que vous m’écriviez, une fois tous les

quinze jours, le lundi, à la direction des postes, à

Londres. Le ferez-vous ? dit M. Maylie.

– Oh ! certainement, monsieur, je le ferai et j’en

serai fier, s’écria Olivier, charmé de la commission.

– Je désire avoir des nouvelles de ma mère et de

miss Maylie, dit le jeune homme, et vous pouvez

remplir vos pages de détails sur les promenades que

vous faites, sur vos conversations, et me dire si elle... si

ces dames semblent heureuses et en bonne santé. Vous

me comprenez ?

– Parfaitement, monsieur, répondit Olivier.

– Je préfère que vous ne leur en parliez pas, dit

Henry en appuyant sur ses paroles, parce que ma mère

voudrait peut-être prendre la peine de m’écrire plus

souvent, ce qui est pour elle une fatigue ; que ce soit

donc un secret entre vous et moi, et souvenez-vous de

ne me laissez rien ignorer. Je compte sur vous. »

Olivier, tout fier de l’importance de son rôle, promit

d’être discret et explicite dans ses communications, et

M. Maylie lui dit adieu en l’assurant chaudement de son

intérêt et de sa protection.

Le docteur était dans la chaise de poste ; Giles, qui

devait rester à la campagne, avait la main à la portière

pour la tenir ouverte ; les servantes regardaient du

jardin. Henry lança un rapide regard vers la fenêtre qui

l’intéressait, et sauta dans la voiture.

« En route ! dit-il ; vite, au triple galop ; brûlez le

pavé : il me faut ça.

– Holà ! » dit le docteur en baissant précipitamment

la glace de devant et en criant au postillon : « Moi, je ne

tiens pas tout à fait tant à brûler le pavé ; entendez-

vous ? Il ne me faut pas ça. »

La voiture partit bruyamment et disparut bientôt sur

la route dans un nuage de poussière ; tantôt on la

perdait complètement de vue, et tantôt on l’apercevait

encore, selon les accidents de terrain ou les obstacles

rencontrés sur la route. Ce ne fut que lorsque le nuage

de poussière fut complètement hors de vue, que ceux

qui la suivaient des yeux se dispersèrent.

Mais il y avait quelqu’un qui regardait encore et

restait les yeux fixés sur le point où la voiture avait

disparu. Derrière le rideau blanc qui l’avait dérobée à la

vue d’Henry quand il avait levé les yeux vers la fenêtre,

Rose était assise immobile.

« Il semble heureux, dit-elle enfin ; j’ai craint

quelque temps qu’il n’en fût autrement. Je m’étais

trompée. Je suis contente, très contente. »

La joie fait couler les larmes aussi bien que la

douleur, mais celles qui baignaient la figure de Rose,

tandis qu’elle était assise pensive à sa fenêtre, les yeux

toujours fixés dans la même direction, semblaient des

larmes de douleur plutôt que de joie.

Chapitre XXXVII



Où le lecteur, s’il se reporte au chapitre XXIII,

trouvera une contrepartie qui n’est pas rare dans

l’histoire des ménages.





M. Bumble était assis dans le cabinet du dépôt de

mendicité, les yeux fixés sur le foyer vide, qui ne

rendait, vu la saison, d’autre clarté que celle qui était

produite par quelques pâles rayons de soleil, réfléchis à

la surface froide et luisante de la cheminée d’acier poli.

Une cage à mouches en papier pendait au plafond, vers

lequel M. Bumble lançait de temps à autre un regard

préoccupé ; en voyant les insectes voltiger avec

insouciance autour du brillant réseau, il poussa un

profond soupir et son visage s’assombrit. Il était en

train de réfléchir, et peut-être la vue des mouches prises

au piège lui rappelait-elle quelque pénible circonstance

de sa vie.

L’air sombre de M. Bumble n’était pas la seule

chose qui eût contribué à faire naître une douce tristesse

dans le cœur du spectateur. Il y avait encore d’autres

indices tirés de l’extérieur même du personnage, qui

annonçaient qu’un grand changement s’était opéré dans

sa position. Qu’étaient devenus l’habit galonné et le

fameux tricorne ? Il portait encore, il est vrai, une

culotte courte et des bas de coton noir, mais ce n’était

plus ça ; son habit avait de grandes basques, c’est vrai,

et ressemblait à cet égard à l’ancien habit : mais, sauf

cela, quelle différence ! L’imposant tricorne était

remplacé par un modeste chapeau rond ; M. Bumble

n’était plus bedeau.

Il y a des positions sociales qui, indépendamment

des avantages plus solides qu’elles offrent, tirent encore

une valeur particulière du costume qui leur est affecté.

Un maréchal a son uniforme, un évêque son tablier de

soie, un conseiller sa robe de taffetas, un bedeau son

tricorne. Ôtez à l’évêque son tablier, ou au bedeau son

tricorne et son habit galonné, qu’est-ce qu’ils

deviennent ? Des hommes, rien que des hommes. La

dignité, et même parfois la sainteté, sont des questions

de costume, bien plus que certaines gens ne se

l’imaginent.

M. Bumble avait épousé Mme Corney et était

directeur du dépôt de mendicité ; un autre bedeau était

entré en fonction et avait hérité du tricorne, de l’habit

galonné et de la canne, tous trois ensemble.

« Dire qu’il y aura demain deux mois de cela ! dit

M. Bumble avec un soupir. Il me semble qu’il y a un

siècle. »

Ces paroles de M. Bumble auraient pu signifier qu’il

avait parcouru, dans le court espace de huit semaines,

toute une existence de félicité ; mais ce soupir... ce

soupir voulait dire bien des choses.

« Je me suis vendu, dit M. Bumble en suivant le

cours de ses réflexions, pour six cuillers à thé, une

pince à sucre, un pot au lait, quelques meubles

d’occasion, et vingt livres sterling en monnaie

sonnante. C’est, en vérité, bien bon marché,

affreusement bon marché !

– Bon marché ! s’écria une voix aigre à l’oreille de

M. Bumble ; c’est encore plus que vous ne valez, et je

vous ai payé assez cher, Dieu le sait ! »

M. Bumble tourna la tête et rencontra le visage de

son intéressante moitié, laquelle, n’ayant entendu que

les derniers mots de M. Bumble, avait à tout hasard

risqué la repartie, qui ne manquait pas d’à-propos.

« Madame Bumble ? dit M. Bumble d’un ton à la

fois sentimental et sévère.

– Eh bien ? dit la dame.

– Ayez la bonté de me regarder, dit M. Bumble en la

toisant de la tête aux pieds. Si elle soutient un regard

comme celui-là, se disait M. Bumble, elle peut soutenir

n’importe quoi ; c’est un regard que je n’ai jamais vu

manquer son effet sur les pauvres, et s’il le manque sur

elle, c’en est fait de mon autorité. »

Peut-être un regard ordinaire suffit-il pour intimider

les pauvres qui, vu la légèreté de leur nourriture, ne sont

jamais bien vaillants ; peut-être aussi l’ex-madame

Corney était-elle particulièrement à l’épreuve des

regards d’aigle. Je n’ai pas d’avis là-dessus ; mais ce

qui est certain, c’est que la matrone ne fut nullement

démontée par le sourcil froncé de M. Bumble ; qu’au

contraire elle le vit de l’air le plus dédaigneux, et partit

même d’un éclat de rire qui avait l’air franc et naturel.

À ce rire inattendu, M. Bumble n’en crut d’abord

pas ses oreilles, puis il en resta stupéfait. Il retomba

dans sa rêverie, et il n’en sortit que lorsqu’il en fut tiré

de nouveau par la voix de sa moitié.

« Est-ce que vous allez rester là à ronfler toute la

journée ? demanda Mme Bumble.

– Je resterai là, madame, aussi longtemps que je le

jugerai convenable, répliqua M. Bumble ; je ne ronflais

pas, mais je ronflerai, je bâillerai, j’éternuerai, je rirai,

je parlerai comme il me plaira, parce que telle est ma

prérogative.

– Votre prérogative ! dit Mme Bumble avec un

dédain inexprimable.

– J’ai dit le mot, madame. La prérogative de

l’homme est de commander.

– Quelle est, au nom du ciel, la prérogative de la

femme ? s’écria la veuve Corney.

– C’est d’obéir, madame, dit M. Bumble de sa voix

de tonnerre. Feu votre malheureux époux aurait dû vous

l’apprendre ; il serait peut-être encore de ce monde ; je

le voudrais bien, pour ma part, le pauvre homme ! »

Mme Bumble, jugeant rapidement que l’instant

décisif était venu, et qu’un coup frappé en ce moment

pour assurer la domination à l’un ou à l’autre serait

nécessairement concluant et définitif, n’eut pas plutôt

entendu cette allusion à feu son premier mari, qu’elle se

laissa tomber sur une chaise, en s’écriant que M.

Bumble était un brutal, un sans cœur, et versa un torrent

de larmes.

Mais les larmes n’étaient pas choses à aller au cœur

de M. Bumble ; ce cœur était imperméable. Comme les

chapeaux de castor à l’épreuve de l’eau, que la pluie ne

fait qu’embellir, il était à l’épreuve des larmes, et elles

ne faisaient qu’accroître sa vigueur et son énergie ; il

n’y voyait qu’un signe de faiblesse, et la reconnaissance

de sa propre supériorité, ce qui faisait un sensible

plaisir.

Il regarda sa chère moitié d’un air très satisfait, et la

pria, d’une façon engageante, de pleurer tout son soûl,

cet exercice étant considéré par la faculté comme

infiniment salutaire.

« Cela vous ouvre les poumons, vous lave la figure,

vous exerce les yeux, vous adoucit même le caractère,

dit M. Bumble ; ainsi, pleurez à votre aise.

En se livrant à cette plaisanterie, M. Bumble

décrochait son chapeau, le plantait de côté sur la tête

d’un air tapageur, comme un homme fier d’avoir assuré

sa domination d’une manière convenable, mettait ses

mains dans ses poches et se dandinait vers la porte d’un

air fanfaron.

L’ex-madame Corney avait eu recours aux larmes,

parce qu’elles sont d’un usage plus commode que les

voies de fait ; mais elle était tout à fait résolue à

recourir à ce dernier mode de procéder, et M. Bumble

ne tarda pas à en faire l’expérience.

Le premier indice qu’il en eut fut un bruit sourd,

suivi aussitôt de la chute de son chapeau, qui vola à

l’autre bout de la chambre ; l’habile matrone, lui ayant

ainsi découvert la tête, le prit d’une main à la gorge, et

de l’autre fit pleuvoir sur lui une grêle de coups portés

avec une vigueur et une adresse remarquables ; cela

fait, elle varia un peu ses distractions en lui égratignant

la figure et en lui arrachant les cheveux ; enfin, après

l’avoir châtié autant qu’elle crut que le méritait

l’offense, elle le poussa sur une chaise qui se trouvait là

fort à propos, et le mit au défi d’oser encore parler de sa

prérogative.

« Debout ! dit-elle bientôt d’un ton d’autorité ; filez

vite, si vous ne voulez pas que je me porte à des

extrémités. »

M. Bumble se leva d’un air piteux, en se demandant

ce que sa femme entendait par se porter à des

extrémités ; il ramassa son chapeau et se dirigea vers la

porte.

« Vous en allez-vous ? demanda Mme Bumble.

– Certainement, ma chère, certainement, répondit

M. Bumble en hâtant le pas vers la porte. Je n’avais pas

l’intention de... je m’en vais, ma chère... vous êtes si

violente que vraiment je... »

En ce moment, Mme Bumble avança vivement de

quelques pas pour remettre à sa place le tapis qui avait

été dérangé dans la lutte ; aussitôt M. Bumble s’élança

hors de la chambre sans finir sa phrase, et laissa l’ex-

veuve Corney maîtresse du champ de bataille.

M. Bumble était bien étonné et bien battu. Il avait

une tendance naturelle à faire le matamore, prenait

grand plaisir à exercer mille petites cruautés, et, par

conséquent, est-il nécessaire de le dire ? il était lâche.

Cette observation n’est point faite pour jeter un blâme

sur son caractère : bien des personnages officiels, que

l’on entoure de respect et d’admiration, sont sujet à des

faiblesses de ce genre. Si nous faisons cette remarque,

c’est donc plutôt en sa faveur qu’autrement, et dans le

but de mieux faire comprendre au lecteur combien il

avait d’aptitude pour ses fonctions.

Mais il n’était pas au bout de ses humiliations :

après avoir fait un tour dans le dépôt de mendicité et

avoir songé, pour la première fois de sa vie, que les lois

des pauvres étaient trop rigoureuses, et que les hommes

qui abandonnent leurs femmes et les laissent à la charge

de la paroisse ne devraient être, en bonne justice,

exposés à aucune pénalité, mais plutôt récompensés

comme des êtres méritoires, qui n’avaient que trop

longtemps souffert, M. Bumble se dirigea vers une salle

où quelques pauvresses étaient d’ordinaire occupées à

laver le linge du dépôt, et d’où partait le bruit d’une

conversation animée.

« Hum ! fit M. Bumble en reprenant son air

imposant, ces femmes du moins continueront à

respecter la prérogative, holà ! holà ! qu’est-ce que ce

vacarme, coquines ? »

À ces mots, M. Bumble ouvrit la porte et entra d’un

air menaçant et courroucé, qui se changea bientôt en un

maintien humble et rampant, quand il reconnut, à sa

grande surprise, madame son épouse au milieu du

groupe.

« Ma chère, dit-il, je ne savais pas que vous étiez là.

– Vous ne saviez pas que j’étais là ? répéta Mme

Bumble. Que venez-vous faire ici ?

– Je trouvais qu’on causait un peu trop pour

travailler convenablement, ma chère, répondit M.

Bumble en jetant un regard distrait sur quelques vieilles

femmes occupées à la lessive, et qui se

communiquaient leur étonnement en voyant l’air

humble du directeur du dépôt.

– Vous trouviez qu’on causait trop ? dit Mme

Bumble. Est-ce que cela vous regarde ?

– Mais, ma chère... dit M. Bumble d’un ton soumis.

– Est-ce que cela vous regarde ? demanda de

nouveau Mme Bumble.

– C’est vrai, ma chère ; vous êtes ici la maîtresse, dit

M. Bumble ; mais je pensais que vous n’étiez peut-être

pas là.

– Tenez, M. Bumble, répondit la dame, nous

n’avons que faire de vous ; vous aimez beaucoup trop à

mettre votre nez dans ce qui ne vous regarde pas ; tout

le monde ici se moque de vous dès que vous avez le dos

tourné, et vous vous faites traiter d’imbécile à toute

heure du jour. Allons, sortez ! »

M. Bumble, voyant avec un chagrin cuisant les

pauvresses ricaner à qui mieux mieux, hésita un instant.

Mme Bumble, dont l’impatience n’admettait aucun

délai, saisit une tasse pleine d’eau de savon, et, lui

montrant la porte, lui enjoignit de sortir à l’instant, sous

peine de recevoir le liquide sur sa majestueuse

personne.

Que pouvait faire M. Bumble ? Il jeta autour de lui

un regard abattu et sortit ; comme il franchissait la

porte, les rires contenus des pauvresses éclatèrent

bruyamment : il ne lui manquait plus que cela ! il était

déshonoré à leurs yeux ; il avait perdu son rang aux

yeux même des pauvres ; il était tombé du sommet des

sublimes fonctions de bedeau jusqu’au fond de l’abîme

humiliant du rôle de poule mouillée.

« Tout cela en deux mois ! se dit M. Bumble plein

de pensées lugubres ; deux mois !... Il n’y a que deux

mois, j’étais non seulement mon maître, mais celui de

quiconque touchait de près ou de loin au dépôt

paroissial ; et maintenant... ! »

C’était trop. M. Bumble donna un soufflet à l’enfant

qui lui ouvrit la porte (car, tout en rêvant, il était arrivé

à la porte d’entrée), et s’achemina vers la rue d’un air

distrait.

Il suivit une rue, puis une autre, jusqu’à ce que

l’exercice eût calmé la première explosion de son

chagrin ; l’émotion l’avait altéré. Il passa devant

nombre de cabarets, et s’arrêta enfin devant un dont la

salle, comme il s’en assura par un rapide coup d’œil

jeté à l’intérieur, était déserte, ou du moins n’était

occupée que par un consommateur solitaire. La pluie

commençait à tomber à verse ; il se décida à entrer,

demanda, en passant devant le comptoir, qu’on lui

servit à boire, et pénétra dans la salle qu’il avait vue de

la rue.

L’individu qui s’y trouvait était brun, de haute taille

et enveloppé dans un grand manteau ; il avait l’air d’un

étranger, et, à en juger d’après son air fatigué et la

poussière qui couvrait ses vêtements, il venait de faire

un assez long trajet. Il regarda entrer M. Bumble, mais

daigna à peine répondre à son salut par un léger signe

de tête.

En supposant que l’étranger se fût montré encore

plus sans gêne, M. Bumble avait de la dignité pour

deux ; il avala son grog en silence et se mit à lire le

journal d’un air sérieux et imposant.

Il arriva pourtant... comme il arrive souvent quand

on trouve un compagnon dans de telles circonstances,

que M. Bumble se sentait poussé, de moment en

moment, à jeter un coup d’œil à la dérobée sur

l’étranger ; mais chaque fois qu’il le faisait, il

détournait les yeux avec une certaine confusion en

trouvant ceux de l’étranger braqués sur lui. Ce qui

ajoutait encore à la gauche timidité de M. Bumble,

c’était l’expression remarquable du regard de cet

individu ; il avait l’œil vif et perçant, mais soupçonneux

et défiant, et on ne pouvait le regarder sans une certaine

répulsion.

Après que leurs yeux se furent rencontrés plusieurs

fois de cette manière, l’étranger, d’une voix brève et

dure, rompit le silence :

« Cherchiez-vous après moi, dit-il, quand vous êtes

venu regarder par la fenêtre ?

– Pas que je sache ; à moins que vous ne soyez

M... »

Ici, M. Bumble s’arrêta court, car il était curieux de

connaître le nom de son interlocuteur, et il crut, dans

son impatience, que celui-ci allait achever la phrase.

« Je vois que non, dit l’étranger avec un peu

d’ironie ; autrement, vous auriez su mon nom ; vous ne

le savez pas, et je vous engage à ne pas chercher à le

savoir.

– Je ne vous voulais pas de mal, jeune homme,

observa M. Bumble de son ton majestueux.

– Et vous ne m’en avez fait aucun », dit l’étranger.

Un autre silence succéda à ce court dialogue, et ce

fut encore l’étranger qui reprit la parole.

« Je crois vous avoir déjà vu, dit-il ; vous aviez alors

un autre costume, et je n’ai fait que vous croiser dans la

rue, mais je pourrais vous reconnaître ; vous étiez

bedeau, n’est-ce-pas ?

– Oui, dit M. Bumble un peu surpris ; bedeau

paroissial.

– C’est cela, reprit l’autre en secouant la tête ; c’est

dans ces fonctions que je vous ai vu. Que faites-vous à

présent ?

– Je suis directeur du dépôt de mendicité, répondit

M. Bumble avec lenteur et en appuyant sur ses paroles,

pour réprimer le ton de familiarité que semblait vouloir

prendre l’inconnu. Directeur du dépôt de mendicité,

jeune homme.

– Vous êtes aussi soigneux de vos intérêts que vous

l’avez toujours été, je n’en doute pas ? reprit l’étranger

en regardant M. Bumble dans le blanc des yeux. Ne

vous gênez pas pour répondre librement, mon brave

homme. Je vous connais assez bien, comme vous

voyez.

– Je suppose, répondit M. Bumble en mettant sa

main au-dessus de ses yeux et en considérant l’étranger

de la tête aux pieds avec une inquiétude visible, je

suppose qu’un homme marié n’est pas plus fâché qu’un

célibataire de gagner honnêtement un penny quand il le

peut. Les fonctionnaires paroissiaux ne sont pas

tellement bien payés qu’ils soient en état de refuser un

petit gain supplémentaire quand ils peuvent le faire

d’une manière civile et convenable. »

L’étranger sourit et fit un nouveau signe de tête

comme pour dire : « Vous voyez bien que je ne me

trompais pas. » Il sonna.

« Remplissez ce verre, dit-il au garçon en lui tendant

le verre vide de M. Bumble. Quelque chose de fort et de

chaud, c’est votre goût, je suppose ?

– Pas trop fort, répondit M. Bumble avec une petite

toux délicate.

– Vous comprenez ce que cela veut dire, garçon ? »

dit sèchement l’étranger.

Le garçon sourit, disparut et revint bientôt avec un

verre plein et fumant ; à la première gorgée, la force de

la liqueur fit venir les larmes aux yeux de M. Bumble.

« Maintenant, écoutez-moi, dit l’étranger après avoir

fermé la porte et la fenêtre. Je suis venu ici aujourd’hui

dans l’espoir de vous découvrir, et, par une de ces

chances que le diable envoie parfois à ceux qu’il aime,

vous êtes venu dans cette salle juste au moment où je

pensais à vous. J’ai besoin d’obtenir de vous un

renseignement, et je ne vous demande pas de me le

fournir pour rien, quelque peu important qu’il soit.

Prenez cela pour commencer.

En même temps, il passa deux souverains à son

compagnon, de l’autre côté de la table, en ayant soin

que le son de l’or ne fut pas entendu du dehors ; et,

quand M. Bumble les eut scrupuleusement examinés

pour s’assurer qu’ils étaient de bon aloi, et les eût mis

d’un air très satisfait dans la poche de son gilet, il

continua :

« Rappelez vos souvenirs... Voyons... il y a eu douze

ans l’hiver dernier...

– C’est un long espace de temps, dit M. Bumble.

Bon !... J’y suis.

– Le lieu de la scène est le dépôt de mendicité.

– Bon !

– C’était la nuit.

– Oui.

– Quant au lieu de la scène, c’était l’affreux trou où

de misérables filles venaient donner la vie et la santé

qui leur étaient souvent refusées à elles-mêmes...

donner naissance enfin à des enfants criards, destinés à

être à la charge de la paroisse, et, le plus souvent,

cacher leur honte dans le tombeau !

– Vous voulez parler, je suppose, de la salle

d’accouchement ? dit M. Bumble, qui ne suivait pas

bien la description animée de l’étranger.

– Oui, dit celui-ci. Un garçon y naquit.

– Bien des garçons, observa M. Bumble en hochant

la tête, comme trouvant le renseignement bien vague.

– Au diable tous ces petits drôles ! dit l’étranger

avec impatience. Je parle d’un enfant délicat et pâle, qui

a été apprenti près d’ici, chez un fabricant de cercueils

(je voudrais qu’il y eût fait son propre cercueil et qu’il

s’y fût blotti à tout jamais), et qui s’est enfui ensuite à

Londres, à ce qu’on suppose.

– Eh ! vous parlez d’Olivier... du petit Twist ? dit M.

Bumble. Je m’en souviens ; il n’y avait pas un petit

gredin plus entêté...

– Ce n’est pas de lui que je veux que vous me

parliez. J’en ai assez entendu parler, dit l’étranger en

coupant la parole à M. Bumble au beau milieu de sa

tirade sur les vices du pauvre Olivier. C’est d’une

femme, de la vieille sorcière qui a soigné la mère.

Qu’est-elle devenue ?

– Ce qu’elle est devenue ? dit M. Bumble que le

grog avait rendu facétieux. Ce serait difficile à dire,

ami. Les sages-femmes n’ont rien à faire là où elle est

allée. Je suppose qu’elle est hors de service.

– Que voulez-vous dire ? demanda l’étranger d’un

air sombre.

– Qu’elle est morte l’hiver dernier », répliqua M.

Bumble.

L’individu le regarda fixement quand il eut reçu de

lui ce renseignement, et, bien que ses yeux ne

changeassent pas de direction, son regard semblait peu

à peu s’égarer et il parut absorbé dans ses réflexions.

Pendant quelques instants, il aurait été difficile de dire

s’il était soulagé ou désappointé à cette nouvelle ; mais

enfin il respira plus librement et, détournant les yeux, il

finit par dire que cela n’avait pas au fond grande

importance, et il se leva comme pour sortir.

M. Bumble était assez malin et vit tout de suite que

l’occasion s’offrait de tirer un parti lucratif d’un secret

que possédait sa chère moitié ; il se rappela la soirée où

était morte la vieille Sally ; il avait de bonnes raisons

pour se souvenir de ce jour, puisque c’était à cette

occasion qu’il avait offert sa main à Mme Corney ; et,

bien que la dame ne lui eût jamais confié ce dont elle

avait été l’unique témoin, il en savait assez pour

comprendre que cela avait trait à quelque circonstance

qui s’était passée dans le service de la vieille femme,

comme garde-malade du dépôt, auprès de la jeune mère

d’Olivier Twist. Il réunit promptement ses souvenirs et

informa l’étranger, d’un air de mystère, qu’il y avait

une femme qui était restée enfermée avec la vieille

mégère quelques instants avant sa mort, et qu’il avait

lieu de croire qu’elle pourrait jeter quelque lumière sur

l’objet de ses recherches.

« Comment pourrai-je la trouver ? dit l’étranger pris

à l’improviste, et montrant clairement que ses craintes,

quelles qu’elles fussent, s’étaient tout à coup réveillées

à ces paroles.

– Seulement par mon entremise, reprit M. Bumble.

– Quand ? dit vivement l’étranger.

– Demain, répondit M. Bumble.

– À neuf heures du soir, dit l’inconnu, en tirant de sa

poche un chiffon de papier sur lequel il écrivit l’adresse

d’une maison obscure, située au bord de l’eau, en

caractères qui trahissaient son agitation. À neuf heures

du soir, amenez-la moi ; je n’ai pas besoin de vous

recommander le secret, car il y va de votre intérêt. »

À ces mots, il se dirigea vers la porte après avoir

payé les grogs ; il prit congé de M. Bumble, lui disant

en quelques mots qu’ils ne suivaient pas le même

chemin, et s’éloigna sans cérémonie, après avoir insisté

de nouveau sur l’heure du rendez-vous pour le

lendemain soir.

En jetant les yeux sur l’adresse, le fonctionnaire

paroissial remarqua qu’elle n’indiquait aucun nom...

L’étranger n’était pas loin ; il courut après lui pour le

lui demander.

« Qu’est-ce ? dit l’individu en se retournant

vivement quand Bumble lui toucha le bras. Vous me

suivez !

– Un mot seulement, dit celui-ci en montrant le

chiffon de papier ; quel nom demanderai-je ?

– Monks ! » répondit l’étranger, et il se dépêcha de

s’éloigner à grands pas.

Chapitre XXXVIII



Récit de l’entrevue nocturne de M. et Mme

Bumble avec Monks.





Par une lourde et étouffante soirée d’été, quand les

nuages, qui avaient été menaçants toute la journée,

laissaient déjà tomber de grosses gouttes de pluie et

semblaient présager un violent orage, M. et Mme

Bumble quittaient la grande rue de la ville et se

dirigeaient vers un petit massif de maisons en ruine,

situées à un mille et demi environ et bâties sur un sol

marécageux et malsain, au bord de la rivière.

Ils étaient l’un et l’autre affublés de vieux vêtements

usés, peut-être dans le double but de se garantir de la

pluie et d’éviter d’attirer l’attention ; le mari portait une

lanterne qui n’était pas encore allumée, il est vrai, et

marchait le premier, pour procurer sans doute à sa

femme, vu la boue qui couvrait le chemin, l’avantage

de poser le pied dans les larges empreintes de ses pas.

Ils marchaient dans un profond silence ; de temps à

autre, M. Bumble ralentissait sa marche et tournait la

tête comme pour s’assurer que sa moitié le suivait ;

puis, en voyant qu’elle était sur ses talons, il reprenait

son pas allongé et s’avançait rapidement vers le but de

leur expédition.

Ce quartier était loin d’avoir une réputation

douteuse ; sa réputation était faite, au contraire, depuis

longtemps. On savait à merveille qu’il n’était habité

que par des bandits dangereux, qui, tout en faisant

semblant de vivre de leur travail, avaient pour

principale ressource le vol et le crime ; c’était un

assemblage de méchantes baraques, bâties

grossièrement les unes en brique, les autres avec de

vieux bois de bateau rongé des vers, et placées pour la

plupart à quelques pieds du bord de la rivière. Ses

bateaux avariés étaient amarrés à un petit mur qui

séparait la rivière du marais ; çà et là, une rame ou un

bout de câble semblaient annoncer au premier abord

que les habitants de ces misérables huttes se livraient à

quelque occupation sur la rivière ; mais, en voyant que

ces divers objets, ainsi exposés aux regards, étaient usés

et hors de service, le passant n’avait pas de peine à

supposer qu’ils n’étaient là que pour sauver les

apparences, et non pour être employés à un service

actif.

Au cœur de cet amas de huttes, et tout au bord de la

rivière, au-dessus de laquelle surplombaient les étages

supérieurs, s’élevait un vaste bâtiment, autrefois occupé

par une manufacture, où probablement les habitants des

demeures environnantes trouvaient jadis du travail ;

mais depuis longtemps ce bâtiment était en ruine. Les

rats, les vers, l’humidité en avaient rongé et dégradé les

fondations, et une notable partie de l’édifice s’était déjà

écroulée dans l’eau, tandis que l’autre, chancelante et

penchée sur la rivière, semblait n’attendre qu’une

occasion favorable pour s’écrouler de même et aller

rejoindre sa camarade au fond de l’eau.

Ce fut devant ce bâtiment en ruine que le digne

couple s’arrêta, au moment où le tonnerre commençait

à gronder dans le lointain, et la pluie à tomber avec

force.

« Ce doit être quelque part par ici, dit Bumble en

consultant un chiffon de papier qu’il tenait à la main.

– Holà ! » fit une voix en l’air.

Bumble leva la tête dans la direction du bruit, et

aperçut au second étage le buste d’un individu à une

lucarne.

« Attendez un moment, dit la voix ; je suis à vous à

l’instant. »

La tête disparut et la lucarne se referma.

« Est-ce là l’homme en question ? » demanda Mme

Bumble.

M. Bumble fit un signe de tête affirmatif.

« Alors, dit la matrone, attention à ce que je vous ai

dit, ayez soin de parler le moins que vous pourrez, sans

quoi vous vous trahirez tout de suite. »

M. Bumble, qui avait considéré la masure d’un air

épouvanté, allait peut-être exprimer quelque doute sur

la sécurité qu’il pouvait y avoir à s’aventurer plus loin

dans cette affaire, quand Monks parut, ouvrit une petite

porte près de l’endroit où ils étaient, et leur fit signe

d’entrer.

« Ah çà, dit-il avec impatience en frappant du pied...

Allez-vous me faire rester là ? »

La femme, qui avait d’abord hésité, entra hardiment

sans se faire prier davantage, et M. Bumble, soit de

honte, soit de peur de rester seul en arrière, la suivit,

mais de l’air d’un homme fort mal à l’aise, et sans rien

conserver de cette dignité majestueuse qu’il portait

partout avec lui.

« Pourquoi diable restiez-vous ainsi à piétiner là

dans la boue ? dit Monk en tournant la tête et en

s’adressant à Bumble, après avoir fermé la porte à clef

derrière eux.

– Nous... nous prenions le frais, balbutia Bumble en

regardant d’un air d’effroi.

– Vous preniez le frais ! repartit Monks. Allez !

allez ! toute la pluie qui est jamais tombée, ou qui

tombera jamais, serait impuissante à rafraîchir la

flamme d’enfer qu’un homme seul peut porter avec

soi : prendre le frais ! ce n’est pas ça qui vous

rafraîchira, n’ayez pas peur. »

Après cette agréable apostrophe, Monks se tourna

vers la matrone, et fixa sur elle un regard si menaçant

que celle-ci, qui n’était pas facile à intimider, finit par

ne pouvoir la soutenir et baissa les yeux.

« C’est là la femme en question, n’est-ce pas ?

demanda Monks.

– Oui, c’est la femme dont je vous ai parlé, répondit

M. Bumble, attentif aux recommandations de son

épouse.

– Vous croyez peut-être que les femmes ne peuvent

jamais garder un secret, dit la matrone, interrompant

son mari et renvoyant à Monks son regard scrutateur.

– Je sais qu’il en est un qu’elles garderont toujours

jusqu’à ce qu’on le découvre, dit Monks avec dédain.

– Et quel est-il ? demanda la matrone sur le même

ton.

– Celui de la perte de leur réputation, répondit

Monks ; par la même raison, si une femme possède un

secret qui puisse la faire pendre ou déporter, n’ayez pas

peur qu’elle en parle à qui que ce soit : me comprenez-

vous, madame ?

– Non, répondit la matrone en rougissant

légèrement.

– Oh ! sans doute, dit Monks avec ironie ; comment

pourriez-vous comprendre ? »

Il regarda ses deux visiteurs d’un air moitié

menaçant, moitié sardonique, leur fit de nouveau signe

de le suivre, et traversa d’un pas rapide une salle longue

et basse ; il allait gravir un escalier fort roide ou plutôt

une échelle qui menait à l’étage supérieur, quand la

lueur éblouissante d’un éclair brilla tout à coup, et fut

suivie d’un violent coup de tonnerre qui ébranla toute la

masure sur sa base.

« Entendez-vous ? dit-il en reculant ; entendez-vous

ces roulements et ces éclats qui semblent répétés par

l’écho de mille cavernes, où les démons se cachent de

peur ? Au diable ce bruit de tonnerre ! je l’ai en

horreur. »

Il garda quelques instants le silence ; puis écartant

tout à coup ses mains dont il s’était caché la figure, il se

montra, à la grande stupéfaction de M. Bumble, pâle

comme la mort, et les traits tout bouleversés.

« Ces accès-là me prennent de temps à autre, dit

Monks remarquant l’air alarmé de Bumble, et

quelquefois c’est le tonnerre qui en est cause ; ne faites

pas attention à moi, c’est fini pour cette fois. »

Tout en parlant, il monta le premier à l’échelle,

s’empressa de fermer le volet de la fenêtre de la

chambre où il venait d’entrer, et abaissa une lanterne

suspendue à une poulie, dont la corde passait dans une

des lourdes poutres du plafond, et qui jetait une lumière

douteuse sur une vieille table et trois chaises placées

au-dessous.

« Maintenant, dit Monks quand ils se furent assis

tous trois, plus tôt nous en viendrons à notre affaire et

mieux cela vaudra ; la femme sait de quoi il s’agit,

n’est-ce pas ? »

La question était adressée à Bumble ; mais sa

femme prévint sa réponse en déclarant qu’elle était

parfaitement au courant de l’affaire.

« Il m’a dit que vous étiez avec cette vieille sorcière

la nuit qu’elle est morte, et qu’elle vous a dit quelque

chose...

– Sur la mère de l’enfant que vous avez nommé ?

répondit la matrone en l’interrompant ; c’est vrai.

– Voici ma première question : de quelle nature était

cette communication ? dit Monks.

– Ce n’est que la seconde, répliqua la femme d’un

ton décidé ; il s’agit d’abord de savoir combien vaut

cette communication.

– Qui diable pourrait dire ce qu’elle vaut, sans

savoir de quel genre elle est ? demanda Monks.

– Nul mieux que vous, j’en suis convaincue,

répondit Mme Bumble, qui ne manquait pas de vivacité,

comme son conjoint eût pu l’attester avec les preuves à

l’appui.

– Hum ! fit Monks d’un air significatif et curieux ! il

y a peut-être là de l’argent à gagner, hein ?

– Peut-être, répondit-il avec réserve.

– Quelque chose qu’on lui a pris, dit vivement

Monks, quelque chose qu’elle portait... quelque chose...

– Assez, interrompit Mme Bumble ; cela suffît pour

que je sois sûre que vous êtes bien l’homme à qui je

devais m’adresser. »

M. Bumble, avec qui sa digne moitié n’était jamais

entrée dans aucun détail sur ce secret, écoutait ce

dialogue, le cou tendu, en ouvrant de grands yeux, qu’il

fixait tour à tour sur sa femme et sur Monks, sans

chercher à dissimuler son étonnement qui s’accrut

encore, s’il est possible, quand ce dernier demanda

quelle somme elle exigeait pour révéler ce secret.

« Combien vaut-il pour vous ? demanda la femme,

toujours maîtresse d’elle-même.

– Peut-être rien, peut-être vingt livres sterling,

répondit Monks ; parlez si vous voulez que je le sache.

– Ajoutez cinq livres sterling de plus ; donnez-moi

vingt-cinq guinées, dit la femme, et je vous dirai tout ce

que je sais... mais pas auparavant.

– Vingt-cinq livres sterling ! s’écria Monks en se

reculant.

– Je vous ai parlé clair et net, répondit Mme Bumble ;

ce n’est pas une si grosse somme.

– Pas une si grosse somme ! dit Monks avec

impatience ; pour un méchant secret qui ne me servira

peut-être de rien quand je le saurai, et qui est resté

enseveli dans l’oubli pendant plus de douze ans.

– Ce sont choses qui sont de garde, et, comme le

bon vin, elles doublent souvent de valeur avec le temps,

répandit la matrone, du même ton indifférent et résolu

qu’elle avait déjà pris.

– Et si je paye pour rien ? demanda Monks avec

hésitation.

– Vous pourrez aisément reprendre votre argent, dit

la matrone ; je ne suis qu’une femme, seule ici, et sans

protection.

– Vous n’êtes ni seule, ma chère, ni sans protection,

observa M. Bumble d’une voix que la peur rendait

tremblante. Je suis là, moi, ma chère. Et d’ailleurs,

ajouta M. Bumble, dont les dents claquaient en parlant,

M. Monks est un homme trop comme il faut pour se

porter à aucune violence sur des personnes paroissiales.

M. Monks sait que je ne suis plus un jeune homme, ma

chère, et que je suis un peu monté en graine, pour ainsi

dire ; mais il sait... je ne doute pas que M. Monks ne le

sache... que je suis un fonctionnaire très résolu, et d’une

force peu commune, quand une fois je suis monté. Il

faut seulement que je me monte, voilà tout. »

M. Bumble, en parlant ainsi, fit le geste de brandir

sa lanterne d’un air déterminé, et montra bien, à

l’expression bouleversée de son visage, qu’il s’en

fallait, et de beaucoup, qu’il fût monté de manière à

faire une démonstration belliqueuse, à moins que ce ne

fût contre les pauvres ou autres gens sans défense.

« Vous n’êtes qu’un sot, dit Mme Bumble, et vous

feriez mieux de tenir votre langue.

– Il aurait mieux fait de se la couper avant de venir,

s’il ne sait pas parler plus bas, dit Monks. Comme cela,

c’est votre mari ?

– Lui, mon mari ! balbutia la matrone en éludant la

question.

– Je m’en doutais quand vous êtes entrée, répondit

Monks en remarquant le regard de travers que la dame

lançait à son époux. Tant mieux ; j’hésite moins à

traiter avec deux personnes, quand je sais qu’elles n’ont

qu’une seule volonté ; et pour vous montrer que je ne

plaisante pas... tenez. »

Il fouilla dans sa poche, en tira un sac de toile

grossière, étala vingt-cinq souverains sur la table, et les

poussa du côté de la femme.

« Maintenant, dit-il, serrez-les ; et, quand ce maudit

coup de tonnerre, que je sens prêt à éclater sur la

maison, sera passé, contez-moi votre histoire. »

Le tonnerre se fit entendre, en effet, de beaucoup

plus près, et presque sur leurs têtes ; quand ses

roulements eurent cessé, Monks releva le front, et se

pencha en avant pour écouter ce que la femme allait

dire. Leurs trois figures se touchaient presque, les deux

hommes se courbant sur la table pour mieux entendre,

et la femme se penchant aussi pour pouvoir parler plus

bas. La lueur blafarde de la lanterne suspendue au

plafond les éclairait en plein, et faisait ressortir la pâleur

et l’inquiétude de leur physionomie. Tout autour d’eux

était plongé dans l’obscurité ; on les eût pris pour trois

fantômes.

« Quand cette femme, que nous appelions la vieille

Sally, mourut, dit la matrone, j’étais seule avec elle.

– N’y avait-il personne avec vous ? demanda Monks

d’une voix sourde ; il n’y avait pas quelque vieille

malade ou quelque idiote dans un autre lit ? personne

enfin qui pût entendre ou comprendre quelque chose ?

– Pas une âme, répondit la femme ; nous étions

seules ; il n’y avait que moi toute seule près d’elle au

moment où la mort est venue la prendre.

– Bon, dit Monks en la regardant attentivement,

continuez.

– Elle me parla, reprit la matrone, d’une jeune

femme qui était accouchée d’un fils, quelques années

auparavant, non seulement dans la même chambre,

mais dans le même lit où elle allait elle-même mourir.

– Ah ! dit Monks, dont les lèvres tremblèrent ;

damnation ! comme tout se découvre à la fin !

– L’enfant était celui dont vous lui avez dit le nom

hier soir, ajouta la matrone en désignant négligemment

son mari ; cette garde avait volé la mère.

– De son vivant ? demanda Monks.

– Après sa mort, répondit la femme avec une sorte

de frisson ; elle prit sur son cadavre ce que la mère

l’avait suppliée, à son dernier soupir, de garder pour

son enfant.

– Elle l’a vendu ! s’écria Monks d’un air désespéré ;

l’a-t-elle vendu ? où ? quand ? à qui ? combien y a-t-il

de temps ?

– Au moment où elle me disait à grand-peine qu’elle

avait commis ce vol, dit la matrone, elle retomba sur

son lit et expira.

– Sans rien ajouter ? dit Monks d’une voix étouffée

par la fureur ; c’est un mensonge, je n’en serai pas

dupe ; elle a dit autre chose ; je vous tuerai tous deux

s’il le faut, mais je le saurai.

– Elle n’a pas prononcé un mot de plus, dit la

femme, qui ne semblait pas s’émouvoir de la violence

de l’étranger, tandis que M. Bumble était loin de se

montrer rassuré ; mais sa main s’accrocha vivement à

ma robe et, quand je vis qu’elle était morte et que je me

débarrassai de cette main, je m’aperçus qu’elle tenait

serré un chiffon de papier.

– Qui contenait... ? interrompit Monks.

– Il ne contenait rien du tout, répondit la femme ;

c’était une reconnaissance du mont-de-piété !

– De quoi ? demanda Monks.

– Je vous le dirai plus tard, dit la femme. Je suppose

qu’elle avait gardé quelque temps ce bijou, dans

l’espoir d’en tirer meilleur parti, puis qu’elle l’avait

engagé, et qu’elle avait renouvelé la reconnaissance

d’année en année pour empêcher la déchéance et le

retirer s’il en était besoin. Mais l’occasion ne se

présenta pas comme je vous le dis, elle mourut tenant à

la main ce morceau de papier sale et usé ; le

renouvellement devait avoir lieu deux jours après ; je

pensai que ce bijou aurait peut-être un jour une certaine

importance et je le dégageai.

– Où est-il maintenant ? demanda aussitôt Monks.

– Le voici », répondit la femme. Et, comme si elle

était heureuse de s’en débarrasser, elle jeta vivement

sur la table un petit sac de peau, à peine assez grand

pour contenir une montre ; Monks s’en saisit, et l’ouvrit

d’une main tremblante. Il contenait un petit médaillon

d’or avec deux mèches de cheveux, et un anneau de

mariage.

« Il y a le mot « Agnès » gravé en dedans, dit la

femme ; le nom de famille manque ; puis il y a une

date, qui se rapporte à un an environ avant la naissance

de l’enfant.

– Est-ce tout ? dit Monks après avoir attentivement

examiné le contenu du petit sac.

– Tout », répondit la femme.

M. Bumble respira, heureux de voir que l’histoire

touchait à sa fin, et qu’il n’était pas question de rendre

les vingt-cinq livres sterling.

« Voilà tout ce que je sais de cette histoire, dit sa

femme en s’adressant à Monks après un court silence,

et je ne veux rien en savoir de plus, c’est plus sûr. Mais

puis-je vous faire deux questions ?

– Faites, dit Monks un peu surpris ; reste à savoir si

j’y répondrai ou non, c’est une autre question.

– Cela fait par conséquent trois questions, hasarda

M. Bumble essayant de faire le plaisant.

– Est-ce là ce que vous vous attendiez à obtenir de

moi ? demanda la matrone.

– Oui, répondit Monks, et l’autre question ?

– Que comptez-vous en faire ? Pourriez-vous vous

en servir contre moi ?

– Jamais, répondit Monks, ni contre moi non plus,

tenez. Regardez, mais ne faites pas un pas, ou c’en

serait fait de vous. »

À ces mots, il roula la table dans un coin de la

chambre, et poussant un anneau de fer fixé au plancher,

il ouvrit une large trappe juste aux pieds de M. Bumble,

qui recula de quelques pas avec précipitation.

« Regardez au fond, dit Monks, en faisant descendre

la lanterne dans le gouffre ; n’ayez pas peur ; j’aurais

pu vous y précipiter à mon aise, quand vous étiez assis

dessus, si cela m’eût convenu. »

La matrone, ainsi encouragée, s’approcha du bord,

et M. Bumble lui-même, poussé par la curiosité, se

hasarda à en faire autant. Le courant rapide, grossi par

la pluie, bouillonnait au fond du gouffre, et tout autre

bruit s’effaçait à côté du fracas de l’eau se brisant

contre les fondations verdâtres et couvertes de limon. Il

y avait eu là jadis un moulin, et le courant écumant

autour des débris de la vieille roue semblait s’élancer

avec une nouvelle force, débarrassé maintenant des

obstacles qui avaient vainement essayé de ralentir sa

course impétueuse.

« Si l’on jetait là au fond le corps d’un homme, où

serait-il demain matin ? dit Monks en promenant la

lanterne en tout sens au fond du sombre puits.

– À deux milles d’ici, et haché en morceaux »,

répondit Bumble, reculant d’effroi à cette pensée.

Monks tira de son sein le petit paquet qu’il y avait

caché précipitamment, l’attacha solidement à un

morceau de plomb qui avait appartenu à une poulie et

qui traînait sur le plancher, et le jeta dans le gouffre : il

y tomba tout droit, fit entendre un léger bruit dans l’eau,

et fut entraîné.

Tous trois se regardèrent et semblèrent respirer plus

librement.

« Tenez ! dit Monks en fermant la trappe, si jamais

la mer rend les morts qui sont dans son sein, comme les

livres le disent, elle gardera du moins l’or et l’argent, et,

par conséquent, cette bagatelle avec. Nous n’avons rien

de plus à nous dire, et nous pouvons rompre cet

agréable entretien.

– De tout mon cœur, observa M. Bumble avec

beaucoup d’empressement.

– Vous n’irez pas jaser, n’est-ce pas ? dit Monks

d’un air menaçant. Quant à votre femme, je suis sûr

d’elle.

– Comptez sur moi, jeune homme, répondit M.

Bumble avec une extrême politesse, en se dirigeant,

avec force révérences, du côté de l’échelle ; dans

l’intérêt de tout le monde, jeune homme ; dans le mien

aussi, vous sentez, monsieur Monks.

– Je suis heureux pour vous de vous entendre parler

ainsi, observa Monks. Allumez votre lanterne et détalez

au plus vite. »

Heureusement que la conversation finit là, sans quoi

M. Bumble, qui s’était baissé en saluant jusqu’à six

pouces de l’échelle, serait infailliblement tombé la tête

la première à l’étage inférieur. Il alluma sa lanterne à

celle de Monks, et, sans chercher à prolonger le moins

du monde la conversation, il descendit en silence, suivi

de sa femme : Monks se mit en route le dernier, après

s’être arrêté sur les degrés pour s’assurer qu’il

n’entendait pas d’autre bruit que celui de la pluie qui

tombait à torrents, et de l’eau qui se brisait contre les

pierres des fondations.

Ils traversèrent le rez-de-chaussée lentement et avec

précaution, car Monks tressaillait rien qu’à voir son

ombre, et M. Bumble, tenant sa lanterne à un pied du

sol, marchait non seulement avec une prudence

remarquable, mais encore d’un pas singulièrement léger

pour un homme de sa corpulence. Il croyait voir partout

quelque trappe secrète. Monks ouvrit doucement la

porte par laquelle ils étaient entrés, échangea avec eux

un léger signe de tête, et le digne couple se mit en route

au milieu de la boue et des ténèbres.

Ils ne furent pas plutôt sortis que Monks, qui

semblait avoir une invincible répugnance pour la

solitude, appela un jeune garçon qui était resté caché

quelque part en bas, le fit passer devant lui, la lanterne à

la main, et regagna la chambre qu’il venait de quitter.

Chapitre XXXIX



Où le lecteur retrouvera quelques honnêtes

personnages avec lesquels il a déjà fait

connaissance, et verra le digne complot

concerté entre Monks et le juif.





Deux heures environ avant l’entrevue racontée dans

le chapitre précédent, M. Williams Sikes, qui venait de

faire un somme, s’éveillait et demandait quelle heure il

était.

La chambre de M. Sikes n’était plus une de celles

qu’il avait occupées avant l’expédition de Chertsey,

bien qu’elle fut dans le même quartier, et à peu de

distance de son ancien logement. C’était une petite

chambre mal meublée, où le jour ne pénétrait que par

une lucarne pratiquée dans la toiture, et qui donnait sur

une ruelle étroite et sale. Tout annonçait que depuis peu

ce digne homme avait eu des revers. Peu ou point de

meubles, absence totale de confort, disparition du linge

et d’autres menus objets ; tout annonçait une situation

extrêmement misérable, et la mine amaigrie et

décharnée de M. Sikes lui-même aurait pleinement

confirmé ces symptômes au besoin.

Le brigand était étendu sur le lit, enveloppé de sa

grande redingote blanche en guise de robe de chambre ;

sa pâleur cadavéreuse, son bonnet de nuit souillé, sa

barbe de huit jours, ne contribuaient pas à l’embellir. Le

chien s’était planté près du lit, tantôt regardant son

maître d’un air pensif, tantôt dressant les oreilles et

poussant un grondement sourd au moindre bruit dans la

rue ou dans la maison. Près de la lucarne était assise

une femme activement occupée à raccommoder un

vieux gilet qui faisait partie du costume ordinaire du

brigand ; elle était si pâle et si exténuée par les veillées

et les privations, qu’il était difficile de la reconnaître

pour cette même Nancy qui a déjà figuré dans cette

histoire, autrement qu’à la voix, quand elle répondit à la

question de M. Sikes.

« Sept heures viennent de sonner, dit-elle. Comment

te trouves-tu ce soir, Guillaume ?

– Faible comme un enfant, répondit M. Sikes en

jurant ; viens ici ; donne-moi la main, que je sorte de ce

maudit lit, n’importe comment. »

La maladie n’avait pas adouci le caractère de M.

Sikes : car, lorsque la jeune fille l’eut aidé à se lever et

à gagner une chaise, il marmotta quelques imprécations

sur sa maladresse, et la frappa.

« Tu pleurniches ? dit-il ; allons, ne reste pas là à

larmoyer ; si tu n’as rien de mieux à faire, finis-en vite ;

entends-tu ?

– Je t’entends, répondit la jeune fille en détournant

la tête et en s’efforçant de rire ; quelle fantaisie t’es-tu

donc mis en tête ?

– Oh ! tu changes de gamme, dit Sikes en voyant

une larme s’arrêter tremblante dans l’œil de Nancy, et

tu fais bien.

– Est-ce que tu veux dire par là que tu as envie de

me maltraiter ce soir, Guillaume ? dit-elle en lui posant

la main sur l’épaule.

– Pourquoi pas ? dit M. Bikes.

– Il y a tant de nuits, dit-elle d’un ton de tendresse

féminine qui donnait même à la voix une certaine

douceur ; il y a tant de nuits que je te veille, que je te

soigne comme un enfant, et voici la première fois que je

te vois revenir à toi ; tu ne m’aurais pas traitée comme

tu viens de le faire, si tu y avais songé, n’est-ce pas ?

Allons, allons, avoue que tu ne l’aurais pas fait.

– Eh bien, non, répondit M. Sikes, je ne l’aurais pas

fait. Bon ! le diable m’emporte ! Voilà cette fille qui

pleurniche encore !

– Ce n’est rien, dit-elle en se jetant sur une chaise ;

n’aie pas l’air d’y faire attention, et ce sera bientôt

passé.

– Qu’est-ce qui sera bientôt passé ? demanda M.

Sikes de son ton bourru ; quelle sottise te passe encore

par la tête ? Allons, debout, donne-toi du mouvement,

et ne m’impatiente plus avec tes bêtises de femme. »

En toute autre circonstance, cette apostrophe et le

ton dont elle était prononcée auraient atteint leur but ;

mais la jeune fille, qui était réellement exténuée et à

bout de forces, renversa sa tête sur le dos de la chaise et

s’évanouit avant que M. Sikes eût eu le temps de

proférer les jurements dont il avait coutume, en pareille

occasion, d’appuyer ses menaces. Ne sachant pas que

faire en une telle occurrence, il eut d’abord recours à

quelques blasphèmes, et, voyant ce mode de traitement

absolument sans influence, il appela au secours.

« Que se passe-t-il donc, mon ami ? dit le juif en

ouvrant la porte.

– Occupez-vous un peu de cette fille ! dit Sikes avec

impatience, au lieu de rester là à bavarder et à faire des

mines. »

Fagin poussa un cri de surprise et s’empressa de

secourir Nancy, tandis que John Dawkins (autrement dit

le fin Matois), qui était entré derrière son respectable

ami, déposait à terre un paquet dont il était chargé, et,

saisissant une bouteille des mains de maître Charles

Bates qui était sur ses talons, la débouchait en un clin

d’œil avec ses dents, pour verser une partie du contenu

dans la bouche de la pauvre fille évanouie, après avoir

toutefois, crainte d’erreur, goûté lui-même la liqueur.

« Donne-lui de l’air avec le soufflet, Charlot, dit M.

Dawkins ; et vous, Fagin, frappez-lui dans les mains,

tandis que Guillaume va desserrer ses jupons. »

Ces divers secours, administrés avec une grande

énergie, particulièrement l’exercice du soufflet, que

maître Bates, chargé de l’exécution, semblait considérer

comme une farce très amusante, ne tardèrent pas à

produire l’effet qu’on en attendait. La jeune fille revint

à elle peu à peu, se traîna vers une chaise placée près du

lit, et se cacha la figure sur l’oreiller, laissant M. Sikes

interpeller les nouveaux venus, surpris qu’il était de

leur arrivée inattendue.

« Eh bien ! quel mauvais vent vous a poussé ici ?

demanda-t-il à Fagin.

– Ce n’est pas un mauvais vent, mon cher, répondit

le juif : car les mauvais vents n’amènent rien de bon, et

moi, je vous ai apporté quelque chose qui vous réjouira

la vue. Matois, mon ami, ouvrez le paquet et donnez à

Guillaume ces bagatelles pour lesquelles nous avons

dépensé tout notre argent ce matin. »

Le Matois obéit aussitôt ; il ouvrit le paquet qui était

assez gros, et enveloppé d’une vieille nappe ; puis il

passa un à un les objets qu’il contenait à Charles Bates,

qui les posait sur la table, en vantant à mesure leur

rareté et leur excellence.

« En voilà un pâté de lapin, Guillaume ! s’écria-t-il

en découvrant un énorme pâté ; des bêtes si délicates

avec des membres si tendres, que les os mêmes fondent

dans la bouche et qu’il n’y a que faire de les ôter ; une

demi-livre de thé vert, si bon et si fort que, rien que de

le jeter dans l’eau bouillante, il y a de quoi faire sauter

le couvercle de la théière ; une livre et demie de

cassonade qui n’a pas coûté de peine aux moricauds des

îles pour le faire si bon que ça, non, c’est le chat ; deux

petits pains de ménage si appétissants ; un fromage de

Glocester premier choix, et, pour couronner le tout,

quelque chose de si succulent, que vous n’avez jamais

rien goûté de pareil. »

En même temps, à la fin de son panégyrique, Bates

tirait d’une de ses larges poches une grande bouteille de

vin soigneusement bouchée, tandis que M. Dawkins

remplissait un verre de la liqueur qu’il avait apportée, et

que le convalescent Sikes le vidait d’un trait sans la

moindre hésitation.

« Ah ! dit le juif en se frottant les mains avec

satisfaction ; ça va bien aller à présent, Guillaume, ça

va bien aller.

– Ça va bien aller ! s’écria M. Sikes ; j’aurais eu le

temps d’aller, en attendant, vingt fois dans l’autre

monde, avant que vous fissiez rien pour me venir en

aide. Qu’est-ce que cela signifie, vieux fourbe que vous

êtes, de laisser un homme dans cet état pendant trois

semaines et plus ?

– L’entendez-vous ? dit le juif à ses élèves en

haussant les épaules ; et nous qui lui apportons toutes

ces belles choses !

– Ce n’est pas de cela que je me plains, reprit M.

Sikes un peu radouci en jetant les yeux sur la table ;

mais quelle excuse pouvez-vous invoquer pour m’avoir

laissé ainsi malade et manquant de tout, et n’avoir pas

fait plus attention à moi qu’à ce chien que voilà ?

Éloigne-le, Charlot.

– Je n’ai jamais vu un chien aussi malin que celui-là,

dit maître Bates en exécutant l’ordre de Sikes ; il vous

flaire les vivres comme une vieille femme au marché. Il

aurait fait fortune sur la scène, ce chien-là, et ressuscité

le mélodrame par-dessus le marché.

– Pas tant de bruit, dit Sikes, comme le chien se

retirait sous le lit en grondant avec colère : eh bien !

vieux misérable, qu’avez-vous à dire pour vous

excuser ?

– J’ai été absent de Londres pendant plus d’une

semaine, mon cher, répondit le juif.

– Et pendant l’autre quinzaine ? demanda Sikes ;

pourquoi pendant quinze grands jours m’avez-vous

abandonné sur mon grabat, comme un rat malade dans

son trou ?

– Je n’ai pas pu faire autrement, Guillaume, répondit

le juif ; je ne veux pas entrer dans de plus longs détails

devant témoins ; mais je n’ai pas pu faire autrement, sur

mon honneur.

– Sur votre quoi ? gronda Sikes d’un air de profond

dégoût ; tenez, jeunes gens, coupez-moi une tranche de

pâté, pour m’ôter ce goût-là de la bouche ; je sens que

ça m’étoufferait.

– Ne vous faites pas de bile, mon cher, dit le juif

d’un ton de soumission, je ne vous ai jamais oublié,

Guillaume ; pas un instant, entendez-vous ?

– Oh ! sans doute, vous avez pensé à moi, répondit

Sikes avec un sourire amer ; pendant que j’étais là sur

mon lit avec le frisson et la fièvre, vous n’avez pas

cessé de combiner des plans ; et Guillaume devait faire

ceci, et cela, et encore autre chose, dès qu’il serait sur

pied, et tout cela pour rien ; sans cette fille, je serais

trépassé.

– Eh bien ! Guillaume, dit le juif en saisissant

vivement cette phrase au passage ; sans cette fille, dites-

vous ? Mais qui vous a fourni les moyens de l’avoir

ainsi sous la main ? n’est-ce pas moi ?

– Pour ce qui est de cela, c’est bien la vérité ! dit

Nancy en se rapprochant vivement. Allons ! en voilà

assez ! finissons là ! »

L’intervention de Nancy fit prendre un autre tour à

la conversation. Les jeunes gens, sur un léger signe du

juif, se mirent à la faire boire, mais elle n’usa que

modérément des liquides. Fagin, se laissant aller à une

gaieté peu ordinaire, remit M. Sikes de meilleure

humeur, en affectant de regarder ses menaces comme

d’amusantes plaisanteries, et en riant de tout son cœur

d’une ou deux grosses bouffonneries que celui-ci, après

être retourné souvent à la bouteille, voulut bien faire par

complaisance.

« Tout ceci est bel et bon, dit M. Sikes ; mais il faut

que vous me donniez de l’argent ce soir.

– Je n’ai pas un sou sur moi, répondit le juif.

– Alors vous avez le magot chez vous, répliqua

Sikes, et il me faut ma part.

– Le magot ! dit le juif en levant les mains ; il n’y a

pas tant que vous...

– Je ne sais pas combien vous avez, dit M. Sikes, et

peut-être que vous ne le savez pas vous-même, car il

vous faudrait pas mal de temps pour tout compter ; mais

il me faut de l’argent ce soir, et une somme ronde.

– Bon, bon, dit le juif en soupirant ; je vais envoyer

tout de suite le Matois.

– Pas du tout, répondit M. Sikes ; le Matois est

beaucoup trop matois : il oublierait de venir, il se

perdrait en route, il tomberait dans quelque trappe tout

exprès pour ne pas avoir seulement besoin d’inventer

une excuse, si vous le chargiez de la commission. C’est

Nancy qui va aller chercher l’argent dans votre tanière,

pour plus de sûreté, et je ferai un somme en attendant. »

Après bien des discussions et des pourparlers, le juif

réduisit la somme demandée de cinq livres sterling à

trois livres quatre schellings six pence, en jurant ses

grands dieux qu’il ne lui resterait plus que dix-huit

pence. M. Sikes fit la remarque que, s’il était

impossible d’obtenir davantage, il fallait bien se

contenter du chiffre accordé, et Nancy se prépara à

accompagner le juif jusque chez lui, tandis que le

Matois et maître Bates serraient les vivres dans

l’armoire. Le juif prit congé de son ami dévoué, et

revint au logis avec Nancy et les jeunes gens, tandis que

M. Sikes s’étendait sur son lit et se disposait à faire un

somme en attendant le retour de la jeune femme.

En arrivant à la demeure du juif, on trouva Tobie

Crackit et M. Chitling en train de faire leur quinzième

partie de cartes, que M. Chitling perdit, comme on peut

le penser, avec sa quinzième et dernière pièce de six

pence, au grand amusement de ses jeunes amis. M.

Crackit, probablement un peu honteux d’être surpris à

s’humaniser avec un individu si au-dessous de lui pour

la position et les facultés intellectuelles, bâilla,

demanda des nouvelles de M. Sikes, et mit son chapeau

pour s’en aller.

« Il n’est venu personne, Tobie ? demanda le juif.

– Pas une âme, répondit M. Crackit en relevant son

collet ; il y avait de quoi s’ennuyer à périr. Vous

devriez me faire un beau cadeau, Fagin, pour me

récompenser de garder la maison si longtemps. Je suis

gros comme un juré, et j’aurais été dormir sur les deux

oreilles, si je n’avais pas eu la bonté de rester pour

distraire ce jeune novice. Je crève d’ennui, ma parole

d’honneur. »

En même temps, M. Tobie Crackit, après toutes ces

jérémiades, ramassa les enjeux, mit son gain dans la

poche de son gilet d’un air dédaigneux, comme si cette

menue monnaie était indigne d’un homme de son rang,

et sortit avec une démarche si élégante et si distinguée,

que M. Chitling, après avoir contemplé avec admiration

ses jambes et ses bottes, jusqu’à ce qu’il les eût perdues

de vue, déclara à la compagnie qu’il trouvait que ce

n’était pas cher de faire sa connaissance à raison de

quinze pièces de six pence l’entrevue, et qu’il ne se

souciait pas plus de ce qu’il avait perdu que d’une

chiquenaude.

« Quel drôle de corps vous faites, Tom ! dit maître

Bates, que cette déclaration amusait beaucoup.

– Pas du tout, répondit M. Chitling ; n’est-ce pas,

Fagin ?

– Vous êtes un charmant garçon, mon cher, dit le

juif en lui frappant doucement sur l’épaule et en

clignant de l’œil à ses autres élèves.

– Et M. Crackit est une fameuse lame, n’est-ce pas,

Fagin ? demanda Tom.

– Sans doute, mon cher, répondit le juif.

– Et c’est une belle affaire que d’avoir fait sa

connaissance, n’est-ce pas, Fagin ? poursuivit Tom.

– C’est évident, répondit le juif ; laissez-les dire. Ne

voyez-vous pas qu’ils sont jaloux de ce qu’il ne se

familiarise pas avec eux comme avec vous ?

– Ah ! dit Tom d’un air triomphant, voilà ce que

c’est. Il m’a nettoyé, par exemple ; mais je puis aller

réparer mes pertes quand je voudrai, n’est-ce pas,

Fagin ?

– Sans doute, dit le juif, et le plus tôt sera le mieux,

Tom. Je vous conseille d’y aller tout de suite et

vivement. Matois, Charlot, vous devriez déjà être en

campagne ; il est près de dix heures, et vous n’avez

encore rien fait. »

Les jeunes garçons obéirent aussitôt, firent un signe

de tête à Nancy, mirent leurs chapeaux et sortirent, non

sans dépenser en route beaucoup d’esprit aux dépens de

M. Chitling. Il n’y avait pourtant rien d’extraordinaire

dans sa conduite. Combien de jeunes messieurs du bon

ton payent plus cher que M. Chitling pour se faire voir

en bonne société, et combien d’élégants, qui forment

cette bonne société, établissent leur réputation tout à

fait sur le même pied que le fringant Tobie Crackit !

« Maintenant, Nancy, dit le juif dès qu’ils furent

sortis, je vais vous compter la somme. Voici la clef

d’un petit coffre où je serre le peu que me rapportent les

jeunes gens ; je ne mets jamais mon argent sous clef,

car je n’en ai pas, ma chère ; ah ! ah ! je voudrais bien

en avoir à mettre sous clef. C’est un pauvre métier,

Nancy, et bien ingrat ; mais j’aime à voir cette jeunesse

autour de moi, et je passe par-dessus tout ça... Chut !

dit-il en cachant vivement la clef dans son sein ; qu’est-

ce ? Écoutez ! »

La jeune fille, qui était assise devant la table, les

bras croisés, ne parut nullement s’occuper de l’arrivée

d’un nouveau venu, ni s’inquiéter de savoir qui ce

pouvait être, jusqu’à ce que le son d’une voix d’homme

frappât ses oreilles. À l’instant elle ôta son chapeau et

son châle avec la rapidité de l’éclair, et les jeta sur la

table. Quand le juif se retourna, elle se plaignit de la

chaleur, d’un air de nonchalance qui contrastait

singulièrement avec l’extrême promptitude du geste

qu’elle venait de faire, et qui avait échappé à Fagin.

« Bah ! dit tout bas le juif, comme s’il était contrarié

d’être dérangé, c’est l’homme que j’attendais plus tôt...

Il descend l’escalier ; pas un mot de l’argent tant qu’il

sera là, Nancy. Il ne restera pas longtemps : pas plus de

dix minutes, ma chère. »

Le juif mit son doigt décharné sur ses lèvres et s’en

alla vers la porte, la chandelle à la main, tandis qu’on

entendait les pas d’un homme sur l’escalier ; le visiteur

entra rapidement dans la chambre, et se trouva près de

la jeune fille avant d’avoir remarqué sa présence.

C’était Monks.

« C’est une de mes élèves, dit le juif en voyant que

Monks reculait à la vue d’une figure étrangère. Ne

bougez pas, Nancy. »

Celle-ci se rapprocha de la table, regarda Monks

d’un air insouciant et détourna les yeux ; mais quand il

se tourna vers le juif, elle lui lança un autre regard si

perçant, si résolu, que, si un témoin eût pu voir ce

changement de physionomie, il eût eu de la peine à

croire que les deux regards vinssent de la même

personne.

« Vous avez des nouvelles ? demanda le juif.

– Importantes, répondit Monks.

– Et... et bonnes ? demanda le juif en hésitant,

comme s’il craignait de contrarier son interlocuteur par

trop de vivacité.

– Pas mauvaises, répondit Monks en souriant ; j’ai

bien manœuvré, cette fois... Je voudrais vous dire deux

mots. »

La jeune fille se tenait contre la table et n’avait pas

du tout l’air de vouloir quitter la chambre, quoiqu’elle

vit bien que Monks la montrait du doigt au juif. Celui-

ci, craignant peut-être qu’elle ne vînt à réclamer son

argent, s’il cherchait à se débarrasser d’elle, fit signe à

Monks de monter l’escalier et sortit avec lui. Nancy put

entendre l’homme dire en montant les degrés :

« N’allons pas au moins dans cet infernal trou où

vous m’avez déjà mené. »

Le juif se mit à rire, répondit quelques mots que la

jeune fille ne put entendre, et, au craquement des

marches dans l’escalier, elle comprit qu’il conduisait

son compagnon au second étage.

Avant que le bruit de leurs pas eût cessé de se faire

entendre, la jeune fille avait ôté ses souliers, ramené sa

robe sur sa tête et, s’y cachant les bras, se tenait derrière

la porte, écoutant avec une curiosité qui ne lui

permettait pas même de respirer. Au moment où le bruit

cessa, elle se glissa hors de la chambre, gravit l’escalier

sans bruit, avec une incroyable légèreté, et disparut

dans l’obscurité.

La chambre resta déserte pendant un quart d’heure

environ ; la jeune fille redescendit du même pas aérien,

et presque au même instant, on entendit descendre aussi

les deux hommes ; Monks regagna aussitôt la rue, et le

juif remonta pour chercher l’argent. Quand il rentra,

Nancy mettait son châle et son chapeau et se préparait à

sortir.

« Dieu ! Nancy, s’écria le juif en reculant d’un pas

après avoir posé la chandelle sur la table, que vous êtes

pâle !

– Pâle ? répéta-t-elle en mettant ses mains au-dessus

de ses yeux comme pour regarder fixement le juif.

– Affreusement pâle, dit Fagin. Qu’est-ce que vous

avez donc fait là, toute seule ?

– Rien, que je sache, répondit-elle négligemment ;

c’est peut-être d’être restée immobile à cette place

pendant si longtemps. Allons, voyons ! que je m’en

aille : ça n’est pas dommage. »

Le juif lui compta la somme, en poussant un soupir

à chaque pièce d’argent qu’il lui mettait dans la main, et

ils se séparèrent après avoir échangé le bonsoir.

Quand Nancy fut dans la rue, elle s’assit sur le pas

d’une porte et parut pendant quelques instants

complètement égarée et incapable de poursuivre sa

route. Tout à coup elle se leva, et, s’élançant dans une

direction tout opposée à celle du logement de Sikes, elle

hâta le pas et finit par courir à toutes jambes ; épuisée

de fatigue, elle s’arrêta pour reprendre haleine ; puis,

comme si elle rentrait tout à coup en elle-même et

déplorait l’impuissance où elle était de faire quelque

chose qui la préoccupait, elle se tordit les mains et

fondit en larmes.

Les larmes la soulagèrent peut-être, ou bien elle se

résigna en sentant combien sa situation était

désespérée ; elle revint sur ses pas, se mit à courir

presque aussi vite dans la direction opposée, soit pour

rattraper le temps perdu, soit pour faire trêve aux

pensées qui l’obsédaient, et atteignit bientôt la demeure

où le brigand l’attendait.

Si son extérieur trahissait quelque agitation, M.

Sikes n’en fit pas la remarque en la voyant ; il lui

demanda seulement si elle avait rapporté l’argent, et,

sur sa réponse affirmative, il poussa un certain

grognement de satisfaction, laissa tomber sa tête sur

l’oreiller et continua son somme, que l’arrivée de

Nancy avait interrompu.

Heureusement pour elle, Sikes, une fois en

possession de l’argent, employa toute la journée du

lendemain à boire et à manger, ce qui contribua

singulièrement à lui adoucir le caractère ; aussi n’eut-il

ni le temps ni l’envie de faire la moindre remarque sur

le trouble et la distraction de sa compagne. Nancy,

pourtant, avait l’air inquiet et agité d’une personne qui

va risquer un de ces coups hardis et périlleux auxquels

on ne se résout qu’après une lutte violente. Le juif, avec

son œil de lynx, aurait facilement reconnu ces

symptômes et s’en serait alarmé ; mais Sikes n’était pas

un finaud comme lui, et il ne montra d’autres soupçons

que ceux qui tenaient à sa rude et grossière méfiance

avec tout le monde. Il était d’ailleurs, contre son

ordinaire, de bonne humeur ce jour-là, comme nous

l’avons dit ; il ne vit donc rien de singulier dans ses

manières et s’occupa si peu de Nancy, que le trouble de

celle-ci eût pu être mille fois plus visible sans éveiller

son attention.

À mesure que le jour baissait, l’agitation de Nancy

augmentait ; quand la nuit fut venue, elle s’assit,

attendant que le brigand aviné se fût endormi ; ses joues

étaient si pâles, son œil si ardent, que Sikes lui-même

s’en étonna.

Sikes, affaibli par la fièvre, était étendu dans son lit

et buvait son grog pour se calmer ; c’était la troisième

ou quatrième fois qu’il tendait son verre à Nancy,

quand il fut frappé du changement qui s’était opéré en

elle.

« Le diable m’emporte, dit-il en se soulevant sur son

bras pour regarder en face la jeune fille, on dirait un

revenant. Qu’as-tu ?

– Ce que j’ai ? répondit-elle. Rien. Pourquoi me

regardes-tu comme ça ?

– Qu’est-ce que c’est que ces bêtises-là ? fit Sikes

en la secouant rudement par le bras. Hein ? qu’est-ce

que ça veut dire ? À quoi penses-tu ? Allons ! Allons !

– À bien des choses, Guillaume, répondit la jeune

fille toute frissonnante et se cachant le visage dans ses

mains. Mais bah ! qu’est-ce que ça fait ? »

Ces mots furent prononcés d’un ton de gaieté feinte

qui produisit sur Sikes une impression plus profonde

que ne l’avaient fait les traits décomposés de la jeune

fille.

« Écoute un peu, dit Sikes ; si tu n’as pas la fièvre, il

se passe quelque chose de drôle dans l’air ; oui, quelque

chose de mauvais. Tu n’irais pas par hasard... ? Ah bien

oui ! n’y a pas de danger que tu fasses ça.

– Que je fasse quoi ?

– Non, non, dit Sikes en la regardant fixement et en

se parlant à lui-même. N’y a pas de fille qui ait le cœur

plus solide, ou il y a déjà trois mois que je lui aurais

coupé le sifflet. C’est la fièvre qui la tient ! voilà la

chose. »

Cette idée qu’elle avait la fièvre le rassura, et il

avala d’un seul trait son verre ; puis, avec force jurons,

il demanda sa médecine. La jeune fille s’élança avec

promptitude et versa, en se détournant, la potion dans

une tasse dont elle lui fit vider elle-même le contenu.

« Maintenant, dit le voleur, viens t’asseoir là, à côté

de moi, et fais-moi une autre mine que ça, ou je

t’arrangerai de façon que tu auras de la peine à te

reconnaître dans la glace. »

Nancy obéit. Sikes lui serra la main dans la sienne et

retomba sur son oreiller, les yeux fixés sur elle. Il les

ferma, les rouvrit, les referma et les rouvrit de nouveau.

Le brigand se retournait mal à l’aise ; il sommeillait

deux ou trois minutes et s’éveillait avec un regard de

terreur ; puis il resta les yeux fixes, et, encore sur son

séant, il tomba tout à coup dans un lourd et profond

sommeil. Sa main lâcha celle de Nancy, son bras

retomba languissamment ; il avait l’air d’un homme

tombé dans une profonde catalepsie.

« Le laudanum a enfin produit son effet, murmura la

jeune fille en quittant le chevet du lit. Peut-être est-il

déjà trop tard. »

Elle mit en toute hâte son chapeau et son châle, non

sans jeter de temps en temps un regard de crainte autour

d’elle. En dépit de la liqueur soporifique, elle semblait

s’attendre à tous moments à sentir sur son épaule la

lourde main de Sikes. Enfin, elle se baissa doucement

sur le lit, embrassa le voleur et, ouvrant sans bruit la

porte de la chambre qu’elle referma avec la même

précaution, elle sortit de la maison en courant.

Un veilleur de nuit criait neuf heures et demie au

bout d’un sombre passage qu’elle avait à traverser pour

gagner la grand-rue.

« La demie est-elle sonnée depuis longtemps ?

demanda la jeune fille.

– L’heure va sonner dans un quart d’heure, dit

l’homme en levant sa lanterne sur le visage de Nancy.

– Et il me faut au moins une heure pour y arriver »,

murmura Nancy en disparaissant avec la rapidité de

l’éclair.

On fermait déjà les boutiques dans les petites rues

qu’elle suivait pour se rendre de Spitalfields dans le

West-End. L’horloge, en sonnant dix heures, accrut son

impatience. Elle glissait sur le trottoir, coudoyant les

passants de droite et de gauche, se heurtant contre la

tête des chevaux, et traversait, sans s’inquiéter, des rues

encombrées où une foule de gens attendaient avec

impatience le moment de traverser comme elle.

« C’est une folle ! » disait-on en se retournant pour

la regarder courir sur la chaussée.

Quand elle fut arrivée dans le beau quartier de la

ville, les rues étaient en comparaison plus désertes, et sa

course rapide sembla exciter plus de curiosité parmi les

flâneurs au milieu desquels elle passait. Quelques-uns

hâtaient le pas pour voir où elle se rendait si vite ;

d’autres, qui avaient pris l’avance sur elle, se

retournaient pour la regarder, étonnés de la voir

marcher toujours aussi vite ; mais ils s’éloignaient l’un

après l’autre. Quand elle eut atteint le lieu de sa

destination, elle se trouvait tout à fait seule.

Elle s’arrêta devant un hôtel situé dans une de ces

rues paisibles et bien habitées qui avoisinent Hyde-

Park. Au moment où la brillante clarté du gaz qui

éclairait la porte lui fit reconnaître la maison, onze

heures sonnaient. Elle avait ralenti son pas un peu

auparavant, d’un air irrésolu et ne sachant trop si elle

devait avancer ; mais l’heure la décida et elle s’arrêta

dans le vestibule. La loge du concierge était vide ; elle

regarda autour d’elle avec incertitude et se dirigea du

côté de l’escalier.

« Eh bien ! jeune fille, dit une femme de chambre à

la mise coquette, ouvrant une porte derrière elle et la

regardant, qui demandez-vous ?

– Une dame qui reste dans la maison.

– Une dame ! répliqua l’autre d’un air dédaigneux.

Quelle dame, s’il vous plaît ?

– Mlle Maylie », dit Nancy.

La domestique qui, pendant ce temps, l’avait toisée

des pieds à la tête, ne répondit que par un regard de

vertueux dédain ; elle appela un laquais pour lui

répondre. Nancy fit à celui-ci la même question.

« Qui dois-je annoncer ? demanda le laquais.

– Mon nom est inutile.

– Ni le motif qui vous amène ?

– Non plus. Il faut que je voie cette dame.

– Allons, dit le domestique en la poussant vers la

porte, finissons-en ; décampez, s’il vous plaît.

– En ce cas, il faudra que vous me portiez dehors,

dit la jeune fille avec colère, et ce sera une besogne

dont deux d’entre vous ne viendraient pas à bout, je

vous en réponds. N’y a-t-il personne ici, dit-elle en

regardant autour d’elle, qui veuille consentir à faire

cette commission pour une pauvre malheureuse comme

moi ? »

Cet appel produisit de l’effet sur un bon gros

cuisinier qui, au milieu de quelques autres domestiques,

regardait ce qui se passait ; il s’avança pour

s’interposer.

« Faites sa commission, Joseph, voyons, dit-il.

– À quoi bon ? répliqua l’autre. Ne croyez-vous pas

que mademoiselle va recevoir une créature comme ça,

hein ? »

Cette allusion à la moralité douteuse de Nancy fit

pousser à quatre servantes, témoins de la scène, des

exclamations de pudeur révoltée.

« Une créature comme ça, disaient-elles, mais c’est

la honte de notre sexe ; ça n’est bon qu’à être jeté sans

pitié au chenil.

– Faites de moi ce que vous voudrez, dit la jeune

fille en se retournant vers les domestiques, mais rendez-

moi d’abord le service que je vous demande. Pour

l’amour de Dieu, faites-le ! »

Le sensible cuisinier joignit ses instances à celles de

Nancy, et le laquais qui avait paru le premier consentit

à faire la commission.

« Que dirai-je ? fit-il, un pied sur la première

marche de l’escalier.

– Vous direz qu’une jeune fille demande

instamment à parler à Mlle Maylie en particulier, dit

Nancy ; que si mademoiselle consent à entendre

seulement un seul mot de ce qu’on a à lui dire, elle

pourra après écouter le reste ou faire jeter la jeune fille

à la porte comme une menteuse.

– Diable ! dit le laquais, comme vous y allez !

– Montez toujours, dit la jeune fille avec fermeté,

que je sache la réponse. »

Le domestique monta rapidement l’escalier, et

Nancy attendit, toute pâle et respirant à peine. Elle

écouta, les lèvres tremblantes et d’un air de profond

mépris, les propos outrageants des chastes servantes qui

ne se gênaient pas dans leurs discours, surtout quand le

domestique revint annoncer qu’elle pouvait monter.

« Ce n’est pas la peine d’être une honnête femme en

ce monde, dit la première servante.

– Il paraît que le cuivre vaut mieux que l’or qui a

passé au feu », dit la seconde.

La troisième se contenta de dire : « Ce que c’est que

les grandes dames ! » Et la quatrième fit entendre un

« fi donc ! » répété à l’unisson par le chœur des chastes

Dianes, qui gardèrent ensuite le silence.

Sans s’occuper de tout cela, Nancy, le cœur plein de

choses plus sérieuses, suivit toute tremblante le

domestique, qui l’introduisit dans une petite

antichambre éclairée par une lampe suspendue au

plafond ; et là, s’étant retiré, il la laissa seule.

Chapitre XL



Étrange entrevue, qui fait suite au chapitre précédent.





La jeune fille avait traîné son existence dans les

rues, dans les bouges et les repaires les plus dégoûtants

de Londres ; mais il lui restait encore cependant

quelque chose des sentiments de la femme. Quand elle

entendit un pas léger s’approcher de la porte opposée à

celle par laquelle elle était entrée, quand elle pensa au

contraste frappant dont la petite chambre allait être

témoin, elle se sentit accablée sous le poids de sa propre

honte et recula ; elle semblait ne pouvoir supporter la

présence de la personne qu’elle avait désiré voir.

Mais l’orgueil entra en lutte avec ces bons

sentiments ! l’orgueil, vice inhérent aux êtres les plus

bas et les plus dégradés aussi bien qu’aux natures les

plus nobles et les plus élevées. L’infâme compagne des

brigands et des scélérats, le rebut de leurs cloaques

impurs, la complice de tous ces habitués des prisons et

des bagnes, cette femme qui vivait à l’ombre du gibet,

cette créature avilie avait encore trop de fierté pour

laisser percer un sentiment d’émotion qu’elle regardait

comme une faiblesse. Et pourtant, ce sentiment était le

seul lien qui la rattachât encore à son sexe, dont sa vie

de débauche avait effacé le caractère dès sa plus tendre

enfance.

Elle releva assez les yeux pour s’apercevoir que la

figure qui était devant elle était celle d’une gracieuse et

belle jeune fille ; puis elle les baissa aussitôt, et

secouant la tête en affectant la plus grande insouciance,

elle dit :

« Il est bien difficile de pénétrer jusqu’à vous,

mademoiselle. Si je m’étais fâchée, si j’étais partie

comme beaucoup d’autres l’auraient fait, vous en auriez

eu du regret un jour et pour cause.

– Je suis désolée qu’on vous ait mal reçue, répliqua

Rose. N’y pensez plus. Mais dites-moi ce qui vous

amène ; c’est bien à moi que vous vouliez parler ? »

Le ton bienveillant qui accompagna cette réponse, la

voix douce et les manières affables de la jeune fille, qui

ne trahissaient ni fierté ni mécontentement, frappèrent

Nancy de surprise, et elle fondit en larmes.

« Oh ! mademoiselle, mademoiselle, dit-elle en se

cachant avec désespoir la figure dans les mains, s’il y

en avait plus comme vous, il y en aurait moins comme

moi. Oh ! oui, bien sûr !

– Asseyez-vous, dit Rose avec empressement, vous

me faites de la peine. Si vous êtes pauvre et

malheureuse, ce sera pour moi un véritable bonheur que

de venir à votre aide de tout mon pouvoir, croyez-le

bien, et asseyez-vous, je vous en prie.

– Non, laissez-moi debout, mademoiselle, dit-elle en

pleurant encore, et ne me parlez pas avec tant de bonté

avant de me connaître... Il se fait tard... Cette porte...

est-elle fermée ?

– Oui, dit Rose, qui recula de quelques pas, comme

pour être plus à portée de demander du secours à

l’occasion. Pourquoi cette question ?

– Parce que, dit la jeune fille, je vais mettre ma vie

et celle de bien d’autres entre vos mains. C’est moi qui

ai reconduit de force le petit Olivier chez le vieux

Fagin, le juif, le soir que l’enfant a quitté Pentonville.

– Vous ? dit Rose Maylie.

– Moi-même. Je suis la misérable créature dont vous

avez entendu parler. C’est moi qui vis au milieu des

brigands ; jamais, aussi loin que vont mes souvenirs, je

n’ai eu d’autre existence ! Jamais je n’ai entendu de

plus douces paroles que celles qu’ils m’ont adressées !

Que Dieu ait pitié de moi ! Ne cherchez pas à cacher

l’horreur que je vous inspire, mademoiselle. Je suis plus

jeune que je ne le parais, mais ce n’est pas la première

fois que je fais peur ! Les pauvresses mêmes reculent

quand je passe près d’elles dans la rue.

– Quelles affreuses choses me dites-vous là ! dit

Rose, en s’éloignant involontairement de cette étrange

femme.

– Ô chère demoiselle ! s’écria la jeune fille,

remerciez le ciel à genoux de ce qu’il vous a donné des

amis pour surveiller et soigner votre enfance !

Remerciez-le bien de ne vous avoir pas exposée au

froid, à la faim, à une vie de désordre et de débauche, et

à quelque chose de pire encore, comme cela m’est

arrivé à moi, depuis le berceau. Oui, depuis le berceau,

je peux bien le dire. Le ruisseau d’une allée, voilà mon

berceau, et probablement ce sera aussi mon lit de mort.

– Vous m’affligez dit Rose d’une voix émue et

saccadée ; mon cœur se serre, rien qu’à vous entendre.

– Soyez bénie pour votre bonté ; si vous saviez ce

que je suis parfois, vous me plaindriez bien davantage.

Mais je me suis échappée d’entre les mains de ceux qui

ne manqueraient pas de me tuer, s’ils me savaient ici ;

je me suis échappée pour vous révéler ce que je leur ai

entendu dire. Connaissez-vous un homme appelé

Monks ?

– Non, dit Rose.

– Il vous connaît, lui ; il savait que vous étiez ici, car

c’est en lui entendant donner votre adresse que j’ai pu

arriver jusqu’à vous.

– Jamais je n’ai entendu prononcer ce nom-là.

– C’est qu’alors il a changé de nom chez nous, reprit

la jeune fille ; je m’en étais déjà plus que doutée. Il y a

quelque temps (peu de jours après qu’on eut introduit

Olivier dans votre maison cette fameuse nuit du vol),

j’ai entendu une conversation entre cet homme, dont je

me méfiais déjà, et Fagin ; un soir qu’ils étaient

ensemble, j’ai découvert que Monks... donc, comme

nous l’appelons, mais que vous...

– Oui, oui, dit Rose, je sais... après...

– Que Monks l’avait vu par hasard le jour où nous

l’avons perdu pour la première fois, et qu’il l’avait

aussitôt reconnu pour l’enfant qu’il cherchait. Pourquoi

le cherchait-il, c’est ce que je ne me suis pas expliqué.

Il a conclu avec Fagin un marché, par suite duquel

celui-ci avait droit à une certaine somme dans le cas où

il rattraperait Olivier ; et la somme devait être plus

forte, s’il en faisait un voleur. Monks en demandant

cela avait un dessein à lui.

– Et quelle était son intention ? demanda Rose.

– C’est ce que j’espérais savoir, dit la jeune fille,

lorsqu’il aperçut mon ombre sur la muraille, et, à ma

place, je vous jure qu’il n’y en aurait pas eu beaucoup

qui auraient pu se sauver comme je l’ai fait. Enfin, j’ai

pu m’échapper ; mais je ne l’ai plus revu qu’hier soir.

– Et qu’arriva-t-il alors ?

– Eh bien, voilà, mademoiselle. Hier soir donc, il est

revenu, comme l’autre jour ; ils sont encore montés tous

les deux dans la chambre d’en haut. Par exemple, je me

suis bien arrangée de manière à n’être pas trahie par

mon ombre, et j’ai écouté à la porte. Voici les premiers

mots que j’ai entendu dire à vue : « Ainsi les seuls

témoignages qui prouvent l’identité de l’enfant sont au

fond de la rivière, et la vieille sorcière qui les a reçus

des mains de la mère est, Dieu merci, en train de pourrir

dans son cercueil. » Et là-dessus, ils se sont mis à rire et

à dire qu’ils avaient fait un fameux coup. Monks en

parlant de l’enfant avait un air furieux ; il disait que,

bien qu’il fût parvenu sans risque à se rendre maître de

l’argent du petit diable, il aurait été encore plus

tranquille, s’il l’avait eu autrement. « Ô la bonne

plaisanterie, dit-il, si nous pouvions donner un démenti

aux espérances orgueilleuses qui ont dicté le testament

du père, en promenant le petit drôle dans toutes les

prisons de Londres, en le faisant pendre même pour

quelque crime capital ! ça ne vous serait pourtant pas

difficile, Fagin, et vous en retirerez un bon profit

encore. »

– Qu’est-ce que tout cela ? dit Rose.

– La vérité, mademoiselle, quoiqu’elle sorte de ma

bouche, répliqua la jeune fille. Puis, il ajouta, en

proférant des jurons qui auraient bien surpris vos

oreilles, mais auxquels les miennes ne sont que trop

accoutumées, que, s’il pouvait assouvir sa haine par la

mort de l’enfant sans risquer sa peau, il n’hésiterait

pas ; mais que, puisque la chose était impossible, il le

surveillerait de près, et que s’il avait le malheur de

vouloir tirer avantage de sa naissance et de son histoire,

il saurait bien lui mettre des bâtons dans les roues.

« Bref, Fagin, dit-il, tout juif que vous êtes, vous n’avez

pas encore de votre vie tendu de piège comme celui

dans lequel je vais prendre mon jeune frère Olivier. »

– Son frère ! s’écria Rose.

– Voilà ses propres paroles, dit Nancy, qui

promenait autour d’elle des regards inquiets, depuis le

commencement de la conversation, car elle croyait

toujours voir Sikes à côté d’elle. Ce n’est pas tout,

quand il s’est mis à parler de vous et de l’autre dame, il

a ajouté qu’on dirait que le ciel ou plutôt le diable

conspirait contre lui, puisque Olivier était tombé entre

vos mains ; ensuite il est parti d’un éclat de rire en

disant qu’à quelque chose malheur est bon : car, pour

savoir qui est ce petit épagneul à deux pattes qu’elle a

avec elle, elle donnerait (c’est de vous qu’il parlait) je

ne sais combien de mille livres sterling si elle les avait.

– Vous ne croyez pas qu’il ait parlé sérieusement,

n’est-ce pas ? dit Rose en pâlissant.

– Jamais on n’a parlé plus sérieusement qu’il ne le

fit, répliqua la jeune fille en secouant la tête. Il parle

très sérieusement quand il déteste. J’en connais qui font

pis que lui, et cependant je préférerais les entendre

douze fois plutôt que lui une. Il commence à se faire

tard, et je veux revenir à la maison avant qu’on se doute

de mon escapade. Il faut que je m’en aille au plus vite.

– Mais que puis-je faire ? dit Rose. Sans vous,

comment profiter de l’avis que vous venez de me

donner ? Vous en aller ! mais vous voulez donc

retourner au milieu de ces bandits que vous m’avez

dépeints sous des couleurs si terribles ? Attendez. À

côté, dans la chambre voisine, il y a un monsieur que je

puis faire venir à l’instant même : répétez-lui ce que

vous venez de me dire, et, avant une demi-heure, on

vous conduira dans un endroit où vous serez en sûreté.

– Non, dit la jeune fille, je veux partir. Il faut que je

m’en retourne, parce que... Mais comment dire de

semblables choses à une demoiselle vertueuse comme

vous ? Parce que, au nombre de ces hommes dont je

vous ai parlé, il y en a un... le plus terrible de tous, que

je ne puis quitter ; je ne l’abandonnerais jamais, dût-on

me promettre de m’arracher à l’existence que je mène

maintenant.

– Votre intervention en faveur de ce cher enfant, dit

Rose ; votre démarche dans cette maison où vous vous

êtes risquée pour me dire ce que vous avez entendu ;

votre attitude qui me fait croire à la sincérité de vos

paroles ; votre repentir ; enfin le sentiment que vous

avez de votre honte, tout me porte à espérer qu’il y a

encore de la ressource chez vous. Oh ! je vous en

supplie, dit avec force la jeune fille en joignant les

mains, tandis que ses larmes arrosaient son visage, ne

soyez pas sourde aux supplications d’une personne de

votre sexe, la première, oui... la première, je pense, qui

ait jusqu’ici fait résonner à vos oreilles des paroles de

sympathie et de commisération. Écoutez ma voix, et

laissez-moi vous sauver pour un meilleur avenir.

– Mademoiselle, s’écria Nancy en tombant à

genoux, vous êtes un ange de douceur ; c’est la

première fois que j’entends d’aussi bonnes paroles.

Hélas ! que ne les ai-je entendues il y a quelques

années ! elles m’auraient détournée du vice et du

malheur ; mais maintenant il est trop tard, il est trop

tard !

– Il n’est jamais trop tard, dit Rose, pour le repentir

et l’expiation.

– Oh ! si, s’écria la jeune fille en proie aux tortures

de sa conscience, il est trop tard ! Je ne puis le quitter

maintenant ! Je ne veux point causer sa mort !

– Comment pourriez-vous la causer ? demanda

Rose.

– Rien ne pourrait le sauver, dit Nancy, si je disais à

d’autres ce que je vous ai raconté ; si je les faisais

prendre, sa mort serait certaine ! C’est le plus

déterminé... et il a commis de telles atrocités !

– Est-il possible, s’écria Rose, que pour un tel

homme vous renonciez à l’espérance d’une vie

meilleure et à la certitude d’une délivrance immédiate ?

C’est de la folie !

– Je ne sais ce que c’est, répondit la jeune fille ;

mais ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il en est ainsi, et je ne

suis pas la seule comme cela, il y en a des centaines

aussi misérables, aussi dégradées que moi. Il faut que je

m’en retourne. Je ne sais si Dieu veut me punir du mal

que j’ai fait... mais quelque chose m’attire vers cet

homme, malgré les souffrances et les mauvais

traitements qu’il me fait endurer ; et, quand même je

devrais mourir de sa main, j’irais encore le rejoindre.

– Que faire ? dit Rose. Je ne dois pourtant pas vous

laisser partir ainsi.

– Si, mademoiselle ; vous le devez et vous me

laisserez partir, répondit la jeune fille en se relevant.

Vous ne me retiendrez pas, car je me suis fiée à votre

bonté sans exiger de serment, comme j’aurais pu le

faire.

– Quel usage voulez-vous que je fasse alors de vos

révélations ? dit Rose. Il faut pénétrer ce mystère ;

autrement, comment le secret que vous m’avez confié

pourrait-il être utile à Olivier, que vous voulez servir ?

– Vous devez avoir quelqu’un à mettre dans la

confidence, un ami qui pourra vous conseiller ?

– Mais où pourrai-je vous revoir au besoin ?

demanda Rose. Je ne veux pas savoir où demeurent ces

affreuses gens... mais dites-moi quand et où je pourrai

vous revoir.

– Eh bien, fit la jeune fille, voulez-vous me

promettre de garder fidèlement mon secret et de venir

seule ou accompagnée de votre confident à la condition

qu’on ne me surveillera pas, qu’on ne me suivra pas ?

– Je vous le jure, répondit Rose.

– Tous les dimanches soir, dit la jeune fille sans

hésiter, de onze heures à minuit, je me promènerai sur

le pont de Londres, si je vis encore !

– Attendez encore un instant, interrompit Rose en

voyant la jeune fille se hâter de gagner la porte. Songez

encore une fois à votre position et à l’occasion qui se

présente à vous d’en sortir. Vous avez droit à toutes

mes sympathies, non seulement parce que vous êtes

venue de vous-même me faire cette confidence, mais

encore parce que vous êtes une femme presque

irrévocablement perdue. Voulez-vous rejoindre cette

bande de voleurs, et surtout cet homme, quand un mot,

un seul mot peut vous sauver ? Quel est donc le charme

irrésistible qui vous attire dans cette société-là pour

vous attacher à une vie d’opprobre et de misère ? Quoi !

je ne trouverai pas dans votre cœur la moindre fibre

sensible ! Je ne trouverai rien qui puisse vous arracher à

cette terrible fascination !

– Quand de jeunes demoiselles aussi belles, aussi

bonnes que vous, donnent leur cœur, reprit avec fermeté

Nancy, l’amour peut les entraîner loin. Oui, il peut vous

entraîner vous-même, qui avez une demeure, des amis,

des admirateurs, tout ce qui peut séduire. Quand des

femmes comme moi, qui n’ont d’autre asile assuré

qu’un cercueil, d’autre ami dans la maladie ou la mort

que les servantes d’un hospice ; quand ces femmes-là

ont livré leur cœur impur à un homme ; que cet homme

leur tient lieu de parents, de demeure, d’amis ; que cet

amour a jeté une lueur sur leur misérable existence, qui

peut espérer les guérir ? Plaignez-nous, mademoiselle...

plaignez-nous d’être encore femmes par ce sentiment ;

plaignez-nous, car un arrêt terrible a changé en

tourments et en souffrances ce qui devait faire notre

consolation et notre orgueil.

– Voyons, dit Rose après un moment de silence,

vous accepterez toujours bien quelque peu d’argent qui

puisse vous permettre de vivre honnêtement... au moins

jusqu’à ce que nous nous revoyions ?

– Non, pas un penny, répliqua la jeune fille en lui

disant adieu de la main.

– Ne repoussez pas ce que je veux faire pour vous

secourir, dit Rose avec un geste bienveillant. Je

voudrais vous être utile.

– La meilleure manière de m’être utile, dit Nancy en

se tordant les mains, serait de m’arracher la vie d’un

seul coup. J’ai, ce soir, senti plus cruellement que

jamais toute mon infamie, et ce serait déjà quelque

chose que de ne pas mourir dans le même enfer où j’ai

passé ma vie. Que le ciel vous bénisse, bonne

demoiselle, et vous envoie autant de bonheur que je me

suis attiré de honte ! »

En disant ces mots, la malheureuse sanglotait. Elle

sortit, laissant Rose accablée par cette étrange

entrevue ; elle se croyait le jouet d’un rêve ; elle

retomba sur une chaise et chercha à rassembler ses

pensées confuses.

Chapitre XLI



Qui montre que les surprises sont comme les malheurs ;

elles ne viennent jamais seules.





Rose, il faut l’avouer, était dans une situation

singulièrement difficile. En même temps qu’elle

éprouvait le plus vif désir de percer le voile qui

enveloppait l’histoire d’Olivier, elle ne pouvait

s’empêcher de tenir religieusement cachée la

confidence que cette misérable femme avec laquelle

elle venait de s’entretenir, avait remise à sa foi de jeune

fille candide et innocente. Les paroles de cette femme,

ses manières, avaient d’ailleurs touché le cœur de Rose

Maylie ; le désir qu’elle avait de ramener au repentir et

à l’espérance cette malheureuse créature, se confondait

dans son cœur avec l’amour qu’elle avait voué au jeune

Olivier, et ce désir n’était ni moins ardent ni moins

sincère.

On avait résolu de ne rester que trois jours à

Londres avant de se mettre en route pour aller passer

quelques semaines dans un port de mer éloigné. On

était encore au premier jour : minuit allait sonner.

Quelle détermination prendre dans un délai de vingt-

quatre heures ? D’un autre côté, comment ajourner le

voyage sans éveiller le soupçon ?

M. Losberne était avec Rose et sa tante, et devait

rester encore les deux jours suivants ; mais Rose

connaissait trop bien le caractère emporté de cet

excellent ami ; elle ne pouvait se dissimuler avec quelle

colère il apprendrait les détails de l’enlèvement

d’Olivier ; et puis, comment lui confier ce secret, sans

avoir personne pour la seconder dans ses prières en

faveur de la pauvre femme ? c’étaient autant de raisons

pour prendre aussi les précautions les plus minutieuses

avant de rien confier à Mme Maylie, qui n’aurait pas

manqué d’en conférer aussitôt avec le bon docteur.

Quant à consulter un homme de loi, lors même qu’elle

aurait su la marche à suivre, c’était un moyen auquel il

ne fallait pas songer, pour les mêmes raisons. Un

moment, l’idée lui vint de s’en ouvrir à Henry ; mais

cette pensée réveilla le souvenir de leur dernière

entrevue ; elle ne crut pas de sa dignité de le rappeler,

puisque (et à cette pensée ses yeux se mouillèrent de

larmes) il pouvait avoir appris à l’oublier et à vivre plus

heureux sans elle.

Agitée par toutes ces réflexions et rejetant chaque

expédient à mesure qu’il s’offrait à son esprit, Rose

passa la nuit sans dormir, en proie à mille inquiétudes.

Le lendemain, après avoir bien réfléchi, et ne sachant

plus que faire, elle se détermina à consulter Henry.

« S’il lui est pénible de revenir ici, pensait-elle, ce

sera encore bien plus pénible pour moi de l’y voir. Mais

reviendra-t-il ? peut-être que non. Qui sait s’il ne se

contentera pas d’écrire ? ou bien, en supposant qu’il

vienne lui-même, s’il n’évitera pas de me rencontrer,

comme il l’a fait quand il est parti ? Je ne l’aurais

jamais cru, mais cela a peut-être mieux valu pour tous

les deux. »

En ce moment, Rose laissa tomber sa plume et se

détourna, comme si elle eût craint de laisser voir ses

larmes à la feuille même qui allait se faire le messager

fidèle de son secret.

Déjà plusieurs fois elle avait pris et déposé sa

plume, fait et refait dans sa tête la première ligne de sa

lettre sans en écrire un seul mot, quand Olivier, qui

s’était promené dans les rues, escorté de M. Giles, entra

en courant dans la chambre et tout essoufflé. Son

agitation semblait présager un nouveau sujet d’alarme.

« Mon Dieu ! qu’y a-t-il ? pourquoi cet air

bouleversé ? demanda Rose en s’avançant à sa

rencontre.

– Je ne sais ; mais il me semble que j’étouffe,

répliqua Olivier. Bon Dieu ! quand je pense que je vais

enfin le revoir et que vous aurez la preuve certaine que

tout ce que je vous ai dit était la vérité !

– Je n’ai jamais cru que vous m’ayez dit autre chose

que la vérité, dit Rose, cherchant à le calmer. Mais

encore qu’y a-t-il ? de qui voulez-vous parler ?

– Ah ! le monsieur ! vous savez... dit Olivier,

articulant à peine les mots ; vous savez bien le monsieur

qui a été si bon pour moi, M. Brownlow, dont nous

avons si souvent parlé...

– Où l’avez-vous vu ?

– Il descendait de voiture, reprit Olivier en

répandant des larmes de bonheur, et il entrait dans une

maison. Je n’ai pas pu lui parler... je n’ai pas pu lui

parler, parce qu’il ne me voyait pas, et que je tremblais

si fort, si fort que je ne me sentais pas la force d’aller

jusqu’à lui. Mais Giles a demandé pour moi si c’était

bien là qu’il restait ; on a répondu que oui. Tenez, dit

Olivier en ouvrant un chiffon de papier, voici son

adresse... J’y cours tout de suite. Ô mon Dieu ! mon

Dieu ! quand je vais être devant lui, et que j’entendrai

encore sa voix, qu’est-ce que je vais devenir ? »

Rose, tout abasourdie de ces paroles et de ces

exclamations de joie incohérentes, lut sur l’adresse,

Craven-Street dans le Strand, et se promit aussitôt de

mettre cette découverte à profit.

« Allons, vite, dit-elle, qu’on aille chercher un

fiacre, et préparez-vous à m’accompagner ; je suis à

vous dans une minute. Je vais seulement avertir ma

tante que nous sortons pour une heure, et soyez prêt le

plus vite possible. »

Olivier ne se le fit pas dire deux fois, et en moins de

cinq minutes, Rose et lui étaient sur le chemin de

Craven-Street. Quand ils furent arrivés, Rose laissa

Olivier dans la voiture, sous prétexte de préparer le

vieillard à le recevoir ; puis envoyant sa carte par le

domestique, elle demanda à voir M. Brownlow pour

affaires urgentes. Le domestique revint bientôt lui dire

de monter. Rose le suivit à l’étage supérieur, où elle fut

présentée à un monsieur âgé, d’un abord agréable, et

portant un habit vert-bouteille. À une petite distance,

était assis un autre vieillard portant guêtres et culotte de

nankin. Il n’avait pas l’abord très agréable, celui-là ; ses

deux mains étaient appuyées sur une grosse canne, et

son menton sur ses deux mains.

« Ah ! mon Dieu ! je vous demande pardon,

mademoiselle, dit le monsieur en habit vert-bouteille,

qui se leva promptement en la saluant avec la plus

grande politesse... je croyais avoir affaire à quelque

importun qui... je vous en prie, excusez-moi. Asseyez-

vous donc, s’il vous plaît.

– M. Brownlow, je présume, monsieur, dit Rose en

promenant son regard du pantalon de nankin à l’habit

vert-bouteille.

– C’est en effet mon nom ; monsieur est mon ami.

M. Grimwig. Grimwig, voulez-vous avoir la bonté de

nous laisser quelques minutes ?

– Je crois, interrompit miss Maylie, que, dans l’état

actuel des choses, monsieur peut sans inconvénient

assister à notre entrevue. Si je suis bien informée, il

connaît l’affaire dont je désire vous entretenir. »

M. Brownlow inclina la tête. Quant à M. Grimwig,

il se leva roide comme sa canne, fit un salut, et retomba

non moins roide sur sa chaise.

« Je vais certainement vous surprendre, dit Rose,

naturellement embarrassée ; mais vous avez déjà

montré beaucoup de bienveillance et de bonté pour un

jeune enfant que j’affectionne, et je suis certaine

d’exciter votre intérêt en vous donnant de ses nouvelles.

– Ah bah ! dit M. Brownlow.

– Je veux parler d’Olivier Twist, répliqua Rose.

Vous avez su comment... »

À peine Rose eut-elle laissé échapper de ses lèvres

le nom d’Olivier Twist, que M. Grimwig, qui avait fait

semblant de se plonger dans la lecture d’un in-folio,

placé sur la table, le referma avec grand bruit et

retomba sur le dos de sa chaise, ne laissant voir sur son

visage d’autre expression que celle de la plus grande

stupéfaction. Pendant longtemps, il demeura l’œil fixe ;

puis, comme s’il eût rougi de trahir une si grande

émotion, il fit un effort pour ainsi dire convulsif pour se

renfoncer dans sa première attitude ; alors il regarda

fixement devant lui, et fit entendre un long et sourd

sifflement qui, au lieu de se répandre dans l’espace, alla

mourir dans les profondeurs les plus secrètes de son

estomac.

M. Brownlow ne fut pas moins surpris, mais son

étonnement ne se trahit pas d’une manière aussi

excentrique. Il rapprocha sa chaise de miss Maylie et lui

dit :

« Je vous en prie, ma chère demoiselle, laissez de

côté cette bonté, cette bienveillance dont vous parlez, et

que toute autre personne ignore. Si vous avez à donner

des preuves qui puissent modifier l’opinion défavorable

que j’ai eue du pauvre enfant, au nom du ciel ! donnez-

les-moi bien vite.

– C’est un mauvais drôle, j’en mangerais ma tête

que c’est un mauvais drôle, grommela entre ses dents

M. Grimwig, impassible comme un ventriloque.

– C’est une âme noble et généreuse, dit Rose en

rougissant, et Celui qui a jugé à propos de lui envoyer

des épreuves au-dessus de son âge a mis dans son cœur

des sentiments qui feraient honneur à bien des gens qui

ont six fois son âge.

– Je n’ai que soixante et un ans, s’il vous plaît, dit

M. Grimwig, toujours impassible. Et comme, à moins

que le diable ne s’en mêle, votre Olivier n’a pas moins

de douze ans, je ne vois pas à qui peut s’appliquer votre

observation.

– Ne faites pas attention à mon ami, miss Maylie, dit

M. Brownlow ; il ne pense pas ce qu’il dit.

– Si vraiment, grogna M. Grimwig.

– Non, il ne le pense pas, dit M. Brownlow en se

levant avec impatience.

– J’en mangerais ma tête qu’il le pense, grommela

encore M. Grimwig.

– Il mériterait bien, alors, qu’on la lui cassât, sa tête,

dit M. Brownlow.

– Ah ! pour le coup, il serait bien curieux de voir

ça », répondit M. Grimwig en frappant le plancher de sa

canne.

Arrivés à ce point, les deux vieux amis prirent

chacun de leur côté une prise de tabac ; après quoi ils se

donnèrent une poignée de main, suivant leur coutume

invariable.

« Maintenant, miss Maylie, dit M. Brownlow,

revenons au sujet qui intéresse si fort votre bon cœur.

Veuillez me raconter ce que vous savez du pauvre

enfant. Permettez-moi, toutefois, de vous dire

auparavant que j’avais épuisé tous les moyens de le

découvrir, et que, depuis mon absence de ce pays, l’idée

qu’il m’en avait imposé et qu’il avait été poussé par ses

complices à me voler, s’est considérablement

modifiée. »

Rose, qui avait eu le temps de rassembler ses

pensées, raconta simplement et en quelques mots tout

ce qui était arrivé à Olivier, depuis qu’il avait quitté la

maison de M. Brownlow. Elle se réserva toutefois en

particulier à ce gentleman les révélations de Nancy, et

elle termina en l’assurant que le seul chagrin de

l’enfant, depuis plusieurs mois, avait été de ne pouvoir

rencontrer son ancien bienfaiteur et ami.

« Dieu soit loué ! dit le vieux gentleman ; c’est un

grand bonheur pour moi, vraiment un grand bonheur.

Mais vous ne m’avez pas encore dit où il est

maintenant, miss Maylie. Pardonnez-moi ce reproche ;

mais pourquoi ne l’avoir pas amené ?

– Il attend à la porte, dans une voiture, répondit

Rose.

– À ma porte ! » s’écria le vieux gentleman. Et le

voilà s’élançant hors de la chambre, dégringolant

l’escalier ; en un instant, il était sur le marchepied, et

bientôt dans la voiture.

Quand la porte de la chambre se fut refermée

derrière lui, M. Grimwig releva la tête et, se renversant

sur le dos de sa chaise, fit avec l’un des pieds trois tours

sur lui-même, aidé de la table et de sa canne. Après

avoir exécuté cette évolution, il se leva, fit clopin-

clopant une douzaine de fois le tour de la chambre et,

s’arrêtant tout d’un coup devant Rose, il l’embrassa

sans plus de façon.

« Chut ! dit-il en voyant la demoiselle se lever toute

alarmée de cet étrange procédé, n’ayez donc pas peur,

petite. Je suis assez vieux pour être votre grand-père.

Vous êtes une gentille demoiselle. Je vous aime. Mais

les voici. »

En effet, juste au moment où, par une habile

conversion de gauche à droite, il se replantait sur sa

chaise, M. Brownlow revint accompagné d’Olivier,

auquel M. Grimwig fit un gracieux accueil. Quand Rose

Maylie n’aurait pas eu d’autre récompense de ses soins

et de sa sollicitude pour le jeune Olivier que le bonheur

qu’elle éprouva en ce moment, elle se serait crue bien

payée de ses peines.

« Mais, au fait, il y a encore quelqu’un qui ne doit

pas être oublié, fit M. Brownlow qui tira la sonnette.

Envoyez dire à Mme Bedwin de venir, s’il vous plaît. »

La vieille femme de charge se rendit en toute hâte à

cet appel, et, ayant fait une révérence, à la porte, elle

attendit des ordres.

« Eh bien ! vous devenez donc tous les jours de plus

en plus aveugle, Bedwin ? dit M. Brownlow d’un ton

brusque.

– Oui, monsieur, répondit la vieille. À mon âge, la

vue ne s’améliore pas.

– Ce n’est pas nouveau, ce que vous nous dites là,

répliqua M. Brownlow. Et bien ! mettez vos lunettes ; je

veux voir si vous devinerez pourquoi je vous ai fait

venir. »

La vieille se mit à fouiller quelque temps dans sa

poche pour trouver ses lunettes ; mais Olivier, dans son

impatience, ne put attendre la fin de cette nouvelle

épreuve, et, obéissant à sa première impulsion, il

s’élança dans ses bras.

« Dieu me pardonne ! s’écria la vieille en

l’embrassant, c’est mon bon petit enfant !

– Ma bonne et vieille amie ! s’écria Olivier.

– Je savais bien qu’il reviendrait, dit la vieille en le

tenant dans ses bras. Comme il a bonne mine ! Ne

dirait-on pas, à le voir si bien vêtu, que c’est un petit

monsieur ? Où donc êtes-vous allé pendant tout ce

temps-là ? C’est toujours la même douceur de

physionomie, mais moins pâle ! la même bonté dans les

yeux, mais moins tristes ! Je ne les ai jamais oubliés,

ses yeux, ni sa bonne figure, ni son aimable sourire :

tous les jours je me le figurais, ce cher petit, à côté de

mes autres enfants qui sont morts ! J’étais encore jeune

alors ! »

Pendant ce temps-là, tantôt elle s’éloignait d’Olivier

pour mesurer de combien il avait grandi, tantôt elle le

serrait contre son sein, lui passant avec amour les mains

dans les cheveux, riant et pleurant tour à tour, penchée

sur son épaule.

M. Brownlow, laissant Mme Bedwin et Olivier

causer à loisir, passa dans une autre pièce, et là il apprit

de Rose tous les détails relatifs à son entrevue avec

Nancy, détails qui lui causèrent une grande surprise en

même temps qu’une grande inquiétude. Rose expliqua

pourquoi, au premier abord, elle n’avait pas voulu

confier le secret à M. Losberne ; M. Brownlow jugea

qu’elle avait agi avec prudence, et résolut sur-le-champ

d’avoir un entretien sérieux avec le digne docteur à ce

sujet. Voulant mettre ce dessein à exécution le plus tôt

possible, il décida qu’il se rendrait à l’hôtel pendant la

matinée et que Mme Maylie serait informée avec

précaution de tout ce qui se serait passé. Ces

préliminaires arrangés, Rose et Olivier retournèrent à la

maison.

Rose ne s’était nullement exagéré la colère probable

du bon docteur ; car l’histoire de Nancy venait à peine

de lui être exposée, qu’il proféra des menaces terribles

et des imprécations. Il jura qu’elle ne risquait rien et

qu’il l’abandonnerait aux recherches combinées de

MM. Blathers et Duff ; puis il mit son chapeau pour

aller chercher immédiatement l’assistance de ces dignes

personnages. Il est probable que, dans sa première

explosion, il aurait mis son projet à exécution, sans

réfléchir un seul instant aux conséquences, s’il n’avait

pas été retenu, d’abord par le poignet de M. Brownlow,

aussi fort et aussi irascible que lui, et, en second lieu,

par une série d’arguments et de raisonnements destinés

à lui faire abandonner une pareille folie.

« Alors, que diable voulez-vous que nous fassions ?

dit l’impétueux docteur quand ils eurent rejoint les deux

dames. À moins que nous n’employions notre temps à

voter des remerciements à cette bande de voleurs et de

voleuses et à les prier de vouloir bien accepter chacun

cent livres sterling ou tout ce que vous voudrez, comme

une petite marque de notre estime et une très faible

preuve de notre reconnaissance pour leur bienveillance

à l’égard d’Olivier !

– Non, non, je ne dis pas cela, répliqua M.

Brownlow en riant ; mais il nous faut agir avec douceur

et prudence.

– Avec douceur et prudence ! s’écria le docteur.

Moi, je vous enverrais tous ces gens-là à...

– Envoyez-les où vous voudrez, interrompit M.

Brownlow ; il n’en est pas moins vrai qu’il faut se

demander si, en les envoyant où vous dites, nous

atteindrons notre but.

– Quel but ? demanda le docteur.

– Connaîtrons-nous les parents d’Olivier ? Pourra-t-

il recouvrer l’héritage dont il a été frustré, en admettant

que cette histoire soit authentique ?

– Ah ! c’est juste ! dit M. Losberne en se

rafraîchissant le front avec son mouchoir de poche. Je

n’y pensais déjà plus.

– Vous voyez ! continua M. Brownlow. Mettons

cette pauvre fille complètement de côté, si vous voulez,

et supposons qu’il nous soit possible, sans la

compromettre, de traduire tous ces scélérats en justice ;

eh bien ! après, à quoi cela nous servira-t-il ?

– À en faire pendre toujours quelques-uns, selon

toute probabilité, dit le docteur, et à faire déporter les

autres.

– Très bien ! répliqua M. Brownlow en souriant ;

mais avec le temps ils y réussiront bien sans nous, et, en

attendant, si nous les prévenons, il me semble que nous

ferons là les don Quichotte, en opposition directe avec

nos intérêts, ou, ce qui revient au même, avec ceux

d’Olivier.

– Comment cela ? demanda le docteur.

– Il est certain que nous aurons toutes les peines du

monde à approfondir ce mystère tant que nous n’aurons

pas démasqué ce Monks. Or, nous n’y pouvons parvenir

que par stratagème, et en l’attrapant un beau jour,

lorsqu’il ne sera pas au milieu de ces gens-là. Car,

supposons qu’on l’arrête, nous n’avons pas de preuves

contre lui ; il n’a même pas participé (du moins à notre

connaissance et d’après l’examen des faits) au moindre

brigandage commis par cette bande. S’il n’est pas

acquitté, il est probable qu’il sera puni tout au plus de

l’emprisonnement comme vagabond, et que, plus tard,

il persistera dans son silence ; de manière qu’il vaudrait

autant pour nous qu’il fût sourd, muet, aveugle, et

même idiot.

– Eh bien ! dit vivement le docteur, j’en reviens

alors à vous demander si vous croyez raisonnablement

qu’on soit lié par la promesse faite à la jeune fille. Cette

promesse, je l’avoue, a été faite dans les meilleures et

les plus loyales intentions ; mais en réalité...

– Je vous en prie, ma chère demoiselle, dit M.

Brownlow en voyant que Rose s’apprêtait à répondre,

ne discutons point là-dessus ; votre promesse sera

tenue. Je ne crois pas que cela puisse en rien déranger

nos combinaisons. Mais, avant de régler nos démarches,

il sera nécessaire de voir la jeune fille, pour savoir

d’elle si elle veut nous faire connaître ce Monks, à la

condition, bien entendu, que nous traiterons directement

avec lui sans l’entremise de la police. Dans le cas où

elle ne voudrait pas ou ne pourrait pas nous donner ces

renseignements, nous lui demanderons de nous dire

quels endroits il fréquente, quel est son signalement, de

façon que nous puissions le reconnaître ; or, nous ne

pourrons la voir avant dimanche soir, et c’est

aujourd’hui mardi. Je suis d’avis que, jusque-là, nous

restions complètement tranquilles, et que nous gardions

le silence là-dessus, même devant Olivier. »

Quoique ce délai de cinq grands jours fît faire la

grimace à M. Losberne, il fut forcé d’admettre qu’il n’y

avait pas de meilleur parti à prendre, et, comme Rose et

Mme Maylie étaient complètement de l’avis de M.

Brownlow, la proposition de ce dernier fut adoptée à

l’unanimité.

« Je voudrais bien, dit M. Brownlow, prendre

conseil de mon ami Grimwig. C’est un homme bizarre,

mais singulièrement retors, qui pourrait nous être très

utile. Je dois dire qu’il a étudié le droit et que, s’il a

quitté le barreau, c’est seulement parce qu’il s’est

dégoûté de n’avoir eu en vingt ans qu’un client et un

procès. Si c’est un titre ou non à votre recommandation,

je vous en laisse juge.

– Je n’ai pas d’objection à faire, dit le docteur,

pourvu que vous me permettiez de consulter aussi mon

ami.

– Eh bien, répliqua M. Brownlow, il faut aller aux

voix. Quel est-il cet ami ?

– Le fils de madame et le vieil ami de

mademoiselle », dit le docteur en montrant Mme Maylie

et en jetant à la nièce un regard expressif.

Rose devint pourpre, mais elle ne fit entendre

aucune objection ; peut-être avait-elle le sentiment de

son impuissante minorité. Henry Maylie et M. Grimwig

furent déclarés membres du comité.

« Bien entendu, dit Mme Maylie, que nous ne

bougerons pas de Londres tant qu’il restera quelque

espérance de réussir dans nos recherches. Je

n’épargnerai ni la peine ni l’argent pour atteindre le but

que nous nous proposons, et, dussions-nous rester ici un

an, je ne le regretterai pas, tant que vous m’assurerez

que tout espoir n’est pas perdu.

– Bien ! reprit M. Brownlow. Maintenant que je vois

sur tous les visages qui m’entourent l’envie de me

demander d’abord pourquoi il m’a été impossible

d’éclaircir le mystère, et ensuite pourquoi j’ai quitté si

subitement le royaume, je demande à poser comme

condition qu’on ne m’adressera aucune question

jusqu’au moment où je jugerai convenable de

m’expliquer en racontant ma propre histoire. Croyez-

moi, j’ai de bonnes raisons pour agir ainsi, autrement je

pourrais éveiller des espérances impossibles à réaliser,

ou augmenter les difficultés et les désappointements

déjà si nombreux. Allons ! on vient d’annoncer que le

souper est servi, et Olivier, qui est tout seul dans la

chambre voisine, va s’imaginer que nous nous sommes

ennuyés de sa société et que nous tramons quelque noir

complot pour l’abandonner encore. »

En disant ces mots, le vieillard offrit son bras à Mme

Maylie et la conduisit dans la salle à manger. M.

Losberne les suivit avec Rose, et la séance fut levée.

Chapitre XLII



Une vieille connaissance d’Olivier donne des preuves

surprenantes de génie et devient un personnage public

dans la capitale.





Le soir même où, obéissant à la voix de son cœur,

Nancy, après avoir endormi Sikes, se rendait chez Rose

Maylie, deux personnes s’avançaient vers Londres par

la grande route du Nord. La suite de notre histoire exige

que nous leur accordions quelque attention.

C’étaient un homme et une femme, ou plutôt le mâle

et la femelle ; car le premier était un de ces êtres longs,

efflanqués, maigres et osseux, auxquels il est difficile

de donner un âge. Quand ils sont enfants, on les

prendrait pour des hommes faits qui n’ont pas pu

prendre leur croissance, et, quand ils sont hommes, on

dirait des enfants un peu grands pour leur âge. La

femme était jeune, mais solide et robuste, à en juger par

l’énorme paquet attaché sur son dos. Son compagnon

n’en avait pas si lourd à porter ; son bagage consistait

en un petit paquet enveloppé dans un mauvais mouchoir

et suspendu sur son épaule au bout d’un bâton. Grâce à

ce léger fardeau, et aussi à la longueur démesurée de

ses jambes, il prenait facilement sur sa compagne une

avance de plusieurs pas, et, se retournant de temps à

autre avec un mouvement d’impatience, il semblait lui

reprocher sa lenteur et l’inviter à hâter sa marche.

Ils suivaient ainsi la route poudreuse, sans s’occuper

des objets qui se présentaient à leur vue, et ne se

dérangeaient que pour faire place aux chaises de poste

venant de la ville. Quand ils eurent pris Highgate, le

voyageur s’arrêta et cria d’un ton brusque à sa

compagne :

« Eh bien ! allons donc ! ça ne va pas ? Quelle

fainéante tu fais, Charlotte !

– C’est que j’ai une fière charge, aussi ! dit la

femme en avançant épuisée de fatigue.

– Une fière charge ! qu’est-ce que tu nous chantes ?

tu n’es donc bonne à rien ? répondit le voyageur en

changeant d’épaule son petit paquet. Quoi ! te voilà

encore arrêtée... Dites-moi un peu s’il n’y a pas de quoi

perdre patience.

– Est-ce encore loin ? demanda la femme en

s’appuyant contre un banc, la figure ruisselante de

sueur.

– Encore loin ? tiens ! voilà où tu en es, dit le grand

efflanqué en lui montrant du doigt une masse étendue

devant lui, vois-tu là, cette illumination ? Eh bien, c’est

l’éclairage de Londres !

– Il y a encore deux bons milles au moins, dit la

femme d’un air accablé.

– Qu’il y en ait deux ou vingt, qu’est-ce que ça fait ?

dit Noé Claypole (car c’était lui). Allons ! avance, ou je

t’avertis que tu recevras un bon coup de pied. »

Comme la colère rendait encore plus rouge le nez de

Noé, et que, tout en parlant, il avait traversé la rue, prêt

à exécuter sa menace, la femme se leva sans rien dire et

le suivit péniblement.

« Où penses-tu passer la nuit, Noé ? demanda-t-elle

après avoir fait une centaine de pas.

– Est-ce que je sais ? répliqua l’autre, que la marche

avait rendu irascible.

– Près d’ici, j’espère, dit Charlotte.

– Non, saperlote ! non, ça n’est pas près d’ici,

répondit Claypole. Ne te mets pas ça dans la tête.

– Pourquoi ça ?

– Parce que si je dis que je ne le veux pas, ça doit

suffire ; et je n’entends pas qu’on vienne m’ennuyer de

pourquoi et de parce que, dit M. Claypole en se

redressant.

– N’y a pas besoin de se fâcher ! dit sa compagne.

– C’est ça qui serait du propre, vraiment, d’aller

s’arrêter à la première auberge en dehors de la ville ! ça

fait que M. Sowerberry, s’il nous poursuit, n’aurait qu’à

mettre son vieux nez à la porte pour nous voir fourrer

dans une charrette et ramener chez lui avec des

menottes, dit Noé Claypole d’un ton goguenard. Non

pas, non pas !... je vais m’enfoncer dans les rues les

plus sombres, et je ne m’arrêterai qu’après avoir mis la

main sur le trou le plus caché que je puisse rencontrer.

Quelle chance pour toi, ma chère, que j’aie de la tête !

Si nous n’avions pas pris d’abord une autre route pour

rejoindre ensuite celle-ci à travers champs, il y a déjà

huit jours que tu serais coffrée ; je ne te dis que ça,

imbécile.

– Je sais bien que je ne suis pas aussi fine que toi,

répliqua Charlotte ; mais c’est pas une raison pour me

mettre tout sur le dos, et me dire que c’est moi qu’on

aurait coffrée. Si on m’avait coffrée, on t’aurait coffré

aussi, toi, c’est sûr.

– C’est toi qui as pris l’argent de la cassette, tu le

sais bien ? fit M. Claypole.

– Je l’ai pris pour toi, Noé, répondit Charlotte.

– Est-ce que je l’ai gardé ? demanda Claypole.

– Non, tu t’es fié à moi, et tu me l’as donné à porter,

comme un bon garçon que tu es », dit la femme en lui

caressant le menton et passant son bras sous le sien.

Claypole, en effet, avait laissé l’argent à Charlotte ;

mais comme il n’avait pas l’habitude de se fier

follement et à l’aveuglette en qui que ce fût, il faut

ajouter, pour lui rendre justice, qu’en confiant cet

argent à Charlotte, il avait eu un but : il voulait, en cas

d’arrestation, qu’on trouvât sur elle le larcin, afin de

pouvoir prouver son innocence et de se ménager une

porte de derrière. Il se garda bien, comme on le pense,

d’expliquer ses intentions à ce sujet, et ils continuèrent

ensemble leur chemin en très bons termes.

Conformément à son système de prudence, Claypole

alla tout d’une traite jusqu’à Islington, à l’auberge de

l’Ange. Il jugea avec raison, en voyant cet

encombrement de passants et de voitures, qu’il

commençait à être dans le vrai Londres. Ne s’arrêtant

que juste le temps qu’il fallait pour voir quelles étaient

les rues les plus populeuses, et par conséquent celles

qu’il devait le plus éviter, il traversa Saint-John’s Road

et s’enfonça bientôt entre Gray’s Inn Lane et Smithfield

dans les rues tortueuses et sales, qui font de ce quartier

le plus hideux repaire qui ait jusqu’ici défié les progrès

de la civilisation dans la ville de Londres.

Noé Claypole enfila ces ruelles, traînant Charlotte

derrière lui : tantôt il s’arrêtait, les pieds dans le

ruisseau, pour embrasser d’un seul coup d’œil la

physionomie de quelque mauvais bouchon ; tantôt il se

glissait le long de la muraille, comme si la maison lui

paraissait encore trop fréquentée pour lui. Enfin, il

s’arrêta devant une taverne de plus chétive apparence et

beaucoup plus dégoûtante que toutes celles qu’il avait

vues jusqu’alors. Il traversa la rue pour bien l’examiner

du côté opposé, et annonça gracieusement à sa

compagne son intention d’y passer la nuit.

« Allons ! donne-moi le paquet, dit Noé défaisant

les bretelles, et le repassant des épaules de Charlotte sur

les siennes, et surtout ne parle pas que je ne te le dise.

Voyons, quel est le nom de cette maison-là ? Aux t-r-

oi-s, aux trois quoi ?

– Aux Trois Boiteux, dit Charlotte.

– Aux Trois Boiteux, répéta Noé ; très jolie

enseigne, ma foi ! Allons, maintenant, suis mes talons

de près, et entrons. »

Après avoir donné ces ordres, il poussa de son

épaule la porte criarde, et entra suivi de Charlotte.

Il n’y avait au comptoir qu’un petit juif, qui, appuyé

sur ses deux coudes, était en train de lire un sale

journal. Il regarda Noé fixement ; celui-ci en fit autant.

Si Noé avait porté son vêtement de garçon de

charité, les grands yeux que lui faisait le juif auraient eu

un motif ; mais non : il avait laissé de côté l’habit et la

plaque ; il portait une blouse : il n’y avait donc pas de

raison apparente pour éveiller ainsi l’attention dans une

taverne.

« Est-ce ici les Trois Boiteux ? demanda Noé.

– Oui, c’est l’enseigne de la maison, répliqua le juif.

– Nous avons rencontré sur le chemin en venant de

la campagne quelqu’un qui nous a recommandé cet

endroit-ci », dit Noé, et il fit signe de l’œil à Charlotte,

peut-être autant pour lui faire remarquer la ruse adroite

dont il était inventeur, que pour l’avertir d’écouter tout

ça sans montrer de surprise. « Nous désirons passer la

nuit ici.

– Je ne suis pas bien sûr que ça se buisse, dit

Barney, qui était garçon dans cette maison. Je vais le

debander.

– Eh bien ! en attendant, dites-nous toujours où est

la salle, et servez-nous un morceau de viande froide

avec un verre de bière, hein ! »

Barney les introduisit dans une petite salle sur le

derrière, et leur servit la viande demandée ; puis, étant

venu leur dire qu’on pouvait les loger cette nuit, il

laissa déjeuner l’aimable couple en tête-à-tête.

Cette salle se trouvait derrière le comptoir et

quelques pas plus bas. Un petit rideau cachait un judas

vitré pratiqué dans le mur, à cinq pieds environ du

plancher ; de manière que les gens de la maison

pouvaient, en tirant un peu le rideau, regarder ce qu’on

faisait dans la salle, sans courir le risque d’être vus, car

la lucarne se trouvait dans un angle obscur et tout près

d’une grosse poutre, derrière laquelle l’observateur se

cachait facilement. Non seulement on pouvait voir,

mais encore on pouvait, en appliquant l’oreille à la

cloison, entendre fort distinctement le sujet des

conversations. Le maître de la maison tenait son œil

braqué au carreau depuis cinq minutes, et Barney venait

de rendre réponse aux voyageurs, quand Fagin, en

tournée d’affaires, entra dans la boutique pour

demander des nouvelles de quelques-uns de ses jeunes

élèves.

« Chut, dit Barney, il y a deux édrangers dans la

betide chambre à côté.

– Des étrangers ? répéta le vieillard à voix basse.

– Et fameusement gogasses, allez ! ajouta Barney.

Ils arribent de la gambagne, mais ils sont dans votre

genre, ou je me drombe bien ! »

Fagin parut recevoir ces détails avec grand intérêt. Il

monta sur un tabouret, appliqua avec précaution son œil

à la lucarne, et de ce poste caché, il put voir M.

Claypole, se servant un morceau de bœuf froid et un

verre de bière ; il mangeait et buvait à son aise, ne

donnant à Charlotte, qui les recevait sans se plaindre,

que des doses infinitésimales, suivant le système

homéopathique.

« Ah ! ah ! dit tout bas le juif en regardant Barney,

l’air de ce gaillard-là me revient. Il pourrait nous être

utile ; il s’entend déjà joliment à vous mener la fille.

Motus ! sois muet comme une carpe, mon vieux, que

j’entende ce qu’ils disent. »

Le juif appliqua de nouveau son œil à la lucarne et

collant son oreille à la cloison, écouta attentivement :

ses traits exprimaient une curiosité maligne ; on l’eût

pris pour un vieux sorcier.

« Aussi, désormais je veux faire le monsieur, dit

Claypole en allongeant ses jambes et en continuant une

phrase dont Fagin n’avait pas entendu le

commencement. Non, au diable les cercueils,

Charlotte ! je veux faire le monsieur, et, si tu veux, toi,

tu feras la dame.

– Ça me plairait assez, Noé, répliqua Charlotte ;

mais on ne trouve pas des cassettes à vider tous les

jours ni des maîtres à planter là.

– Laissons les cassettes, dit Claypole ; il y a bien

d’autres choses à vider que des cassettes !

– Et quoi donc ? demanda sa compagne.

– Parbleu ! dit Claypole que la bière échauffait, et

les poches donc ! et les ridicules ! et les maisons ! et les

malles-poste ! et les banques !

– Mais c’est trop d’ouvrage pour toi seul, mon petit,

dit Charlotte.

– Ah ! je verrai à faire connaissance avec les

amateurs, répliqua Noé. Ils sauront bien nous employer

de façon ou d’autre. À toi seule, tu vaux cinquante

femmes. Je n’ai jamais vu une créature plus maligne et

plus rusée que toi quand je te laisse faire.

– Oh ! que c’est gentil de t’entendre parler comme

ça ! s’écria Charlotte en déposant un baiser sur la laide

figure de son compagnon.

– Allons ! ça suffit ! Sois pas trop tendre, de peur de

me fâcher, dit Noé en se dégageant de son étreinte avec

dignité. Je voudrais être le chef de quelque bande, la

mener un peu tambour battant et vous surveiller ça sans

qu’ils s’en doutent. Ça me conviendrait assez, s’il y

avait quelque chose à gagner. Si nous pouvions

seulement faire la connaissance de quelques messieurs

de ce genre ça vaudrait bien ce billet de vingt livres que

tu as chipé, d’autant que nous ne savons pas trop

comment nous en défaire. »

Après cette déclaration de son opinion, Claypole

regarda dans le pot à bière d’un air malin, secoua le

contenu, fit un petit signe d’amitié à Charlotte et avala

une gorgée du liquide qui parut le rafraîchir beaucoup.

Il songeait à en avaler une autre, quand la porte s’ouvrit

subitement : un étranger entra.

Cet étranger était Fagin. Sa mine était souriante, et,

en entrant, il fit le plus gracieux salut. S’étant assis à

une table voisine des deux voyageurs, il demanda à

Barney de lui servir à boire.

« Une belle soirée, monsieur ! mais un peu froide

pour la saison, dit Fagin en se frottant les mains. Vous

arrivez de la campagne, à ce que je vois, monsieur ?

– À quoi le voyez-vous ? dit Noé.

– Nous n’avons pas à Londres tant de poussière que

cela, répliqua le juif en montrant du doigt les souliers

de Noé, puis ceux de sa compagne et ensuite les deux

paquets.

– Vous êtes diablement malin ! dit Noé. Ah ! ah !

entends-tu ça, Charlotte ?

– Il faut bien l’être ici, mon cher ! dit le juif en

baissant la voix. C’est comme je vous le dis, dà ! »

Le juif, en faisant cette remarque, se donna avec

l’index de la main droite une petite tape sur le nez ; Noé

essaya d’imiter le même geste ; mais, vu l’insuffisance

de son nez, il ne réussit pas complètement. Toutefois,

Fagin vit dans cette tentative l’intention d’exprimer

qu’il était tout à fait de son avis, et fit circuler très

poliment la liqueur que Barney venait de lui servir.

« C’est un peu soigné, ça, dit Claypole en faisant

claquer ses lèvres.

– Mais c’est cher ! fit le juif. Celui qui veut en boire

tous les jours doit vider, sans se fatiguer, des cassettes,

des poches, des ridicules, des maisons, des malles-poste

et même des banques. »

À ces mots, évidemment extraits de ses propres

remarques, Claypole, les traits bouleversés et couverts

d’une pâleur mortelle, regarda avec effroi le juif et

Charlotte.

« Ne craignez rien, l’ami, dit Fagin en rapprochant

sa chaise de la sienne. Ah ! ah ! c’est de la chance que

ce soit moi seul qui vous aie entendu. Oui, c’est

vraiment de la chance !

– Ce n’est pas moi qui l’ai pris, balbutia Noé ; et

cette fois il n’allongeait plus ses jambes comme un

gentleman indépendant, mais il les rentrait sous sa

chaise le plus possible. C’est elle qui a pris le billet. Tu

l’as encore, hein, Charlotte ?... Tu sais bien que tu l’as.

– Peu importe qui a pris l’argent ou qui l’a gardé,

l’ami ! répliqua Fagin lançant toutefois un œil de lynx

sur la jeune fille et sur les deux paquets. Je travaille là-

dedans aussi et je ne vous en aime que mieux.

– Vous travaillez dans quoi ? demanda Claypole qui

reprenait un peu d’assurance.

– Je travaille dans ce genre d’affaires, et les gens de

la maison aussi, dit Fagin. Vous avez mis le doigt sur ce

qu’il vous fallait, et vous êtes ici aussi en sûreté que

possible. Il n’y a pas d’endroit plus sûr à Londres que

les Trois Boiteux... surtout quand je prends mes

mesures pour ça... Vous me revenez, vous et la jeune

personne ; aussi, vous n’avez rien à craindre, c’est

entendu ; soyez sans inquiétude. »

Si l’esprit de Claypole fut plus à l’aise après ces

paroles, son corps ne le fut certainement pas. Le pauvre

garçon se tournait, se retournait, prenait les positions les

plus étranges et regardait tout le temps son nouvel ami

d’un air de défiance et de crainte.

« J’ajouterai de plus, dit le juif après avoir rassuré

Charlotte en lui faisant de petits signes d’amitié et

d’encouragement, que j’ai un ami qui pourra, je le

pense, satisfaire votre désir et vous lancer dans le bon

chemin. Vous choisirez naturellement le genre qui vous

ira le mieux pour commencer, et mon ami vous mettra

au courant des autres.

– On dirait que vous parlez sérieusement ? fit Noé.

– Pourquoi plaisanterais-je ? dit le juif en haussant

les épaules. Allons ! venez un moment dehors, que je

vous parle en particulier.

– Ce n’est pas la peine de nous déranger, dit Noé en

allongeant tout doucement ses jambes. Pendant que

nous causerons, elle portera les paquets là-haut.

Charlotte, occupe-toi de ces paquets. »

Cet ordre, donné avec la plus grande dignité, fut

exécuté sans le moindre murmure, et Charlotte emporta,

comme elle put, les paquets pendant que Noé tenait la

porte ouverte et la regardait s’éloigner.

« Je l’ai pas mal formée comme ça ; qu’en dites-

vous, monsieur ? demanda-t-il en reprenant sa place du

ton d’un homme qui a apprivoisé quelque bête sauvage.

– C’est parfait ! dit Fagin en lui donnant un petit

coup sur l’épaule. Vous êtes un génie, mon cher.

– Sans ça, je ne serais pas ici, dit Noé. Mais voyons,

si nous perdons notre temps, elle va revenir.

– Eh bien ! dit le juif, qu’en pensez-vous ? Si mon

ami vous plaît, pourriez-vous mieux faire que de vous

associer à lui ?

– Sa partie est-elle bonne ?... Voilà le point

important, dit Noé en clignant de l’œil.

– C’est tout à fait le haut de l’échelle... Il a des

associés nombreux et occupe des employés

extrêmement distingués dans le genre.

– Des employés citadins ? demanda Claypole.

– Pas un seul campagnard. Et je ne pense pas que,

même sur ma recommandation, il consentit à vous

prendre s’il ne manquait de collaborateurs pour

l’instant, répondit le juif.

– Faudra-t-il débourser ? dit Noé en frappant sur son

gousset.

– Cela ne se peut guère autrement, répliqua Fagin

d’un ton bref.

– C’est que vingt livres sterling... c’est une

somme !...

– Pas quand c’est un billet dont vous ne pourriez

vous défaire, reprit Fagin. Le numéro et la date sont

pris, je suppose... Le payement aura été arrêté à la

banque. Ah ! il n’en donnera pas grand-chose. Il faudra

qu’il le passe à l’étranger, car il n’en tirerait pas pour la

peine sur la place.

– Quand pourrais-je le voir ? demanda Noé d’un ton

irrésolu.

– Demain matin, dit le juif.

– Où ?

– Ici.

– Hum ! fit Noé. Quels sont les gages !

– Vie de gentleman... la table et le logement, le

tabac et l’eau-de-vie sans frais ;... moitié de vos gains et

moitié de ceux de la jeune fille », répondit Fagin.

Il est douteux que Noé Claypole, dont la rapacité

n’était pas petite, eût accédé à ces offres, quelque

avantageuses qu’elles fussent, s’il avait été tout à fait

libre ; mais il réfléchit que, s’il refusait, son nouvel ami

pourrait fort bien le dénoncer à la justice sur-le-champ

(des choses plus surprenantes s’étaient déjà vues) ;

aussi ses traits se détendirent-ils peu à peu et il dit au

juif que l’affaire lui convenait.

« Mais, voyez-vous, ajouta-t-il, comme Charlotte

abattra de la besogne, j’aimerais assez à en avoir

personnellement une un peu facile.

– Un petit travail de fantaisie ? dit Fagin.

– Oui, quelque chose comme ça, répliqua Noé.

Qu’est-ce que vous croyez qui pourrait me convenir

pour le moment ? Voyons ! quelque chose qui ne soit

pas trop fatigant ni trop dangereux : voilà ce qu’il me

faudrait.

– Je vous ai entendu dire que vous espionneriez bien

les autres, hein ? dit le juif. Mon ami a besoin d’un

homme habile dans cette partie-là.

– Oui, j’ai parlé de cela, et ça me serait égal de

temps en temps, répondit Claypole avec hésitation.

Mais ça ne rapporterait rien, ça.

– C’est vrai, dit le juif en réfléchissant ou en

feignant de réfléchir, ça ne rapporte rien.

– Que pourrais-je faire alors ? dit Noé le regardant

avec inquiétude. Des petits coups en dessous où la

besogne serait assurée et où on serait à peu près aussi

tranquille que chez soi.

– Que dites-vous des vieilles dames ? demanda le

juif. Il y a à gagner avec elles, on leur arrache leurs sacs

et leurs petits paquets, on tourne le coin de la rue, et on

file.

– Oui, mais ça crie joliment, et ça vous égratigne,

j’en ai peur, répliqua Noé, en secouant la tête. Il me

semble que ça ne me conviendrait pas encore. Est-ce

qu’il n’y aurait pas autre chose à faire ?

– Attendez, dit le juif, en posant sa main sur le

genou de Noé. Il y a encore les crapauds.

– Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Claypole.

– Les crapauds, mon ami, dit le juif, c’est les petits

enfants qui vont faire les commissions de leur mère qui

leur donne pour ça un schelling, ou un sixpence, et

l’affaire c’est de leur enlever l’argent. Ils le tiennent

toujours à la main ; on les fait tomber dans le ruisseau

et on s’en va tranquillement, comme s’il ne s’agissait

que d’un enfant qui s’est fait mal en tombant.

– Ha ! ha ! cria Claypole, en levant ses jambes en

l’air pour témoigner sa jubilation. Dieu de Dieu ! voilà

justement mon affaire.

– Certainement, voilà votre affaire ! tenez, un

endroit où on peut faire son beurre, c’est à Camden-

town, à Battle-Bridge et dans ces environs-là ; les

enfants sont toujours en commission par là ; et vous

pourrez en flanquer dans le ruisseau tant que vous

voudrez, ah ! ah ! ah ! »

Et là-dessus Fagin donna un bon coup de poing à

Claypole et ils se mirent à rire tous les deux de bon

cœur.

« Eh ! bien, ça va, dit Noé un peu calmé, quand

Charlotte fut rentrée. À quelle heure demain ?

– À dix heures, cela vous convient-il ? et comme

Claypole faisait un signe de tête affirmatif, le juif

ajouta : qui annoncerai-je à mon ami ?

– M. Bolter, répliqua Noé, qui s’était attendu à cette

question ; M. Maurice Bolter ; voici Mme Bolter.

– Madame Bolter, votre humble serviteur, dit Fagin,

en lui faisant un salut grotesque. J’espère avoir

l’honneur de vous connaître mieux avant peu.

– Entends-tu ce que dit monsieur, Charlotte ? dit

Claypole, d’une voix vibrante.

– Oui, mon cher Noé, reprit Mme Bolter, en lui

tendant la main.

– Elle m’appelle Noé, voyez-vous, c’est un mot

d’amitié, dit M. Maurice Bolter, ci-devant Claypole, en

se tournant vers le juif. Vous comprenez la chose ?

– Oh ! oui, je comprends... parfaitement, répondit

Fagin, et cette fois il disait vrai, bonsoir, bonsoir. »

Lorsqu’ils eurent échangé une foule de bonsoirs et

de compliments, M. Fagin s’en alla. Noé Claypole,

réclamant l’attention de sa femme, lui expliqua les

arrangements qu’il avait pris, d’un air de hauteur et de

supériorité qui convenait non seulement au sexe fort,

mais encore au gentleman fier du rôle important que lui

attribuait sa nouvelle dignité, en lui donnant pour

fonctions spéciales de flanquer les crapauds par terre

dans la ville de Londres et la banlieue.

Chapitre XLIII



Où l’on voit le fin Matois dans une mauvaise passe.





« Ainsi, c’était vous qui étiez votre ami, n’est-ce

pas ? dit Claypole, autrement Bolter, quand en vertu du

traité passé entre eux, il se fut rendu le lendemain à la

maison du juif. Par Dieu ! je m’en étais bien douté hier

soir !

– Tout homme est son propre ami, mon cher, dit

Fagin, de son regard le plus insinuant. On n’en a jamais

de meilleur que soi-même !

– Excepté quelquefois pourtant, répliqua Maurice

Bolter, prenant des airs d’homme du monde, il y a des

gens qui n’ont pas de plus grands ennemis qu’eux-

mêmes, vous savez.

– Ne croyez pas ça, dit le juif. Quand un homme est

son ennemi, c’est parce qu’il est beaucoup trop son ami.

Ce n’est pas parce qu’il s’occupe plus des autres que de

lui-même. Plus souvent ! ça ne se voit pas dans ce

monde !

– Si ça est, ça ne devrait pas être, toujours, dit

Bolter.

– Cela tombe sous le sens, reprit le juif. Quelques

sorciers prétendent que trois est le nombre cabalistique,

d’autres opinent pour le nombre sept. Ce n’est ni l’un,

ni l’autre, mon cher, c’est le nombre un.

– Ah ! ah ! cria Bolter, vive le numéro un !

– Dans une petite république comme la nôtre, mon

cher, dit le juif qui jugeait nécessaire de lui donner les

explications au préalable, nous avons un numéro un qui

s’applique à tout le monde, c’est-à-dire que vous ne

pouvez vous regarder comme numéro un, sans me

regarder de même et sans en faire autant pour le reste

de notre jeunesse.

– Ah diable ! fit Bolter.

– Vous comprenez, continua le juif sans prendre

garde à l’interruption, que nous sommes tellement liés,

tellement unis par nos intérêts, qu’il n’en peut être

autrement. Par exemple vous, numéro un, c’est votre

intérêt de prendre garde à vous.

– Sans doute, fit Bolter, sur ce point vous avez

raison.

– Eh ! bien, vous ne pouvez prendre garde à vous,

numéro un, sans prendre aussi garde à moi, numéro un.

– Numéro deux, vous voulez dire, reprit Bolter qui

était un égoïste fini.

– Non pas, répliqua le juif, je suis autant pour vous,

que vous êtes pour vous-même.

– Vraiment, dit Bolter, vous êtes un brave homme et

je vous aime beaucoup, je ne dis pas non ; mais nous ne

sommes pas si liés que ça ensemble.

– Donnez-vous seulement la peine de réfléchir, dit le

juif, en haussant les épaules et en étendant les mains.

Vous avez fait une petite chose fort gentille et qui vous

a acquis mon estime ; mais cette petite chose-là pourrait

très bien vous faire mettre autour du cou certaine

cravate facile à serrer et fort difficile à dénouer... la

corde en un mot. »

Bolter porta involontairement la main à sa cravate,

comme s’il la sentait trop serrée et il fit entendre du

geste plutôt que de la parole qu’il comprenait

parfaitement.

« Le gibet, mon cher, le gibet, continua Fagin, est un

affreux poteau, au bout duquel se trouve un petit piton

qui a mis fin à la carrière de plus d’un brave camarade

qui travaillait sur le pavé du roi. Or, vous tenir dans la

bonne route à une distance respectueuse de cet objet-là,

c’est votre numéro un.

– Sans doute, fit Bolter ; mais pourquoi parler de

tout cela ?

– Seulement pour vous faire bien comprendre ce que

je veux vous dire, dit le juif en fronçant le sourcil. Si

vous vivez sans danger, c’est à moi que vous le devrez,

comme moi, pour mener à bien nos petites affaires,

c’est sur vous que je compterai. Le premier point est

votre numéro un ; le second est le mien. Plus vous

estimerez votre numéro un, plus vous soignerez le

mien ; voilà justement ce que je vous disais en

commençant : c’est le numéro un qui nous a sauvé tous,

et sans lui nous périssons ensemble.

– C’est vrai, tout de même, dit Bolter d’un air

pensif. Quel vieux renard vous faites ! »

M. Fagin vit, avec plaisir, que cet hommage rendu à

ses moyens, n’était pas un compliment banal, mais

l’expression de l’effet magique que son esprit

artificieux avait produit sur le nouveau conscrit. Il sentit

qu’il était de la plus haute importance de l’entretenir

dans cet état de respectueuse admiration.

Pour atteindre ce but désirable, il lui fit mousser la

grandeur et l’étendue de ses opérations commerciales,

mêlant la vérité au mensonge suivant son intérêt ; il

arrangea tout cela avec tant d’art, que le respect de M.

Bolter s’accrut à vue d’œil, respect il faut le dire,

tempéré par une crainte salutaire qui ne pouvait

manquer de servir les projets de son patron.

« C’est cette confiance mutuelle que nous avons

l’un dans l’autre, voyez-vous, qui me console des

grosses pertes que je fais. Mon bras droit, par exemple,

m’a été enlevé hier matin.

– Il n’est pas mort, peut-être ! s’écria M. Bolter.

– Oh ! non, non, répliqua Fagin, ça ne va pas

jusque-là, Dieu merci !

– Je supposais que... que...

– On l’avait réclamé. En effet, c’est ce qui est arrivé,

on l’a réclamé.

– Est-ce qu’on en était pressé ? demanda M. Bolter.

– Oh ! pressé, n’est pas le mot, mais il était accusé

d’avoir mis la main dans une poche, et on a trouvé sur

lui une tabatière d’argent, et figurez-vous, mon cher,

que c’était sa tabatière, sa propre tabatière, car il prise

beaucoup, c’est sa passion. On l’a assigné pour

aujourd’hui, car on croit connaître le possesseur de

cette tabatière. Ah ! celui-là, voyez-vous il valait

cinquante tabatières en or, et j’en donnerais bien ce

prix-là pour le ravoir. Je voudrais que vous l’eussiez

connu !

– Ah ! mais, j’espère bien le connaître aussi ! n’est-

ce pas ?

– J’en doute fort, répliqua le juif, en poussant un

soupir. Si on n’a pas de nouvelles preuves, ce ne sera

qu’une prévention simple, et il nous reviendra dans six

semaines ou à peu près ; sinon, ils l’enverront au pré.

Ils connaissent son talent, voyez-vous ; ils en feront un

pensionnaire à vie ni plus ni moins.

– Qu’est-ce que vous voulez dire ? au pré,

pensionnaire, qu’est-ce que c’est que tout cela ? À quoi

ça vous sert-il de dire des choses que je ne peux pas

comprendre ? »

Fagin allait lui traduire ces expressions mystérieuses

en langue vulgaire, et lui apprendre que cet assemblage

de mots voulait dire : déportation à perpétuité. Mais

tout à coup la conversation fut interrompue par l’entrée

de Bates qui avait les mains dont les poches de son

pantalon et une figure déconfite, qui aurait presque

donné envie de rire.

« C’est fini, Fagin, dit Charlot, après une

présentation réciproque avec Bolter.

– Que veux-tu dire ? demanda le juif, dont les lèvres

tremblaient.

– On a trouvé le monsieur de la tabatière : deux ou

trois témoins de plus sont venus déposer pour lui et le

Matois a été enregistré pour la traversée. Vous n’avez

plus qu’à me commander des habits de deuil et un crêpe

à mon chapeau pour aller le voir avant qu’il

s’embarque. Dire que Jack Dawkins, le fin Jack, le

malin des malins, là... n’y a pas à dire... pour une

mauvaise tabatière de deux sous et demi... Je n’aurais

jamais cru qu’on lui fit faire ce voyage à moins d’une

montre avec sa chaîne et ses breloques, et encore ! oh !

pourquoi n’a-t-il pas volé la fortune d’un vieux grippe-

sou, il serait parti comme un monsieur, et non pas

comme un filou vulgaire, sans honneur et sans gloire. »

Après cette oraison funèbre si douloureuse et si

pathétique sur le sort de son ami infortuné, Bates alla

s’asseoir sur une chaise, de l’air le plus triste et le plus

abattu du monde.

« Qu’est-ce que tu veux dire, toi, par sans honneur

et sans gloire, s’écria Fagin en lançant un regard de

colère à son élève. Est-ce qu’il n’était pas toujours le

preux chez nous ? Est-ce qu’il y en a parmi nous qui lui

aille seulement à la hauteur de la cheville ? hein ?

– Oh ! non ! ça, pas un ! répondit Bates, dont le ton

de voix témoignait de son regret, bien sûr qu’il n’y en a

pas un !

– Eh bien ! alors, qu’est-ce que tu veux dire ?

répondit le juif en colère ; qu’est-ce que tu viens nous

pleurnicher ?

– C’est à cause qu’il n’est pas sur le journal, dit

Bates en s’échauffant, en dépit de son vénérable ami, et

à cause que ça ne sera pas connu, et que personne ne

saura seulement la moitié de ce qu’il vaut. Comment

figurera-t-il sur le calendrier de Newgate ? Peut-être

qu’il n’y sera pas du tout, seulement ! Oh ! mon Dieu !

mon Dieu ! en voilà un coup de battoir !

– Ha ! ha ! s’écria le juif, étendant la main et se

tournant du côté de M. Bolter avec un éclat de rire qui

ébranla tout son être ; hein ! voyez-vous comme ils sont

fiers de leur profession ? Hein ! que c’est beau, ça ! »

M. Bolter, d’un signe de tête, sembla partager son

enthousiasme, et le juif, après avoir contemplé pendant

quelques instants le chagrin de Charlot Bates avec une

satisfaction visible, s’approcha de lui, et, lui tapant sur

l’épaule :

« Ne te fais pas de bile comme ça, Charlot, dit-il

d’un ton consolateur ; ça se saura, va, bien sûr que ça se

saura ! Tout le monde saura que c’était un fameux

drille ! Il le fera bien voir lui-même, et ne déshonorera

pas ses vieux maîtres ! et puis, à cet âge-là ! quel

honneur ! Charlot ! si jeune encore, aller déjà au pré !

– Ça, c’est vrai ; c’est un honneur, dit Charlot un

peu consolé.

– Il ne manquera de rien, continua le juif ; il sera là

dans son bocal, comme un petit monsieur ; il aura sa

bière tous les jours, et son argent dans sa poche pour

jouer à pile ou face, s’il ne peut pas le dépenser.

– Vraiment, il ne manquera de rien ? s’écria Bates.

– Oh ! cela va sans dire ! je veux qu’il ait tout ce

qu’il lui faut ! répliqua le juif, et d’abord nous lui

aurons un avocat, Charlot ; un qui aura de la blague, et

il pourra aussi, s’il veut faire lui-même son speech, que

nous verrons avec son nom dans tous les journaux. Le

fin Matois : « Éclats de rire dans l’auditoire » ; et puis

« les jurés ont de la peine à se tenir les côtes. » Eh ! eh !

Charlot !

– Ah ! ah ! ça sera drôle tout de même ! Comme il

va vous les mystifier tous ! Hein ?

– S’il les mystifiera ! je le crois un peu, mon neveu !

– Ah çà ! ça ne manquera pas. Ils peuvent compter

là-dessus, répéta Charlot en se frottant les mains.

– Il me semble que je le vois déjà, s’écria le juif en

fixant ses yeux sur son élève.

– Et moi, donc ! Ha ! ha ! ha ! Moi aussi, je le vois

d’ici, dit Charlot Bates. C’est pourtant, ma parole

d’honneur, vrai, que je vois tout ça comme si j’y étais.

Ah ! la bonne farce ! Toutes ses vieilles perruques qui

essayent d’avoir un air grave, et Jack Dawkins qui leur

parle, ma foi, tout à son aise et sans se gêner, comme si

c’était le fils du président qui fit un speech après dîner.

Ha ! ha ! ha ! »

Le fait est que le juif avait si bien échauffé

l’imagination excentrique de son jeune ami, que celui-

ci, après avoir plaint d’abord le fin Matois comme une

victime du sort, le regardait maintenant comme l’acteur

principal de la pièce la plus amusante et la plus

comique, impatient de voir arriver le moment où son

vieux camarade pourrait déployer toutes ses capacités.

« Il faudrait tâcher d’avoir de ses nouvelles

aujourd’hui, de façon ou d’autre, dit Fagin. Comment

faire ?

– Si j’y allais ? demanda Bates.

– Non pas ; pour tout au monde, il ne faut pas que tu

y ailles ! Est-ce que tu es fou, voyons ! tu irais, grosse

bête que tu es, te fourrer juste à l’endroit où... Non,

Charlot, non. C’est bien assez d’en perdre un à la fois.

– Vous n’avez sans doute pas l’idée d’y aller, vous ?

dit Charlot en lui lançant un coup d’œil malin.

– Ça ne ferait pas du tout l’affaire ! répondit Fagin

en secouant la tête.

– Eh bien ! alors, pourquoi n’envoyez-vous pas ce

conscrit ? demanda Bates en mettant la main sur

l’épaule de Noé. Personne ne le connaît, lui.

– Au fait, s’il le veut bien..., dit le juif.

– S’il le veut bien ? interrompit Charlot. Pourquoi

ne le voudrait-il pas ?

– Je ne sais pas, dit Fagin en se tournant vers

Bolter ; je ne sais réellement pas...

– Ah ! c’est-à-dire que vous le savez bien, répliqua

Noé en reculant vers la porte et remuant la tête d’un air

inquiet. Non, non, pas de ça ! ce n’est pas de mon

département, ça ; vous le savez bien !

– Quel département qu’il a donc pris, Fagin ?

demanda Bates en toisant le corps efflanqué de Noé des

pieds à la tête d’un air de profond dédain. Il est chargé,

sans doute, de filer, quand les choses tournent mal, et

de gober sa bonne part des régalades, quand ça va bien.

C’est-y ça sa partie ?

– Ça ne vous regarde pas, répliqua Bolter. Ne prenez

pas de ces libertés-là avec vos supérieurs, moutard, ou

il pourrait vous en cuire ! »

Maître Bates partit d’un tel éclat de rire à cette

terrible menace, que Fagin fut obligé d’attendre quelque

temps avant de pouvoir s’interposer et représenter à

Bolter qu’il n’y avait pas le moindre danger à visiter le

bureau de police, d’autant plus que sa petite affaire

n’était pas connue, et qu’on n’avait pas encore son

signalement. Du diable si on irait s’imaginer qu’il fût

allé là chercher un asile ! En prenant un déguisement

convenable, il serait aussi en sûreté dans le bureau de

police que partout ailleurs, puisque, de tous les endroits

de la ville, celui-ci serait le dernier où on pût supposer

qu’il allât de son plein gré.

Ces représentations, et surtout la crainte que lui

inspirait le juif, persuadèrent Bolter, qui consentit à la

fin d’assez mauvaise grâce à se charger de cette

expédition. D’après les conseils de Fagin, il changea

son costume pour celui d’un charretier, c’est-à-dire

qu’il prit une blouse, une culotte de velours et des

guêtres de peau, car le juif avait boutique montée. On

lui donna aussi un chapeau de feutre bien garni de

bulletins des barrières de péage, et on lui mit le fouet en

main. Ainsi équipé, il devait entrer dans le bureau de

police comme un paysan venant du marché de Covent-

Garden, qui voulait satisfaire sa curiosité. Comme il

était gauche, embarrassé et maigre, Fagin n’avait pas

peur qu’il ne jouât pas son rôle dans la perfection.

Ces arrangements terminés, on lui donna tous les

renseignements qui pouvaient lui faire reconnaître le

Matois ; puis maître Bates le conduisit à travers des

passages sombres et tortueux, tout près de Bowstreet. Il

lui dépeignit le lieu où se trouvait le bureau de police et

n’épargna pas les explications ; il lui dit d’aller tout

droit dans le passage, que, dans la cour, il entrerait par

la porte qui se trouvait à droite au haut des marches, et,

qu’arrivé là, il ôterait son chapeau. Après quoi, Charlot

lui recommanda de s’en aller seul et de faire vite, lui

promettant de l’attendre en cet endroit.

Noé Claypole ou Maurice Bolter, comme il plaira au

lecteur, suivit en tous points les instructions qu’il avait

reçues. Grâce à Bates, qui connaissait à fond la localité,

elles étaient si exactes, qu’il se trouva dans la salle

d’audience sans avoir fait une seule question, ni

rencontré le moindre obstacle. Il se sentit bientôt

bousculé au milieu d’une foule de personnes composée

principalement de femmes ; tout ce monde-là était

entassé dans une chambre sale et dégoûtante, au fond de

laquelle s’élevait une estrade, entourée d’une grille ; là

se trouvait sur la gauche et contre le mur le banc des

prévenus ; au milieu une tribune pour les témoins, et à

droite, le bureau des magistrats. Ceux-ci étaient séparés

du public par une cloison qui les dérobait aux regards ;

laissant au vulgaire le soin de deviner, s’il est possible,

la majesté cachée de la cour sur son lit de justice.

Sur le banc des accusés, il n’y avait, pour le

moment, que deux femmes : elles faisaient des signes

de tête à leurs amis, qui y répondaient d’un air aimable.

Le greffier lisait une déposition à deux officiers de

police et à un homme assez simplement mis qui avait

les deux coudes sur la table. Le geôlier était debout près

de la balustrade, se tapant le nez nonchalamment avec

une grosse clef qu’il avait à la main, et ne s’arrêtant

dans cet exercice que pour rétablir le silence parmi les

spectateurs, qui parlaient trop haut, ou pour dire

sévèrement à une femme : « Emportez donc votre

enfant », lorsque la gravité des juges pouvait être

compromise par les cris d’un marmot chétif que sa

mère tenait à moitié suffoqué dans son châle. La pièce

sentait le renfermé à faire mal au cœur ; les murailles

étaient sales et le plafond tout noir. Il y avait sur le

manteau de la cheminée un vieux buste enfumé, et au-

dessus du banc des prévenus, une pendule couverte de

poussière : c’était la seule chose qui parût marcher

comme il faut ; car la dépravation ou la pauvreté, ou

peut-être les deux ensemble avaient pétrifié les êtres

animés renfermés dans cette enceinte, leur donnant la

même teinte de momie et le même ton d’écume

graisseuse qu’aux objets inanimés ensevelis sous cette

couche d’ordure antique.

Noé chercha de tous côtés le Matois ; mais,

quoiqu’il y eût là plusieurs femmes qui auraient très

bien pu passer pour la mère ou la femme de ce

charmant jeune homme, ou des hommes qui auraient pu

passer pour son père à s’y tromper, il n’y avait personne

qui répondit au signalement de M. Dawkins. Il attendit

quelques instants dans un grand embarras et dans une

grande incertitude jusqu’au moment où les femmes qui

venaient d’être condamnées quittèrent la salle en faisant

leurs grands airs. Elles furent aussitôt remplacées par

un autre prévenu, qu’il reconnut du premier coup pour

être l’objet de sa visite.

C’était, en effet, Dawkins qui venait de faire

tranquillement son entrée dans la salle, ses manches

d’habit retroussées comme à l’ordinaire, sa main

gauche dans son gousset et son chapeau à la main

droite. Il marchait devant le geôlier avec une tournure

impayable. Lorsqu’il eut pris place au banc des

prévenus, il demanda à haute et intelligible voix

pourquoi on s’était permis de le placer dans cette

situation humiliante.

« Voulez-vous vous taire ? dit le geôlier.

– Je suis citoyen anglais, n’est-ce pas ? répondit le

Matois. Où sont mes privilèges ?

– N’ayez pas peur, vous les aurez bientôt, vos

privilèges, et bien assaisonnés encore.

– Nous verrons un peu ce que le ministre de

l’intérieur répondra à Cadet Bonbec si ça ne me les rend

pas, mes privilèges. Eh bien ! voyons, de quoi qu’y

s’agit ? Je vous serais bien obligé, messieurs les juges,

de dépêcher cette petite affaire et de ne pas me tenir

comme ça le bec dans l’eau, à lire votre journal. J’ai un

rendez-vous avec un monsieur dans la Cité, et comme

je suis homme de parole et très exact quand il s’agit

d’affaire, il s’en ira, c’est sûr, si je ne suis pas arrivé à

l’heure ; et puis je ne vous demanderai pas des

dommages et intérêts pour le tort que vous m’aurez

fait ; non, c’est le chat ! »

En ce moment, le Matois demanda le nom des deux

vieux grigous assis sur le banc, là-bas. Ces paroles

firent rire l’auditoire d’aussi bon cœur qu’aurait pu le

faire maître Bates, s’il avait entendu la question.

« Silence donc, là ! cria le geôlier.

– De quoi s’agit-il ? demanda l’un des juges.

– D’un vol, monsieur le président.

– Ce garçon a-t-il déjà comparu devant le tribunal ?

– Il aurait dû comparaître bien des fois, reprit le

geôlier. On l’a vu dans bien d’autres endroits, si on ne

l’a pas vu ici. Pour moi, je le connais bien, allez,

monsieur le président.

– Ah ! vous me connaissez, vous ? s’écria le Matois

prenant note de la parole du geôlier. C’est bon ! C’est

de la calomnie, rien que ça. »

Et l’auditoire de rire et le geôlier de crier toujours :

« Silence donc, là ! »

« Eh bien ! maintenant, où sont les témoins ?

demanda le greffier.

– Ah ! c’est juste ! où sont-ils donc les témoins, que

je les voie ? »

Sa curiosité fut bientôt satisfaite : en ce moment

s’avança un policeman qui avait vu le prisonnier mettre

sa main dans la poche d’un individu au milieu de la

foule et en retirer un mouchoir ; l’ayant trouvé trop

vieux, il l’avait remis dans la poche du légitime

possesseur, après s’en être servi pour son usage. En

conséquence de ce fait, il avait arrêté le Matois aussitôt

qu’il s’était trouvé près de lui. En le fouillant, on le

trouva nanti d’une tabatière en argent portant sur le

couvercle le nom de son propriétaire ; celui-ci,

découvert grâce à l’Almanach des vingt-cinq mille

adresses, jura à l’audience que la tabatière lui

appartenait et qu’il l’avait perdue la veille, dans la

foule. Il avait remarqué un jeune homme qui cherchait à

s’échapper, et ce jeune homme était le prisonnier qu’il

avait devant lui.

« Prévenu, avez-vous quelques questions à adresser

au témoin ? demanda le président.

– Plus souvent que je m’abaisserai à engager une

conversation avec lui ! répondit le fin Matois.

– Avez-vous quelque chose à dire pour votre

défense ?

– Le président vous demande si vous avez quelque

chose à dire pour votre défense, dit le geôlier en

poussant du coude le Matois, qui gardait le silence.

– Ah ! pardon ! dit le Matois semblant se réveiller ;

c’est-il à moi que vous parlez, mon garçon ?

– Je n’ai jamais vu un vagabond pareil, monsieur le

président, dit le geôlier en ricanant. N’avez-vous rien à

dire, encore une fois, blanc-bec ?

– Non, je n’ai rien à dire ici, car nous ne sommes

pas dans la boutique à la justice ; sans compter que mon

avocat est en train de déjeuner avec le vice-président de

la Chambre des communes ; mais autre part, c’est

différent ! j’aurai quelque chose à dire, et lui aussi, et

nous aurons là nos amis, qui sont nombreux et très

respectables. Nous leur ferons voir, à ces bavards-là,

qu’ils auraient mieux fait de ne pas venir au monde.

Pourquoi leurs domestiques ne les ont-ils pas pendus à

leurs porte-manteaux, au lieu de les laisser venir ici

pour m’ennuyer. Je...

– Reconduisez cet homme en prison, dit le greffier ;

le tribunal le déclare en état d’arrestation.

– Allons, marchons ! dit le geôlier.

– C’est bon ! c’est bon ! on y va, reprit le fin Matois

en brossant son chapeau avec la paume de sa main. Ah !

dit-il en s’adressant aux magistrats, ça ne vous servira

de rien de faire les effrayés comme ça... Je ne vous ferai

pas grâce d’un fétu. Pas de ça ! Ah ! mes petits bijoux,

je vous le ferai payer cher ; je ne voudrais pas être à

votre place pour quelque chose ; vous auriez beau

tomber à mes genoux pour me demander de m’en aller

en liberté que je refuserais. Allons ! vous, emmenez-

moi en prison, et dépêchez-vous ! »

En disant ces mots, le fin Matois se laissa

appréhender au collet, répétant avec menaces, jusqu’à

ce qu’il fût entré dans la cour, qu’il en ferait une affaire

parlementaire ; il accompagna ces paroles d’une

grimace à l’adresse du geôlier, en riant aux éclats et en

se rengorgeant.

Lorsqu’il eut vu mettre le prisonnier en cellule, Noé

revint au galop à l’endroit où il avait quitté maître

Bates. Après avoir attendu quelque temps au lieu du

rendez-vous, il l’aperçut au fond d’une petite cachette

où il s’était retiré, pour s’assurer de là que personne de

suspect ne suivait son nouvel ami.

Ils se hâtèrent de revenir tous les deux pour

rapporter à Fagin l’émouvante nouvelle que le Matois

faisait honneur à son éducation et qu’il était en train de

fonder glorieusement sa réputation.

Chapitre XLIV



Le moment vient pour Nancy de tenir la promesse

qu’elle a faite à Rose Maylie. – Elle y manque.





Quelque habituée qu’elle fût à la ruse et à la

dissimulation, Nancy ne put cacher entièrement l’effet

que produisait sur son esprit la pensée de la démarche

qu’elle avait faite. Elle se souvenait que le perfide juif

et le brutal Sikes lui avaient confié des projets qu’ils

avaient cachés à tout autre, persuadés qu’elle méritait

toute leur confiance et qu’elle était à l’abri de tout

soupçon ; sans doute ces projets étaient méprisables,

ceux qui les formaient étaient des êtres infâmes, et

Nancy n’avait dans le cœur que de la haine contre le

juif, qui l’avait entraînée peu à peu dans un abîme sans

issue de crimes et de misères ; et pourtant, il y avait des

instants où elle se sentait ébranlée dans sa résolution

par la crainte que ses révélations ne fissent tomber le

juif comme il le méritait dans le précipice qu’il avait si

longtemps évité, et qu’elle ne fût la cause de sa perte.

Cependant ce n’était là que l’indécision d’un esprit

incapable, il est vrai, de se détacher entièrement

d’anciens compagnons, d’anciens associés, mais

capable pourtant de se fixer attentivement sur un objet,

et résolu à ne s’en laisser distraire par aucune

considération. Ses craintes pour Sikes auraient été pour

elle un motif bien plus puissant de reculer quand il en

était temps encore ; mais elle avait stipulé que son

secret serait religieusement gardé ; elle n’avait pas dit

un mot qui pût permettre de faire découvrir le brigand ;

elle avait refusé, pour l’amour de lui, d’accepter un

refuge où elle eût été à l’abri du vice et de la misère ;

que pouvait-elle faire de plus ? son parti était pris.

Bien que ses combats intérieurs aboutissent toujours

à cette conclusion, ils troublaient son esprit de plus en

plus, et même ils se trahissaient au dehors. En quelques

jours elle devint pâle et maigre ; parfois elle semblait

étrangère à ce qui se passait autour d’elle, et ne prenait

aucune part aux conversations où elle eût été

auparavant la plus bruyante. Il lui arrivait de rire sans

motif, de s’agiter sans cause apparente ; puis, quelques

instants après, elle restait assise, silencieuse et abattue,

la tête dans ses mains, et l’effort qu’elle faisait pour

sortir de cet état d’abattement, indiquait mieux encore

que tous les autres signes, combien elle était mal à

l’aise et combien ses pensées étaient loin des sujets

discutés par ceux qui l’entouraient.

On était arrivé au dimanche soir, et l’horloge de

l’église voisine sonnait l’heure. Sikes et le juif étaient

en train de causer, mais ils s’arrêtèrent pour écouter. La

jeune fille, accroupie sur une chaise basse, leva la tête

et écouta aussi attentivement ; onze heures sonnaient.

« Il sera minuit dans une heure, dit Sikes en levant

le rideau pour regarder dans la rue ; il fait noir comme

dans un four ; voilà une nuit qui serait bonne pour les

affaires.

– Ah ! répondit le juif ; quel dommage, Guillaume

mon ami, que nous n’ayons rien à exécuter pour le

moment !

– Vous avez raison une fois dans votre vie, dit

brusquement Sikes, c’est dommage, car je suis en

bonnes dispositions. »

Le juif soupira et hocha la tête d’un air découragé.

« Il faudra réparer le temps perdu, dit Sikes, dès que

nous aurons mis en train quelque bonne opération.

– Voilà ce qui s’appelle parler, mon cher, répondit le

juif, en se hasardant à lui poser la main sur l’épaule ;

cela me fait du bien de vous entendre parler ainsi.

– Cela vous fait du bien ! s’écria Sikes ; tant mieux,

en vérité.

– Ha ! ha ! ha ! fit le juif en riant, comme s’il était

encouragé par cette concession de Sikes ; je vous

reconnais ce soir, Guillaume, vous voilà tout à fait dans

votre assiette.

– Je ne suis pas dans mon assiette quand je sens

votre vieille griffe sur mon épaule ; ainsi, à bas les

pattes, dit Sikes, en repoussant la main du juif.

– Cela vous agace les nerfs, Guillaume, il vous

semble qu’on vous pince, n’est-ce pas ? dit le juif,

résolu à ne se fâcher de rien.

– Cela me fait l’effet comme si j’étais pincé par le

diable, répliqua Sikes. Il n’y a jamais eu d’homme avec

une mine comme la vôtre, sauf peut-être votre père, et

encore je suppose que sa barbe rousse est grillée depuis

longtemps ; à moins que vous ne veniez tout droit du

diable, sans aucune génération intermédiaire, ce qui ne

m’étonnerait pas le moins du monde. »

Fagin ne répondit rien à ce compliment ; mais il tira

Sikes par la manche, et lui montra du doigt Nancy qui

avait profité de la conversation pour mettre son

chapeau, et qui se dirigeait vers la porte.

« Hola ! Nancy, dit Sikes, où diable vas-tu si tard ?

– Pas loin d’ici.

– Qu’est-ce que c’est que cette réponse là ? dit

Sikes, où vas-tu ?

– Pas loin d’ici, vous dis-je.

– Et je demande où ? reprit Sikes avec sa grosse

voix ; m’entends-tu ?

– Je ne sais où, répondit la jeune fille.

– Eh ! bien, moi, je le sais, dit Sikes, plus irrité de

l’obstination de Nancy que de son projet de sortir. Tu

ne vas nulle part, assieds-toi.

– Je ne suis pas bien, je vous l’ai déjà dit, répondit la

jeune fille. J’ai besoin de prendre l’air.

– Mets la tête à la fenêtre et prends l’air à ton aise,

dit Sikes.

– Ce n’est pas assez, reprit Nancy ; il faut que j’aille

respirer dans la rue.

– Alors tu t’en passeras », répondit Sikes ; et en

même temps il se leva, ferma la porte à double tour,

retira la clef de la serrure, et, enlevant le chapeau de

Nancy, il le lança au haut d’une vieille armoire.

« Voilà, dit le brigand ; maintenant, tiens-toi tranquille

à ta place, hein ?

– Ce n’est pas un chapeau qui m’empêchera de

sortir, dit la jeune fille en devenant très pâle. Qu’as-tu,

Guillaume ? sais-tu ce que tu fais ?

– Si je sais ce que... Oh ! cria Sikes en se tournant

vers Fagin, elle n’a pas la tête à elle, voyez-vous ;

autrement elle n’oserait pas me parler ainsi.

– Vous me ferez prendre un parti extrême, murmura

la jeune fille en posant ses deux mains sur sa poitrine

comme pour l’empêcher de se soulever violemment ;

laissez-moi sortir... tout de suite... à l’instant même...

– Non ! hurla Sikes.

– Dites-lui de me laisser sortir, Fagin : il fera bien,

dans son intérêt ; m’entendez-vous ? s’écria Nancy en

frappant du pied sur le plancher.

– T’entendre ! répéta Sikes en se tournant sur sa

chaise pour la regarder en face ; si je t’entends encore

une minute, je te fais étrangler par le chien ; qu’est-ce

qui te prend donc, pendarde !

– Laissez-moi sortir », dit la jeune fille avec la plus

vive insistance ; puis s’asseyant sur le plancher, elle

reprit : « Guillaume, laisse-moi sortir ; tu ne sais pas ce

que tu fais, tu ne le sais pas, en vérité ; seulement une

heure, voyons !

– Que je sois haché en mille pièces, si cette fille n’a

pas la tête sautée, dit Sikes en la prenant brusquement

par le bras. Allons, debout.

– Non, jusqu’à ce que tu me laisses sortir.

– Jamais... jamais...

– Laisse-moi sortir ! criait la jeune fille. » Sikes

attendit un moment favorable pour lui saisir tout à coup

les mains, et l’entraîna luttant et se débattant dans une

petite pièce voisine, où il s’assit sur un banc, et la fit

asseoir de force sur une chaise ; elle continua à se

débattre et à implorer le brigand, jusqu’à ce qu’elle eût

entendu sonner minuit ; alors, épuisée et à bout de

forces, elle cessa d’insister plus longtemps.

Après l’avoir engagée, avec force jurements, à ne

plus faire aucun effort pour sortir ce soir-là, Sikes la

laissa se remettre à loisir et vint retrouver le juif.

« Morbleu ! dit le brigand en essuyant la sueur qui

ruisselait sur sa figure ; voilà une étrange fille !

– Vous ne vous trompez pas, Guillaume, répondit le

juif d’un air soucieux ; vous ne vous trompez pas.

– Pourquoi diable s’est-elle fourré dans la tête de

sortir ce soir ? demanda Sikes ; qu’en pensez-vous ?

Voyons, vous devez la connaître mieux que moi :

qu’est-ce que cela signifie ?

– Entêtement, je suppose, entêtement de femme,

mon cher, répondit le juif en haussant les épaules.

– C’est cela, je suppose, gronda Sikes. Je croyais

l’avoir domptée, mais elle est aussi mauvaise que

jamais.

– Elle est pire, dit le juif avec son air soucieux. Je ne

l’ai jamais vue dans un tel état, pour si peu de chose.

– Ni moi non plus, dit Sikes ; je crois que c’est cette

maudite fièvre qu’elle aura gagnée aussi, et qui ne veut

pas sortir. Ça se pourrait bien, n’est-ce pas ?

– C’est assez probable, répondit le juif.

– Si cela lui reprend, dit Sikes, je lui ferai une petite

saignée, sans déranger le médecin. »

Le juif fit un signe de tête qui voulait dire qu’il

approuvait ce mode de traitement.

« Quand j’étais là, étendu sur le dos, elle était nuit et

jour à mon chevet ; et vous, vieux loup que vous êtes,

vous ne vous êtes pas montré une fois, dit Sikes. Nous

avons été bien pauvres pendant tout ce temps-là, et je

pense que c’est là ce qui lui a mis la tête à l’envers ; elle

est restée si longtemps enfermée, qu’il n’est pas

étonnant qu’elle veuille prendre l’air, hein ?

– Sans doute, mon cher, répondit le juif à voix

basse. Chut ! »

Comme il disait ces mots, la jeune fille reparut et

alla s’asseoir à la même place qu’auparavant ; ses yeux

étaient rouges et gonflés. Elle se mit à se balancer, à

secouer la tête, et, un instant après, elle partit d’un éclat

de rire.

« Allons, la voilà qui passe d’un extrême à

l’autre ! » s’écria Sikes en regardant son compagnon

d’un air extrêmement surpris.

Le juif lui fit signe de ne pas insister davantage, et

au bout de quelques minutes, la jeune fille reprit sa

contenance habituelle : après avoir dit tout bas à Sikes

qu’il n’y avait pas pour elle de rechute à craindre, Fagin

lui souhaita le bonsoir et prit son chapeau ; il s’arrêta

sur le seuil de la porte, et regardant autour de lui, il

demanda si personne ne voulait l’éclairer jusqu’au bas

de l’escalier.

« Éclaire-le, dit Sikes en bourrant sa pipe. Ce serait

dommage qu’il se cassât le cou lui-même au lieu de

donner aux amateurs de curiosités le plaisir de le voir

pendre. »

Nancy suivit le vieillard jusqu’au bas de l’escalier,

une chandelle à la main. Arrivés dans le passage, celui-

ci mit un doigt sur ses lèvres, se rapprocha de la jeune

fille et lui dit tout bas :

« Qu’y a-t-il donc, Nancy, ma chère ?

– Que voulez-vous dire ? répondit-elle sur le même

ton.

– La raison de tout ceci ? reprit Fagin ; s’il est si dur

pour toi (en même temps il montrait de son doigt ridé le

haut de l’escalier), car c’est une brute, Nancy, une bête

brute... pourquoi ne pas...

– Eh bien ! dit-elle comme Fagin se taisait, la

bouche contre son oreille et les yeux fixés sur les siens.

– Rien de plus pour le moment, dit le juif ; nous en

reparlerons. Tu as en moi un ami, Nancy, un ami à toute

épreuve ; j’ai un moyen tout prêt, un moyen sûr et sans

danger ; si tu sens le besoin de te venger de ceux qui te

traitent comme un chien... Comme un chien !... plus

mal que son chien, car il est quelquefois de bonne

humeur avec le sien ;... adresse-toi à moi... Je te le

répète, adresse-toi à moi : il n’est pour toi qu’une

connaissance d’hier, mais tu me connais de longue date,

Nancy.

– Je vous connais bien, répondit la jeune fille sans

manifester la moindre émotion. Bonsoir. »

Fagin reprit le chemin de sa demeure, tout absorbé

par les pensées qui s’agitaient dans son cerveau. Il avait

conçu l’idée, non plus seulement d’après ce qui venait

de se passer, bien que cela n’eût fait que l’y affermir,

mais lentement et par degrés, que Nancy, fatiguée de la

brutalité du brigand, s’était prise d’affection pour

quelque nouvel ami ; le changement qui s’était produit

dans son humeur, ses absences répétées, son

indifférence pour les intérêts de la bande, pour lesquels

elle montrait jadis tant de zèle, et de plus, son impatient

désir de sortir ce soir-là à une heure déterminée, tout

favorisait cette supposition, et même, aux yeux du juif

du moins, la changeait en certitude. Ce n’était pas un de

ses élèves qui était l’objet de ce nouveau caprice : quel

qu’il fût, ce devait être une précieuse acquisition,

surtout avec un auxiliaire de la trempe de Nancy, et il

fallait absolument, pensait Fagin, se l’attacher sur-le-

champ.

Mais il y avait à résoudre une autre question plus

ardue. Sikes en savait trop long, et ses sarcasmes

grossiers avaient fait au juif des blessures qui, pour être

cachées, n’en étaient pas moins profondes. Nancy doit

bien savoir, se disait Fagin, que si elle le quitte, elle ne

sera jamais à l’abri de sa fureur ; son nouvel amant y

passera, c’est chose sûre ; il sera estropié, peut-être tué :

qu’y aurait-il d’étonnant, pour peu qu’on l’y poussât, à

ce qu’elle consentit à empoisonner Sikes ? Il y a des

femmes qui en ont fait autant, et qui ont même fait pis,

en pareille occurrence. J’en aurais fini avec ce

dangereux gredin, cet homme que je hais ; un autre

serait là pour le remplacer, et mon influence sur Nancy,

avec la connaissance que j’aurais de son crime, serait

irrésistible.

Ces réflexions s’étaient fait jour dans l’esprit du juif

pendant le peu de temps qu’il était resté seul dans la

chambre du brigand ; tout plein de ces pensées, il avait

saisi la première occasion de sonder les intentions de la

jeune fille, et en la quittant, il lui avait glissé, comme

nous l’avons vu, quelques mots à l’oreille. Elle n’en

avait paru nullement surprise, et il était impossible

qu’elle n’en eût pas saisi la portée. Évidemment elle

avait parfaitement compris de quoi il s’agissait : le coup

d’œil qu’elle avait lancé à Fagin en le quittant en était

la preuve.

Mais peut-être hésiterait-elle à s’entendre avec lui

pour faire périr Sikes, et c’était pourtant là le principal

but à atteindre. Comment pourrai-je accroître mon

influence sur elle ? se disait le juif en regagnant sa

demeure à pas de loup ; comment acquérir encore plus

d’empire sur elle ?

Un esprit comme celui de Fagin était fécond en

expédients : s’il pouvait, sans arracher directement un

aveu à la jeune fille, la faire surveiller, et découvrir la

cause de son changement, puis la menacer de tout

révéler à Sikes dont elle avait si grand-peur, à moins

qu’elle ne consentit à entrer dans ses vues, ne pourrait-il

pas alors compter sur son obéissance ?

« C’est sûr, dit Fagin, presque à haute voix. Elle

n’oserait plus alors me refuser ; non, pour rien au

monde ; l’affaire est bonne, le moyen est tout trouvé et

sera mis en œuvre. Je te tiens, ma mignonne. »

Il jeta derrière lui un regard affreux, et fit un geste

menaçant dans la direction de l’endroit où il avait laissé

le brigand, puis continua son chemin, agitant ses mains

osseuses dans les poches de sa vieille redingote, où il

semblait à chaque mouvement de ses doigts crispés,

qu’il écrasait un ennemi détesté.

Chapitre XLV



Fagin confie à Noé Claypole une mission secrète.





Fagin se leva de bonne heure le lendemain matin, et

attendit avec impatience l’arrivée de son nouvel

associé. Celui-ci, après un délai que le juif trouva

interminable, se présenta enfin et attaqua le déjeuner

avec voracité.

« Bolter, dit le juif en avançant sa chaise et en

s’asseyant en face de Maurice Bolter.

– Eh bien ! me voici, répondit Noé ; qu’y a-t-il ? ne

me demandez pas de rien faire avant d’avoir fini de

manger, il n’y a pas moyen ; il paraît qu’ici on n’a pas

seulement le temps d’avaler.

– Vous pouvez causer tout en mangeant, n’est-ce

pas ? dit Fagin en maudissant du fond du cœur la

voracité de son jeune ami.

– Oh ! oui, je peux causer, je n’en fonctionnerai que

mieux, dit Noé en coupant un énorme morceau de pain.

Où est Charlotte ?

– Elle est sortie, dit Fagin ; je l’ai envoyée dehors ce

matin avec l’autre jeune fille, parce que je voulais être

seul avec vous.

– Eh bien ! dit Noé, vous auriez dû d’abord lui faire

faire des rôties. Continuez : cela ne me gène pas. »

Noé semblait, en effet, ne craindre aucune

interruption, et il s’était évidemment mis à table avec la

ferme résolution de ne pas perdre un coup de dent.

« Vous vous en êtes joliment tiré hier, mon cher, dit

le juif ; c’est superbe, six shillings dix pence pour le

premier jour ; vous ferez fortune dans le commerce.

– N’oubliez pas de compter les trois pots d’étain et

la boîte à lait, dit M. Bolter.

– Non, non, mon cher, répondit le juif, c’était un

trait de génie que de prendre les pots d’étain, mais c’est

un véritable coup de maître que d’avoir escamoté la

boîte à lait.

– Ce n’est pas mal, je pense, pour un commençant,

remarqua M. Bolter avec complaisance. J’ai pris les

pots à la devanture d’un sous-sol ; la boîte à lait pendait

à la porte d’un cabaret, j’ai pensé qu’elle pourrait se

rouiller à la pluie ou attraper un rhume, ha ! ha ! ha ! »

Le juif feignit de rire de tout son cœur, et M. Bolter,

après avoir bien ri de son côté, finit d’avaler

gloutonnement sa tartine de beurre, et se mit à en faire

une seconde.

« J’ai besoin de vous, Bolter, dit Fagin en

s’accoudant sur la table, j’ai besoin de vous pour une

besogne qui exige beaucoup de soin et de précaution.

– Ah çà ! répondit Bolter, n’allez pas me faire courir

des risques ni m’envoyer encore au bureau de police ;

ça ne me va pas, pas du tout ; je ne vous dis que ça.

– Il n’y a aucun danger à courir, dit le juif, pas

l’ombre d’un danger. Il s’agit seulement de guetter une

femme.

– Une vieille femme ? demanda M. Bolter.

– Une jeune femme, répondit Fagin.

– Je puis m’en acquitter fort bien, dit Bolter ; à

l’école j’étais un fameux rapporteur. Et pourquoi faut-il

la guetter ? Pas pour...

– Pour rien du tout, interrompit le juif ; seulement

pour me dire où elle va, qui elle voit, et autant que

possible ce qu’elle dit. Il faudra se souvenir de la rue, si

c’est une rue, ou de la maison, si c’est une maison, et

me procurer tous les renseignements possibles.

– Combien me donnerez-vous pour la peine ?

demanda Noé en posant son verre et en regardant le juif

dans le blanc des yeux.

– Si vous vous en acquittez bien, vous aurez une

livre sterling, mon cher, une grosse livre sterling, dit

Fagin qui voulait allécher Noé le plus possible. Et je

n’ai jamais donné autant pour n’importe quelle besogne

où il n’y avait pas gros à gagner.

– Quelle est cette femme ? demanda Noé.

– Une de nous.

– Oh ! oh ! dit Noé en se frottant le bout du nez,

vous vous défiez d’elle, à ce qu’il paraît ?

– Elle a fait quelques nouvelles connaissances, mon

cher, et il faut que je sois au courant, répondit le juif.

– Compris, dit Noé ; c’est tout bonnement pour

avoir le plaisir de faire aussi leur connaissance, si ce

sont des gens respectables, hein ? Ha ! ha ! ha ! Je suis

votre homme.

– J’en étais sûr, dit Fagin enhardi par le succès de sa

proposition.

– Sans doute, sans doute, reprit Noé. Où est-elle ?

où faut-il l’attendre ? quand faut-il me mettre en

campagne ?

– Quant à cela, mon cher, je vous tiendrai au

courant ; je vous la ferai voir quand il en sera temps, dit

Fagin. Tenez-vous prêt et laissez-moi faire. »

Ce soir-là et le lendemain et le surlendemain,

l’espion resta botté et accoutré de son costume de

charretier, prêt à sortir au premier mot de Fagin. Six

soirées se passèrent ainsi, six longues et mortelles

soirées, et chaque soir Fagin rentra avec un air

désappointé, et déclara sèchement que le moment

n’était pas venu. Le septième jour, il rentra plus tôt qu’à

l’ordinaire, et si content qu’il ne put dissimuler sa

satisfaction ; c’était le dimanche.

« Elle sort ce soir, dit Fagin, et pour l’affaire en

question j’en suis sûr, car elle est restée seule toute la

journée, et l’homme dont elle a peur ne rentrera guère

avant le jour. Venez avec moi ; vite. »

Noé fut debout en un clin d’œil sans dire un mot, car

l’activité du juif l’avait gagné. Ils sortirent sans bruit de

la maison, franchirent rapidement un dédale de rues et

arrivèrent enfin à la porte d’une taverne que Noé

reconnut pour être celle où il avait couché le soir de son

arrivée à Londres.

Il était onze heures passées et la porte était fermée ;

le juif siffla légèrement et elle roula doucement sur ses

gonds ; ils entrèrent sans bruit et la porte se referma

derrière eux.

Fagin et le jeune juif qui leur avait ouvert, osant à

peine murmurer une parole, montrèrent du doigt à Noé

une petite lucarne et lui firent signe de grimper jusque-

là et d’observer la personne qui se trouvait dans la pièce

voisine.

« Est-ce là la femme en question ? » demanda-t-il

d’une voix si basse qu’on pouvait à peine l’entendre.

Le juif fit signe que oui.

« Je ne vois pas bien sa figure, dit tout bas Noé ; elle

a les yeux fixés à terre et la chandelle est derrière elle.

– Ne bougez pas », murmura Fagin ; il fit un signe à

Barney qui disparut et se montra bientôt dans la pièce

voisine. Sous prétexte de moucher la chandelle, il la

posa devant la jeune fille à laquelle il adressa quelques

mots pour lui faire lever la tête.

« Je la vois maintenant, dit l’espion.

– La voyez-vous bien ? demanda le juif.

– Je la reconnaîtrais entre mille. »

Noé quitta la lucarne, la porte s’ouvrit et la jeune

fille sortit. Fagin fit retirer Noé derrière un vitrage garni

de rideaux, et ils retinrent leur respiration au moment

où Nancy passa à quelques pieds de leur cachette, et

sortit par la porte par laquelle ils étaient entrés.

« Psit ! fit Barney qui tenait la porte ; voici le

moment. »

Noé échangea un regard avec Fagin et s’élança

dehors.

« À gauche, lui dit tout bas Barney. Prenez le

trottoir de l’autre côté de la rue, et attention ! » Noé

obéit, et, à la lueur du gaz, il aperçut la jeune fille en

marche à quelque distance devant lui ; il n’avança

qu’autant qu’il jugea prudent de le faire, et se tint de

l’autre côté de la rue pour mieux observer les

mouvements de Nancy. À plusieurs reprises elle

regarda autour d’elle avec inquiétude ; une fois même

elle s’arrêta pour laisser passer deux hommes qui la

suivaient de près. À mesure qu’elle avançait, elle

semblait reprendre courage et marchait d’un pas plus

ferme et plus résolu. L’espion se tint toujours derrière

elle, à la même distance, et la suivit sans la quitter des

yeux.

Chapitre XLVI



Le rendez-vous.





Les horloges sonnaient onze heures trois quarts

quand deux personnes se montrèrent sur le pont de

Londres. L’une marchait d’un pas léger et rapide :

c’était une femme qui regardait autour d’elle d’un air

empressé, comme pour découvrir quelqu’un qu’elle

attendait ; l’autre était un homme qui se glissait dans

l’ombre, réglant son pas sur celui de la femme,

s’arrêtant quand elle s’arrêtait, et s’avançant rapidement

dès qu’elle reprenait sa marche, mais sans jamais la

gagner de vitesse dans l’ardeur de sa poursuite. Ils

traversèrent ainsi le pont de la rive de Middlesex à celle

de Surrey ; puis la femme revint sur ses pas d’un air

désappointé, comme si l’examen rapide qu’elle faisait

des passants eût été sans résultat : ce mouvement fut

brusque, mais ne trompa pas la vigilance de celui qui la

guettait. Il se posta dans un des petits réduits qui

surmontent les piles du pont, se pencha sur le parapet

pour mieux cacher son visage, et la laissa passer sur le

trottoir opposé ; quand il se trouva à la même distance

d’elle qu’auparavant, il reprit tranquillement son allure

de promeneur et se remit à la suivre. Arrivée au milieu

du pont, elle s’arrêta. L’homme s’arrêta aussi.

La nuit était très noire. La journée avait été

pluvieuse, et à cette heure, et dans ce lieu, il y avait peu

de passants : ceux qui regagnaient en hâte leur demeure,

traversaient vite sans faire attention à cette femme ni à

l’homme qui la suivait, et peut-être même sans les voir ;

il n’y avait rien là qui dût attirer l’attention des pauvres

gens de ce quartier de Londres, qui passaient le pont par

hasard pour aller chercher un gîte pour la nuit sous une

porte ou dans quelque masure abandonnée. Ils restaient

donc tous deux silencieux, sans échanger une parole

avec aucun passant.

La rivière était couverte d’un épais brouillard au

travers duquel on apercevait à peine la lueur rougeâtre

des feux allumés sur les bateaux amarrés sous le pont ;

il était difficile de distinguer dans l’obscurité les

bâtiments noircis qui bordaient la Tamise. De chaque

côté, de vieux magasins entamés s’élevaient d’une

masse confuse de toits et de pignons, et semblaient se

pencher sur l’eau trop sombre pour que leur forme

indécise pût s’y refléter. On apercevait dans l’ombre la

tour antique de l’église Saint-Sauveur et la flèche de

Saint-Magnus, ces séculaires gardiens du vieux pont ;

mais la forêt de mâts des navires arrêtés en aval et les

flèches des autres églises étaient presque entièrement

cachées à la vue.

La jeune fille, toujours surveillée par son espion

caché, avait arpenté le pont à plusieurs reprises quand la

grosse cloche de Saint-Paul annonça le décès d’un jour

de plus.

Minuit sonnait sur la populeuse cité, pour les palais

comme pour la mansarde, pour la prison, pour

l’hôpital ; pour tous enfin il était minuit, pour ceux qui

naissent et pour ceux qui meurent, pour le cadavre glacé

comme pour l’enfant tranquillement endormi dans son

berceau.

Au moment où l’heure finissait de sonner, une jeune

demoiselle et un vieux monsieur à cheveux gris

descendirent d’un fiacre, à peu de distance ; ils

renvoyèrent la voiture et vinrent droit au pont. À peine

avaient-ils mis le pied sur le trottoir que la jeune fille

tressaillit et se dirigea aussitôt vers eux.

Ils s’avançaient en regardant autour d’eux de l’air de

gens qui attendent quelque chose sans avoir grande

espérance de trouver ce qu’ils attendent, quand ils

furent tout à coup rejoints par la jeune fille ; ils

s’arrêtèrent en poussant un cri de surprise qu’ils

réprimèrent aussitôt, car, au même instant, un individu

en costume de paysan passa tout près d’eux et les frôla

même en passant.

« Pas ici, dit Nancy d’un air effaré ; j’ai peur de

vous parler ici ; venez là-bas, au pied de l’escalier. »

Comme elle disait ces mots et montrait du doigt la

direction qu’elle voulait prendre, le paysan tourna la

tête, leur demanda brusquement de quel droit ils

occupaient tout le trottoir, et continua son chemin.

L’escalier que désignait la jeune fille était celui qui,

du côté de la rive de Surrey et de l’église Saint-

Sauveur, descend du pont à la rivière. L’homme vêtu en

paysan se dirigea vers ce lieu sans être remarqué, et,

après avoir un instant examiné les alentours, se mit à

descendre les degrés.

Cet escalier est attenant au pont et se compose de

trois parties ; juste à l’endroit où finit la seconde, le mur

de gauche se termine par un pilastre faisant face à la

Tamise. En cet endroit les marches s’élargissent, de

sorte qu’une personne tournant l’angle du mur ne peut

être vue de celles qui se trouvent au-dessus, n’en fût-

elle séparée que par une seule marche. Arrivé en cet

endroit, le paysan jeta un regard rapide autour de lui, et,

voyant qu’il n’y avait pas de meilleure cachette et qu’il

y avait beaucoup de place, grâce à la marée basse, il se

blottit de côté, le dos appuyé contre le pilastre, et

attendit, presque certain que les trois interlocuteurs ne

descendraient pas plus bas, et que, s’il ne pouvait

entendre leur conversation, il serait toujours à même de

les suivre en toute sûreté.

Le temps lui parut si long dans cet endroit solitaire,

et il était si avide de connaître la cause d’une entrevue

si différente de ce qu’il attendait, que plus d’une fois il

fut sur le point d’abandonner la partie, et de croire que

les trois personnages s’étaient arrêtés beaucoup plus

haut, ou qu’ils s’étaient dirigés vers un endroit tout

différent, pour s’y livrer à leur mystérieux entretien. Il

allait sortir de sa cachette et remonter sur le pont, quand

il entendit un bruit de pas, et presque au même instant

la voix de personnes causant tout près de lui.

Il se colla contre le mur, et respirant à peine, il

écouta attentivement.

« C’est assez comme cela, dit une voix qui était

évidemment celle du monsieur, je ne souffrirai pas que

cette jeune demoiselle aille plus loin. Bien des gens

n’auraient pas eu assez de confiance en vous pour vous

suivre jusqu’ici ; mais vous voyez que je veux vous

faire plaisir.

– Me faire plaisir ! dit la jeune fille qui les

conduisait ; vous êtes bien obligeant, monsieur, en

vérité ! me faire plaisir ! Bah ! ne parlons pas de cela.

– Eh bien ! dit le monsieur d’un ton plus

bienveillant, dans quelle intention pouvez-vous nous

avoir amenés en un lieu si étrange ? Pourquoi ne pas

nous avoir laissés causer avec vous sur le pont, où il fait

clair, où il passe un peu de monde, au lieu de nous

amener dans cet affreux trou ?

– Je vous ai déjà dit, répondit Nancy, que j’avais

peur de vous parler là-haut. Je ne sais pas pourquoi,

ajouta-t-elle en frissonnant, mais je suis en proie ce soir

à une telle terreur, que je puis à peine me tenir debout.

– Et de quoi avez-vous peur ? demanda le monsieur,

qui semblait compatir à son état.

– Je ne saurais trop dire de quoi, répondit-elle ; je

voudrais le savoir. J’ai été toute la journée préoccupée

d’horribles pensées de mort et de linceuls sanglants ;

j’avais ouvert un livre ce soir pour passer le temps, et

j’avais toujours les mêmes objets devant les yeux.

– Effet de l’imagination, dit le monsieur en tâchant

de la calmer.

– Ce n’est pas de l’imagination, répondit la jeune

fille d’une voix sourde ; je jurerais que j’ai vu le mot

« cercueil » écrit à chaque page du livre, en gros

caractères noirs, et qu’on en portait un près de moi ce

soir dans la rue.

– Il n’y a rien d’étonnant à cela, dit le monsieur ;

j’en ai rencontré souvent.

– De vrais cercueils, répliqua-t-elle, mais pas

comme celui que j’ai vu. »

Il y avait quelque chose de si étrange dans le ton de

la jeune fille, que l’espion caché frissonna et sentit son

sang se glacer dans ses veines. Il se remit en entendant

la douce voix de la jeune demoiselle qui demandait à

Nancy de se calmer, et de ne pas se laisser aller à ces

affreuses pensées.

« Parlez-lui avec bonté, dit-elle au monsieur qui

l’accompagnait. La pauvre créature ! elle semble en

avoir besoin.

– Vos pasteurs orgueilleux m’auraient regardé avec

dédain dans l’état où je suis ce soir, et m’auraient

prêché flammes et vengeance, dit Nancy. Oh ! chère

demoiselle, pourquoi ceux qui s’arrogent le titre

d’hommes de Dieu, ne sont-ils pas, pour nous autres

malheureuses, aussi bons et aussi bienveillants que vous

l’êtes, vous qui ayant la beauté et tant de qualités qui

leur manquent, pourriez être un peu fière, au lieu de les

surpasser en humilité ?

– Ah ! oui, dit le monsieur ; le Turc, après avoir fait

ses ablutions, se tourne vers l’Orient pour dire ses

prières ; de même, ces bonnes gens, après avoir pris un

maintien de circonstance, lèvent les yeux au ciel pour

l’implorer : entre le Musulman et le Pharisien, mon

choix est fait. »

Ces paroles semblaient s’adresser à la jeune

demoiselle, et étaient peut-être destinées à laisser à

Nancy le temps de se remettre. Le vieux monsieur

s’adressa bientôt à cette dernière :

« Vous n’êtes pas venue ici dimanche dernier ? lui

dit-il.

– Je n’ai pas pu venir, répondit Nancy : on m’a

retenue de force.

– Qui donc ?

– Guillaume... celui dont j’ai déjà parlé à

mademoiselle.

– Vous n’avez pas été soupçonnée, j’espère, d’être

en communication avec qui que ce soit, à propos de

l’affaire qui nous amène ici ce soir ! demanda le

monsieur d’un air inquiet.

– Non, répondit la jeune fille en hochant la tête ; il

ne m’est pas très facile de sortir, à moins de dire où je

vais ; je n’aurais pu aller voir mademoiselle, si je

n’avais fait prendre à Guillaume une dose de laudanum

avant de sortir.

– S’est-il réveillé avant votre retour ? demanda le

monsieur.

– Non ; et ni lui, ni personne ne me soupçonne.

– Tant mieux, dit le monsieur. Maintenant, écoutez-

moi.

– Je suis prête, répondit Nancy.

– Cette jeune demoiselle, dit le monsieur, m’a

communiqué, ainsi qu’à quelques amis en qui on peut

avoir toute confiance, ce que vous lui avez dit, il y a

environ quinze jours. Je vous avoue que j’ai d’abord

hésité à croire que vous méritassiez confiance ; mais

maintenant je crois fermement que vous en êtes digne.

– Oui, dit vivement la jeune fille.

– J’en suis convaincu, je vous le répète. Pour vous

prouver que je suis disposé à me fier à vous, je vous

avouerai, sans détour, que nous nous proposons

d’arracher par la terreur, le secret, quel qu’il soit, de cet

individu qu’on appelle Monks ; mais, ajouta le

monsieur, si nous ne pouvons mettre la main sur lui, ou

si nous ne pouvons tirer de lui ce que nous voulons, il

faudra nous livrer le juif.

– Fagin ! dit la jeune fille, en reculant d’un pas.

– Il faudra nous livrer cet homme, répéta le

monsieur.

– Je ne ferai pas cela, jamais, répondit Nancy. C’est

un démon ! c’est pis qu’un démon ; mais je ne ferai pas

cela.

– Vous ne voulez pas ? dit le monsieur qui semblait

s’attendre à cette réponse.

– Jamais ! répartit Nancy.

– Pourquoi ?

– Pour une raison, répondit la jeune fille avec

fermeté, pour une raison que mademoiselle connaît et

qu’elle admettra, je le sais, car elle me l’a promis ; et

pour une autre raison encore, c’est que, s’il a mené une

vie criminelle, la mienne ne vaut pas mieux ; beaucoup

d’entre nous ont eu la même existence, et je ne me

tournerai pas contre ceux, qui auraient pu... quelques-

uns du moins... se tourner contre moi, et qui ne l’ont

pas fait, tout pervers qu’ils sont.

– Eh bien ! se hâta de dire le monsieur, comme si

c’était là où il voulait en venir ; livrez-moi Monks, et

laissez-moi en faire mon affaire.

– Et s’il vient à dénoncer les autres ?

– Je vous promets que dans ce cas, si l’on obtient de

lui la vérité, l’affaire en restera là. Il doit y avoir dans

l’histoire du petit Olivier des circonstances qu’il serait

pénible d’exposer aux yeux du public. Pourvu que nous

sachions la vérité, nous n’en demandons pas davantage,

et la liberté de personne ne sera menacée.

– Et s’il ne veut rien dire ? observa la jeune fille.

– Alors, continua le monsieur, ce juif ne sera pas

traîné en justice sans votre consentement. Mais, dans

une telle circonstance, je pourrai faire valoir à vos yeux

des raisons qui, je pense, vous décideront à le donner.

– Mademoiselle me donne-t-elle sa parole qu’il en

sera ainsi ? demanda vivement la jeune fille.

– Oui, répondit Rose ; j’en prends l’engagement

formel.

– Monks ne saura jamais comment vous avez appris

tout cela ? ajouta Nancy, après un court silence.

– Jamais, répondit le monsieur ; on s’y prendra de

manière qu’il ne puisse se douter de rien.

– J’ai souvent menti, et j’ai vécu depuis mon

enfance avec des menteurs, dit Nancy après un nouveau

silence ; mais je compte sur votre parole. »

Après avoir reçu encore une fois l’assurance qu’elle

pouvait y compter en toute sécurité, elle commença à

décrire en détail le cabaret d’où on l’avait suivie ce

soir-là même ; mais elle parlait si bas, qu’il était

souvent difficile à l’espion de saisir, même en gros, le

fil de son récit ; elle s’arrêtait de temps en temps,

comme si le monsieur prenait à la hâte quelques notes

sur les renseignements qu’elle lui fournissait. Après

qu’elle eut décrit minutieusement la localité, indiqué

l’endroit d’où l’on pouvait le mieux voir sans être vu, et

dit quel jour et à quelle heure Monks avait l’habitude de

s’y rendre, elle parut réfléchir quelques instants comme

pour mieux se rappeler les traits et l’extérieur de

l’homme dont elle donnait le signalement.

« Il est grand, dit-elle, assez fort, mais pas très gros ;

quand il marche, il a toujours l’air d’être aux aguets, et

il regarde sans cesse par-dessus son épaule, d’abord

d’un côté, puis de l’autre. N’oubliez pas cela, car

personne n’a les yeux aussi enfoncés que lui, et vous

pourriez presque le reconnaître à ce seul signe ; il a le

teint brun, les cheveux et les yeux noirs, mais, bien

qu’il n’ait pas plus de vingt-six ou vingt-huit ans, il a

l’air vieux et cassé : ses lèvres portent souvent

l’empreinte de ses dents, car il a des accès furieux, et il

lui arrive même de se mordre les mains jusqu’au sang...

– Pourquoi tressaillez-vous ? » dit la jeune fille, en

s’arrêtant tout court.

Le monsieur se hâta de répondre que c’était un

mouvement involontaire et la pria de continuer.

« Presque tous ces détails, dit la jeune fille, je les ai

appris au cabaret dont je vous ai parlé ; car je ne l’ai vu

que deux fois, et chaque fois il était enveloppé dans un

grand manteau. Voilà, je crois, tous les détails que je

puis vous donner pour vous aider à le reconnaître.

Attendez, ajouta-t-elle, sur le cou, et assez haut pour

qu’on puisse la voir sous sa cravate, quand il tourne la

tête, il a...

– Une large marque rouge, comme une brûlure,

s’écria le monsieur.

– Quoi ! dit Nancy, vous le connaissez ? »

La jeune demoiselle poussa un cri de surprise, et

pendant quelques instants ils gardèrent un tel silence

que l’espion pouvait les entendre respirer.

« Je crois que oui, dit le monsieur, d’après le

signalement que vous me donnez ; nous verrons... il y a

parfois de singulières ressemblances ; mais ce n’est

peut-être pas lui. »

Il dit ces mots d’un air d’indifférence, fit un pas du

côté de l’espion caché, et celui-ci put l’entendre

distinctement murmurer ces mots : « Ce doit être lui. »

« Maintenant, jeune fille, dit-il en se rapprochant de

Nancy, vous nous avez rendu un service signalé, et je

voudrais qu’il en résultât quelque bien pour vous. En

quoi puis-je vous être utile ?

– En rien, répondit Nancy.

– Ne parlez pas ainsi, dit le monsieur d’un ton de

bonté qui aurait touché un cœur plus endurci.

Réfléchissez ; dites-moi ce que je puis faire pour vous ?

– Rien, monsieur, répéta la jeune fille en pleurant ;

vous ne pouvez rien pour moi ; il n’y a plus pour moi

d’espérance.

– Vous allez trop loin, dit le monsieur ; votre passé a

été coupable ; vous avez mal employé cette énergie de

la jeunesse, ces trésors inestimables que le Créateur ne

nous prodigue qu’une fois ; mais vous pouvez espérer

dans l’avenir. Je ne veux pas dire qu’il soit en notre

pouvoir de vous donner la paix du cœur et de l’âme :

vous ne l’aurez que par vos propres efforts ; mais nous

pouvons vous offrir un asile paisible en Angleterre, ou,

si vous craignez d’y rester, dans quelque pays étranger ;

cela, nous pouvons le faire, et nous avons le plus vif

désir de vous mettre à l’abri de tout danger. Avant la fin

de la nuit, avant que cette rivière s’éclaire des premières

lueurs du jour, vous pouvez vous trouver bien loin de

vos anciens compagnons, sans qu’il reste de vous plus

de traces que si vous n’étiez plus au monde. Voyons,

n’échangez plus un mot avec aucun de vos anciens

associés, ne rentrez pas dans votre taudis, ne respirez

plus cet air qui vous corrompt et qui vous tue, quittez-

les tous quand il en est temps encore et que l’occasion

vous est favorable.

– Elle se laissera convaincre, dit la jeune

demoiselle ; elle hésite, j’en suis sûre.

– Je crains que non, ma chère, dit le monsieur.

– Non, monsieur, je n’hésite pas, répondit Nancy

après un instant de lutte intérieure ; je suis enchaînée à

mon ancienne vie ; je la maudis, je la hais maintenant,

mais je ne puis la quitter. J’ai été trop loin pour revenir

en arrière ; et pourtant je n’en sais rien, car si vous

m’aviez tenu ce langage il n’y a pas longtemps, je vous

aurais ri au nez. Mais, ajouta-t-elle en regardant avec

inquiétude autour d’elle, voici mes terreurs qui me

reprennent, il faut que je retourne chez moi.

– Chez vous ! s’écria la jeune demoiselle avec

tristesse.

– Chez moi, mademoiselle, répéta Nancy, il faut que

je continue à mener l’existence que je me suis faite.

Quittons-nous. Peut-être ai-je été espionnée et vue.

Laissez-moi : partez. Si je vous ai rendu service, tout ce

que je vous demande, c’est de me quitter et de me

laisser m’en aller seule.

– Je vois bien que tout est inutile, dit le monsieur

avec un soupir. Peut-être compromettons-nous sa sûreté

en restant ici ; nous l’avons retenue plus longtemps

qu’elle ne s’y attendait.

– Oui, oui, dit vivement Nancy, je devrais être bien

loin.

– Comment cette pauvre fille finira-t-elle ? s’écria

Rose.

– Comment ? répéta Nancy ; regardez devant vous,

mademoiselle ; regardez ces flots sombres : n’avez-

vous pas souvent entendu dire que des malheureuses

comme nous se jettent à l’eau sans que âme qui vive

s’en inquiète ou les regrette ? Ce sera peut-être dans des

années, peut-être dans quelques mois, mais c’est

comme cela que je finirai.

– Ne parlez pas ainsi, je vous en prie, dit la jeune

demoiselle en sanglotant.

– Vous n’en saurez rien, chère demoiselle, répondit

Nancy, et Dieu veuille que de telles horreurs n’arrivent

jamais à vos oreilles ! Adieu ! adieu !... »

Le monsieur fit un pas pour s’éloigner.

« Prenez cette bourse, dit Rose ; prenez-la pour

l’amour de moi, afin d’avoir quelques ressources dans

un moment de besoin ou d’inquiétude ?

– Non, non, répondit Nancy ; je n’ai pas fait cela

pour de l’argent ; laissez-moi la satisfaction de penser

que je n’ai pas agi par intérêt, et pourtant donnez-moi

quelque objet que vous ayez porté : je voudrais avoir

quelque chose... Non, non, pas une bague... Vos gants

ou votre mouchoir, quelque chose que je puisse garder

comme vous ayant appartenu, ma bonne demoiselle...

C’est cela ; merci ! Que Dieu vous bénisse ! Bonsoir ! »

Nancy était en proie à une si violente agitation et

semblait tellement craindre d’être découverte que le

monsieur se décida à la quitter comme elle le

demandait ; on entendit le bruit des pas qui

s’éloignaient, et tout redevint silencieux.

La jeune demoiselle et son compagnon arrivèrent

bientôt sur le pont ; ils s’arrêtèrent au haut de l’escalier.

« Écoutez, dit Rose en prêtant l’oreille, n’a-t-elle

pas appelé ? J’ai cru entendre sa voix.

– Non, ma chère, répondit M. Brownlow en

regardant tristement en arrière ; elle n’a pas bougé ; elle

attend que nous soyons éloignés. »

Rose Maylie était navrée ; mais le vieux monsieur

lui prit le bras, le mit sous le sien et l’entraîna

doucement.

Dès qu’ils eurent disparu, Nancy se laissa tomber

tout de son long sur l’une des marches de pierre, et dans

son angoisse versa des larmes amères.

Bientôt elle se releva, et d’un pas faible et

chancelant gravit les degrés pour regagner la rue.

L’espion étonné resta immobile à son poste pendant

quelques minutes, et, quand il eut acquis la certitude

qu’il était tout à fait seul, il sortit de sa cachette et

remonta sur le pont en rasant la muraille comme il

l’avait fait en descendant.

Arrivé auprès de l’escalier, Noé Claypole regarda

autour de lui à plusieurs reprises pour être bien sûr qu’il

n’était pas observé, puis il partit à toutes jambes pour

regagner la maison du juif.

Chapitre XLVII



Conséquences fatales.





C’était environ deux heures avant l’aube du jour, à

cette heure qu’en automne on peut bien appeler le fort

de la nuit, quand les rues sont désertes et silencieuses,

que le bruit même paraît sommeiller et que l’ivrogne et

le débauché ont regagné leur maison d’un pas

chancelant. À cette heure de calme et de silence, le juif

veillait dans son repaire, le visage si pâle et si contracté,

les yeux si rouges et si injectés de sang qu’il

ressemblait moins à un homme qu’à un hideux fantôme

échappé du tombeau et poursuivi par un esprit

malfaisant.

Il était accroupi devant son feu éteint, enveloppé

dans une vieille couverture déchirée et le visage tourné

vers la chandelle qui était posée sur la table, à côté de

lui. Il portait sa main droite à ses lèvres et, absorbé dans

ses réflexions, il se mordait les ongles et laissait voir

ses gencives dégarnies de dents et armées seulement de

quelques crocs comme en aurait un chien ou un rat.

Noé Claypole dormait profondément sur un matelas

étendu sur le plancher. Parfois le vieillard tournait un

instant ses regards vers lui, puis les ramenait vers la

chandelle dont la longue mèche brûlée attestait, ainsi

que les gouttes de suif qui tombaient sur la table, que

les pensées du juif étaient occupées ailleurs.

Elles l’étaient en effet.

Mortification de voir ses plans renversés, haine

contre la jeune fille qui avait osé entrer en relation avec

des étrangers, défiance profonde de sa sincérité quand

elle avait refusé de le trahir, amer désappointement de

perdre l’occasion de se venger de Sikes, crainte d’être

découvert, ruiné, peut-être pendu ; tout cela lui donnait

un accès terrible de rage furieuse ; toutes ces réflexions

se croisaient rapidement et se heurtaient dans l’esprit de

Fagin, et mille projets criminels plus noirs les uns que

les autres s’agitaient dans son cœur.

Il resta ainsi complètement immobile et sans avoir

l’air de faire la moindre attention au temps qui

s’écoulait, jusqu’à ce qu’un bruit de pas dans la rue vint

frapper son oreille exercée et attirer son attention.

« Enfin ! murmura-t-il en essuyant ses lèvres sèches

et agitées par la fièvre ; enfin ! »

Au même instant un léger coup de sonnette se fit

entendre. Il grimpa l’escalier pour aller ouvrir et revint

presque aussitôt accompagné d’un individu enveloppé

jusqu’au menton et qui portait un papier sous le bras.

Celui-ci s’assit, se dépouilla de son manteau et laissa

voir les formes athlétiques du brigand Sikes.

« Tenez, dit-il en posant le paquet sur la table ;

serrez cela et tâchez d’en tirer le meilleur parti possible.

J’ai eu assez de mal à me le procurer. Il y a trois heures

que je devrais être ici. »

Fagin mit la main sur le paquet, l’enferma dans

l’armoire et se rassit sans dire un mot. Mais il ne perdit

pas de vue le brigand un seul instant, et, quand ils

furent assis de nouveau face à face et tout près l’un de

l’autre, il le regarda fixement. Ses lèvres tremblaient si

fort et ses traits étaient si altérés par l’émotion à

laquelle il était en proie, que le brigand recula

involontairement sa chaise et examina Fagin d’un air

effrayé.

« Eh bien ! quoi ? dit Sikes ; qu’avez-vous à me

regarder ainsi ? Allons, parlez ! »

Le juif leva la main droite et agita un doigt

tremblant, puis sa fureur était telle qu’il fut hors d’état

d’articuler un seul mot.

« Morbleu ! dit Sikes qui n’avait pas l’air trop

rassuré, il est devenu fou ; il faut que je prenne garde à

moi.

– Non, non, dit Fagin en retrouvant la voix, ce n’est

pas... ce n’est pas vous, Guillaume ; je n’ai rien... rien

du tout à vous reprocher.

– Oh ! vraiment ! dit Sikes en le regardant d’un air

sombre et en mettant ostensiblement un pistolet dans

une poche plus à sa portée. C’est heureux, pour l’un de

nous du moins. Lequel est-ce, peu importe.

– Ce que j’ai à vous dire, Guillaume, dit le juif en

rapprochant sa chaise de celle du brigand, vous rendra

encore plus furieux que moi.

– En vérité ? répondit Sikes d’un air d’incrédulité ;

parlez et dépêchez-vous, ou Nancy me croira perdu.

– Perdu ! dit Fagin, elle s’est arrangée pour ça,

n’ayez pas peur. »

Sikes regarda le juif d’un air très inquiet, et ne lisant

sur ses traits aucune explication satisfaisante, il lui mit

sa grosse main sur le collet et le secoua rudement.

« Voulez-vous parler, dit-il, ou je vous étrangle.

Desserrez les dents et dites clairement ce que vous avez

à dire. Assez de grimaces, vieux mâtin que vous êtes,

finissons-en.

– Supposons, commença Fagin, que ce garçon qui

est là couché... »

Sikes se tourna vers l’endroit où Noé était endormi,

comme s’il ne l’avait pas remarqué tout à l’heure.

« Après ? dit-il en reprenant sa première position.

– Supposons, continua Fagin, que ce garçon ait jasé

pour nous perdre tous ; qu’il ait cherché d’abord les

gens propres à réaliser ses vues, et qu’il ait eu avec eux

un rendez-vous dans la rue pour donner notre

signalement, pour indiquer tous les signes auxquels on

pourrait nous reconnaître et les souricières où l’on

pourrait le mieux nous prendre. Supposons qu’il ait

voulu faire tout cela de son plein gré sans être arrêté,

interrogé, espionné ou mis au pain et à l’eau pour faire

des aveux : mais, de son plein gré ! pour sa propre

satisfaction ! allant rôder la nuit pour rencontrer nos

ennemis déclarés et jasant avec eux ! m’entendez-vous,

s’écria le juif, dont les yeux lançaient des flammes.

Supposons qu’il ait fait tout cela, qu’arriverait-il ?

– Ce qui arriverait ! répondit Sikes avec un affreux

jurement. S’il avait vécu jusqu’à mon arrivée, je lui

broierais le crâne sous les talons ferrés de mes bottes en

autant de morceaux qu’il a de cheveux sur la tête.

– Et si moi j’avais fait cela, hurla le juif, moi qui en

sais si long et qui pourrais faire pendre tant de gens,

sans me compter ?

– Je ne sais, dit Sikes en grinçant des dents et en

pâlissant rien qu’à l’idée d’une telle trahison : je ferais

dans la prison quelque chose qui me ferait mettre aux

fers ; et si on me mettait en jugement en même temps

que vous, je tomberais sur vous en plein tribunal et je

vous briserais le crâne devant tout le monde. J’aurais

assez de force, murmura le brigand en brandissant son

bras nerveux, j’aurais assez de force pour vous écraser

la tête comme si une lourde charrette eût passé dessus.

– Vous !

– Moi ! dit le brigand. Essayez. Et si c’était Charlot,

ou le Matois, ou Betsy, ou...

– Peu importe qui, interrompit Sikes avec colère.

Celui-là, quel qu’il soit, peut être sûr de son affaire. »

Fagin se remit à considérer fixement le brigand ;

puis, lui faisant signe de garder le silence, il se pencha

vers le matelas où dormait Noé et secoua le dormeur

pour l’éveiller : Sikes, penché aussi sur sa chaise et les

mains appuyées sur les genoux, regardait de tous ses

yeux, comme s’il se demandait avec surprise à quoi

allaient aboutir ce manège et toutes ces questions.

« Bolter ! Bolter ! dit Fagin en levant la tête avec

une expression diabolique et en appuyant sur chaque

parole. Le pauvre garçon ! il est fatigué... fatigué

d’avoir épié si longtemps les démarches de cette fille...

les démarches de cette fille, entendez-vous,

Guillaume ?

– Que voulez-vous dire ? » demanda Sikes en se

redressant de toute sa hauteur.

Le juif ne répondit rien, mais se pencha de nouveau

vers le dormeur et le fit asseoir sur le matelas. Après

s’être fait répéter plusieurs fois son nom d’emprunt,

Noé se frotta les yeux et regarda autour de lui en

bâillant.

« Redites-moi encore tout cela, encore une fois,

pour qu’il l’entende, dit le juif en montrant du doigt le

brigand.

– Redire quoi ? demanda Noé à demi endormi.

– Ce qui concerne... Nancy, dit le juif en saisissant

le poignet de Sikes, comme pour l’empêcher de s’en

aller avant d’avoir tout entendu. Vous l’avez suivie ?

– Oui.

– Jusqu’au pont de Londres ?

– Oui.

– Où elle a rencontré deux personnes ?

– En effet.

– Un monsieur et une demoiselle qu’elle avait été

trouver précédemment, de son propre mouvement : ils

lui ont demandé de livrer tous ses complices, à

commencer par Monks... ce qu’elle a fait... de donner

leur signalement... elle l’a donné... de dire où nous nous

réunissions... elle l’a dit... et d’où l’on pouvait le mieux

nous guetter... elle l’a dit encore... et à quel moment

nous avions l’habitude de nous y rendre... elle l’a

indiqué. Voilà ce qu’elle a fait ; elle a conté tout cela

d’un bout à l’autre, sans qu’on lui fît une menace, sans

la moindre hésitation. Est-ce vrai ? s’écria le juif

presque fou de colère.

– Parfaitement vrai, répondit Noé en se grattant la

tête ; c’est exactement comme cela que tout s’est passé.

– Et qu’ont-ils dit relativement à dimanche dernier ?

demanda le juif.

– Relativement à dimanche dernier ! répondit Noé

en réfléchissant ; je vous l’ai déjà dit.

– Redites-le ! redites-le ! s’écria Fagin écumant de

rage en étreignant d’une main le bras de Sikes, et en

brandissant l’autre en l’air comme un furieux.

– Ils lui ont demandé, dit Noé qui, mieux éveillé,

semblait commencer à comprendre qui était Sikes, ils

lui ont demandé pourquoi elle n’était pas venue le

dimanche précédent comme elle l’avait promis ; elle a

répondu qu’elle n’avait pas pu...

– Et la cause, la cause ? interrompit le juif d’un air

triomphant ; contez-lui cela !

– Parce qu’elle avait été retenue de force chez elle

par Guillaume, cet homme dont elle leur avait déjà

parlé précédemment, répondit Noé.

– Et puis encore ? s’écria le juif ; qu’a-t-elle dit

encore de cet homme dont elle leur avait déjà parlé

précédemment ? Contez-lui cela ! contez-lui cela !

– Eh bien, reprit Noé, elle a dit qu’il ne lui était pas

facile de sortir à moins que cet homme ne sût où elle

allait ; et que la première fois qu’elle était sortie pour

aller trouver la demoiselle, elle... ha ! ha ! ha ! j’ai bien

ri en entendant cela... elle avait donné à cet homme une

dose de laudanum.

– Mort et damnation ! s’écria Sikes en se dégageant

brusquement de l’étreinte du juif. Laissez-moi m’en

aller ! »

Il repoussa loin de lui le vieillard, s’élança hors de la

chambre et escalada les degrés comme un furieux.

« Guillaume ! Guillaume ! cria le juif en courant

après lui. Un mot, un mot seulement ! »

Il n’aurait pas eu le temps d’échanger un seul mot

avec le brigand, si celui-ci ne s’était trouvé dans

l’impossibilité d’ouvrir la porte ; il était là, jurant et

blasphémant quand le juif le rejoignit tout essoufflé.

« Laissez-moi sortir, dit Sikes. Ne me parlez pas, si

vous tenez à la vie. Laissez-moi sortir, vous dis-je.

– Un mot seulement, reprit Fagin en posant sa main

sur la serrure... Ne soyez pas...

– Quoi ? dit l’autre.

– Ne soyez pas... trop violent, Guillaume », dit le

juif avec des larmes dans la voix.

Le jour commençait à poindre, et il faisait assez

clair pour que les deux hommes pussent se voir ; ils

échangèrent un rapide coup d’œil ; leurs yeux brillaient

d’un éclat sinistre ; il n’y avait pas à se méprendre sur

leur pensée.

« J’entends par là, dit Fagin, jugeant inutile de

déguiser plus longtemps sa pensée, que vous ne devez

pas être trop violent... par prudence : de la ruse,

Guillaume, et pas d’esclandre. »

Sikes ne répondit rien, mais poussant vivement la

porte dès que le juif eut tourné la clef dans la serrure, il

s’élança dans la rue déserte.

Sans s’arrêter, sans réfléchir un instant, sans tourner

une seule fois la tête à droite ou à gauche, sans lever les

yeux vers le ciel ni les baisser vers la terre, le brigand

prit sa course, l’œil hagard et les dents si serrées qu’il

en avait la mâchoire saillante ; il ne murmura pas une

parole, pas un de ses muscles ne se détendit, jusqu’à ce

qu’il eut gagné la porte de sa demeure. Il fit tourner

doucement la clef dans la serrure, monta rapidement

l’escalier, entra dans sa chambre, ferma la porte à

double tour, appuya une lourde table contre la porte et

tira le rideau du lit.

La jeune fille était couchée, à demi vêtue. L’entrée

de Sikes l’avait réveillée en sursaut.

« Debout, dit l’homme.

– Est-ce toi, Guillaume ? dit-elle avec une

expression de plaisir en le voyant de retour.

– Oui, répondit-il. Debout. »

Une chandelle brûlait près du lit ; l’homme l’ôta

vivement du chandelier et la jeta dans la cheminée ; la

jeune fille voyant que le jour commençait à poindre, se

leva pour tirer le rideau de la fenêtre.

« Laisse-le, dit Sikes, en lui barrant le passage. Il

fait assez clair pour ce que j’ai à faire.

– Guillaume, dit Nancy d’une voix étouffée par la

terreur, pourquoi me regardes-tu ainsi ? »

Les narines gonflées, la poitrine haletante, le

brigand la considéra quelques instants ; puis, la

saisissant par la tête et par le cou, il la traîna jusqu’au

milieu de la chambre, et, jetant un coup d’œil vers la

porte, il lui mit sa grosse main sur la bouche.

« Guillaume, Guillaume !... dit la jeune fille d’une

voix étouffée, en se débattant avec l’énergie que donne

la crainte de la mort, je ne crierai pas... écoute-moi...

parle-moi... dis-moi ce que j’ai fait ?

– Tu le sais bien misérable ! répliqua le brigand. Tu

as été guettée cette nuit... Tout ce que tu as dit a été

entendu.

– Alors épargne ma vie comme j’ai épargné la

tienne, dit Nancy en se cramponnant après lui.

Guillaume, cher Guillaume, tu n’auras pas le cœur de

me tuer. Oh ! songe à tout ce que j’ai refusé cette nuit à

cause de toi ! Épargne-toi ce crime ; je ne te lâcherai

pas ; tu ne pourras pas me faire lâcher prise. Guillaume,

pour l’amour de Dieu, pour toi, pour moi, arrête, avant

de verser mon sang. Sur mon âme, je ne t’ai pas trahi. »

L’homme fit un violent effort pour dégager son

bras ; mais la jeune fille l’étreignait convulsivement, et

il eut beau faire, il ne put lui faire lâcher prise.

« Guillaume, criait-elle en s’efforçant d’appuyer sa

tête sur la poitrine du brigand, ce monsieur et cette

bonne demoiselle m’ont proposé cette nuit d’aller vivre

à l’étranger et d’y finir mes jours dans la solitude et la

tranquillité. Laisse-moi les revoir et les supplier à

genoux d’avoir pour toi la même bonté ; nous

quitterons cet affreux séjour ; nous irons bien loin,

chacun de notre côté, mener une vie meilleure, et

oublier, sauf dans nos prières, la vie que nous avons

menée jusqu’ici : après cela, nous ne nous reverrons

jamais. Il n’est jamais trop tard pour se repentir ; ils me

l’ont dit... Je sais bien maintenant qu’ils disaient vrai ;

mais il nous faut du temps, un peu de temps ! »

Le brigand dégagea un de ses bras et saisit son

pistolet. La pensée qu’il serait immédiatement

découvert s’il faisait feu, lui traversa l’esprit malgré

l’accès de rage auquel il était en proie. Il frappa deux

fois de toute sa force, avec la crosse du pistolet, la tête

de la jeune fille qui touchait presque la sienne.

Elle chancela et tomba, aveuglée par les flots de

sang qui jaillissaient de son front ; puis, parvenant avec

peine à se soulever sur les genoux, elle tira de son sein

un mouchoir blanc, – celui que lui avait donné Rose

Maylie, – et l’élevant à mains jointes vers le ciel, aussi

haut que ses forces défaillantes le lui permettaient, elle

murmura une prière pour implorer la pitié du Créateur.

C’était un affreux spectacle. L’assassin gagna la

muraille d’un pas chancelant ; puis, mettant sa main sur

ses yeux, il se saisit d’un lourd gourdin et acheva sa

victime.

Chapitre XLVIII



Fuite de Sikes.





De toutes les actions coupables qui, à la faveur des

ténèbres, avaient été commises dans la vaste enceinte

de Londres, depuis que la nuit l’avait jamais

enveloppée, celle-ci était la plus criminelle. De toutes

les horreurs qui allaient empester de leur odeur infecte

l’air pur du matin, celle-ci était la plus lâche et la plus

odieuse.

Le soleil brillant qui ne ramène pas seulement avec

lui la lumière, mais qui rend l’homme à la vie et à

l’espérance, le soleil se levait radieux sur la populeuse

cité ; ses rayons tombaient également sur les vitraux

richement colorés et sur les misérables vitres de la

mansarde, sur le dôme des cathédrales et sur les

masures en ruines. Il éclairait la chambre où gisait la

femme assassinée ; il l’éclairait en dépit des efforts du

brigand pour empêcher ses rayons d’y pénétrer : ils y

pénétraient à torrent. Si ce spectacle était affreux dans

le crépuscule du matin, qu’était-ce maintenant au milieu

de cette éclatante lumière !

Sikes n’avait pas changé de place : il avait eu peur

de se sauver ; sa victime avait poussé un gémissement

plaintif et remué la main. Alors, avec une rage que la

terreur augmentait encore, il avait frappé à coups

redoublés. Un instant il avait jeté une couverture sur le

cadavre ; mais se représenter les yeux de la victime,

s’imaginer qu’ils se tournaient vers lui, était encore plus

insupportable que de les voir fixés, immobiles, pour

regarder la mare de sang qui tremblait et dansait au

soleil, sur le plancher, et il avait retiré la couverture. Le

corps était là gisant ; un corps, rien de plus, de la chair

et du sang : mais quelle chair et que de sang !

Il battit le briquet, alluma du feu et y jeta le gourdin.

Des cheveux de femme étaient restés collés à

l’extrémité ; ils s’enflammèrent en pétillant et

produisirent quelques légères étincelles que le courant

d’air entraîna rapidement dans la cheminée. Cela seul le

remplit d’effroi, tout barbare qu’il était. Il continua

pourtant à tenir le gourdin, jusqu’à ce que le feu l’eût

réduit en plusieurs morceaux ; il les réunit sur les

charbons pour les consumer entièrement et les réduire

en cendres. Il se lava les mains et frotta ses vêtements ;

il y avait des taches qu’il ne put faire disparaître ; il

coupa les endroits tachés et les jeta au feu. Toute la

chambre était teinte de sang : les pattes même du chien

en étaient pleines.

Pendant tout ce temps, il n’avait pas un instant

tourné le dos au cadavre. Après avoir terminé ses

préparatifs, il gagna la porte à reculons, tirant le chien

après lui. Il la ferma doucement, tourna deux fois la clef

dans la serrure, la retira et sortit de la maison.

Il traversa la rue et jeta un regard vers la fenêtre,

pour s’assurer qu’on ne pouvait rien voir du dehors. Le

rideau était toujours baissé, le rideau que Nancy avait

voulu tirer pour laisser pénétrer ce jour qu’elle ne

devait plus revoir. Elle était gisante tout près de la

fenêtre : l’assassin le savait. Dieu ! comme le soleil

dardait ses rayons dans cet endroit !

Sikes ne jeta sur la fenêtre qu’un coup d’œil rapide ;

il se sentit soulagé en pensant qu’il avait pu sortir sans

être vu. Il siffla son chien et s’éloigna rapidement.

Il traversa Islington et gravit la colline de Highgate,

où se trouve le monument en l’honneur de

Whittington ; mais il marchait à l’aventure et sans

savoir où il irait. Il prit à droite, suivit un sentier à

travers champs, longea Caen-Wood, arriva à la bruyère

de Hampstead, franchit la vallée au Val-de-Santé, puis

gravit la pente opposée, et, traversant la route qui unit

les villages de Hampstead et de Highgate, il gagna les

champs de North-End, et se coucha le long d’une haie.

Il s’endormit ; mais bientôt il fut debout de nouveau

et se remit à marcher, non plus du côté de la campagne,

mais dans la direction de Londres, en suivant la grande

route ; puis il revint encore sur ses pas, refit le même

trajet qu’il venait de faire, et arpenta les champs en tout

sens, tantôt se couchant au bord des fossés pour se

reposer, tantôt se remettant à errer à l’aventure.

Où trouver un endroit assez rapproché et pas trop

fréquenté pour s’y procurer quelque nourriture ? S’il

allait à Hendon ? L’endroit semblait propice, étant à

peu de distance et assez à l’écart. Il se dirigea de ce

côté, tantôt courant, tantôt, par une étrange

contradiction, marchant comme une tortue, où s’arrêtant

tout à fait, et battant négligemment les buissons avec sa

canne. Mais à Hendon, il lui sembla que tous les gens

qu’il rencontrait, et jusqu’aux enfants qui se tenaient

sur les portes, le regardaient d’un air de soupçon ; il

revint sur ses pas, sans avoir le courage de demander

une goutte d’eau ou un morceau de pain, quoiqu’il fût à

jeun depuis la veille ; il reprit la route de Hampstead

sans savoir où se diriger.

Il erra ainsi sans s’arrêter, et revint à son point de

départ. La matinée, l’après-midi, s’étaient écoulées ; le

jour allait décliner et il était toujours là, allant à droite,

à gauche, en avant, en arrière, et revenant toujours au

même endroit. Enfin il s’éloigna et se dirigea vers

Hatfield.

À neuf heures du soir, il était à bout de forces, et son

chien, harassé d’une course si extraordinaire, cheminait

derrière lui en boitant. Sikes descendit la colline, près

de l’église du village silencieux, et, se traînant le long

d’une rue étroite, se glissa dans un petit cabaret où il

apercevait un peu de lumière. Quelques paysans en

train de boire étaient assis autour du foyer ; ils firent

place au nouveau venu : mais il alla s’asseoir au fond

de la salle pour y boire et manger seul, ou plutôt avec

son chien, auquel il jetait de temps à autre quelques

bouchées de pain.

Les paysans réunis en ce lieu s’entretenaient des

terres et des fermiers des environs. Quand ce sujet fut

épuisé, ils se mirent à parler de l’âge auquel était

parvenu un vieillard qu’on avait enterré le dimanche

précédent. Les jeunes gens trouvaient qu’il était mort

très vieux, tandis que les vieillards présents soutenaient

qu’il était encore bien jeune. « Il n’était pas plus âgé

que moi, dit un vieux grand-père à la tête blanchie, et il

avait encore dix ou quinze ans au moins à vivre... s’il

avait pris des précautions... »

Il n’y avait rien dans tout cela qui pût attirer

l’attention ou éveiller les craintes de Sikes. Il paya son

écot et resta silencieux et inaperçu dans son coin ; il

allait s’endormir profondément, quand il fut tiré de son

demi-sommeil par l’arrivée d’un nouveau venu.

C’était un vieux routier, à la fois colporteur et

charlatan, qui parcourait à pied les campagnes pour

vendre des pierres à repasser, des cuirs à rasoir, des

rasoirs, des savonnettes, du cirage pour les harnais, des

drogues pour les chiens et les chevaux, de la parfumerie

commune, du cosmétique et autres articles semblables,

contenus dans une balle qu’il portait sur son dos. Son

entrée fut saluée par les paysans de mille plaisanteries

qui ne tarirent pas jusqu’à ce qu’il eût fini de souper.

Alors il eut l’idée ingénieuse d’unir l’utile à l’agréable,

et déballa sa pacotille pour tenter les chalands.

« Qu’est-ce que c’est que ça, Henry ? est-ce bon à

manger ? demanda un plaisant de village en montrant

du doigt des tablettes de savon posées dans un coin.

– Ça ? dit le colporteur, en en prenant une qu’il

montra à toute l’assistance, c’est une composition

infaillible et inappréciable pour enlever toutes les

taches ; taches de rouille, taches de boue, taches

d’humidité, taches de toute sorte, petites ou grandes, sur

la soie, le satin, la batiste, la toile, le drap, le crêpe, les

tapis, le mérinos, la mousseline, et tous les tissus

possibles ; taches de vin, taches de fruits, taches de

bière, taches d’eau, taches de peinture, taches de poix,

taches quelconques, disparaissent à l’instant à l’aide de

cette infaillible et inappréciable composition. Une dame

a-t-elle une tache à son honneur ? elle n’a qu’à avaler

une de ces tablettes, et elle est guérie pour toujours...

car c’est du poison. Un monsieur, a-t-il besoin de

fournir une preuve du sien, il n’a qu’à en prendre une

tablette, et son honneur est pour toujours hors de

question... Le résultat est tout aussi satisfaisant qu’avec

une balle de pistolet, et, comme la saveur en est bien

plus désagréable, il y a d’autant plus d’honneur à s’en

servir... Un penny la tablette !... Tout ça pour la

bagatelle d’un penny ! »

Deux acheteurs se présentèrent aussitôt ; le reste de

l’auditoire hésitait ; ce que voyant, le vendeur redoubla

de loquacité.

« On ne peut suffire à en fabriquer assez, dit-il ;

c’est enlevé à l’instant. Quatorze moulins, six machines

à vapeur et une pile électrique, marchent sans s’arrêter,

et ça ne suffit pas. Les ouvriers travaillent si fort qu’ils

en crèvent, et leurs veuves reçoivent une pension

annuelle de vingt livres sterling par enfant, avec une

prime de cinquante livres pour deux jumeaux. Un

penny la tablette !... ou un penny, si vous voulez... c’est

tout comme ; ou quatre pièces de deux liards, ça m’est

égal. Un penny la tablette ! Taches de vin, taches de

fruits, taches de bière, taches d’eau, taches de peinture,

taches de poix, taches de boue, taches de sang... Voici

une tache au chapeau de quelqu’un de la société ; je

vais la faire disparaître avant qu’il ait eu le temps de me

faire servir une pinte de bière.

– Holà ! s’écria Sikes en tressaillant. Rendez-moi

mon chapeau...

– Je vais vous le nettoyer, monsieur, répondit le

colporteur en faisant signe de l’œil à la société, avant

que vous ayez le temps de traverser la salle pour le

reprendre. Observez bien, messieurs, cette tache noire

sur le chapeau de monsieur : que ce soit une tache de

vin, une tache de fruit, une tache de bière, une tache

d’eau, une tache de peinture, une tache de poix, une

tache de boue, ou une tache de sang... »

Il ne put continuer : car Sikes, en proférant

d’affreuses imprécations, renversa la table, lui arracha

le chapeau des mains, et s’élança hors du cabaret.

De nouveau en proie à l’irrésolution qui l’avait

tourmenté, malgré lui, toute la journée, le meurtrier,

voyant qu’il n’était pas suivi et que probablement on

l’avait pris pour un ivrogne de mauvaise humeur, reprit

le chemin de Londres ; il évita la lueur des lanternes

d’une diligence arrêtée dans la rue, et il poursuivait sa

route, quand il s’aperçut que c’était la malle venant de

Londres et qu’elle était arrêtée à la porte du bureau de

poste. Il était presque sûr de ce qui allait se passer, mais

il s’arrêta pour écouter.

Le courrier était devant la porte, attendait le sac aux

dépêches ; survint un individu en costume de garde-

chasse, auquel il remit un panier déposé sur le trottoir.

« Voici pour chez vous, dit le courrier. Ah çà ! avez-

vous bientôt fini, là-dedans ? Déjà, avant-hier, vos

maudites dépêches n’étaient pas prêtes ; ça ne peut pas

aller comme ça, entendez-vous ?

– Quoi de nouveau en ville, Benjamin ? demanda le

garde-chasse en regardant les chevaux avec admiration.

– Rien que je sache, répondit l’autre en mettant ses

gants. Le blé est un peu en hausse. J’ai aussi entendu

parler d’un assassinat du côté de Spitalfields, mais je

n’y crois guère.

– Oh ! ce n’est que trop vrai, dit un voyageur en

mettant la tête à la portière ; c’est un affreux assassinat.

– En vérité, monsieur ? reprit le courrier en mettant

la main à son chapeau. Est-ce un homme ou une

femme ?

– C’est une femme, répondit le voyageur ; on

suppose que...

– Allons, allons, Benjamin ! s’écria le postillon avec

impatience.

– Les maudites dépêches ! dit le courrier. Ah çà !

dormez-vous, là-dedans ?

– On y va, dit le directeur du bureau en apportant les

lettres.

– On y va, on y va ! grommela le courrier... c’est

comme la jeune millionnaire qui doit un jour avoir un

caprice pour moi ; mais quand ? je n’en sais rien.

Allons, donnez vite !... En route ! »

Il sonna du cor et la voiture partit.

Sikes resta immobile dans la rue, indifférent, en

apparence, à ce qu’il venait d’entendre, et sans autre

préoccupation que celle de savoir où aller. À la fin il

revint encore une fois sur ses pas, et prit la route qui

mène de Hatfield à Saint-Albans. Il marchait d’un pas

résolu ; mais quand il eut laissé Londres derrière lui et

qu’il se fut enfoncé de plus en plus dans la solitude et

les ténèbres de la route, il se sentit gagné par un

sentiment de terreur et d’épouvante qui l’ébranla

jusqu’au fond du cœur. Autour de lui tous les objets,

réels ou imaginaires, immobiles ou agités, prenaient

une apparence formidable ; mais ces craintes n’étaient

rien au prix de ce que lui faisait éprouver le souvenir

incessant de cet affreux cadavre du matin qu’il croyait

sentir sur ses talons. Il pouvait distinguer, jusque dans

les moindres détails, ses formes au milieu de l’ombre ;

il le voyait s’avancer d’un air sinistre et solennel ; il

entendait le frôlement des vêtements de sa victime

contre les buissons, et chaque souffle du vent apportait

à son oreille le son de ce cri, suprême et étouffé ; s’il

s’arrêtait, le fantôme s’arrêtait aussi ; s’il courait, le

fantôme le suivait, non pas en courant : ç’aurait été une

consolation ; mais non, c’était comme un cadavre

encore doué du simple mécanisme de la vie, emporté

tout droit sur quelque vent funèbre qui rasait le sol.

Parfois il se retournait avec l’énergie du désespoir,

résolu à éloigner de force le fantôme, qu’il savait

pourtant bien être privé de vie ; mais alors ses cheveux

se dressaient sur sa tête et son sang se glaçait dans ses

veines ; le fantôme avait suivi son mouvement et se

tenait toujours derrière lui ; ce cadavre qu’il n’avait pas

perdu de vue un instant, le matin, il l’avait maintenant à

ses trousses, et sans relâche. Il s’adossa à un talus, le

long de la route ; le fantôme se posta au-dessus de lui,

et il le voyait parfaitement, malgré les ténèbres ; il se

jeta à terre, se coucha sur le dos ; le fantôme se tint près

de sa tête, tout droit, silencieux et immobile, semblable

à une pierre sépulcrale avec l’épitaphe tracée en lettres

de sang.

Qu’on ose parler après cela des assassins qui

échappent à la justice ! Qu’on vienne nous dire qu’il

faut que la Providence sommeille ! Une seule longue

minute passée dans ce paroxysme de terreur ne valait-

elle pas mille morts violentes ?

Dans un champ, près de la route, il y avait un hangar

qui lui offrit un abri pour la nuit. Devant la porte étaient

plantés trois grands peupliers dont le vent agitait les

branches avec un sifflement sinistre. Le brigand était

hors d’état de continuer sa route avant le retour du

jour ; il se blottit contre le mur... Mais là de nouvelles

tortures l’attendaient.

Il eut une vision aussi obstinée et plus terrible que

celle à laquelle il venait de se soustraire : ces yeux

hagards et ternes, que le matin il avait préféré regarder

plutôt que de se les figurer cachés sous la couverture,

ses deux yeux lui apparurent au milieu des ténèbres ; ils

brillaient, mais ne répandaient autour d’eux aucune

clarté ; il n’y en avait que deux, et ils étaient partout. Si

lui-même fermait les yeux, il voyait par la pensée la

chambre de la victime avec les moindres objets qu’elle

renfermait, et chacun d’eux à sa place accoutumée. Le

cadavre aussi était à sa place, et les yeux étaient tels

qu’il les avait vus en quittant la chambre. Il se leva et

s’élança dans les champs : l’apparition l’y suivit ; il

revint sous le hangar et se tapit de nouveau contre le

mur : avant qu’il eût eu le temps de s’étendre à terre, les

deux yeux étaient déjà là devant lui.

Il resta ainsi en proie à une terreur inexprimable,

tremblant de tous ses membres, une sueur froide

s’échappant de tous ses pores. Tout à coup un tumulte

lointain domina le bruit du vent et l’on entendit des cris

de désespoir et des exclamations de surprise ; il trouva

quelque soulagement à entendre des voix humaines

dans ce lieu solitaire, bien que ce fut pour lui une cause

sérieuse d’alarme. Il retrouva ses forces et son énergie

en présence d’un danger personnel, et, se levant

précipitamment, il s’élança hors du hangar.

Tout le ciel paraissait en feu ; des tourbillons de

flammes s’élevaient dans l’air et, lançant une pluie

d’étincelles, éclairaient l’atmosphère à plusieurs milles

à la ronde, et chassaient des nuages de fumée dans la

direction du lieu où il se trouvait. Les cris devinrent

plus perçants à mesure qu’ils étaient poussés par plus

de bouches, et il put entendre celui de : « Au feu ! »

mêlé aux tintements du tocsin, à la chute bruyante des

poutres et des toitures, au craquement des flammes

quand elles s’enroulaient autour de quelque obstacle, et

qu’elles s’élançaient ensuite avec une nouvelle force

pour continuer leurs ravages. Le bruit augmentait de

plus en plus ; il y avait foule autour de l’incendie, des

hommes, des femmes, tous en mouvement. Ce fut pour

lui comme une nouvelle vie. Il s’élança tête baissée

dans la direction du feu, se frayant un passage au milieu

des ronces et des épines, et escaladant comme un fou

les haies et les clôtures, tandis que son chien courait

devant lui en aboyant de toutes ses forces.

Il arriva bientôt sur le théâtre du sinistre, au milieu

de gens à demi vêtus, courant çà et là, les uns

s’efforçant de tirer hors des écuries les chevaux

terrifiés, d’autres faisant sortir les bestiaux des cours et

des étables, d’autres enfin arrivant chargés d’objets

qu’ils avaient arrachés à l’incendie en bravant une pluie

d’étincelles et la chute des poutres enflammées. Par

toutes les ouvertures qui, une heure auparavant, étaient

des portes et des fenêtres, s’échappaient des torrents de

flammes ; les murs s’écroulaient au milieu de la

fournaise ; le plomb et le fer se fondaient et coulaient

en longs ruisseaux. Les femmes et les enfants

poussaient des cris affreux ; les hommes

s’encourageaient les uns les autres par de bruyantes

exclamations ; le bruit des pompes et le sifflement de

l’eau tombant sur le bois embrasé se joignaient à ces

sons discordants. L’assassin cria au feu, comme les

autres, de toute la force de ses poumons, et, oubliant un

instant sa position, se jeta au plus fort du tumulte.

Il passa la nuit, tantôt travaillant aux pompes, tantôt

s’élançant au travers des flammes et de la fumée, se

montrant toujours là où il y avait le plus de bruit et le

plus de monde. On le voyait en haut et en bas des

échelles, sur les toits, sur des planchers qui menaçaient

ruine et tremblaient sous son poids, exposé à la chute

des briques et des pierres ; il était partout, mais toujours

invulnérable ; il n’eut ni une contusion ni une

égratignure ; enfin l’aube du jour parut, et il ne resta

plus que de la fumée et des ruines noircies.

Après ces moments d’agitation fiévreuse, l’affreuse

pensée de son crime lui revint à l’esprit avec encore

plus de force. Il regardait autour de lui avec inquiétude :

car il voyait des hommes causer en groupe, et il

craignait d’être le sujet de leur entretien. Le chien obéit

à un signe énergique qu’il lui fit, et ils s’éloignèrent à la

dérobée. Quelques hommes assis près d’une pompe

l’appelèrent et l’invitèrent à se rafraîchir avec eux ; il

mangea un peu de pain et de viande, et, comme il vidait

un verre de bière, il entendit les pompiers qui venaient

de Londres parler de l’assassinat. « Il paraît, dit l’un

d’eux, qu’il s’est sauvé à Birmingham ; mais on

l’attrapera bientôt ; la police est à ses trousses, et avant

demain soir il sera traqué dans tout le royaume. »

Sikes s’éloigna précipitamment et marcha jusqu’à ce

qu’il fut prêt à tomber de fatigue ; alors il se coucha au

bord d’un sentier et dormit longtemps, mais d’un

sommeil agité et pénible. Il se remit ensuite à errer,

toujours indécis et irrésolu, et saisi de terreur à la

pensée de passer la nuit tout seul.

Tout à coup il prit un parti désespéré : celui de

retourner à Londres.

« Là du moins, pensa-t-il, j’aurai quelqu’un à qui

parler, quoi qu’il arrive ; c’est un bon endroit pour se

cacher, et on ne s’avisera peut-être pas de m’y chercher,

après s’être mis sur mes traces dans la campagne. Ne

puis-je pas y rester une semaine ou deux, et forcer

Fagin à me donner de quoi gagner la France ? Ma foi !

je risque cette chance. »

Il se mit sur-le-champ en devoir s’exécuter son

projet, et il se rapprocha de Londres par les chemins les

moins fréquentés ; il était décidé à se cacher à peu de

distance de la capitale, pour y rentrer à la brune par une

route détournée et aller droit au but qu’il s’était

proposé.

Mais le chien... on n’avait pas dû oublier, en

dressant son signalement, de mentionner que son chien

avait disparu et l’avait probablement suivi. Cela

pourrait contribuer à le faire arrêter dans la rue. Il

résolut de noyer son chien, et continua sa route en

cherchant des yeux un étang ; tout en marchant, il

ramassa une grosse pierre et l’attacha à son mouchoir.

L’animal regardait son maître faire ces préparatifs, et,

soit que son instinct l’avertît du danger qu’il courait,

soit que le brigand le regardât d’un air plus sinistre qu’à

l’ordinaire, il se tint prudemment un peu en arrière :

quand son maître s’arrêta au bord d’une mare et

l’appela, il s’arrêta court.

« Ici ! m’entends-tu ? » cria Sikes en sifflant son

chien.

L’animal revint à ce signal par la force de

l’habitude ; mais quand Sikes se baissa pour lui nouer le

mouchoir autour du cou, il poussa un grognement sourd

et recula.

« Ici ! » dit le brigand en frappant du pied contre

terre.

Le chien remua la queue, mais ne bougea pas ; Sikes

fit un nœud coulant et l’appela de nouveau.

Le chien avança, recula, s’arrêta un instant, puis se

sauva au plus vite.

Sikes le siffla plusieurs fois, s’assit et attendit,

pensant qu’il reviendrait ; mais du chien point de

nouvelles. Le brigand finit par se mettre en route.

Chapitre XLIX



Monks et M. Brownlow se rencontrent enfin. – Leur

conversation. – Ils sont interrompus par M. Losberne,

qui leur apporte des nouvelles importantes.





Le jour commençait à baisser quand M. Brownlow

descendit d’un fiacre devant la porte de sa maison et

frappa doucement ; la porte s’ouvrit, un homme robuste

sortit de la voiture et se planta d’un côté du perron,

tandis qu’un autre homme assis sur le siège en

descendait et se plaçait de l’autre côté. Sur un signe de

M. Brownlow, ils tirèrent de la voiture un troisième

individu, le mirent entre eux deux et le firent entrer de

force dans la maison : cet homme était Monks.

Ils montèrent de même l’escalier sans dire un mot,

ayant devant eux M. Brownlow, qui les introduisit dans

une chambre de derrière. Arrivé à la porte de cette

chambre, Monks, qui n’avançait qu’à son corps

défendant, s’arrêta tout à coup ; les deux hommes

regardèrent M. Brownlow, comme pour lui demander

ce qu’il fallait faire.

« Il sait à quelle alternative il est exposé, dit M.

Brownlow ; s’il résiste, s’il remue seulement le petit

doigt sans votre ordre, traînez-le dans la rue, appelez la

police à votre aide, et faites-le arrêter en mon nom

comme faussaire.

– Comment osez-vous me nommer ainsi ? demanda

Monks.

– Et vous, jeune homme, comment osez-vous me

pousser à une telle extrémité ? répondit M. Brownlow

en le regardant fixement. Seriez-vous assez fou pour

vouloir sortir de cette maison ? Lâchez-le. Tenez,

monsieur, vous êtes libre de vous en aller, et nous de

vous suivre ; mais je vous déclare, au nom de tout ce

qu’il y a de plus sacré, qu’à l’instant même où vous

mettrez le pied dans la rue, je vous ferai arrêter pour

fraude et escroquerie ; ma résolution est inébranlable.

Si vous persistez dans votre résistance, que votre sang

retombe sur votre tête !

– De quelle autorité m’avez-vous fait empoigner

dans la rue et amener ici par ces gredins-là ? demanda

Monks en regardant l’un après l’autre les deux hommes

qui se tenaient à ses côtés.

– De ma propre autorité, répondit M. Brownlow. Je

prends sur moi toute la responsabilité de cet acte ; si

vous vous plaignez d’être privé de votre liberté,

adressez-vous, je vous le répète, à la loi pour vous

protéger (vous auriez déjà pu vous échapper durant le

trajet, mais vous avez jugé plus prudent de vous tenir

tranquille) ; moi aussi, j’aurai recours à la loi ; mais, si

vous me mettez dans l’impossibilité de reculer, ne

comptez plus sur mon intervention indulgente, quand

vous serez entre les mains de la justice, et ne dites pas

alors que je vous ai précipité dans le gouffre où vous

vous serez jeté vous-même. »

Monks avait l’air déconcerté et inquiet ; il hésitait...

« Dépêchez-vous de prendre un parti, dit M.

Brownlow d’un ton ferme et calme ; si vous aimez

mieux que je vous poursuive en justice et que j’attire

sur vous un châtiment dont la pensée seule me fait

frémir, mais auquel je ne pourrais vous soustraire,

encore une fois, je vous le répète, vous savez ce que

vous avez à faire ; si, au contraire, vous faites appel à

mon indulgence et à la pitié de ceux envers lesquels

vous avez tenu une conduite si criminelle, asseyez-

vous, sans mot dire, dans ce fauteuil. Il y a deux jours

qu’il vous attend. »

Monks murmura quelques paroles inintelligibles et

resta indécis.

« Dépêchez-vous, dit M. Brownlow ; je n’ai qu’un

mot à dire, et il sera trop tard pour vous décider. »

Monks hésitait encore...

« Je n’ai pas l’intention de parlementer plus

longtemps, dit M. Brownlow, et même, comme

défenseur d’intérêts sacrés qui ne sont pas les miens, je

n’en ai pas le droit.

– N’y a-t-il pas... demanda Monks d’une voix

tremblante, n’y a-t-il pas... d’autre alternative ?

– Aucune, absolument aucune. »

Monks regarda le vieux monsieur d’un œil inquiet ;

mais, en voyant son attitude sévère et résolue, il entra

dans la chambre et s’assit en haussant les épaules.

« Fermez la porte à clef en dehors, dit M. Brownlow

aux domestiques, et venez dès que je sonnerai. »

Ils obéirent, et les deux interlocuteurs restèrent seuls

en présence.

« Pour un vieil ami de mon père, dit Monks en ôtant

son chapeau et son manteau, vous me traitez là,

monsieur, d’une jolie manière.

– Jeune homme, c’est précisément parce que j’étais

un vieil ami de votre père, répondit M. Brownlow, c’est

parce que les espérances des heureuses années de ma

jeunesse reposaient sur lui et sur sa sœur, cette

charmante créature que Dieu a rappelée à lui dans son

printemps, et qui m’a laissé ici-bas seul et isolé ; c’est

parce qu’il s’est agenouillé avec moi près du lit de mort

de cette sœur chérie le jour même où elle devait s’unir à

moi... mais le ciel en a disposé autrement... c’est parce

que, depuis cette époque, mon cœur brisé s’est attaché à

lui jusqu’à sa mort, malgré ses fautes et ses erreurs ;

c’est parce que tous ces vieux souvenirs remplissent

encore mon âme et que votre vue seule les ravive en

moi ; c’est pour tous ces motifs que je suis porté à vous

ménager maintenant, oui, Édouard Leeford, même

maintenant, et à rougir de vous voir déshonorer son

nom.

– Le nom ne fait rien à l’affaire, dit l’autre, après

avoir considéré en silence et avec surprise l’émotion de

son interlocuteur. Qu’est-ce que cela me fait, le nom ?

– Rien, je le sais, répondit M. Brownlow, il ne vous

fait rien à vous ; mais c’était la nom de sa sœur, et,

malgré un intervalle de tant d’années, je n’oublierai

jamais l’émotion que j’éprouvais jadis à l’entendre

prononcer, même par un étranger. Je suis enchanté que

vous en ayez pris un autre, croyez-le bien.

– Tout cela est bel et bon, dit Monks (à qui nous

laissons encore son nom d’emprunt), après un long

silence durant lequel il faisait des gestes de défi furieux,

pendant que M. Brownlow s’était couvert le visage de

ses mains. À quoi voulez-vous en venir ?

– Vous avez un frère, dit M. Brownlow en

maîtrisant son émotion, un frère dont je vous ai dit tout

bas le nom à l’oreille, quand je vous suivais dans la rue,

et que ce nom seul a suffi pour vous décider à

m’accompagner ici, plein de surprise et de crainte.

– Je n’ai point de frère, répondit Monks : vous savez

bien que j’étais fils unique. Que venez-vous me parler

d’un frère ? vous savez tout cela aussi bien que moi.

– Écoutez ce que j’ai à vous dire, reprit M.

Brownlow, vous y prendrez de l’intérêt. Je sais

parfaitement que vous êtes le seul et misérable fruit

d’une union fatale, que, par orgueil de famille et par la

plus méprisable ambition, on força votre père à

contracter dès sa première jeunesse...

– Peu m’importent vos épithètes, interrompit

Monks, avec un rire effronté ; vous reconnaissez le fait,

et cela me suffit.

– Oui ; mais je sais aussi, continua le vieux

monsieur, quels malheurs, quelles suites de tortures,

quelles angoisses résultèrent de cette union mal

assortie ; je sais combien cette chaîne fut lourde pour

tous deux, et combien le bonheur de leur vie fut

empoisonné pour toujours. Je sais comment à la froide

politesse succédèrent les disputes violentes ; comment

l’indifférence fit place au dégoût, le dégoût à la haine,

et la haine au désespoir, jusqu’à ce qu’enfin ils se

séparèrent et, ne pouvant rompre entièrement des liens

que la mort seule devait briser, ils les cachèrent du

moins aux yeux d’une société nouvelle sous les dehors

les plus gais qu’ils purent prendre. Votre mère réussit

bientôt à tout oublier ; mais pendant bien des années

votre père resta le cœur ulcéré.

– Enfin, ils se séparèrent, dit Monks ; eh bien !

après ?

– Quelque temps après leur séparation, reprit M.

Brownlow, votre mère trouva sur le continent des

distractions frivoles qui lui firent oublier entièrement

son mari, plus jeune qu’elle de dix ans au moins, tandis

que celui-ci, dont l’avenir était flétri, resta en

Angleterre et se fit de nouveaux amis. J’espère que ce

détail du moins ne vous est pas inconnu.

– Si, vraiment, répondit Monks en détournant la tête

et en frappant du pied contre le plancher, comme un

homme résolu à tout nier ; je l’ignore complètement.

– Votre ton aussi bien que vos actions, dit M.

Brownlow, me donnent la certitude que vous ne l’avez

jamais oublié et que vous n’avez jamais cessé d’y

penser avec amertume. Je vous parle là de faits passés

depuis quinze années, quand vous n’aviez pas plus de

onze ans et que votre père n’en avait que trente et un :

car, je le répète, c’était presque encore un enfant quand

son père le força de se marier. Faut-il que je remonte à

des faits qui imprimeront une tache à la mémoire de

votre père, ou voulez-vous m’épargner ces détails en

me dévoilant la vérité ?

– Je n’ai rien à dévoiler, répondit Monks d’un air

confus ; vous n’avez qu’à continuer si cela vous fait

plaisir.

– Ces nouveaux amis de votre père étaient un

officier de marine en retraite, dont la femme était morte

six mois auparavant, et ses deux enfants ; il en avait eu

davantage, mais, de toute la famille, il n’en restait

heureusement que deux ; c’étaient deux filles : l’une,

âgée de dix-neuf ans et belle comme le jour ; l’autre,

âgée seulement de deux ou trois ans.

– Qu’est-ce que tout cela me fait ? demanda Monks.

– Ils habitaient, continua M. Brownlow, sans avoir

l’air de remarquer cette interruption, à peu de distance

de l’endroit où votre père était venu se fixer ; ils firent

bientôt connaissance et se lièrent intimement. Votre

père était doué comme peu d’hommes le sont : il avait

l’esprit et la grâce de sa sœur. Plus le vieil officier le

connut, plus il l’aima. Plût à Dieu qu’il eût été le seul !

mais sa fille en fit autant. »

Le vieux monsieur s’arrêta ; Monks se mordait les

lèvres et tenait ses yeux fixés sur le plancher.

M. Brownlow, à cette vue, continua en ces termes :

« Au bout d’un an, il avait contracté des

engagements solennels envers cette jeune fille pure et

naïve, dont il était la première, la seule et ardente

passion.

– Votre histoire n’en finit pas, observa Monks en

s’agitant sur sa chaise.

– C’est une histoire triste et douloureuse, jeune

homme, dit M. Brownlow, et d’ordinaire ces histoires

sont longues. Si j’avais à vous faire le récit d’un

bonheur sans mélange, ce serait très court. Enfin, un de

ces riches parents dont on avait voulu s’assurer la

bienveillance et la protection en sacrifiant votre père

(ces choses-là se voient souvent), vint à mourir, et, pour

réparer le mal dont il avait été la cause indirecte, il lui

laissa ce qu’il croyait une panacée contre tous les

chagrins... de l’argent. Il fallut que votre père allât sur-

le-champ à Rome, où ce parent était allé lui-même pour

rétablir sa santé et où il était mort, laissant des affaires

fort embrouillées. Votre père partit, fut atteint à Rome

d’une maladie mortelle, et, dès que votre mère l’apprit à

Paris, elle le suivit et vous emmena avec elle. Le

lendemain de votre arrivée, votre père mourut, ne

laissant pas de testament ; pas de testament, vous

m’entendez, en sorte que toute la fortune revint à votre

mère et à vous. »

En cet endroit du récit, Monks ne soufflait plus et

écoutait d’un air singulièrement attentif, bien que ses

yeux ne fussent pas tournés vers le narrateur. Quand M.

Brownlow s’arrêta, il changea de position comme un

homme qui éprouve un soulagement inattendu, et passa

les mains sur son visage brûlant.

« Avant de se mettre en route, votre père avait passé

par Londres, dit M. Brownlow avec lenteur en

regardant fixement son interlocuteur ; il vint me voir.

– Je n’ai jamais entendu parler de cela, interrompit

Monks d’un air d’incrédulité affectée, mais en

éprouvant la plus désagréable surprise.

– Il vint me voir et me laissa entre autres choses un

portrait, un portrait peint par lui-même, de cette pauvre

jeune fille ; il ne pouvait l’emporter avec lui et regrettait

de le quitter. Il était miné par les soucis et par les

remords ; il me dit en termes vagues et incohérents qu’il

avait perdu et déshonoré une famille ; il me confia

l’intention qu’il avait de convertir à tout prix sa fortune

en espèces, d’assurer à sa femme et à vous une partie de

sa nouvelle fortune et de s’expatrier pour toujours. Je ne

devinai que trop qu’il ne s’expatrierait pas seul. Même

à moi, son ami d’enfance, dont l’attachement pour lui

avait pris racine sur la tombe de sa sœur chérie, même à

moi, il ne fit aucun aveu plus complet. Il me promit de

m’écrire, de tout me dire, et de venir ensuite me voir

encore une dernière fois avant de s’éloigner pour

toujours. Hélas ! c’était ce jour-là même que je le

voyais pour la dernière fois. Je n’ai reçu de lui aucune

lettre, et je ne l’ai plus revu.

« Je me rendis, ajouta M. Brownlow, après un

instant de silence, je me rendis sur le théâtre de son...

(je puis parler ici le langage du monde, car l’indulgence

et la rigueur du monde ne lui font plus rien à présent)...

sur le théâtre de son coupable amour, décidé, si mes

craintes se réalisaient, à offrir à cette pauvre enfant

abandonnée un foyer pour l’abriter et un cœur pour la

plaindre. Sa famille avait quitté le pays huit jours

auparavant ; ils avaient acquitté quelques petites dettes

courantes et étaient partis pendant la nuit : nul ne put

me dire le motif ni le but de leur voyage. »

Monks respira plus librement et regarda autour de

lui avec un sourire de triomphe.

« Quand votre frère, dit M. Brownlow, en

rapprochant sa chaise de Monks, quand votre frère,

pauvre enfant abandonné, chétif et couvert de haillons,

fut jeté sur mon chemin, non par le hasard, mais par la

Providence, et sauvé par moi du vice et de l’infamie...

– Quoi ! s’écria Monks en tressaillant.

– Par moi, dit M. Brownlow. Je vous disais bien que

mon récit finirait par vous intéresser. Je vois que le juif,

votre rusé complice, ne vous a pas dit mon nom,

quoique du reste il dût croire qu’il vous était tout à fait

inconnu. Quand cet enfant eut été sauvé par moi et qu’il

se rétablit chez moi de sa maladie, sa ressemblance

surprenante avec le portrait dont je vous parlais tout à

l’heure me frappa d’étonnement. Dès la première fois

que je le vis, malgré sa misère et ses haillons, je

remarquai sur son visage une expression de langueur

qui me rappela tout à coup, comme dans un rêve, les

traits de celle qui m’avait été si chère. Je n’ai pas besoin

de vous raconter comment il fut enlevé dans la rue

avant que je connusse son histoire.

– Pourquoi ? demanda vivement Monks.

– Parce que vous connaissez tous ces détails aussi

bien que moi.

– Moi !

– Il serait inutile de chercher à le nier, répondit M.

Brownlow ; je vous montrerai que je sais encore bien

d’autres choses.

– Vous n’avez aucune preuve à produire contre moi,

balbutia Monks ; je vous défie d’en produire une !

– Nous verrons, répondit le vieux monsieur en jetant

sur Monks un regard scrutateur. Je perdis cet enfant, et

tous mes efforts pour le retrouver furent inutiles ;

comme votre mère était morte, je savais que, si

quelqu’un pouvait éclaircir ce mystère, c’était vous

seul. J’appris que vous étiez parti pour vos propriétés

des Indes occidentales, où vous vous êtes rendu, ai-je

besoin de le dire ? après la mort de votre mère, pour

éviter ici de fâcheuses poursuites ; je fis le voyage.

Vous aviez quitté les Indes depuis quelques mois, et on

supposait que vous étiez revenu à Londres ; mais

personne ne pouvait m’indiquer votre adresse. Je revins

en Angleterre ; vos correspondants n’avaient aucune

donnée sur le lieu de votre résidence ; vous alliez et

veniez, me dirent-ils, d’une manière aussi irrégulière

que vous l’aviez toujours fait ; quelquefois vous restiez

plusieurs jours de suite, quelquefois vous disparaissiez

pendant des mois entiers. Vous hantiez, selon toute

apparence, les mêmes lieux et les mêmes compagnies,

compagnies infâmes dont vous aviez fait votre société

quand vous étiez jeune et indomptable. Je les fatiguai

de mes questions ; je battis les rues nuit et jour ; mais, il

n’y a pas plus de deux heures, tous mes efforts étaient

restés inutiles, et je ne vous avais pas aperçu une seule

fois.

– Et maintenant vous me voyez tout à votre aise, dit

Monks en se levant d’un air résolu. Eh bien ! après ?

Vous parlez de fraude et d’escroquerie ; ce sont là de

grands mots, justifiés, à ce que vous paraissez croire,

par je ne sais quelle ressemblance avec un petit

misérable ; vous dites que c’est mon frère ! mais vous

ne savez seulement pas si un enfant est résulté de ce

beau couple ; vous n’en avez aucune preuve.

– Je ne le savais pas, repartit M. Brownlow en se

levant aussi ; mais depuis quinze jours j’ai tout appris.

Vous avez un frère, vous le savez ; bien plus, vous le

connaissez. Il y avait un testament ; votre mère l’a

détruit et vous a confié ce secret en mourant. Il était

question dans ce testament d’un enfant qui était

évidemment le fruit de cette malheureuse liaison ; cet

enfant, vous l’avez rencontré, et sa ressemblance avec

son père a éveillé vos soupçons. Vous vous êtes rendu

au lieu de sa naissance ; il y avait des preuves (preuves

longtemps cachées) de son origine et de sa parenté avec

vous ; ces preuves, vous les avez détruites, et voici les

propres paroles que vous avez dites au juif, votre

infâme complice : « Les seules preuves de l’identité de

l’enfant sont au fond de la rivière, et la vieille sorcière

qui les tenait de la mère pourrit dans son cercueil. » Fils

dénaturé, lâche, menteur que vous êtes, vous qui tenez

des conciliabules la nuit, dans de sombres bouges, avec

des voleurs et des assassins ; vous dont les infâmes

complots ont causé la mort violente de quelqu’un qui

valait mille fois mieux que vous ; vous qui dès le

berceau avez été une cause de chagrin et de désespoir

pour votre père, et qui portez sur votre visage, vrai

miroir de votre âme, les traces des maladies honteuses

que vous devez aux plus viles passions, au vice et à la

débauche... Édouard Leeford, me bravez-vous encore ?

– Non, non, non ! répondit le lâche, accablé sous ces

charges multipliées.

– Il n’y a pas un mot, s’écria le vieux monsieur, pas

un seul mot qui ne me soit connu. Ces ombres que vous

avez vues sur le mur ont recueilli vos secrets et me les

ont rapportés à l’oreille. La vue de cet enfant persécuté

a ému le vice lui-même, et lui a donné le courage, sinon

les attributs de la vertu. Un assassinat a été commis,

dont vous êtes moralement, sinon réellement le

complice.

– Non, non, interrompit Monks ; je ne sais rien de ce

qui s’est passé ; j’allais m’enquérir de la vérité du fait

quand vous m’avez surpris dans la rue ; je ne

connaissais pas la cause du meurtre ; je pensais que

c’était le résultat d’une querelle.

– Cette femme a été assassinée pour avoir révélé une

partie de vos secrets, répondit M. Brownlow. Voulez-

vous me les révéler tous ?

– Oui.

– Voulez-vous me dresser de votre main une

reconnaissance sincère des faits et les attester devant

témoins ?

– Oui, je le promets.

– Voulez-vous rester ici tranquille jusqu’à ce que ce

document soit rédigé, et m’accompagner en tel lieu que

je jugerai convenable, pour y faire cet aveu ?

– Si vous y tenez, j’y consens aussi, répondit

Monks.

– Vous devez faire plus encore, dit M. Brownlow :

restituer à un enfant innocent la fortune qui lui était

destinée. Vous n’avez pas oublié les clauses du

testament. Mettez-les à exécution en ce qui concerne

votre frère, et allez ensuite où vous voudrez : nous

n’aurons plus besoin de nous revoir en ce monde. »

Monks, combattu entre la crainte et la haine, se

promenait en long et en large, en réfléchissant d’un air

sombre à la proposition qui lui était faite et à la

possibilité de l’éluder, quand la porte s’ouvrit

brusquement, et M. Losberne entra dans la chambre, en

proie à une violente agitation.

« L’homme sera pris, s’écria-t-il. Il sera pris ce soir.

– L’assassin ? demanda M. Brownlow.

– Oui, oui, répondit l’autre ; on a vu son chien errer

aux environs d’une vieille masure, et sans nul doute son

maître y est déjà caché ou viendra s’y cacher à la faveur

de la nuit. La police veille de tous côtés : j’ai causé

avec les hommes chargés de le prendre, et ils m’ont dit

qu’il est impossible qu’il s’échappe ; ce soir, le

gouvernement promet une récompense de cent livres

sterling à qui le prendra.

– J’en offre cinquante de plus, et je vais le publier

moi-même sur les lieux, si j’arrive à temps. Où est M.

Maylie ?

– Henry ? répondit le docteur. Dès qu’il a vu votre

ami ici présent monter sain et sauf en voiture avec vous,

il est parti au galop pour se rendre à l’endroit on l’on

traque l’assassin et se joindre à ceux qui le poursuivent.

– Et le juif ? dit M. Brownlow ; quelles nouvelles ?

– Il n’était pas encore pris, mais il le sera, sans nul

doute ; il l’est peut-être déjà : on est sûr de l’avoir.

– Avez-vous pris votre parti ? demanda M.

Brownlow à voix basse à M. Monks.

– Oui, répondit celui-ci ; vous... vous me garderez le

secret ?

– Oui ; restez ici jusqu’à mon retour ; c’est votre

unique chance de salut. »

M. Brownlow et le docteur sortirent et refermèrent

la porte à clef.

« Eh bien ! où en êtes-vous ? Qu’avez-vous fait ?

demanda tout bas le docteur.

– Tout ce que j’espérais, et même davantage : en

réunissant les renseignements fournis par la jeune fille

avec ceux que je possédais déjà, je ne lui ai laissé

aucune échappatoire, et je lui ai montré clair comme le

jour l’horreur de sa conduite. Veuillez écrire, je vous

prie, et fixer le rendez-vous à après-demain soir, à sept

heures ; nous serons là quelques heures d’avance, mais

il faudra se reposer, et surtout Mlle Rose, qui aura peut-

être besoin de plus de courage que ni vous ni moi ne

pouvons en ce moment le prévoir. Mais mon sang bout

dans mes veines à la pensée de venger cette pauvre fille

assassinée ; quelle route ont-ils prise ?

– Allez droit au bureau de police, et vous arriverez

encore assez à temps, répondit M. Losberne. Moi, je

reste ici. »

Les deux amis se séparèrent aussitôt, en proie l’un et

l’autre à une agitation violente.

Chapitre L



Poursuite et évasion.





Au bord de la Tamise, près de l’église de

Rotherbithe, à l’endroit où le fleuve est bordé des

masures les plus délabrées et où les vaisseaux sont le

plus noircis par la poussière de la houille et par la

fumée qui s’échappe des toits abaissés des maisons, se

trouve à l’heure qu’il est la plus sale, la plus étrange, la

plus extraordinaire des nombreuses localités que recèle

la ville de Londres, complètement inconnue, même de

nom, au plus grand nombre des habitants de la capitale.

Pour arriver dans cet endroit, le visiteur est obligé

de parcourir un dédale de rues étroites et fangeuses, où

est entassée la population la plus misérable et la plus

grossière des bords du fleuve, et où l’on ne vend que les

objets nécessaires à la classe indigente.

Les vivres les moins chers et les plus grossiers sont

entassés dans les boutiques ; les vêtements les plus

communs sont suspendus à la porte du brocanteur ou

accrochés aux fenêtres. Coudoyé par des ouvriers sans

ouvrage du plus bas étage, des porteurs de lest et de

charbon, des femmes effrontées, des enfants en

guenilles, enfin par le rebut de la population voisine du

fleuve, le visiteur ne se fraye un chemin qu’avec peine,

rebuté par le spectacle hideux et l’odeur infecte des

allées étroites qui se détachent à droite et à gauche de la

rue principale, et assourdi par le bruit des chariots

lourdement chargés. Arrivé enfin dans des rues plus

reculées et moins fréquentées que celles qu’il a

traversées jusqu’ici, il s’avance entre des rangées de

maisons dont les façades chancelantes surplombent sur

le trottoir, des murs lézardés qui semblent prêts à

s’écrouler, des cheminées en ruines qui hésitent à

tomber tout à fait, des fenêtres garnies de barres de fer

rongées par la rouille et par le temps, enfin tout ce

qu’on peut imaginer de plus triste et de plus dégradé.

C’est dans cet affreux quartier, au-delà de

Dockhead, dans le faubourg de Southtwark, que se

trouve l’île de Jacob, entourée d’un fossé fangeux,

profond de six ou huit pieds, et large de quinze ou vingt

à la marée haute, qu’on appelait jadis Mill-Pond et qui

est connu maintenant sous le nom de Folly-Ditch. Ce

fossé aboutit à la Tamise et peut toujours être rempli

d’eau en ouvrant les écluses de Lead-Mills, d’où lui

venait son ancien nom. Alors un étranger placé sur un

des ponts de bois qui sont jetés sur le fossé à Mill-Lane,

pourrait voir les habitants des maisons qui le bordent de

chaque côté puiser l’eau dans des baquets, des seaux,

des ustensiles de tout genre, qui descendent des portes

ou des fenêtres ; et, s’il porte ses regards sur les

maisons elles-mêmes, son étonnement redoublera à la

vue du spectacle étalé devant lui ; des galeries de bois

vermoulus s’étendant derrière une demi-douzaine de

maisons et percées de trous à travers desquels on peut

voir l’eau bourbeuse qui coule au-dessous ; des fenêtres

faites de pièces et de morceaux, laissant passer des

perches à sécher le linge (comme s’il y avait du linge

dans ces parages) ; des chambres si étroites, si

resserrées et si sales, que l’air s’y corrompt en y

entrant ; des constructions en bois qui penchent sur le

fossé et qui menacent d’y tomber pour imiter les autres,

qui ont déjà pris ce parti ; des murs noircis, des

fondations dégradées ; enfin tout ce que la pauvreté a de

plus repoussant : tels sont les objets qui ornent les bords

de Folly-Ditch.

Dans l’île de Jacob, les magasins sont vides et n’ont

plus de toits ; les murs s’écroulent de toute part, les

fenêtres ne sont plus des fenêtres, les cheminées sont

noires, mais il n’en sort plus de fumée. Il y a trente ou

quarante ans, c’était un quartier assez commerçant,

maintenant ce n’est plus qu’un désert ; les maisons

n’appartiennent à personne et servent de retraite à ceux

qui ont le courage d’y vivre et d’y mourir. Pour

chercher un refuge dans l’île de Jacob, il faut avoir de

puissantes raisons de se cacher ou être réduit au plus

affreux dénuement.

Dans une de ces maisons en ruine, dont les portes et

les fenêtres étaient solidement barricadées, et qui

donnait par derrière sur le fossé, comme nous venons de

le décrire, étaient réunis trois hommes qui tantôt

échangeaient entre eux des regards inquiets, comme

s’ils étaient dans l’attente de quelque grave événement,

et tantôt restaient immobiles et silencieux : c’étaient

Tobie Crackit, M. Chitling et un voleur âgé de

cinquante ans au moins, qui avait eu le nez brisé dans

quelque ancienne rixe, et dont le visage était défiguré

par une grande balafre, reçue probablement dans les

mêmes circonstances : cet individu était un déporté en

rupture de banc et se nommait Kags.

« Quand vous avez déguerpi de nos anciens

domiciles, parce que ça chauffait, vous auriez bien dû

chercher quelque autre tanière, dit Tobie en s’adressant

à M. Chitling, au lieu de venir ici, mon bel ami.

– Et qui est-ce qui vous en empêchait, nigaud que

vous êtes ? dit Kags.

– Je m’attendais à être mieux reçu, répondit M.

Chitling d’un air pensif.

– Voyez-vous, jeune homme, dit Tobie, quand on se

donne la peine de vivre à l’écart comme je le fais, et

d’avoir un chez-soi où personne ne met le nez, il est peu

récréatif de recevoir la visite d’un jeune monsieur dans

votre position, quelque agrément qu’on puisse avoir à

faire avec vous une partie de cartes.

– Surtout, ajouta M. Kags, quand celui qui vit ainsi

loin du monde, a avec lui un ami, arrivé de l’étranger à

l’improviste, et trop modeste pour mettre sa carte chez

les magistrats à son retour. »

Il y eut un court moment de silence, après quoi

Tobie Crackit, sentant l’impossibilité de soutenir la

conversation sur le ton plaisant, se tourna vers Chitling

et dit :

« Quand Fagin a-t-il été pris ?

– Juste au moment du dîner, à deux heures de

l’après-midi : Charlot et moi, nous avons eu la chance

de nous échapper par une cheminée ; quant à Bolter, il

avait retourné le cuvier et s’était blotti dessous ; mais

ses longues échasses l’ont fait découvrir, et il a été

pincé comme le juif.

– Et Betsy ?

– Pauvre Betsy ! dit Chitling qui perdait de plus en

plus contenance ; elle est allée voir le cadavre et est

sortie comme une folle en criant et en se frappant la tête

contre les murailles, de sorte qu’on lui a mis la

camisole de force, et qu’on l’a conduite à l’hôpital, où

elle est à l’heure qu’il est.

– Qu’est devenu le jeune Charlot Bates ? demanda

Kags.

– Il est à rôder quelque part aux environs, en

attendant qu’il fasse nuit noire, mais il sera bientôt ici,

répondit Chitling. Il n’y a pas moyen d’aller ailleurs,

car aux Trois Boiteux on a arrêté tout le monde ; c’est

une souricière ; il y a des mouchards au comptoir ; je

les ai vus de mes yeux, quand j’y suis allé.

– Voilà qui est diabolique, observa Tobie en se

mordant les lèvres ; il y en aura plus d’un qui y passera

cette fois-ci.

– On tient les assises en ce moment, dit Kags ; si on

instruit l’affaire à la vapeur, si Bolter charge Fagin,

comme il le fera sans doute, d’après ce qu’il a déjà dit,

on peut avoir la preuve de la complicité du juif, et

rendre la sentence vendredi ; et, dans six jours d’ici, il

la dansera, morbleu !

– Si vous aviez entendu la foule crier après lui ! dit

Chitling ; les agents de police ont été obligés de lutter

comme des diables pour empêcher qu’on ne le mît en

pièces ; il y eut un moment où on le renversa, mais ils

formèrent un cercle autour de lui et parvinrent à se

frayer un passage, Si vous l’aviez vu, couvert de boue

et de sang, jeter autour de lui des regards effarés et se

cramponner aux agents de police comme si c’étaient ses

meilleurs amis ! je les vois encore, serrés de tous côtés

par la foule, et l’entraînant au milieu d’eux. Il y avait là

des gens qui n’auraient pas mieux demandé que de le

déchirer à belles dents ; je le vois encore la barbe et les

cheveux pleins de sang ; j’entends les cris affreux que

poussaient les femmes, en jurant qu’elles lui

arracheraient le cœur. »

Chitling, frappé d’horreur au souvenir de cette

scène, mit ses mains sur ses oreilles, et, les yeux

fermés, arpenta la chambre en long et en large, comme

un homme qui a perdu le sens.

Tandis qu’il se livrait à cet exercice et que les deux

autres restaient silencieux, les yeux fixés sur le

plancher, un bruit étrange se fit entendre dans l’escalier,

et le chien de Sikes s’élança dans la chambre.

Ils coururent à la fenêtre, descendirent l’escalier,

regardèrent dans la rue ; le chien avait pénétré dans la

maison par une fenêtre ouverte, il ne fit aucun

mouvement pour les suivre : son maître n’était pas avec

lui.

« Qu’est-ce que ça signifie ? dit Tobie, quand ils

furent rentrés dans la chambre ; il n’est pas possible

qu’il vienne ici, je... je compte bien qu’il ne viendra

pas.

– S’il avait dû venir, il serait venu avec le chien, dit

Kags en se penchant pour examiner l’animal, qui était

couché haletant sur le plancher. Tenez, donnez-lui un

peu d’eau, il est tout fatigué d’avoir couru.

– Voyez ! il n’en a pas laissé une goutte, ajouta

Kags, après avoir regardé le chien un instant sans rien

dire ; il est couvert de boue, il boite ; il faut qu’il ait fait

une grande trotte.

– D’où peut-il venir ainsi ? s’écria Tobie ; il aura été

sans doute aux autres gîtes, et, n’y trouvant que des

inconnus, il sera venu ici comme il l’a déjà fait si

souvent. Mais où a-t-il quitté son maître et pourquoi

arrive-t-il seul ?

– Il n’est pas possible qu’il se soit tué, dit Chitling,

sans oser prononcer le nom de l’assassin. Qu’en

pensez-vous ? »

Tobie hocha la tête.

« S’il s’était tué, dit Kags, le chien aurait essayé de

nous conduire près du corps de son maître. Non, je crois

plutôt qu’il a trouvé le moyen de quitter le pays et qu’il

aura abandonné son chien ; il faut qu’il l’ait planté là de

manière ou d’autre : sans cela, l’animal n’aurait pas

l’air si tranquille. »

Cette supposition paraissant la plus probable fut

adoptée sans contestation : le chien, se glissant sous une

chaise, s’y établit commodément pour dormir, et

personne ne fit plus attention à lui.

La nuit était venue ; on ferma les volets et l’on

alluma une chandelle que l’on mit sur la table. Les

terribles événements qui s’étaient succédé depuis deux

jours avaient fait sur nos trois individus une profonde

impression, accrue encore par le danger et l’incertitude

de leur propre position. Ils s’assirent tout près les uns

des autres, tressaillant au moindre bruit ; ils parlaient

peu et à voix basse, et, à les voir ainsi muets et terrifiés,

on eût cru que le cadavre de la femme assassinée gisait

dans la pièce voisine.

Ils étaient depuis quelque temps dans cette attitude,

quand tout à coup on frappa à la porte de la rue à coups

précipités.

« C’est le jeune Charlot », dit Kags en regardant

avec colère autour de lui pour se donner du courage.

On frappa de nouveau... Ce n’était pas Charlot... il

ne frappait jamais ainsi.

Crackit alla à la fenêtre, se pencha pour regarder et

fit un bond en arrière ; il n’y avait plus besoin de

demander qui était là : le visage pâle de Crackit le disait

assez. Au même instant, le chien se remit sur ses pattes

et courut vers la porte en grondant.

« Il faut lui ouvrir, dit Tobie en prenant la chandelle.

– Le faut-il absolument ? demanda l’autre d’une

voix étouffée.

– Oui, il faut le faire entrer.

– Ne nous laissez pas dans l’obscurité », dit Kags en

prenant une chandelle sur la cheminée et en l’allumant

d’une main si tremblante que l’on frappa encore deux

fois avant qu’il eût fini.

Crackit descendit ouvrir et rentra bientôt, suivi d’un

homme dont la figure était presque entièrement cachée

par un mouchoir. Il le dénoua lestement et laissa voir un

visage livide, des yeux enfoncés, des joues caves, une

barbe de trois jours : ce n’était plus que l’ombre de

Sikes.

Il posa la main sur le dos d’une chaise qui se

trouvait au milieu de la chambre, mais il tressaillit au

moment de s’asseoir ; il eut l’air de regarder par-dessus

son épaule et tira la chaise près du mur... aussi près que

possible... puis s’assit.

Pas une parole n’avait été échangée ; il promenait

silencieusement ses regards sur les trois autres, qui se

détournaient avec effroi chaque fois qu’ils rencontraient

son œil. Lorsque d’une voix sourde il rompit le silence,

tous trois tressaillirent : ils n’avaient jamais entendu

une voix pareille.

« Comment ce chien est-il venu ici ? demanda-t-il.

– Seul, il y a trois heures.

– Le journal de soir dit que Fagin est arrêté ; est-ce

vrai ou faux ?

– Parfaitement vrai. »

Nouveau silence.

« Que le diable vous emporte tous ! dit Sikes en

passant sa main sur son front. N’avez-vous rien à me

dire ? »

Ils se regardèrent avec embarras, et personne ne

répondit.

« Vous qui êtes ici chez vous, dit Sikes en

s’adressant à Crackit, avez-vous l’intention de me livrer

ou de me donner un asile pour laisser passer l’orage ?

– Vous pouvez rester ici si vous vous y trouvez en

sûreté, répondit Crackit après quelque hésitation.

Sikes dirigea lentement ses regards vers le mur

auquel il était adossé.

Essayant plutôt de tourner la tête qu’il ne la tournait

réellement, il dit : « Le corps... est-il... enterré... ? »

Ils firent signe que non.

« Pourquoi ne l’a-t-on pas enterré ? dit l’homme en

regardant de nouveau derrière lui. Pourquoi garder de

ces vilaines choses-là en vue ?... Qui est-ce qui frappe

ainsi ? »

Crackit sortit en faisant un geste qui indiquait qu’il

n’y avait rien à craindre ; il rentra presque aussitôt,

suivi de Charlot Bates. Sikes était assis en face de la

porte, de sorte que sa figure fut la première qui frappa

les yeux du nouveau venu.

« Tobie ! dit Charlot en reculant d’horreur, pourquoi

ne m’avoir pas dit cela en bas ? »

Il y avait eu quelque chose de si sinistre dans

l’accueil que lui avaient fait les trois premiers

interlocuteurs, que l’assassin voulut se rendre favorable

le nouveau venu, et fit mine de lui tendre la main.

« Laissez-moi passer dans une autre chambre, dit le

jeune garçon en reculant encore.

– Ah çà ! Charlot, dit Sikes en se rapprochant de lui,

est-ce que... tu ne me reconnais pas ?

– N’avancez pas, répondit le jeune homme en

regardant l’assassin avec horreur. N’avancez pas,

monstre que vous êtes. »

L’homme s’arrêta, et leurs yeux se rencontrèrent ;

mais bientôt l’assassin ne put soutenir ce regard et

baissa les yeux.

« Soyez témoins tous trois, s’écria Charlot en

brandissant son poing serré, et en s’animant de plus en

plus, soyez témoins tous trois... que je n’ai pas peur de

lui... Si l’on vient le chercher ici, je le dénoncerai ; oui,

je le dénoncerai. Faites bien attention à ce que je dis là :

il peut me tuer, s’il le veut ou s’il l’ose ; mais, si je suis

là quand la police viendra, je le livrerai... Je le livrerai,

quand il devrait être brûlé à petit feu. Au meurtre ! au

secours ! S’il y a parmi nous quelqu’un qui ait du cœur,

qu’il me seconde. À l’assassin ! au secours ! mort à

l’assassin ! »

En poussant ces cris et en les accompagnant de

gestes violents, Charlot se jeta, à lui tout seul, sur le

robuste Sikes, d’une manière si imprévue et en même

temps si énergique, qu’il le fit tomber lourdement à

terre.

Les trois spectateurs furent stupéfaits. Ils

n’intervinrent pas dans la lutte. Charlot et Sikes

roulèrent ensemble sur le plancher, sans que le premier

se laissât émouvoir des coups qui pleuvaient sur lui ; il

se cramponnait de plus en plus aux vêtements du

meurtrier, tâchait de le prendre à la gorge, et ne cessait

de crier au secours de toute la force de ses poumons.

La lutte était cependant trop inégale pour se

prolonger longtemps. Sikes avait terrassé son jeune

adversaire et allait l’écraser sous ses pieds, quand

Crackit vint le tirer par le bras d’un air épouvanté et lui

montra du doigt la fenêtre. Des lumières brillaient dans

la rue ; on entendait des cris confus, des conversations

animées, le bruit des pas précipités de la foule, qui se

pressait sur le pont de bois le plus proche. Il y avait

sans doute un cavalier, car on entendait les sabots d’un

cheval résonner sur le pavé. L’éclat des lumières

s’accrut, le bruit des pas se rapprocha de plus en plus,

puis on frappa vivement à la porte, et toute la multitude

se mit à pousser des cris de fureur qui auraient fait

trembler l’homme le plus intrépide.

« Au secours ! hurlait le jeune garçon de toute sa

force. Il est ici ! il est ici ! enfoncez la porte !

– Ouvrez, au nom du roi ! disaient des voix du

dehors ; et les murmures et les cris de recommencer de

plus belle.

– Enfoncez la porte ! criait Charlot. Je vous dis

qu’on ne l’ouvrira pas ; courez droit à la chambre où

vous voyez de la lumière. Enfoncez la porte ! »

Des coups violents et répétés ébranlèrent en effet la

porte et les volets des fenêtres du rez-de-chaussée.

Toute la foule poussa un hourra énergique, d’après

lequel on put se faire une idée de la masse compacte qui

entourait la maison.

« Ouvrez-moi une porte derrière laquelle je puisse

enfermer à clef ce maudit braillard, dit Sikes furieux,

courant çà et là et tirant le jeune garçon après lui aussi

aisément qu’il eût fait d’un sac vide. Ouvrez-moi cette

porte, vite... » Il y poussa Charlot, tira le verrou et

tourna la clef dans la serrure. « La porte d’entrée est-

elle bien fermée ?

– À double tour et à la chaîne, répondit Crackit, qui,

ainsi que ses deux compagnons, ne savait plus où

donner de la tête.

– Les panneaux sont-ils solides ?

– Doublés de tôle.

– Et les fenêtres ?

– Les fenêtres aussi.

– Que la foudre vous écrase ! s’écria le brigand en

levant le châssis et en menaçant la foule ; faites, faites,

vous ne me tenez pas encore. »

Jamais oreilles mortelles n’entendirent un sabbat

pareil à celui que fit alors cette multitude furieuse : les

uns criaient à ceux qui étaient le plus près de mettre le

feu à la maison ; d’autres demandaient en trépignant

aux agents de police de faire feu sur l’assassin. Nul ne

montrait plus de fureur que l’individu à cheval ; il mit

pied à terre et, fendant la foule, il se fraya un passage

jusque sous la fenêtre, et s’écria d’une voix qui

dominait toutes les autres :

« Vingt guinées à qui apportera une échelle... »

Ceux qui l’entouraient répétèrent ce cri, qui fut

bientôt dans toutes les bouches ; les uns demandaient

des échelles ; les autres des marteaux de forge ; d’autres

couraient çà et là avec des torches comme pour

chercher ce que l’on demandait, puis revenaient sur

leurs pas et se remettaient à crier. Ceux-ci s’épuisaient

en malédictions, ceux-là se précipitaient en avant

comme des furieux, et gênaient ainsi les efforts des

travailleurs. Les plus hardis tâchaient de grimper le

long du tuyau de décharge ou à l’aide des crevasses du

mur. Cette foule ondulait dans l’obscurité, comme les

blés agités par un vent violent, et de temps à autre, tous

ensemble poussaient un cri de fureur.

« La marée, dit l’assassin, la marée était haute quand

je suis venu ; donnez-moi une corde, une longue corde ;

ils sont tous devant la maison ; je puis me laisser glisser

dans le fossé et m’évader par là... Donnez-moi une

corde, ou je commettrai encore trois meurtres, et je me

tuerai ensuite moi-même. »

Crackit et ses deux compagnons, saisis de terreur,

lui indiquèrent l’endroit où il en trouverait une. Il saisit

vivement la plus longue et la plus forte, et monta en

courant au haut de la maison.

Toutes les fenêtres sur le derrière étaient murées

depuis longtemps, sauf une petite lucarne dans la

chambre où Charlot était enfermé, lucarne trop petite

pour qu’il pût y passer la tête ; mais, par cette

ouverture, il n’avait pas cessé de crier à ceux du dehors

de garder les derrières de la maison : de sorte que,

lorsque l’assassin parut sur le toit, de grands cris

annoncèrent sa présence à ceux qui se trouvaient par

devant, et ils se mirent aussitôt à faire le tour,

s’avançant à flots pressés.

L’assassin barricada la porte qui lui avait donné

accès sur le toit, de manière qu’on ne pût l’ouvrir qu’à

grand-peine, glissa jusqu’au bord du toit et regarda par-

dessus la gouttière.

La marée s’était retirée et le fossé n’offrait plus

qu’un lit fangeux.

La foule était restée silencieuse pendant quelques

instants, épiant ses mouvements et se demandant ce

qu’il voulait faire. Mais dès qu’elle entrevit son projet

et comprit qu’il était impraticable, elle poussa un cri de

haine et de triomphe bien plus fort que toutes les

clameurs précédentes. Ceux qui étaient trop loin pour

comprendre ce dont il s’agissait, répétaient pourtant ces

cris, qui trouvaient sans cesse un nouvel écho. On eût

dit que toute la population de Londres était venue

maudire l’assassin.

Des milliers d’hommes venaient de la façade, tous

enflammés de colère, et, à la lueur de quelques torches

qui brillaient çà et là, on pouvait lire sur leurs visages la

haine et la fureur. Les maisons situées de l’autre côté du

fossé avaient été envahies par la foule, qui aussitôt

levait ou brisait les châssis : on s’entassait à chaque

fenêtre, tous les toits étaient encombrés de monde ; les

trois ponts de bois jetés sur le fossé pliaient sous le

poids de la foule ; chacun voulait voir l’assassin.

« On le tient maintenant, s’écria un homme sur le

pont le plus rapproché ; hourra ! »

Les cris redoublèrent.

« Cinquante livres sterling ! s’écria un vieux

monsieur, à qui le prendra vivant ; j’attendrai ici qu’on

vienne réclamer la récompense. »

Nouveaux cris dans la foule...

En ce moment, le bruit se répandit qu’on était enfin

parvenu à enfoncer la porte, et que celui qui, le premier,

avait demandé une échelle, était monté dans la

chambre.

Dès que cette nouvelle courut de bouche en bouche,

la foule se dirigea vers la porte ; les gens qui étaient aux

fenêtres, voyant les autres rebrousser chemin,

s’élancèrent dans la rue, et tous se ruèrent pêle-mêle

devant la maison pour voir passer le meurtrier, quand il

serait emmené par les agents de police. On se serrait à

s’étouffer ; les rues étroites étaient complètement

obstruées. En ce moment, l’ardeur des uns à revenir en

courant sur le devant de la maison, les efforts inutiles

des autres pour se dégager de la foule, firent perdre de

vue l’assassin, quoique chacun fût plus avide que

jamais de voir opérer cette capture.

Intimidé par les cris furieux de la multitude, Sikes,

qui ne voyait plus aucun moyen de s’évader, s’était

accroupi sur le toit. Quand il s’aperçut de la nouvelle

direction que prenait la foule, il se décida à profiter vite

de l’occasion qui s’offrait, et se releva, résolu à faire un

dernier effort pour sauver sa vie, en se jetant dans le

fossé et en tâchant, au risque de se noyer dans la vase,

de s’échapper à la faveur du désordre et de l’obscurité.

Stimulé par le bruit qu’il entendit dans la maison et

qui annonçait qu’on en avait forcé l’entrée, il mit le

pied contre une cheminée pour se donner plus de force,

afin d’attacher solidement un des bouts de la corde au

tuyau, et fit à l’autre bout un nœud coulant, à l’aide de

ses dents et de ses mains. Ce fut l’affaire d’une

seconde. Il allait pouvoir descendre jusqu’à quelques

pieds du sol, et il tenait à sa main son couteau ouvert,

pour couper la corde dès qu’il serait en bas.

Au moment où il passait sa tête dans le nœud

coulant pour la fixer sous ses aisselles, et où le vieux

monsieur, qui s’était cramponné à la balustrade du pont

pour résister à la foule et garder sa position, élevait la

voix pour dénoncer à ceux qui l’entouraient cette

tentative d’évasion ; en ce moment, disons-nous,

l’assassin, regardant derrière lui, éleva ses bras au-

dessus de sa tête avec terreur et poussa un cri qui n’était

pas de ce monde.

« Encore ces yeux ! » s’écria-t-il, il chancela,

comme s’il était frappé de la foudre, perdit l’équilibre,

et tomba par-dessus le parapet ; le nœud coulant était

autour de son cou ; la corde se tendit sous son poids

comme celle d’un arc ; avec la rapidité de la flèche

qu’il décoche, le brigand fit une chute de trente-cinq

pieds de haut. Il y eut une brusque secousse, un

mouvement convulsif de tous les membres, et l’assassin

resta pendu, tenant encore son couteau ouvert dans sa

main crispée.

La vieille cheminée trembla du coup, mais résista

bravement au choc. Le cadavre de Sikes se balançait

devant la lucarne de la chambre où était enfermé

Charlot, et celui-ci, écartant de la main ce corps qui

gênait sa vue, criait au secours et demandait en grâce

qu’on vînt le délivrer.

Un chien, qui ne s’était pas montré jusqu’alors, se

mit à courir sur le bord du toit en poussant des cris

plaintifs, et, prenant son élan, sauta sur les épaules du

pendu ; il manqua son coup, tomba dans le fossé, sur le

dos, et se brisa la tête contre une pierre qui fit jaillir sa

cervelle.

Chapitre LI



Plus d’un mystère s’éclaircit. – Proposition de mariage

où il n’est question ni de dot ni d’épingles.





Deux jours après les événements racontés dans le

précédent chapitre, Olivier se trouvait, à trois heures de

l’après-midi, dans une berline de voyage et roulait

rapidement vers sa ville natale. Avec lui se trouvaient

Mme Maylie, Rose, Mme Bedwin et le bon docteur. M.

Brownlow suivait dans une chaise de poste, en

compagnie d’un personnage dont il n’avait pas dit le

nom.

La conversation avait langui pendant le trajet, car

Olivier était dans un état d’agitation qui l’empêchait de

réunir ses idées et lui enlevait presque l’usage de la

parole. Ceux qui l’accompagnaient étaient en proie à la

même anxiété et ne parlaient pas davantage.

Il avait été, ainsi que les deux dames, mis au courant

par M. Brownlow de la nature des aveux arrachés à

Monks, et, bien qu’ils sussent que le but de leur voyage

était d’achever l’œuvre si bien commencée, il y avait

encore dans toute cette affaire assez de mystère et

d’obscurité pour les laisser dans une grande perplexité.

Leur ami dévoué avait soigneusement empêché,

avec l’aide de M. Losberne, qu’ils n’apprissent rien des

fatals événements qui venaient de s’accomplir. « Il n’y

a pas de doute, disait M. Brownlow, qu’ils les

connaîtront avant peu, mais le moment sera peut-être

plus favorable qu’à présent : il ne saurait être pire. » Ils

voyageaient donc en silence, l’esprit tout occupé du but

qu’ils poursuivaient en commun, sans être disposés le

moins du monde à s’entretenir du sujet qui absorbait

leurs pensées.

Mais si Olivier était resté silencieux et plongé dans

ses réflexions tant qu’il avait suivi une route qui lui

était inconnue pour arriver à sa ville natale, avec quelle

vivacité se réveillèrent en lui les souvenirs d’autrefois,

et combien d’émotions lui firent battre le cœur, quand il

se retrouva sur le chemin qu’il avait parcouru à pied

dans son enfance, pauvre orphelin abandonné, sans un

ami pour lui tendre la main, sans un toit pour abriter sa

tête !

« Voyez, voyez, s’écria-t-il en serrant vivement la

main de Rose et en mettant la tête à la portière ; voici la

barrière que j’ai escaladée, voici les haies le long

desquelles je me glissai en rampant pour éviter d’être

surpris et ramené de force chez le fabricant de

cercueils ; voici là-bas le sentier, à travers champs, qui

mène à la vieille maison où j’ai passé mon enfance !

Oh ! Richard, Richard, mon cher ami d’autrefois, si

seulement je pouvais te voir maintenant !...

– Vous le verrez bientôt, dit Rose en prenant les

mains d’Olivier ; vous lui direz que vous êtes heureux,

que vous êtes devenu riche, et que votre plus grand

bonheur est de venir le retrouver pour le rendre heureux

aussi !...

– Oui, oui, dit Olivier ; et puis nous l’emmènerons

avec nous, nous le ferons habiller et instruire, et nous

l’enverrons dans une paisible campagne où il deviendra

grand et fort, n’est-ce pas ? »

Rose fit signe que oui, car elle ne pouvait parler en

voyant l’enfant sourire de bonheur à travers ses larmes.

« Vous serez douce et bonne pour lui comme vous

l’êtes pour tout le monde, dit Olivier ; les récits qu’il

vous fera vous serreront le cœur, je le sais ; mais

qu’importe ? tout cela sera bien loin et vous sourirez de

plaisir, j’en suis sûr aussi, en songeant que vous avez

changé son sort, comme vous l’avez déjà fait pour moi.

Le pauvre Richard ! il m’a si bien dit : « Dieu te

bénisse ! » alors que je me sauvais ; moi aussi, ajouta

Olivier, en éclatant en sanglots, je lui dirai : « Dieu te

bénisse maintenant ! » et je lui montrerai combien ses

paroles d’adieu m’ont été au cœur !... »

Quand ils approchèrent de la ville et qu’ils se furent

engagés dans ses rues étroites, ce ne fut pas chose facile

que de modérer les transports de l’enfant ; il revoyait la

boutique de Sowerberry, l’entrepreneur de pompes

funèbres, telle qu’elle était jadis, mais plus petite et

moins imposante qu’elle ne l’était dans ses souvenirs ;

il retrouvait les magasins, les maisons qu’il avait si bien

connus, et qui lui rappelaient à chaque instant quelque

petit incident de sa vie d’enfant : la charrette de

Gamfield, le ramoneur, toujours la même, arrêtée à la

porte du cabaret ; le dépôt de mendicité, cette affreuse

prison de son enfance, avec ses étroites fenêtres

donnant sur la rue ; sur le seuil de la porte, le portier

d’autrefois avec sa mine décharnée. En le voyant,

Olivier ne put réprimer un sentiment de terreur, puis se

mit à rire de sa sottise, puis à pleurer pour rire encore

après ; il revoyait cent figures de connaissance, tout

enfin, comme s’il avait quitté ces lieux la veille, et que

son bonheur récent ne fut qu’un songe délicieux.

Mais ce bonheur n’était point un songe ; ils

s’arrêtèrent à la porte du meilleur hôtel, devant lequel

Olivier s’extasiait jadis, le prenant pour un somptueux

palais, mais qui lui parut maintenant un peu déchu de sa

grandeur et de son air imposant. M. Grimwig était là,

prêt à recevoir nos voyageurs ; il embrassa la jeune

demoiselle et aussi la vieille dame, à leur descente de

voiture, comme s’il était le grand-père de toute la

société. Aimable et souriant, il n’offrit pas une seule

fois « de manger sa tête », pas même quand il soutint à

un vieux postillon qu’il connaissait mieux que lui le

plus court chemin pour aller à Londres, bien qu’il n’eût

fait ce trajet qu’une seule fois, et encore en dormant

tout le temps. Le dîner était servi, les chambres étaient

préparées, tout avait été disposé comme par

enchantement pour les recevoir.

Néanmoins, dès que la première agitation fut passée,

chacun redevint silencieux et préoccupé comme

pendant le voyage. M. Brownlow ne vint pas les

retrouver et se fit servir à dîner dans une chambre à

part. Les deux autres messieurs allaient et venaient d’un

air inquiet ou se parlaient à l’oreille. On vint avertir

Mme Maylie, qui sortit de la chambre et revint au bout

d’une heure avec les yeux rouges et gonflés. Toutes ces

circonstances troublaient et alarmaient Rose et Olivier,

qui n’étaient point dans le secret de ces nouvelles

inquiétudes. Ils restaient silencieux et étonnés, ou, s’ils

échangeaient quelques mots, c’était à voix basse,

comme s’ils avaient peur d’entendre même le son de

leur voix.

Enfin, à neuf heures, quand ils commençaient à

croire qu’ils ne sauraient rien de plus ce jour-là, ils

virent entrer M. Losberne et M. Grimwig, suivis de M.

Brownlow et d’un individu dont la vue arracha presque

à Olivier un cri de surprise, car on lui dit que c’était son

frère, et c’était ce même homme qu’il avait rencontré

un jour de marché à la porte d’une auberge, et qu’il

avait aperçu avec Fagin regardant à travers la fenêtre de

sa petite chambre. Cet homme lança à l’enfant étonné

un regard plein de haine et s’assit près de la porte. M.

Brownlow, tenant des papiers à la main, se dirigea vers

la table près de laquelle étaient assis Rose et Olivier.

« J’ai à remplir une pénible tâche, dit-il ; mais il faut

que ces déclarations, qui ont été signées à Londres, en

présence de témoins, soient reproduites ici en

substance ; j’aurais voulu vous épargner cette

ignominie, mais il faut que nous les entendions de votre

propre bouche : vous savez pourquoi.

– Continuer, dit en se détournant l’individu auquel

M. Brownlow s’adressait. Dépêchons-nous ; j’en ai déjà

assez fait, ce me semble ; n’allez pas me garder

longtemps ici.

– Cet enfant, dit M. Brownlow en posant la main sur

la tête d’Olivier, cet enfant est votre frère ; c’est le fils

illégitime de votre père, Edwin Leeford, auquel j’étais

si attaché, et de la pauvre Agnès Fleming, qui mourut

en lui donnant le jour.

– Oui, dit Monks en regardant de travers Olivier qui

tremblait de tous ses membres, et dont on aurait pu

entendre battre le cœur, voilà leur bâtard.

– Le mot dont vous vous servez, dit sévèrement M.

Brownlow, est un reproche adressé à deux êtres que

depuis longtemps la vaine censure du monde ne peut

plus atteindre ; c’est une insulte qui ne peut plus

déshonorer âme qui vive, sinon vous qui vous en rendez

coupable. Cet enfant est né dans cette ville ?

– Au dépôt de mendicité, répondit Monks ; du reste,

vous avez là son histoire, ajouta-t-il avec impatience en

montrant du doigt les papiers.

– Il faut que nous l’entendions de votre bouche, dit

M. Brownlow en promenant ses regards sur les témoins

de cette scène.

– Alors, écoutez-moi, répondit Monks ; mon père

étant tombé malade à Rome, comme vous le savez, ma

mère, dont il était depuis longtemps séparé, partit de

Paris pour aller le rejoindre et m’emmena avec elle :

c’était sans doute pour s’assurer la fortune de mon père,

car elle n’avait pas grande affection pour lui, ni lui pour

elle ; il ne nous reconnut pas, il avait déjà perdu

connaissance et resta assoupi jusqu’au lendemain, jour

de sa mort. Parmi ses papiers, il y en avait deux datés

du jour où il était tombé malade et renfermés dans une

lettre à votre adresse. Il avait écrit sur l’enveloppe qu’il

ne fallait vous envoyer ces papiers qu’après sa mort.

L’un était une lettre à cette fille, à Agnès, et l’autre un

testament.

– Que disait-il dans cette lettre ? demanda M.

Brownlow.

– La lettre ?... c’était une feuille de papier écrite

dans tous les sens, une espèce de confession générale

des torts qu’il se reprochait, et des prières au bon Dieu

pour qu’il la prît sous sa protection ; il l’avait trompée,

à ce qu’il paraît, en lui disant que certaines

circonstances mystérieuses, qu’il lui expliquerait plus

tard, s’opposaient à son mariage immédiat avec elle ; et

alors elle avait été bon train, s’était fiée à lui, et

beaucoup trop, car elle y avait perdu l’honneur, que

personne ne pouvait plus lui rendre. Elle n’avait plus

que quelques mois pour accoucher. Il lui disait tout ce

qu’il avait l’intention de faire pour cacher sa honte s’il

avait vécu ; et il la conjurait, s’il venait à mourir, de ne

pas maudire sa mémoire et de ne pas croire que les

conséquences fatales de cette faute retomberaient sur

elle ou sur son enfant, parce qu’il n’y avait que lui de

coupable. Il lui rappelait le jour où il lui avait donné un

médaillon et une bague sur laquelle il avait fait graver

le nom de baptême, laissant en blanc la place où il

espérait un jour faire ajouter le nom de famille... Il la

priait de garder cette bague, de la porter toujours sur

son cœur, comme elle avait fait jusque-là, et il répétait

plusieurs fois les mêmes mots, comme un homme qui a

perdu la tête, et je crois bien que c’était vrai.

– Quant au testament... », dit M. Brownlow en

voyant Olivier pleurer à chaudes larmes.

Monks restait silencieux.

« Quant au testament, continua M. Brownlow à sa

place, il était conçu dans le même esprit que la lettre. Il

y parlait des chagrins que lui avait causés sa femme,

des penchants coupables, des dispositions vicieuses

qu’il avait reconnus en vous, son fils unique, qui aviez

été nourri dans la haine de votre père. Il vous laissait,

ainsi qu’à votre mère, une rente de huit cents livres

sterling. Il faisait de sa fortune deux parts égales, l’une

pour Agnès Fleming, et l’autre pour l’enfant auquel elle

donnerait le jour. Si c’était une fille, la fortune lui

revenait sans conditions ; mais si c’était un fils, il était

stipulé qu’à l’époque de sa majorité il ne devait avoir

souillé son nom d’aucun acte public de déshonneur, de

bassesse, de lâcheté ou de méchanceté ; il voulait par là,

disait-il, montrer à la mère la confiance qu’il avait en

elle et la conviction profonde où il était que son enfant

tiendrait d’elle un cœur noble et une nature élevée. S’il

était trompé dans son attente, alors il voulait que la

fortune vous revînt : car, dans le cas, mais dans le cas

seulement où ses deux fils seraient également pervers, il

vous reconnaissait un droit de priorité sur sa fortune,

quoique vous n’en eussiez aucun sur son cœur, puisque

dès votre enfance vous ne lui aviez jamais montré que

de la froideur et de l’aversion.

– Ma mère, dit Monks en élevant la voix, fit ce que

toute femme eût fait à sa place : elle brûla le testament ;

la lettre ne parvint pas à son adresse ; ma mère la garda,

ainsi que d’autres preuves, pour le cas où l’on

essayerait de nier la faute de la jeune fille ; elle

instruisit de tout le père d’Agnès, avec toutes les

circonstances aggravantes que lui dictait la haine

violente dont elle était animée et dont je la remercie. Le

père, au désespoir, se retira avec ses enfants au fond du

pays de Galles, et changea de nom pour que ses amis ne

pussent jamais connaître le lieu de sa retraite. Quelque

temps après on le trouva mort dans son lit. Sa fille

s’était enfuie secrètement quelques semaines

auparavant ; il avait parcouru à pied les villes et les

villages d’alentour, la cherchant partout, et, persuadé

qu’elle avait mis fin à ses jours pour cacher son

déshonneur, il était revenu chez lui et était mort de

chagrin le soir même. »

Il y eut ici un court moment de silence, jusqu’à ce

que M. Brownlow reprit le fil de la narration.

« Quelques années plus tard, dit-il, je reçus la visite

de la mère d’Édouard Leeford, de cette homme ici

présent... À dix-huit ans, il l’avait quittée, lui avait volé

ses bijoux et son argent, s’était fait joueur, escroc,

faussaire, et s’était sauvé à Londres où, depuis deux

ans, il ne fréquentait que les êtres les plus dégradés.

Elle était atteinte d’une incurable et douloureuse

maladie, et désirait le revoir avant de mourir. Après de

longues et inutiles recherches, on parvint enfin à le

découvrir, et il partit avec elle pour la France.

– Elle y mourut, dit Monks, après de cruelles

souffrances ; à son lit de mort elle me révéla ses secrets

et me légua la haine mortelle qu’elle avait vouée à

Agnès et à son enfant. C’était une recommandation bien

inutile, car il y avait déjà longtemps que j’avais hérité

de cette haine. Elle ne croyait pas au suicide de la jeune

fille ; elle était persuadée qu’Agnès avait eu un fils et

que ce fils était vivant. Je lui jurai que, si jamais je le

rencontrais sur mon chemin, je le poursuivrais, je ne lui

laisserais ni paix ni trêve, je m’acharnerais après lui

avec une infatigable animosité, j’assouvirais sur lui ma

haine et je foulerais aux pieds ce testament insultant, en

traînant le fils de l’adultère dans la boue de l’infamie,

dussé-je le conduire jusqu’au pied de la potence. Il s’est

enfin trouvé sur mon chemin ; j’avais bien commencé,

et, sans les bavardages d’une coquine, je serais arrivé à

mon but. »

Tandis que le scélérat exhalait sa rage impuissante

en murmurant d’affreuses imprécations, M. Brownlow,

s’adressant aux témoins épouvantés de cette scène, leur

expliqua comment le juif avait été le complice et le

confident de cet homme ; comment il avait reçu, pour

faire tomber Olivier dans ses embûches, une somme

considérable dont il devait restituer une partie dans le

cas où l’enfant s’échapperait ; comme enfin, à la suite

d’une discussion à ce sujet, ils en étaient venus à

s’assurer que c’était bien Olivier qui était à la

campagne, chez Mme Maylie.

« Que sont devenus la bague et le médaillon ? dit M.

Brownlow en s’adressant à Monks.

– Ils m’ont été vendus par l’homme et la femme

dont je vous ai parlé. Ils les avaient volés à une vieille

infirmière du dépôt qui les avait pris sur le cadavre

d’Agnès, répondit Monks sans lever les yeux. Vous

savez ce que j’en ai fait. »

M. Brownlow fit un signe à M. Grimwig, qui sortit

aussitôt et rentra bientôt poussant devant lui Mme

Bumble et tirant après lui son infortuné mari.

« En croirai-je mes yeux ? s’écria M. Bumble jouant

sottement l’enthousiasme. N’est-ce point le petit

Olivier ?... Oh ! Olivier, si vous saviez comme j’ai été

en peine de vous !...

– Taisez-vous, imbécile ! murmura Mme Bumble.

– C’est plus fort que moi, c’est plus fort que moi,

madame Bumble, répliqua le chef du dépôt de

mendicité ; je ne puis pas m’empêcher, moi qui l’ai

élevé paroissialement, de sentir quelque chose en le

voyant ici, au milieu de dames et de messieurs d’une

tournure si distinguée ; j’ai toujours aimé cet enfant-là

comme s’il était mon... mon... mon grand-père, dit M.

Bumble en s’arrêtant pour chercher une comparaison

exacte. Maître Olivier, mon ami, vous souvenez-vous

de ce brave monsieur en gilet blanc ? Ah !... il est en

paradis depuis huit jours... Nous l’avons porté en terre

dans un cercueil de chêne à poignées d’argent.

– Allons, monsieur, dit sévèrement M. Grimwig,

trêve de sentiment !

– Je tâcherai de me modérer, monsieur, répondit M.

Bumble. Comment vous portez-vous, monsieur ?

J’espère que vous êtes toujours en parfaite santé ? »

Ce compliment s’adressait à M. Brownlow, qui,

s’approchant du respectable couple, demanda en

désignant Monks :

« Connaissez-vous cet individu ?

– Non, répondit nettement Mme Bumble.

– Vous ne le connaissez probablement pas non

plus ? dit M. Brownlow en s’adressant au mari.

– Je ne l’ai jamais vu du ma vie, dit M. Bumble.

– Et vous ne lui avez rien vendu sans doute ?

– Non, répondit Mme Bumble.

– Vous n’avez sans doute jamais eu non plus en

votre possession certain médaillon d’or avec une

bague ? dit M. Brownlow.

– Non certainement, répondit la matrone. Nous

avez-vous fait venir pour nous adresser de si sottes

questions ? »

M. Brownlow fit un nouveau signe à M. Grimwig,

qui sortit aussitôt, comme précédemment : mais cette

fois il ne ramena pas avec lui un couple si vigoureux ; il

était suivi de deux vieilles paralytiques qui chancelaient

et trébuchaient à chaque pas.

« Vous avez eu soin de fermer la porte la nuit où

mourut la vieille Sally, dit la première des deux

infirmes en levant sa main tremblante, mais vous

n’avez pas pu boucher les fentes de la porte et nous

empêcher d’entendre ce qui se disait.

– Non, non, dit l’autre en regardant autour d’elle et

en remuant ses mâchoires veuves de leurs dents, vous

n’avez pas bien pris vos précautions.

– Nous l’avons bien entendue, reprit la première,

essayer de vous dire ce qu’elle avait fait ; nous vous

avons vue prendre un papier qu’elle tenait à la main, et

le lendemain nous vous avons guettée quand vous avez

été au mont-de-piété.

– Oui, ajouta la seconde, et on vous a remis un

médaillon et une bague d’or ; nous étions sur vos

talons, oui, nous étions sur vos talons.

– Et nous en savons plus long encore, dit la

première ; la vieille Sally nous avait dit, longtemps

auparavant, ce que cette jeune femme lui avait conté, à

savoir : qu’elle était en route pour aller mourir près de

la tombe du père de son enfant, car elle sentait bien

qu’elle ne survivrait pas à son malheur, et c’est alors

qu’elle est accouchée au dépôt de mendicité.

– Voulez-vous que l’on fasse venir le

commissionnaire au mont-de-piété ? demanda M.

Grimwig en faisant un pas vers la porte.

– Non, répondit Mme Bumble. Puisque cet homme,

dit-elle en désignant Monks, a eu la lâcheté de tout

avouer, comme je n’en doute pas, et que vous avez su

tirer les vers du nez de ces vieilles gueuses-là, je n’ai

plus rien à dire. Eh bien ! oui, j’ai vendu ces objets, et

ils sont quelque part où vous ne pourrez jamais les

retrouver ; et puis après ?

– Rien, répondit M. Brownlow, sinon qu’à présent

c’est notre affaire de veiller à ce que vous n’occupiez,

plus jamais, vous ou votre mari, un poste de confiance.

Vous pouvez vous retirer.

– J’espère, dit M. Bumble d’un air piteux, tandis que

M. Grimwig sortait avec les deux vieilles femmes,

j’espère que cette malheureuse petite circonstance ne

me privera pas de mes fonctions paroissiales ?

– Si vraiment, répondit M. Brownlow ; mettez-vous

bien cela dans la tête, et estimez-vous heureux qu’il

n’en soit que cela.

– C’est Mme Bumble qui a tout fait, dit l’ex-bedeau

après s’être prudemment assuré que sa femme était déjà

sortie ; c’est elle qui l’a voulu absolument.

– Ce n’est pas une excuse, répliqua M. Brownlow.

Vous étiez présent quand ces objets ont été jetés dans la

rivière ; et d’ailleurs, aux yeux de la loi, c’est vous qui

êtes le plus coupable. La loi suppose que votre femme

n’agit que d’après vos conseils.

– Si la loi suppose cela, dit M. Bumble en serrant

son chapeau entre ses mains, la loi n’est qu’une... une

idiote. S’il en est ainsi aux yeux de la loi, c’est qu’elle

s’est pas mariée, et ce que je puis lui souhaiter de pis,

c’est d’en faire l’expérience ; cela lui ouvrirait les

yeux. »

Cela dit en appuyant sur les mots, M. Bumble

enfonça son chapeau sur sa tête, mit ses mains dans ses

poches et descendit retrouver sa femme.

« Mademoiselle, dit M. Brownlow en s’adressant à

Rose, donnez-moi la main ; n’ayez pas peur ; les

quelques mots que j’ai encore à vous dire ne sont pas

faits pour vous effrayer.

– S’ils me concernent personnellement, dit Rose,

bien que j’ignore comment, laissez-moi, je vous prie,

les entendre une autre fois ; je n’ai plus ni force ni

courage.

– Vous avez plus d’énergie que cela, j’en suis sûr,

répondit le vieux monsieur en lui prenant le bras et en

le passant sous le sien. Connaissez-vous cette jeune

demoiselle, monsieur ?

– Oui, répondit Monks.

– Je ne vous ai jamais vu, dit Rose d’une voix faible.

– Je vous ai vue souvent, répliqua Monks.

– Le père de la malheureuse Agnès avait deux

jeunes filles, dit M. Brownlow ; qu’est devenue la

seconde, celle qui était encore enfant, à la mort de son

père ?

– Cette enfant, répondit Monks, après avoir perdu

son père, dans un pays où elle n’était connue de

personne, n’ayant pas une lettre, pas un livre, pas un

chiffon de papier qui pût la mettre sur la trace de sa

famille ou de ses amis, fut recueillie par de pauvres

paysans qui en prirent soin comme de leur propre fille.

– Continuez, dit M. Brownlow en faisant signe à

me

M Maylie d’approcher. Continuez !

– Il vous fut impossible de découvrir sa retraite, dit

Monks ; mais là où l’amitié échoue, parfois la haine

réussit ; après une année de recherches, ma mère

parvint à découvrir cette enfant.

– Elle la prit avec elle, n’est-ce pas ?

– Non. Ces braves gens étaient pauvres et

commençaient, du moins le mari, à se lasser de leur

humanité ; aussi leur laissa-t-elle l’enfant, en leur

donnant une petite somme d’argent avec laquelle ils ne

pouvaient pas aller loin, en leur promettant de leur en

envoyer davantage, mais bien décidée à n’en rien faire.

Comme leur mécontentement et leur misère n’étaient

pas pour elle une garantie suffisante du malheur de

cette petite fille, elle leur conta l’histoire du déshonneur

de la sœur, en y ajoutant les détails les plus odieux, et

les engagea à surveiller l’enfant de près car elle était le

fruit d’une union illégitime, et tournerait mal tôt ou

tard. Ces pauvres gens crurent à ce récit, et l’enfant

traîna une existence assez misérable pour nous

satisfaire, jusqu’à ce qu’une dame veuve, qui habitait

alors Chester, la vit par hasard, en eut pitié, et la prit

avec elle. En dépit de tous nos efforts, l’enfant resta

près de cette dame et fut heureuse ; je la perdis de vue il

y a deux ou trois ans, et je n’ai retrouvé ses traces que

depuis quelques mois.

– La voyez-vous maintenant ?

– Oui ; elle est appuyée sur votre bras.

– Mais elle n’en est pas moins ma nièce, s’écria Mme

Maylie en serrant Rose sur son cœur ; elle n’en est pas

moins mon enfant bien-aimée ; je ne voudrais pas la

perdre maintenant, pour tous les trésors du monde. Ma

douce compagne, ma chère fille...

– Vous avez été ma seule amie, dit Rose, la plus

affectueuse, la meilleure des amies ; mon cœur est

suffoqué par l’émotion, je ne puis supporter tout cela.

– Et vous, lui dit Mme Maylie en l’embrassant

tendrement, vous avez toujours été pour moi la

meilleure et la plus charmante fille, et vous avez

toujours fait le bonheur de tous ceux qui vous ont

connue. Allons, mon amour, pensez aussi à ce pauvre

enfant, qui veut vous serrer dans ses bras. Tenez !

tenez ! voyez-le.

– Elle n’est pas pour moi une tante, dit Olivier en lui

passant ses bras autour du cou, mais une sœur, une sœur

chérie ; oh ! Rose, dès que je vous ai connue, mon cœur

me disait que je devais vous aimer ainsi. »

Respectons les larmes que versèrent ces deux

orphelins, et les paroles entrecoupées qu’ils

échangèrent en tombant dans les bras l’un de l’autre :

ils retrouvaient et perdaient au même instant un père,

une mère, une sœur ; leur joie était mêlée de douleur, et

pourtant leurs larmes n’étaient pas amères : car la

douleur même qui s’élevait dans leur âme était si bien

adoucie par les doux et tendres souvenirs qui

l’accompagnaient, qu’elle dépouillait toute sensation de

peine, pour devenir seulement un plaisir solennel.

Ils restèrent longtemps seuls ; enfin on frappa

doucement à la porte ; Olivier l’ouvrit, et, s’éloignant

rapidement, céda la place à Henry Maylie.

« Je sais tout, dit celui-ci, en s’asseyant près de

l’aimable jeune fille. Chère Rose, je sais tout. Je ne suis

pas ici par hasard, ajouta-t-il après un long silence ; ce

n’est pas aujourd’hui que j’ai tout appris, mais hier,

seulement hier. Devinez-vous que je suis venu pour

vous faire souvenir de votre promesse ?

– Arrêtez, dit Rose ; vous savez tout, dites-vous ?

– Tout. Vous m’avez permis de vous entretenir

encore une fois du sujet de notre dernière entrevue.

– Oui.

– Je me suis engagé à ne pas insister pour modifier

votre détermination et à vous demander seulement de

me la faire connaître encore une fois ; j’ai promis de

mettre à vos pieds ma position et ma fortune, et de ne

rien dire ni rien faire pour vous ébranler, si vous

persistiez dans votre première résolution.

– Les mêmes motifs qui me décidèrent alors me

décident encore maintenant, dit Rose avec fermeté ; je

comprends ce soir, mieux que jamais, quels sont mes

devoirs envers celle dont la bonté m’a arrachée aux

souffrances et à la misère. C’est une lutte, dit Rose,

mais c’est une lutte dont je suis fière ; c’est un coup

cruel, mais mon cœur saura le supporter.

– La découverte de ce soir... commença Henry.

– La découverte de ce soir, reprit doucement Rose,

me laisse, en ce qui vous concerne, dans la même

position qu’auparavant.

– Vous voulez endurcir votre cœur contre moi,

Rose, dit le jeune homme.

– Oh ! Henry, Henry, dit la jeune fille en fondant en

larmes, je voudrais le pouvoir, je ne souffrirais pas tant.

– Alors, pourquoi vous infliger cette peine ? dit

Henry en lui prenant la main ; songez, chère Rose,

songez à ce que vous avez entendu ce soir.

– Et qu’ai-je entendu ? s’écria Rose ; que le

sentiment du déshonneur de sa famille troubla tellement

mon père, qu’il s’enfuit loin de tous ceux qu’il avait

connus... Tenez, nous en avons dit assez, Henry ;

laissons là cet entretien.

– Pas encore, dit le jeune homme en la retenant au

moment où elle se levait ; espérances, désirs, projets,

tout a changé pour moi, excepté l’amour que je vous ai

voué ; je ne vous offre plus un rang élevé au milieu des

agitations du monde, de ce monde méchant et envieux

où l’on a à rougir d’autre chose que de ce qui est

vraiment honteux. Mais je vous offre un foyer et un

cœur ; oui, chère Rose, voilà tout ce que j’ai maintenant

à vous offrir.

– Que signifie ce langage ? balbutia la jeune fille.

– Il signifie... que la dernière fois que je vous ai vue,

je vous ai quittée avec la ferme résolution d’aplanir tous

les obstacles imaginaires qui s’élevaient entre vous et

moi, bien décidé, si le monde dans lequel je vivais ne

pouvait devenir le vôtre, à le quitter pour être à vous, et

à tourner le dos à quiconque mépriserait votre

naissance : c’est ce que j’ai fait ; ceux qui se sont

éloignés de moi pour ce motif, se sont éloignés de vous,

et m’ont ainsi prouvé que jusque-là vous aviez raison.

Tel protecteur puissant, tel parent influent qui me

souriait alors, me regarde maintenant avec froideur ;

mais il y a en Angleterre de riantes campagnes et de

beaux ombrages, et à côté d’une église de village, de

l’église dont je suis le pasteur, s’élève une habitation

rustique, où je serais plus fier de vivre avec vous, chère

Rose, qu’au milieu de toutes les splendeurs du monde ;

voilà mon rang, voilà ma position actuelle que je mets

en ce moment à vos pieds. »

.....................................................................

« C’est bien désagréable pour un souper d’attendre

après des amoureux, dit M. Grimwig, qui venait de faire

un somme, avec son mouchoir de poche sur la tête. »

À dire vrai, le souper attendait depuis un temps

déraisonnable ; ni Mme Maylie, ni Henry, ni Rose, qui

entrèrent tous au même moment, n’avaient la moindre

excuse à alléguer.

« Je songeais sérieusement à manger ma tête ce soir,

dit M. Grimwig : car je commençais à croire que je

n’aurais pas autre chose. Je prendrai la liberté, avec

votre permission, de faire mon compliment à la jeune

fiancée. »

M. Grimwig, sans plus de cérémonie, embrassa

Rose, qui se mit à rougir ; l’exemple devint contagieux,

et fut suivi par le docteur et par M. Brownlow.

Quelques personnes assurent qu’Henry Maylie en avait

déjà fait autant dans la pièce voisine ; mais les

meilleures autorités s’accordent à dire que c’est une

méchanceté pure ; il était si jeune, et un pasteur encore !

« Olivier, mon enfant, dit Mme Maylie, d’où venez-

vous, et pourquoi avez-vous l’air si affligé ? Vous avez

encore des larmes dans les yeux ; qu’est-ce que vous

avez donc ? »

Que de déceptions dans ce monde ! Hélas ! nos plus

chères espérances, celles qui font le plus d’honneur à

notre nature, sont souvent celles qui sont brisées les

premières. Le pauvre Richard était mort !

Chapitre LII



La dernière nuit que le juif a encore à vivre.





La cour d’assises, du plancher jusqu’au plafond,

était pavée de figures humaines ; il n’y avait pas un

pouce de terrain qui ne présentât une paire d’yeux tout

grands ouverts. Depuis la barre placée devant le

tribunal, jusqu’aux coins les plus reculés des galeries,

tous les regards étaient fixés sur un seul homme... le

juif, devant lui, derrière lui, à droite, à gauche, en tout

sens. Il était là, debout, encadré dans un firmament

émaillé d’yeux étincelants.

Il était là, au milieu de cette gloire de lumière

vivante, une main appuyée sur la balustrade de bois

placée devant lui, l’autre posée derrière son oreille, la

tête penchée en avant pour saisir plus distinctement

chaque mot prononcé par le président, qui faisait le

résumé de l’affaire ; parfois il dirigeait ses regards vers

les jurés, pour observer l’effet que produisait sur eux la

circonstance la plus légère en sa faveur, et, quand les

charges qui pesaient sur lui étaient prouvées avec une

clarté terrible, il regardait son avocat comme pour lui

adresser un appel muet et le supplier de tenter encore un

effort pour le sauver. C’était sa seule manière de trahir

son anxiété, car il ne faisait pas un mouvement ; il

n’avait presque pas bougé depuis le commencement du

procès, et, quand le président cessa de parler, il garda la

même attitude et resta immobile et attentif, les yeux

toujours fixés sur lui, comme s’il l’écoutait encore.

Un léger mouvement dans la cour le rappela au

sentiment de sa position ; il regarda autour de lui. Les

jurés étaient réunis pour délibérer. Il promena ses

regards sur la galerie et put voir que les gens montaient

les uns sur les autres pour apercevoir sa figure : ceux-ci

braquaient sur lui leurs lorgnettes, tandis que ceux-là,

sur le visage desquels se peignaient l’horreur et le

dégoût, s’entretenaient à voix basse avec leurs voisins.

Quelques-uns, c’était le petit nombre, semblaient ne pas

faire attention à lui et attendre avec impatience le

verdict du jury, en s’étonnant de la lenteur de la

délibération. Mais il n’y avait pas dans l’auditoire,

même parmi les femmes qui se trouvaient là en grand

nombre, une seule figure sur laquelle il pût lire la

moindre sympathie pour lui, ou dont l’expression trahit

autre chose que le vif désir de le voir condamner.

Tandis qu’il considérait tout cela d’un œil égaré, un

profond silence se fit tout à coup ; il regarda derrière lui

et vit que les jurés s’étaient retournés du côté du

président. C’était seulement pour demander la

permission de se retirer.

Il les considéra attentivement, un à un, à mesure

qu’ils sortaient, pour tâcher de deviner de quel côté

pencherait la majorité ; ce fut en vain. Le geôlier lui

toucha l’épaule ; il le suivit machinalement jusqu’au

prétoire et s’assit. Si on ne lui avait montré le siège

placé devant lui, il ne l’eût pas aperçu.

Il regarda encore du côté de la galerie. Parmi les

spectateurs, les uns étaient en train de manger, les

autres s’éventaient avec leurs mouchoirs, car il faisait

très chaud dans la salle. Un jeune homme était occupé à

crayonner sur un album les traits de l’accusé ; curieux

de savoir si le croquis était ressemblant, et, profitant

d’un moment où l’artiste était occupé à tailler son

crayon, il se pencha pour regarder l’esquisse, comme

eût pu le faire un spectateur indifférent.

De même, quand il dirigeait ses regards vers le juge,

il était tout occupé d’examiner son costume en détail,

de rechercher ce que ça pouvait coûter, comment ça se

mettait, etc.

Il avisa un vieux monsieur qui rentrait après une

demi-heure d’absence ; il se demanda si cet homme

était sorti pour aller dîner, où il avait été, ce qu’il s’était

fait servir, et continua de se livrer à ce genre de

réflexions insouciantes, jusqu’à ce qu’un nouvel objet

attirât son attention, pour faire naître en lui d’autres

pensées tout aussi saugrenues.

Ce n’était pas que, pendant tout ce temps, il eût pu

se soustraire un instant à l’effroyable idée que sa fosse

était ouverte à ses pieds ; cette pensée était toujours

présente à son esprit, mais d’une manière vague et

générale, et il ne pouvait y arrêter son esprit. Ainsi,

tandis qu’il frissonnait de terreur et devenait rouge

comme le fer en songeant qu’il allait bientôt mourir, il

se mettait involontairement à compter les barreaux de la

grille du tribunal, s’étonnait d’en voir un cassé et se

demandait si on le raccommoderait ou si on le laisserait

comme ça. Il songeait avec horreur à l’échafaud, à la

potence, puis s’arrêtait pour regarder un homme qui

arrosait les dalles afin de les rafraîchir, et revenait

ensuite à ses sinistres pensées.

Enfin on entendit crier : « Silence ! » et chacun

retint sa respiration en portant ses regards vers la porte.

Les jurés rentrèrent et passèrent tout près de lui ; il ne

put rien lire sur leurs visages : ils étaient impassibles

comme le marbre. Un profond silence s’établit... pas un

mouvement... pas un souffle... « L’accusé est

coupable. »

Des cris frénétiques éclatèrent dans tout l’auditoire,

cris répétés bientôt par la foule qui encombrait les

abords du tribunal, par la populace enchantée

d’apprendre que le juif serait pendu le lundi suivant.

Le tumulte s’apaisa, et on demanda au criminel s’il

avait quelque observation à faire sur l’application de la

peine. Il avait repris son attitude attentive et regardait

de tous ses yeux celui qui lui adressait cette question ; il

fallut pourtant la lui répéter deux fois avant qu’il eût

l’air de l’entendre, et alors il murmura à voix basse

qu’il était... un vieillard... un vieillard... Il ne put dire

autre chose et redevint silencieux.

Le juge se couvrit du bonnet noir ; le juif ne bougea

pas ; il avait conservé la même indifférence apparente.

Cette sinistre formalité arracha un cri à une femme de la

galerie. Le juif regarda vivement de ce côté, comme s’il

était fâché de cette interruption, et se pencha en avant

d’un air encore plus attentif. Les paroles qu’on lui

adressait étaient solennelles et émouvantes, la sentence

horrible à entendre ; mais il restait immobile comme

une statue, sans qu’un seul muscle de son visage se mît

en jeu. L’œil hagard, il restait penché en avant, la

mâchoire pendante, quand le geôlier lui toucha le bras

et lui fit signe de le suivre. Il regarda un instant autour

de lui d’un air hébété, et obéit.

On lui fit traverser une salle basse où quelques

prisonniers attendaient leur tour de passer en jugement,

tandis que d’autres causaient avec leurs amis, à travers

la grille qui donnait sur la cour. Il n’y avait là personne

pour lui parler, à lui, et quand il passa, les prisonniers se

reculèrent, pour que les gens qui s’étaient accrochés à la

grille pussent mieux le voir. Ils l’accablèrent d’injures,

se mirent à crier, à siffler ; il leur montrait le poing et

leur aurait craché au visage, si ses gardiens ne l’eussent

entraîné par un sombre couloir, à peine éclairé de

quelques quinquets, jusqu’à l’intérieur de la prison.

Là, on le fouilla pour s’assurer qu’il n’avait rien sur

lui qui lui permît de devancer son supplice ; puis on le

mena dans une des cellules des condamnés à mort, et on

l’y laissa... seul.

Il s’assit sur un banc de pierre placé en face de la

porte et qui servait à la fois de siège et de lit ; puis,

fixant à terre ses yeux injectés de sang, il essaya de

rappeler ses souvenirs. Au bout de quelque temps, il

parvint à recueillir quelques lambeaux de phrases de

l’allocution que lui avait adressée le juge, phrases dont

il avait cru, sur le moment, n’avoir pas entendu un mot.

Peu à peu ses souvenirs se complétèrent, se

coordonnèrent dans sa tête : « Condamné à être pendu

par le cou jusqu’à ce que mort s’ensuive. » C’étaient

bien là les derniers mots qu’on lui avait adressés :

« condamné à être pendu par le cou jusqu’à ce que mort

s’ensuive. » Comme il commençait à faire nuit, il se mit

à penser à tous les gens qu’il avait connus qui étaient

morts sur l’échafaud... quelques-uns par sa faute... Ils

lui revenaient en mémoire avec une telle rapidité, qu’il

pouvait à peine les compter. Il y en avait qu’il avait vus

mourir et dont il s’était moqué, parce qu’ils étaient

morts avec une prière sur les lèvres. Quel drôle de bruit

leurs pieds avaient fait en ratissant les planches, quand

ils avaient été lancés dans l’espace ! Quel changement

soudain, quand un instant avait fait de ces hommes forts

et vigoureux une masse de chiffons, pendillant au bout

d’une corde !

Quelques-uns d’entre eux avaient probablement

occupé cette cellule... s’étaient assis sur ce banc de

pierre. Comme il fait sombre ! pourquoi n’apporte-t-on

pas de lumière ? Il y a des siècles que cette cellule est

construite... combien d’hommes ont dû y passer leurs

dernières heures ! On se croirait couché dans une cave

jonchée de cadavres... N’est-ce pas là le bonnet, le

nœud coulant, les bras garrottés, ces figures qu’il

reconnaît jusque sous le voile hideux qui les cache ?...

De la lumière ! de la lumière !

À la fin, quand il se fut bien meurtri les mains à

force de frapper contre la porte massive ou contre les

murs, deux hommes parurent, l’un tenant une chandelle

qu’il fourra dans un chandelier de fer fixé à la muraille,

l’autre traînant un matelas sur lequel il passerait la nuit :

car le prisonnier ne devait plus être perdu de vue un

seul instant.

La nuit vint... sombre, sinistre, silencieuse ; ceux qui

veillent aiment à entendre sonner les horloges des

églises, car elles leur annoncent le réveil de la vie et

l’approche du jour ; mais pour le juif, elles

n’annonçaient que désespoir. Tout son de cloche était

un tintement d’agonie ; chaque coup apportait à son

oreille ce son monotone, profond et sourd... mort ! À

quoi lui servaient le bruit et le mouvement du joyeux

réveil du jour, qui pénétrait même là, jusqu’à lui ? ce

n’était qu’une autre forme de glas funèbre qui lui

rappelait sa fin, avec un carillon moqueur par-dessus le

marché.

Le jour passe... un jour ? Il n’est pas possible que ce

soit un jour. Il est à peine venu que le voilà déjà parti.

La nuit vint à son tour, nuit à la fois si longue par son

affreux silence, et si courte par la rapidité avec laquelle

fuyaient les heures ! Tantôt, dans son délire, il

s’emportait en blasphèmes ; tantôt il hurlait et

s’arrachait les cheveux. Des hommes respectables, de

sa religion, étaient venus prier près de lui ; il les avait

chassés avec des imprécations ; ils renouvelèrent leurs

efforts charitables, et il les chassa cette fois en les

battant.

Vint le samedi soir ; il n’avait plus qu’une nuit à

vivre après ; comme il y songeait, le jour parut ; on était

au dimanche. Ce ne fut que le soir de ce dernier et

terrible jour que la pensée de sa situation désespérée, et

de l’effroyable dénouement auquel il touchait, s’offrit à

son esprit dans toute son horreur : non qu’il eût eu un

seul instant l’espoir d’être gracié ; mais il n’avait

jusqu’alors entrevu que d’une manière vague la

possibilité de mourir sitôt.

Il n’avait presque jamais adressé la parole aux deux

gardiens qui se relevaient tour à tour pour le surveiller,

et qui, de leur côté, ne faisaient rien pour attirer son

attention. Il s’était tenu immobile sur son banc, rêvant

tout éveillé. Maintenant il se levait à chaque instant, la

peau brûlante et l’écume à la bouche, et parcourait

convulsivement son étroite cellule dans un tel

paroxysme de terreur et de colère, que ses gardiens eux-

mêmes, bien que familiarisés avec de tels spectacles,

reculaient d’horreur et d’épouvante. Enfin, il devint si

effrayant qu’un seul homme ne suffît plus pour le

surveiller, et que les deux geôliers restèrent ensemble

près de lui.

Il s’étendit sur sa couche de pierre et pensa au

passé ; il avait été blessé, le jour de sa capture, par

quelques-uns des projectiles que lui avait lancés la

foule ; sa tête était enveloppée de bandes ; ses cheveux

roux retombaient sur son visage livide, et sa barbe

inculte était hideuse à voir ; ses yeux brillaient d’un feu

terrible ; sa peau rugueuse et sale était toute craquelée

par la fièvre qui le consumait. Huit, neuf, dix heures : si

ce n’était pas une farce qu’on lui faisait pour l’effrayer,

si c’étaient bien de vraies heures qui sonnaient ainsi

l’une après l’autre, où serait-il quand les aiguilles

auraient fait le tour du cadran ? Onze heures. Le son de

l’heure précédente vibrait encore à son oreille. Le

lendemain, à huit heures, il marcherait à la mort, sans

autre ami pour suivre ses funérailles que lui-même. Et à

onze heures...

Ces murs redoutables de Newgate, qui ont dérobé

tant de souffrances, tant d’inexprimables angoisses, non

seulement aux yeux, mais encore et trop longtemps à la

pensée des hommes, n’avaient jamais été témoins d’une

scène pareille... Les gens qui passaient le long de la

prison, et qui se demandaient peut-être ce que faisait en

ce moment le criminel qui devait être pendu le

lendemain, n’en auraient pas fermé l’œil de la nuit, s’ils

avaient pu seulement le voir tel qu’il était alors au fond

de sa cellule.

Pendant toute la soirée, de petits groupes de deux ou

trois personnes vinrent à chaque instant, à la porte de la

prison, demander d’un air inquiet si l’on avait reçu avis

d’une commutation de peine ; on leur répondait que

non, et ils se hâtaient d’aller faire part de cette bonne

nouvelle aux gens qui stationnaient en foule dans la

rue ; on se montrait la porte par où sortirait le

condamné, l’endroit où s’élèverait la potence. Vers

minuit, la foule s’écoula comme à regret, et peu à peu la

rue redevint déserte et silencieuse.

On avait fait évacuer les abords de Newgate, et

disposé quelques solides barrières peintes en noir, pour

contenir la foule sur laquelle on comptait, quand M.

Brownlow, accompagné d’Olivier, se présenta au

guichet de la prison, et exhiba un permis de pénétrer

jusqu’au condamné, signé d’un des shériffs : on le fit

entrer sur-le-champ.

« Est-ce que ce jeune monsieur vient avec vous ?

demanda à M. Brownlow l’homme chargé de les

conduire à la cellule du juif ; ce n’est pas un spectacle à

montrer à un enfant, monsieur.

– Aussi ne venons-nous pas par curiosité, mon ami,

répondit M. Brownlow ; si je tiens à être introduit près

du criminel, c’est à cause de cet enfant, qui l’a connu

dans le temps qu’il poursuivait avec succès la carrière

de ses forfaits. J’ai cru qu’il était bon de le lui faire voir

en ce moment, dût-il en éprouver quelque peine et

quelque frayeur. »

M. Brownlow avait dit ces quelques mots assez bas

pour qu’Olivier ne pût les entendre. L’homme porta la

main à son chapeau, et, regardant les deux visiteurs

avec une certaine curiosité, ouvrit une porte en face de

celle par laquelle ils étaient entrés, et les conduisit

jusqu’aux cellules par des couloirs sombres et tortueux.

« C’est par ici, dit-il en s’arrêtant dans un endroit

obscur où deux ouvriers étaient en train de faire en

silence quelques préparatifs ; c’est par ici qu’il doit

passer. Vous pouvez voir d’ici la porte par laquelle il

doit sortir. »

Il leur fit traverser une cuisine pavée, garnie de la

batterie de cuivre nécessaire pour préparer la nourriture

des prisonniers, et leur montra du doigt une porte. Près

de là était, en haut, une grille ouverte où l’on entendait

des voix et des coups de marteaux : on était en train de

monter l’échafaud. De là, ils passèrent dans une cour,

après avoir franchi plusieurs lourdes portes à chacune

desquelles se trouvait un geôlier ; ils montèrent

quelques marches et arrivèrent dans un corridor le long

duquel on voyait une rangée de portes massives. Le

geôlier leur fit signe de s’arrêter, et frappa à une des

cellules avec son trousseau de clefs ; les deux gardiens

du juif, après un court entretien à voix basse, sortirent

dans le corridor en s’étirant les membres, satisfaits

d’avoir un moment de répit, et firent signe aux visiteurs

de suivre le geôlier dans la cellule.

Le condamné était assis sur son lit et se balançait à

droite et à gauche, moins semblable à un homme qu’à

une bête féroce ; il était évidemment absorbé par le

souvenir de sa vie passée, car il continua à marmotter

des paroles incohérentes, sans paraître s’apercevoir de

la présence des nouveaux venus, qu’il prenait sans

doute pour des personnages imaginaires qui jouaient un

rôle dans sa vision.

« Bravo ! Charlot, disait-il... c’est un coup de

maître... et Olivier donc... ah ! ah ! ah !... et Olivier

donc... le voilà devenu un monsieur... Menez coucher

cet enfant. »

Le geôlier prit la main d’Olivier, lui dit tout bas de

n’avoir pas peur, et continua à regarder sans parler.

« Menez-le coucher, dit le juif, m’entendez-vous ? il

a été... la cause indirecte de tout ceci... ça me vaudra de

l’argent d’en faire un voleur... Guillaume, coupe la

gorge à Bolter... ne t’inquiète pas de la jeune fille...

coupe la gorge à Bolter... enfonce tant que tu pourras...

scie-lui la tête.

– Fagin ! dit le geôlier.

– Me voici, dit le juif, en reprenant aussitôt l’air

attentif qu’il avait gardé pendant son procès ; je suis un

vieillard, milord, un pauvre vieillard.

– Voici, dit le geôlier en lui posant la main sur la

poitrine pour le faire asseoir, voici quelqu’un qui veut

vous voir et vous faire quelques questions, je suppose.

Fagin ! Fagin ! êtes-vous un homme ?

– Je ne le serai plus longtemps, dit le juif en levant

la tête avec une expression de rage et de terreur.

Malédiction sur eux tous ! Quel droit ont-ils de

m’envoyer à la boucherie ? »

Comme il disait ces mots, il aperçut Olivier et M.

Brownlow, et se reculant jusqu’au bout du banc, il

demanda ce qu’ils faisaient là.

« Du calme, Fagin, dit le geôlier en le maintenant

sur le banc. Dites ce que vous voulez dire, monsieur ;

mais dépêchez-vous, s’il vous plaît, car il devient de

plus en plus furieux.

– Vous avez des papiers, dit M. Brownlow en

s’approchant, qui vous ont été confiés pour plus de

sûreté par un individu appelé Monks.

– C’est un mensonge tout du long, répondit le juif ;

je n’en ai pas, je n’en ai jamais eu.

– Pour l’amour de Dieu, dit M. Brownlow d’un ton

solennel, ne parlez pas ainsi à cette heure suprême,

mais dites-moi où ils sont. Vous savez que Sikes est

mort, que Monks a tout avoué, que vous n’avez aucun

intérêt à rien cacher. Où sont ces papiers ?

– Olivier, dit le juif, en faisant signe à l’enfant,

venez près de moi, que je vous parle à l’oreille.

– Je n’ai pas peur, dit Olivier à voix basse, en

quittant la main de M. Brownlow.

– Les papiers, lui dit le juif en l’attirant près de lui,

sont dans un sac de toile, caché dans un trou, au-dessus

de la cheminée de la chambre du premier étage. J’ai à

vous parler, mon ami ; je veux vous dire un mot.

– Oui, oui, répondit Olivier ; laissez-moi faire une

prière ; faites-en seulement une à genoux avec moi, et

nous causerons ensuite jusqu’au matin.

– Sortez, sortez, dit le juif en poussant l’enfant vers

la porte et en jetant autour de lui des regards effarés,

dites que j’ai été me coucher pour dormir ; ils vous

croiront. Vous... vous pouvez me tirer d’ici... Vite, vite.

– Oh ! que Dieu pardonne à ce malheureux ! dit

l’enfant en fondant en larmes.

– C’est bien, nous y voilà, dit le juif. Sortons

d’abord par cette porte... Si je frissonne et si je tremble

en passant devant la potence, n’y faites pas attention...

Mais hâtez le pas. Allons, allons... dépêchons-nous...

– Avez-vous quelque autre question à lui faire ?

demanda le geôlier.

– Aucune, répondit M. Brownlow. Si j’avais l’espoir

de le rappeler au sentiment de sa situation...

– N’y comptez pas, monsieur, répondit le geôlier en

secouant la tête ; ce que vous avez de mieux à faire,

c’est de vous retirer. »

Il ouvrit la porte de la cellule, et les gardiens

rentrèrent.

« Dépêchons-nous, dépêchons-nous ! s’écria le juif ;

plus vite, plus vite. »

Les deux gardiens se saisirent de lui, lui firent lâcher

Olivier et le repoussèrent vers le fond de la cellule. Il se

mit à se débattre et à lutter avec l’énergie du désespoir,

en poussant des cris si perçants, que, malgré l’épaisseur

des murs, M. Brownlow et Olivier les entendirent

jusque dans la rue.

Ils ne purent quitter la prison sur-le-champ, car

Olivier était presque sans connaissance après cette

horrible scène, et si faible que, pendant plus d’une

heure, il ne put se soutenir.

Il commençait à faire jour quand ils sortirent ; il y

avait déjà foule sur la place ; les fenêtres étaient

encombrées de gens occupés à fumer ou à jouer aux

cartes pour tuer le temps ; on se bousculait dans la

foule, on se querellait, on plaisantait : tout était vie et

mouvement, sauf un amas d’objets sinistres qu’on

apercevait au centre de la place : la potence, la trappe

fatale, la corde, enfin tous les hideux apprêts de la mort.

Chapitre LIII



Et dernier.





Le sort de chacun des personnages qui ont figuré

dans ce récit est maintenant fixé, et quelques lignes

suffiront à leur historien pour achever de faire connaître

ce qui les concerne.

Moins de trois mois après, Rose Fleming et Henry

Maylie furent mariés à l’église du village, théâtre futur

du zèle pieux du jeune pasteur ; le même jour ils prirent

possession de leur nouvelle et heureuse demeure.

Mme Maylie vint se fixer près de son fils et de sa

belle-fille, pour jouir paisiblement, pendant ses

dernières années, de la plus grande félicité qui soit

réservée à la vieillesse et à la vertu : celle de

contempler le bonheur de ceux auxquels, pendant une

vie bien remplie, on a voué l’affection la plus vive, et

auxquels on a prodigué sans relâche les plus tendres

soins.

Il paraît, d’après les renseignements les plus exacts,

qu’en partageant également entre Olivier et Monks les

débris de la fortune dont ce dernier s’était emparé, et

qui n’avait jamais prospéré dans ses mains, ni dans

celles de sa mère, il devait leur revenir à chacun trois

mille livres sterling. En vertu des dispositions du

testament de son père, Olivier aurait eu le droit de

garder le tout ; mais M. Brownlow, pour ne pas enlever

au fils aîné la seule chance qui lui restât de s’arracher à

sa vie de désordres et de vivre honnêtement, proposa le

partage égal de la fortune, et son jeune pupille y

consentit avec joie.

Monks garda son nom d’emprunt, partit pour

l’Amérique, où il dissipa bientôt ses ressources,

retomba dans ses anciens déportements, et, après avoir

subi une longue détention pour quelques nouvelles

escroqueries, fut repris d’un accès de sa maladie

d’autrefois, et mourut en prison.

Les principaux membres de la bande de Fagin

moururent aussi misérablement, loin de leur patrie.

M. Brownlow adopta Olivier pour son fils et vint

s’établir avec lui et sa vieille ménagère à moins d’un

mille du presbytère où demeuraient ses bons amis ; il

combla ainsi le seul vœu que pût former encore le cœur

dévoué et reconnaissant d’Olivier, et ils formèrent une

petite société étroitement unie et aussi heureuse qu’il

est possible de l’être ici-bas.

Peu après le mariage du jeune couple, le bon docteur

retourna à Chertsey, où, loin de ses vieux amis, il serait

devenu chagrin et maussade, si son tempérament et son

humeur n’avaient pas résisté à cette épreuve. Pendant

deux ou trois mois il se contenta de donner à entendre

qu’il craignait fort que l’air de Chertsey ne convînt pas

à sa santé ; puis, trouvant en effet que le pays n’avait

plus pour lui d’attrait, il céda sa clientèle à un confrère,

loua une petite maison à l’entrée du village où son

jeune ami était pasteur, et retrouva comme par

enchantement sa belle humeur et sa santé. Il se mit à

jardiner, à planter, à pêcher, à faire de la menuiserie

avec cette impétuosité qui faisait le fonds de son

caractère, et, dans chacun de ces exercices, il se fit une

telle réputation à dix lieues à la ronde, qu’on venait le

consulter comme une autorité incontestable.

Avant de quitter Chertsey, il s’était pris pour M.

Grimwig d’une sincère amitié que celui-ci lui rendit

cordialement : aussi le bon Grimwig vient-il le voir très

souvent, et, dans chacune de ces occasions, plante,

pêche et fait de la menuiserie avec grande ardeur, mais

toujours d’une manière originale et qui n’appartient

qu’à lui, et il soutient toujours, en offrant de « manger

sa tête », que sa méthode est la seule qui soit bonne. Les

dimanches, il ne manque pas de critiquer le sermon, à la

barbe du jeune pasteur, bien qu’il avoue en confidence

à M. Losberne qu’il a trouvé le sermon excellent, mais

qu’il aime autant ne pas le dire. M. Brownlow s’amuse

souvent à le plaisanter sur l’horoscope qu’il avait tiré

d’Olivier, et à lui rappeler cette soirée où ils étaient

assis devant une table, la montre entre eux deux, en

attendant le retour de l’enfant ; mais M. Grimwig

soutient qu’il ne s’était pas trompé, à preuve qu’au bout

du compte Olivier ne revint pas ; et là-dessus il part

d’un grand éclat de rire qui ne fait qu’ajouter à sa bonne

humeur.

M. Noé Claypole, après avoir été gracié pour avoir

dénoncé le juif, s’aperçut que le métier qu’il faisait

n’était pas tout à fait aussi sûr qu’il aurait pu le désirer,

et songea aux moyens de gagner sa vie sans pourtant se

donner trop de peine ; tout considéré, il se mit dans la

police secrète, et il se fait là-dedans une jolie petite

existence. Voici comment il s’arrange : il sort le

dimanche, à l’heure de l’office, en compagnie de

Charlotte décemment vêtue ; celle-ci tombe en faiblesse

à la porte d’un cabaret ; Noé, pour la faire revenir à elle,

demande pour dix sous d’eau-de-vie, que le cabaretier

sert par bonté d’âme ; il verbalise et assigne pour le

lendemain le cabaretier philanthrope ; le sieur Noé fait

son rapport et empoche la moitié de l’amende. D’autres

fois, c’est lui qui s’évanouit, mais le résultat est le

même.

M. et Mme Bumble, après leur destitution, tombèrent

peu à peu dans la dernière misère et finirent par se faire

admettre comme pauvres dans ce même dépôt de

mendicité où ils avaient jadis régné en maîtres. On a

surpris M. Bumble à dire que son malheur et sa

dégradation ne lui laissaient pas même la force de se

réjouir d’être séparé de sa femme.

Quant à M. Giles et à Brittles, ils sont toujours à leur

poste, bien que le premier soit chauve et que le second

ait blanchi. Ils couchent au presbytère ; mais ils

partagent si également leurs soins entre Mme Maylie et

ses enfants, Olivier, M. Brownlow et M. Losberne, que

les habitants du village n’ont pas encore pu découvrir

au service de quel ménage ils sont particulièrement

attachés.

Maître Charlot Bates, terrifié du crime de Sikes, se

demanda si après tout il ne valait pas mieux mener une

vie honnête ; il rompit avec son passé et résolut de

l’effacer par une existence laborieuse ; il lutta et souffrit

beaucoup dans les commencements ; mais, comme il

savait se contenter de peu et qu’il avait de la bonne

volonté, il finit par réussir, et, après avoir été garçon de

ferme et charretier, il est aujourd’hui le plus joyeux

éleveur du Northamptonshire.

Et maintenant celui qui écrit ces lignes regrette de

toucher au terme de sa tâche et voudrait poursuivre

encore le fil de cette histoire.

J’aimerais à m’arrêter près de quelques-uns de ces

personnages au milieu desquels j’ai vécu si longtemps,

et à partager leur bonheur en tâchant de le dépeindre. Je

voudrais montrer au lecteur Rose Maylie, dans toute la

fleur et la grâce d’une jeune ménagère, répandant au

milieu du cercle qui l’entoure le bonheur et la joie,

animant de sa gaieté le coin du feu pendant l’hiver et

les causeries sous les arbres pendant l’été. Je voudrais

la suivre au milieu des champs et entendre sa douce

voix pendant les promenades du soir, au clair de la lune.

Je voudrais la suivre, bonne et charitable au dehors et

s’acquittant chez elle, douce et souriante, de ses devoirs

domestiques ; je voudrais retracer l’affection qu’elle

portait à l’enfant de sa pauvre sœur, affection

qu’Olivier lui rendait si bien pendant les longues heures

qu’ils passaient ensemble à s’entretenir des amis qu’ils

avaient si tristement perdus ; je voudrais, une fois

encore, rappeler sous mes yeux ces bonnes et joyeuses

petites figures d’enfants groupées autour de ses genoux,

et écouter leur joyeux babil ; je voudrais évoquer les

éclats de leur rire franc et pur, avec la larme de bonheur

et d’émotion qui brille dans les yeux bleus de leur mère.

Oh ! oui, toutes ces scènes délicieuses, tous ces regards,

tous ces sourires, toutes ces pensées et ces paroles

innocentes... je voudrais les repasser encore sous ma

plume l’une après l’autre.

M. Brownlow s’attacha de plus en plus à son fils

adoptif, en voyant tout ce que promettait sa bonne et

généreuse nature ; il retrouvait en lui les traits de l’amie

de sa jeunesse, et cette ressemblance ravivait dans son

cœur de vieux souvenirs, doux et tristes à la fois. Les

deux orphelins, qui avaient connu l’adversité, gardèrent

des rudes épreuves de leur jeunesse un sentiment de

compassion pour les malheurs des autres, et de fervente

reconnaissance envers Dieu qui les avait protégés et

sauvés, mais à quoi bon ces détails, puisque j’ai dit

qu’ils étaient vraiment heureux ? Le bonheur est-il

possible sans une affection vive, sans ces sentiments

d’humanité et de bonté pour nos semblables, et de

reconnaissance envers l’Être dont la miséricorde et la

bonté s’étendent sur tout ce qui respire ?

Près de l’autel de la vieille église du village se

trouve une table de marbre blanc sur laquelle on ne lit

encore qu’un seul nom : « Agnès ». Il n’y a point de

cercueil sous cette tombe, et puisse-t-il s’écouler bien

des années avant qu’on y inscrive d’autres noms ! Mais

si les âmes des morts redescendent sur la terre pour

visiter les lieux consacrés par l’affection... l’affection

qui survit à la mort, l’affection de ceux qu’ils ont

connus ici-bas, j’aime à croire que l’ombre de cette

pauvre jeune fille vient souvent planer au-dessus de ce

petit coin solennel ; j’aime à croire qu’il n’en est pas

moins béni parce qu’il est là, près d’une église austère,

et que la pauvre femme n’a été qu’une brebis égarée.

Table



XXX. Ce que pensent d’Olivier ses nouveaux visiteurs. ..... 5

XXI. La situation devient critique. ..................................... 17

XXII. Heureuse existence que mène Olivier chez ses

nouveaux amis. ................................................... 36

XXIII. Où le bonheur d’Olivier et de ses amis éprouve une

atteinte soudaine. ................................................ 52

XIV. Détails préliminaires sur un jeune personnage qui va

paraître sur la scène. – Aventure d’Olivier. ........ 68

XXV. Résultat désagréable de l’aventure d’Olivier, et

entretien intéressant de Henry Maylie avec

Rose. ................................................................... 86

XVI. Qui sera très court, et pourra paraître de peu

d’importance ici, mais qu’il faut lire néanmoins,

parce qu’il complète le précédent, et sert à

l’intelligence d’un chapitre qu’on trouvera en

son lieu................................................................ 100

XVII. Où le lecteur, s’il se reporte au chapitre XXIII,

trouvera une contrepartie qui n’est pas rare dans

l’histoire des ménages. ....................................... 105

XVIII. Récit de l’entrevue nocturne de M. et Mme Bumble

avec Monks. ........................................................ 124

XIX. Où le lecteur retrouvera quelques honnêtes

personnages avec lesquels il a déjà fait

connaissance, et verra le digne complot

concerté entre Monks et le juif. .......................... 142

XL. Étrange entrevue, qui fait suite au chapitre

précédent............................................................. 168

XLI. Qui montre que les surprises sont comme les

malheurs ; elles ne viennent jamais seules.......... 181

XLII. Une vieille connaissance d’Olivier donne des

preuves surprenantes de génie et devient un

personnage public dans la capitale. .................... 199

XLIII. Où l’on voit le fin Matois dans une mauvaise passe. 218

XLIV. Le moment vient pour Nancy de tenir la promesse

qu’elle a faite à Rose Maylie. – Elle y manque. . 237

XLV. Fagin confie à Noé Claypole une mission secrète..... 250

XLVI. Le rendez-vous. ......................................................... 257

LVII. Conséquences fatales................................................. 274

LVIII. Fuite de Sikes. ........................................................... 287

XLIX. Monks et M. Brownlow se rencontrent enfin. – Leur

conversation. – Ils sont interrompus par M.

Losberne, qui leur apporte des nouvelles

importantes. ........................................................ 304

L. Poursuite et évasion................................................... 322

LI. Plus d’un mystère s’éclaircit. – Proposition de

mariage où il n’est question ni de dot ni

d’épingles. .......................................................... 342

LII. La dernière nuit que le juif a encore à vivre. ............. 366

LIII. Et dernier. .................................................................. 382

Cet ouvrage est le 496ème publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.









La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.


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